• Le Champ des Korrigans

    Le champ des Korrigans


     

    Y’ a fort longtemps, au sud de la péninsule armoricaine. Terre et Océan s’épousaient en d’autres rivages. Des rivages bien différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui.

    Morbihan « Petite mer » n’existait pas.

     

    En lieu et place de cette multitude d’îles clairsemées, abritées de tempêtes, s’étendait une campagne paisible couverte en partie de futaies et bosquets touffus. De-ci de–là, s’étendaient des villages, de jolies fermettes aux toits de chaume accolées à des charmants potagers et autres pâtures verdoyantes.

    Isolé dans le creux d’un vallon, comme banni du monde, il y  avait un p’tit bout de champ. Une parcelle délaissée couverte d’herbes folles. Un antique muret de pierres sèches, en partie effondré, marquait encore ses limites. Jadis, on y avait accédé par un sentier, tombé dans l’oubli, devenu raidillon escarpé où se plaisaient à gambader quelques lapins peu farouches.

    De mémoire d’homme, jamais ce champ, reclus comme il l’était, jamais il n’avait été défriché.

    Et pour cause ...

    Dans le pays, on n’était pas sans savoir ... Il se murmurait, de bouche à oreille, que ce champ, là-bas, perdu au creux du vallon, ce champ était « habité » hanté par des esprits facétieux, des êtres malfaisants. Aussi chacun se gardait bien de s’en approcher !


     

    Seulement voilà, c’est partout la même histoire. Y’en a toujours un plus malin que les autres ! Un futé qui pense qu’il fera mieux que tout le monde. Justement Fañch était de cette espèce d’homme. Un gars têtu, un rien bourru, ne croyant en rien se défiant de tout. Ni Rozenn sa femme, ni Alanig son fils n’aurait affirmé le contraire. 

    Une fin de journée, tandis qu’il passait aux environs en quête de quelques champignons à glaner, le hasard de ses pas, mène Fañch aux abords de ce lopin de terre envahi de chiendent. C’était l’automne, il faisait encore bon. Les derniers rayons de soleil baignaient l’endroit d’une douce lumière dorée, les buttes aux alentour protégeaient la petite parcelle sauvage d’éventuels vents impétueux. Fañch jugea ce petit coin tranquille bien agréable. Il s’agaçait tout seul que l’on puisse ainsi laisser à l’abandon cette friche si propice à la culture, car cela ne faisait aucun doute, la motte de terre qu’il prit en main l’attestait ... c’était une terre grasse et fertile. Situé comme il l’était, le rendement de ce champ, jusqu’alors délaissé, ne pouvait être que des meilleurs.

    - Habité pour habité, autant que ce soit par moi et par le fruit de mon travail, grommela Fañch Si personne n’en veut de ce champ, ce sera donc le mien ! J’en prends possession dès maintenant, n’en déplaise aux esprits chagrins ou facétieux.

    ... Aussi, sans attendre, il enjambe le muret décrépi et pose le pied de l’autre côté. Brusquement il s’arrête net, suspendu dans son élan, il reste à califourchon sur la petite clôture de pierre moussue, un pied en dehors, un pied en dedans, il reste là, immobile entre deux mondes, à l‘écoute ; Fañch regarde à droite, Fañch regarde à gauche ... et comme rien ne se passe, comme personne ne l’interpelle ... ma foi, il pénètre dans le champ et fait quelques pas, d’abord  incertains, puis prenant de l’assurance, il se met à arpenter la pâture, les bras ouverts, tournoyant sur lui-même, le visage fendu d’un large sourire. Il parade tel un vainqueur resté seul debout dans l’arène.


     

    - Ha Haaaa ! Et bien ce n’est pas si terrible : Pas de quoi trembler dans mon bragou braz ! Et comme il promène son regard sur son nouveau bien, il s’accroupit. D’une poigne décidée il saisit un premier bouquet d’herbes folles qu’il arrache d’un geste ferme ... La terre est molle, je vais aller vite en besogne, Pense-t-il tout haut.

    C’est alors ... C’est alors qu’une voix derrière lui, une voix le fait sursauter !

    Hé !!! L’homme ... Qui est-tu, l’Homme ?...
    Et, que fais-tu là, dans ce champ ?

