• Le Champ d'Ambroisie

     

     

     

     

     

     

     

     

    Un beau dimanche de juin où il se promenait sous un chaud soleil. Tom entendit des petits claquements dans les branchages d’une haie. Lorsque le jeune fermier s’avança sur la pointe des s’avança sur la pointe des pieds, le bruit cessa. Il se pencha alors et écarta avec précaution les feuillages. Stupéfait, il découvrit nichée dans la verdure une cruche  capable de contenir au moins un bon galon de whisky et, juste à côté, un minuscule petit bonhomme tout ridé et tout ratatiné. Un bicorne vissé sur la tête et un tablier de cuir pendant tout au long de son corps, il allait et venait et semblait très occupé.

    Quand  il grimpa sur un petit tabouret en bois pour accrocher l’anse de la cruche et se hisser sur le goulot, les yeux de Tom s’arrondirent et lorsque le petit bonhomme y plongea la tête pour y aspirer de longues goulées, il pâlit d’envie. Enfin le lutin descendit, s’assit sur un tabouret et s’emparant d’une minuscule chaussure s’employa à y ajuster un talon à l’aide d’un petit marteau.

     

     

     

    - Par la casquette de mon grand-père, murmura Tom interloqué, la belle aubaine ! Un leprechaun ! Si je ne suis pas trop empoté, je serai bientôt l’homme le plus riche du comté. Alors il se pencha un  peu plus sans le quitter des yeux, car, et ça tout le monde en Irlande le sais, il ne faut jamais quitter des yeux un leprechaun au risque de le voir disparaitre, puis il l’apostropha.

    - Voilà du bien bel ouvrage cher voisin. Quelle belle journée n’est-ce pas ?

    Le petit bonhomme releva la tête sans interrompre son martèlement. Son visage était jovial et il tenait entre ses dents trois petits clous dorés.

    - Je vous remercie de tant d’attention mon petit monsieur, mais comment allez-vous vous-même ?
    -
    Parfaitement bien, je vous remercie. Mais quelle drôle d’idée de travailler un dimanche, répondit Tom.
    -
    Ce sont là mes affaires et pas les vôtres rétorqua désinvolte le petit bonhomme en tapant de plus belle sur la chaussure.
    -
    Seriez-vous assez aimable, pour me dire ce qu’il y a dans le pichet à vos côtés ?
    -
    Avec plaisir, mon petit monsieur, c’est de la bière bien fraîche et gouleyante.
    -
    De la bière ! s’exclama Tom. Par tous les diables, d’où la tenez-vous ?
    -
    Ce que je fais ? D’où je la tiens ? ronchonna le lutin agacé. Dites-moi plutôt mon petit monsieur,  de quoi vous pensez qu’elle soit faite.
    -
    Mais de malt, évidemment, de quoi d’autre voulez-vous qu’elle soit faite ?
    -
    Vous n’y êtes pas du tout mon petit monsieur, je l’ai faite avec de la bruyère.
    -
    De la bruyère ! répliqua Tom, en éclatant de rire. Pensez-vous que je sois au point de croire cela.
    -
    Pensez-vous, mon petit monsieur, c’est ainsi. Ce que je vous dis est la vérité. N’avez-vous jamais entendu parler des Vikings ?
    -
    Bien sûr que oui, déclara Tom en haussant les épaules.
    -
    Et bien quand ils occupaient ce conté, ils nus appris à faire de la bière, et depuis, ma famille en a gardé le secret.
    -
    Voulez-vous m’en faire goûter un peu ?
    -
    Sachez mon petit monsieur, qu’il est grand temps pour vous de regagner votre logis et de cesser d’importuner les braves travailleurs avec des questions stupides. Regardez plutôt vos vaches qui sont en train de piétiner le champ d’avoine, répliqua le lutin en indiquant d’un mouvement de son menton poilu un champ qui se trouvait de l’autre côté du chemin ?

    Comme il était sur le point de se retourner, Tom pensa soudainement que c’était une ruse du petit cordonnier afin de le distraire pour mieux s’échapper ! Aussi, d’un geste brusque, il le saisit et l’emprisonna dans la paume de sa main. Mais ce faisant, le jeune malhabile venait de renverser la cruche, et sous ses yeux horrifiés, le précieux contenu se perdait dans la broussaille du buisson. Alors le sang de Tom lui monta aux oreilles, ne pas tremper ses lèvres dans cette bière, c’était plus qu’il ne pouvait en supporter !

    Il secoua le lutin, hurla dans ses petites oreilles effilées et sous la menace de lui tordre le cou exigea à la fin qu’il divulgue la cache de son trésor. Le lutin tremblant comme une feuille d’automne lui répondit d’une voix fluette.

    - Venez avec moi mon petit monsieur, à quelques champs de là, je vous montrerai un pot empli de belles pièces d’or.

    Alors, sans plus attendre, ils partirent. Tom avançait en trébuchant dans les trous et les ornières du chemin, les yeux rivés sur l’infortuné leprechaun, comme s’il tenait une chandelle un jour de grand vent.

    Il va sans dire que le lutin prenait un malin plaisir à mener son ravisseur par les voies les plus malaisées. Aussi, lorsque Tom enjamba un muret de pierres, il se tordit un pied, puis traversant des ronciers, il arracha une manche de sa chemise, enfin pataugeant dans une tourbière, il y laissa une chaussure...

    - Nous y voilà, dit le lutin, quand ils arrivèrent en haut d’une colline, où s’étendait un grand champ planté de hauts buissons d’ambroisie. Voyez là-bas cette haute tige, creusez à son aplomb et vous découvrirez une grande potiche débordante de guinées.

    Si par mégarde un corbeau s’était posé sur les épaules du pauvre Tom, il aurait parachevé son apparence d’épouvantail. Dépenaillé, meurtri et crotté il claudiqua jusqu’au buisson en soufflant comme une vieille rosse. Il pensa alors qu’il n’avait pas le moindre outil pour creuser le sol et qu’il lui fallait rentrer à la ferme afin de s’en procurer. Mais le jeune homme qui n’était pas tombée de la dernière averse, sortit de poche un mouchoir rouge et le noua à la tige d’ambroisie.

    - Je présume mon petit monsieur, hasarda très poliment le leprechaun, que vous n’avez plus usage de mes services.
    -
    Non, dit Tom, vous pouvez y aller maintenant. Toutefois, promettez-moi de ne pas toucher à ce tissu rouge.
    -
    Eh bien, c’est entendu, au revoir, mon petit monsieur dit le leprechaun, vous avez  ma parole et soyez sûr que je réjoui par avance du bon usage que vous ferez de ce que vous allez découvrir !

    Tom déposa sur le sol le petit vieillard tout ridé et tout ratatiné ; lequel agita son bicorne en signe d’adieu et disparut sous un buisson d’aubépine, puis le jeune fermier s’en fut claudiquant vers son habitation. Trouver une bonne belle ainsi qu’une brouette pour mettre au jour et transporter son trésor fut une affaire rondement menée et sans plus attendre il reprit le chemin inverse, en rêvant à  sa prochaine découverte.

    Lorsqu’il arriva au pied de la colline, son pas  se cala au rythme de son cœur qui cognait si fort dans sa poitrine. Malgré son pied tordu, il gambada comme un chevreau, mais lorsqu’il parvint au sommet son sang se figea dans ses veines et sa brouette lui échappa des mains.

    Le lutin avait tenu parole. Il n’avait pas enlevé le mouchoir nué à l’ambroisie, mais il en avait accrochés