     

    Fañch se retourne avec la vivacité d’un garnement pris la main dans le sac. D’abord il ne voit rien ... Et puis ... à mieux y regarder, noyé dans la broussaille, il devine ... il découvre parmi les herbes un étrange bonhomme haut comme trois pommes ... disons quatre, au plus. Son œil est aussi noir que narquois. La trogne ingrate du bougre est pourvue de longues oreilles pointues. Si ce n’étaient deux petites cornes brunes sur le front et l’étrange chapeau qu’il porte en tête, Fañch pourrait se croire en présence d’une vieille chauve-souris dépourvue d’ailes. Mais il sait bien, Fañch, il sait bien que cette créature grimaçante, face à lui, n’est autre qu’un authentique Korrigan. Pas ceux des légendes, un Korrigan. Pas ceux des légendes, un Korrigan tout en chair, tout en os et peut être bien aussi ... tout en mauvaise humeur.

    Alors, l’homme ? C’est-y le vent qu’a emporté ta langue à rester muet comme les pierres ?

    - N ... Non ! non pas ! Bredouilla Fañch. Je suis un simple paysan du nom de Fañch... et là, tout de suite, Bah j’arrache quelques mauvaises herbes ! Rien de bien méchant, voyez-vous.

    Et qui donc t’a donné la permission ?

    - Ma foi ... personne, ne s’étrangle Fañch.

     

    Jarnicoton ! Pourtant ça à l’air marrant, dis-moi ...
    Mais attends, on va se faire un plaisir de t’aider ...

     

    Le Korrigan n’a pas sitôt fini sa phrase ... dans un bruit sourd, un gros trou s’ouvre dans le sol, laissant paraître un profond terrier. Un terrier plus sombre que la nuit, d’où sort à la que leu leu, une dizaine de Korrigans. Et tous de ricaner, de grimacer. À peine ont-ils le nez dehors qu’ils se mettent à courir en tous sens. Et comme ils courent, ils arrachent à pleines brassées les mauvaises herbes, pas une ronce n’en réchappe. En un rien de temps, il ne reste pas la moindre brindille. Le champ est à nu. Alors les Korrigans disparaissent de la même manière qu’ils sont venus ... Et le terrier, sur eux de se refermer.

     

    Seul demeure Fañch dans le crépuscule, il est hébété.

     

    - Ma doué ! Quelle affaire ! Je ne comprends rien à ce sortilège ... cependant je m’en sors pas si mal. Mieux ne vaut pas s’attarder en ce lieu étrange. La nuit porte conseil. J’aviserai demain sur ce qu’il convient de faire.  



     

    Cette nuit-là, il ne dormit pas beaucoup. Aux premières lueurs du jour, sa décision était prise.

    Dans le matin frais, Fañch, sans en avoir rien dit à sa femme, retourne au champ. Il veut en avoir le cœur net. Sans surprise il trouve les lieux comme il les avait laissés la veille. Tout est dégagé, sans une mauvaise herbe. Juste la terre à nue, avec de-ci de-là, des pierres et des gros cailloux.

    - Crénom ! Je n’ai donc pas rêvé, s’étonne lui-même, les mains sur les hanches à contempler le champ défriché.

    - Pourquoi s’arrêter en si bon chemin, je pourrais maintenant retirer toutes ces pierres qui encombrent

    Non sans une petite hésitation vite dissipée, Fañch en jambe le muret croulant. Une fois de l’autre côté, il s’accroupit pour se mettre à l’ouvrage. Il vient à peine d’extraire la caillasse ...

    Hé !!! ... Qui es-tu, l’homme ... Que fais-tu dans ce champ ? Interroge la même voix nasillarde que la veille.

    - ... Dame ! ... Je c’est encore moi Fañch le paysan. Je viens dégager ce champ  de toutes ces vilaines pierres !

    - Tiens donc !... et qui donc, t’a donné la permission ?

    - Bah ! Personne répond Fañch, plein de confusion.

    Ventrebleu ! Pourtant, ça me semble marrant, dis-moi ...
    Mais attends donc, on va se faire un petit plaisir de t’aider

    Le Korrigan n’a pas sitôt terminé sa phrase que la terre s’ouvre en un terrier plus vaste que celui de la veille. Un trou obscur duquel s’échappe, à la queue leu leu, une centaine de Korrigans, ni plus ni moins. Tous de ricaner, de grimacer. À peine dehors, ils se courbent, s’arcboutent s’éreintent à extraire du sol terreux toutes les pierres, tous les cailloux qu’ils trouvent et tandis que les uns déterrent, les autres en une longue procession dégagent l’endroit et transportent rocailles à l’écart là-bas vers la côte.

    Ils les assemblent, les uns derrière les autres, en de jolis alignements dont il est dit qu’ils se visitent encore aujourd’hui. Toujours est-il qu’à la fin du jour, le champ est propre. Et les cent Korrigans de disparaitre comme ils sont venus. 



     

     Bigre ! C’est là un des mystères les plus heureux. Je n’ai rien à faire sinon le premier geste ... Pour la suite, s’ils s’occupent de tout sans même que je leur demande ! Je m’en sors fort honnêtement.

    Le soir, Fañch ne peut tenir sa langue plus longtemps. Il révèle à sa femme sa curieuse aventure. Celle-ci le dévisage effarée.

    - As-tu perdu la tête, mon mari !!! Tu t’es aventuré sur le champ ensorcelé, là-bas, au fond du vallon ! Es-tu devenu fou ? Tu vas attirer le malheur sur nous, je te le dis tout net. Tu n’ignores pas que les choses  trop facilement acquises ne profitent jamais. Des Korrigans, des Korrigans s’exclame l’épouse hystérique  les bras levés au ciel, n’invoquant du regard rien de plus que les poutres du plafond. Tu n’y penses pas ! Les Korrigans répète-t-elle sans cesse.

    Si tu sais ce qu’ils te feront aujourd’hui, tu n’es jamais certain de ce qu’ils te feront demain !!! S’il te reste une once de jugeote, mon mari n’y retourne pas !!!

    Fañch se trouve bien embarrassé. La mine renfrognée, il promet à  sa femme ce qu’elle demande.

    Pourtant le lendemain, il n’en fait qu’à sa tête.

    Fañch retourne u champ avec pour projet, cette fois de le labourer. Il fait juste un discret détour, histoire d’emprunter une bêche à cet effet. Arrivé à pied d’œuvre, il se met à l’ouvrage. La bêche s’enfonce dans la terre meuble. Il vient à peine de retourner la première motte ... comme il le redoutait un peu, Fañch est à nouveau interpellé.

    Hé ! Hé Ho, toi l’homme !... qui es-tu donc,
    Et que fais-tu à t’activer ainsi dans ce champ ...

     

    - Bah ... C’est toujours moi, Fañch, répond le paysan dont le regard trahi toujours à l’égard du Korrigan un sentiment de crainte. J’étais chez moi désœuvré à m’ennuyer ferme ... je me suis dit qu’a venir retourner la terre  de ce champ, ça pourrait m’aider à tuer le temps ... alors je bêche.

    Voilà une idée peu commune
    Mis qui t’a donné la permission, mon garçon ?

     

    - Bien, à vrai dire, personne.

    Mortecouille ! Pourtant ça semble marrant dis-moi
    Mais attends donc, on va se faire un petit plaisir de t’aider !

    Et sans attendre, de réponse, alors qu’une bouche béante s’ouvre dans le sol, révélant un rideau de racines étirées, des dizaines, des centaines ... mille Korrigans grimaçants et facétieux jaillissent, trottinant à la queue leu leu, et sans attendre, ils retournent la terre, motte par motte sans laisser paraître la moindre peine. Avant la fin du jour, ils ont terminé et s’en retournent d’où ils sont venus.

    Fañch fait de même, il gambade, sautille à l’image d’un jeune faon découvrant la douceur du printemps. Autant dire qu’il est heureux comme jamais depuis longtemps. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ... Quand la chance vous sourit ainsi !



     

    Le lendemain, ma foi, le lendemain, il emporte un gros sac de graines avec le projet d’en semer la totalité. Ce qu’il entreprend dès son arrivée. La première poignée se répandait à peine sur le sol, que déjà, il était interpellé.

    Ho, toi !! ... Qui es-tu, L’homme. Que fais-tu dans ce champ Interrogea la même voix désormais coutumière.

    - Bonjour, c’est moi Fañch, Fañch le paysan, je me suis dit qu’il serait dommage d’avoir labouré ce champ en vain. Autant profiter d’y semer quelques graines, comme ça pour voir ... c’est le propre des graines de germer en terre, n’est-ce pas ? J’en ai justement apporté à cet effet.

    Certes, mais ...
    Qui t’a donné la permission, mon garçon

    - Ma foi ... pas grand monde de plus que la veille ou les jours précédents.

     

    Saperlotte !

    L’affaire semble pourtant des plus marrantes, dis-moi ...
    Attends un peu, on va se faire un petit plaisir de t’aider !!!

     

        Et de la terre s’ouvrit une faille béante d’où jaillissent cinq mille Korrigans, pas un de plus, pas un de moins. Tous de ricaner et de grimacer, cinq mille masques facétieux s’agitant en tous sens ... Chacun veut prendre deux ou trois poignées pour contribuer à la tâche. Au terme d’une jolie pagaille, le sac en charpie baye lamentablement entre les mains de Fañch. La totalité des graines est semée. Les cinq mille Korrigans repartent d’où ils sont venus.

     Ma Doué benniguet. Si c’est là une diablerie, elle ne fait de mal à personne. Mon idiote de femme à bien tort de se soucier de la sorte. Elle aura vite changée d’avis au vu de la récolte que je ne manquerai pas de faire l’été prochain.

     

    Et Fañch s’en retourne chez lui sans rien dire de comment il occupé sa journée.

    Ainsi le champ a été défriché, labouré, semé. Ne reste plus au temps qu’à produire son œuvre.
    Passent les jours, passent les semaines ... Le ciel apporte à la terre ce qu’elle réclame.




    Au terme de l’hiver Fañch emprunte régulièrement le sentier oublié. Dès qu’il voit une opportunité d’échapper à ses tâches quotidiennes, il s’empresse d’aller contempler le fruit de son audace. Animé d’une impatience grandissante, il guette l’apparition des premières pousses ... Peu à peu, le brun de la terre laisse paraître, çà et là, un vert tendre et lumineux. Bientôt à la faveur d’un souffle léger, un beau champ de blé ondule, en un léger murmure marié au chant d’oiseaux printaniers.

    Vient enfin la période tant attendue de la récolte. Fañch ne tient plus en place. Un beau jour d’été, tandis  qu’il se réjouit de la taille des épis, il décide le moment venu. Il  reviendra le lendemain, récolter son dû. Et c’est tout guilleret, qu’il s’en retourne chez lui, amusé d’avance quant à l’air ahuri qu’aura son épouse, le voyant arriver avec une récolte si abondante.

    Comme il disparait, sifflotant joyeusement dans le creux du sentier, sur le bas-côté, les hautes herbes s’écartent doucement ...Une petite tête chapeautée sort de sa cachette.

     


     

     

     C’est Alanig, le fils de Fañch. Intrigué par les disparitions répétées de son père, l’intrépide, par jeu innocent a entrepris d’espionner le cachotier afin  de percer son secret. Le voilà tout seul découvrant le champ ignoré de tous.

    - Que vient donc faire mon père ici à contempler ces blés .... Qu’ont-ils donc de si particulier ? se demande le gamin déçu de rien découvrir de plus merveilleux. Et tout naturellement, il déambule le long du muret ... puis l’enjambe et s’avance au milieu des blés laissant flotter ses bras tendus caressés l’étendue hérissée de délicats cheveux d’or.


     

       Pendant que  Fañch arrive chez lui, et comme il franchit le seuil, il salua joyeusement la maisonnée. Tandis qu'il vient baiser la joue de sa femme, il s'enquiert de son aventurier de fils dont Fañch souhaite lui confier une secret afin de solliciter son aide le lendemain

    - J'aurai be soin de bras. Nous allons te faire une surprise dont tu te réjouiras longtemps

    - Ton fils n'est pas avec toi . Je pensais le pensai en ta compagnie. Lorsque tu es parti, il s'est amusé à te suivre à tes dépens. Son regard d'enfant t'imagine pirate ou magicien, il veut percer ton secret.

    Fañch blêmit d'un coup !

    Alanig m'a suivi ? Souffle t'il

    Que de ma à ça, mon mari ??? Dame  qu'as-tu ? te voilà aussi blanc que le linceul d'une lavandière de nuit

     

    D’un coup, Fañch repart chamboulant tout sur son passage, laissant fuser derrière lui une volée de jurons à faire passer le pire des charrons pour un courtois lettré.

     



     

    Alanig éprouve la caresse des blés sur la paume de ces mains ... sans plus y réfléchir, il saisit un épi et le casse pour en mâchonner quelques grains sur l’extrémité de ses dents ....

    Ho, toi !!!  Qui es-tu, Petit d'homme
      Que fais-tu dans ce champ interroge une voix nasillarde perdue dans la blondeur des blés.

    Alanig sursaute, il se retourne vivement, mais ne voit rien ... rien, ni personne.

    - Il ... Il y a quelqu’un ?

             Bien sûr qu’il y a quelqu’un jeune gringalet.
             Mais je t’ai posé deux questions, semble-t-il.
             Chacune d’elle appelle une réponse, mon garçon

     

    Dans un léger mouvement de recul, Alanig répond néanmoins à cet invisible interlocuteur.

    - Je suis Alanig, je prenais juste un épi de blé pour en mâchouiller quelques grains.

        Je vois qui donc t’a donné la permission, dis-moi

    - Bah, personne !

     

     

      Damgast ! Mais tu as raison, ça semble bien bon, une histoire d’épi de blé à grignoter. Attends donc n va se faire un petit plaisir de t’aider.

     

    Et la terre s’ouvrit en une large buche affamée d’où jaillissent entre les racines étirées dix mille Korrigans, pas un de plus, pas un de moins. Tous de ricaner, de grimacer laissant paraitre leurs petites dents toutes aussi pointues que leurs larges oreilles. Dix mille masques facétieux, les yeux plein d’envie. Envie de grappiller, croquer, mâchouiller, grignoter en tous sens les bons épis de blé chapardés, filoutés, arrachés ....

     

    Chacun en veut pour sa bedaine. Au terme d’une jolie pagaille, le champ est en vrac, saccagé, ravagé dévasté ... La meute grouillante met un certain temps avant de s’engouffrer jusqu’au dernier dans la bouche aux relents d’humus demeurée grande ouverte.

     

    Là-bas dans le creux du sentier, Fañch apparait enfin, brisé en deux, les mains sur côtes, le souffle court, épuisé par sa course effrénée. Il découvre son fils, encore médusé de ce qu’il vient de vivre. Il se tient seul debout, bouche bée les bras ballants au milieu du champ vandalisé.

    - M... Mais !... Mon champ ! Mon beau champ de blé !!!... Que s’est-il passé ? Mon champ de blé !... répète-t-il la tête entre les mains.

    - Qu’a-t-on fait de mon champ ??? Est-ce toi se lamente Fañch, est-ce toi mauvais bougre ???

    - Non pas, mon père, je vous promets ! je m’y suis juste promené. Certes j’y ai aussi cueilli un épi pour en manger les grains, mais rien de plus, je vous assure. Ce sont eux ces horribles nains, je les ai vus de mes yeux vus ! Après qu’une voix m’ait demandé ce que je faisais là, ils ont surgi plus nombreux encore qu’une nuée d’étourneaux ... Ils sont tout arraché, tout mangé ....

    - Maudit garnement, quelle mauvaise idée as-tu eu de me suivre jusqu’ici sans rien me dire ... J’aurais pu te mettre en garde : Tu mérites ... tu mérites une bonne correction ....

     Et Fañch le paysan, rongé de colère, s’élance après son fils lui donnant des coups d’une trique ramassée au bord du sentier. Et que je te fouette par-ci et que je te fouette par-là. Et les deux de courir en travers du chant dévasté, poussant de hauts cris.

     Ho, vous deux !!! ... Qui êtes-vous donc ? Et que faites-vous dans ce champ à courir et hurler ainsi ? Interroge un Korrigan assis sur le muret.

     Dans sa colère Fañch ne se contrôle plus.

     - Oh vous, nabots ingrats, occupez-vous de vos affaires. Je suis le père de cet avorton et il me plaît de le corriger vertement pour les contrariétés qu’il vient de m’occasionner.

     Et qui t’a donné la permission, répond le Korrigan placide ?

    - Meuh ! Depuis quand, diable, un père doit-il demander la permission pour corriger son fils lorsqu’il le mérite ?

    - Bernique ! J’en sais fichtre rien mais ça semble marrant ton histoire. Attends un peu on va se faire un petit plaisir de t’aider. 

     À cet instant Fañch prend conscience de sa stupidité. Mais il est trop tard. Déjà la terre gronde. Au beau milieu du champ le sol s’affaisse sur lui-même laissant paraître l’entrée d’une caverne aussi noire que la colère de Fañch. De là se répandent des hordes de Korrigans hystériques. Ça court dans tous les sens chacun de ramasser au sol les restes de tiges de blé piétinées. Et tous de s’en servir à la manière d’une trique et tous de courir après le malheureux Alanig. Le gamin submergé par le nombre ne peut s’enfuir. Il reçoit sur le derrière autant de coups de triques qu’il y a de Korrigans dans le champ ... et plus encore, encore et encore. Aussi vite que cesse une giboulée de mars, les coups s’estompent enfin.

    La nuée de Korrigans regagne le ventre de la terre en trottinant. Fañch se presse auprès de son fils inanimé. Le fond de la culotte d’Alanig a disparu et ses fesses ont été tant martyrisées qu’elles ont triplé de volume. Arrive la femme de Fañch, essoufflée elle aussi d’avoir couru derrière son mari. Alerté par le départ précipité de ce dernier, elle s’était lancée à ses trousses, désireuse de savoir de quoi il en retournait. Ainsi elle découvre Fañch agenouillé, à se lamenter sur le sort du pauvre Alanig.

    - Ce n'est pas ce que je souhaitai se défend le paysan. Je vous lais récolter mon blé, rien de plus

     

     

     

    Rozenn comprend alors l’entêtement de son ballot de mari. Elle rentre dans une colère folle. Hystérique, la pauvre femme conjure le ciel, elle se prend la tête entre les mains, s’arrache les cheveux de rage ....

    À peine les premiers cheveux blonds effleurent-ils le sol ...  

    Hop-là !! qui es-tu femme. Que fais-tu dans ce champ ? interroge un vieux Korrigan adossé au muret tandis qu'il tire sur sa pipe.

     

    Rozenn est dans une telle furie. Elle hurle avant que son mari n’ait pu s’interposer.

    - Je suis furieuse ! Je suis furieuse envers mon idiot de mari ... et je m'arrache les cheveux de colère
     Et qui t'a donné la permission
    -
    Pas vous en tout cas !

    Saperlipopette ! Ça semble marrant, pourtant. Mais attends on va se faire un petit plaisir de t’aider !

     

    Et la terre de cracher autant de Korrigans que l’imprudente jeune femme a de cheveux sur la tête. Tous se ruent sur la désespérée. Ce sont autant de mains brunes et griffues tendues en quête de sa blonde chevelure. A la fin du jour, Fañch se retrouve seul au milieu d’un champ laminé. Sin fils gît, les fesses meurtries, au côté d’une épouse sans plus de voix qu’elle n’a de cheveux sur le crâne.

    Alors doucement Fañch se met à pleurer. Il pleure sur son sort, sur sa bêtise de ne pas avoir écouté les mises en garde. Les larmes coulent. Abondantes, elles roulent sur ses joues, elles perlent à son menton, tombent ... tombent sur le sol, elles humectent la terre qui tout de suite les absorbe.

     

                  L’homme qui es-tu ? Que fais-tu là ?
                           Demande un Korrigan accoudé au muret

     

    Abattu, le regard vide, le paysan murmure pour lui-même :

    - Je suis Fañch le paysan ...et je pleure mon champ dévasté, mon fils et mon épouse malmenés par ma faute.

    ... je pleure et je n’ai demandé la permission à personne

    Que la grand Crique me Croque ! Tout ça est bien triste
    Dis-moi, aussi n’allons-nous pas te laisser seul avec ta peine ...
    On se faire un petit plaisir de t’aider !

     

    Alors la terre ... la terre s’ouvre en une gueule béante vomissant de ses entrailles tous les Korrigans du monde souterrain. Ils se répandent, masse grouillante et innombrable. Tous se mettent à pleurer. Ils pleurent toutes larmes de leurs corps de Korrigans fourbes et facétieux. Une abondance de larmes se déverse sans fin. La terre finit par ne plus pouvoir s’en abreuver. Et les pleurs deviennent ruisseaux, deviennent rivières.

    Ils se répandent dans la campagne inondent les champs et les sous-bois ... Se forment des étangs, des lacs clairsemés d’îles. Cette vallée de larmes salées ira jusqu’à la côte rejoindre l’océan pour s’y déverser. Ainsi les eaux se mêleront ... pour ne plus se retirer.

    Voici l’origine du golfe du Morbihan « petite mer »

    Il n’y a pas si longtemps, l’été dernier, une barque bleue gréée de jaune glisse, paisible, sur les eaux du golfe. Après l’avoir amorcée comme il se doit René « P’tit Fagot de bois » prend sa ligne et la lance par-dessus bord. La ligne descend doucement dans les eaux sombres...

    De sous la coque du bateau, une voix nasillarde interpelle le pêcheur ...

    Hé, toi, qui es-tu ? Et que fais-tu là, sur ta pâte bleue qui craque de tous les côtés ?

    - Ma foi, je suis René « P’tit Fagot de bois » Je viens pêcher le bar sauvage ! 

    Bah, attends mon gars ... On va t’aider !
    Ici dame, y en a qu’ont des secrets

    © Le Vaillant Martial
     

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 5 Novembre 2016 à 10:00

    Ah ces korrigans ...  toujours serviables ..

    Merci 

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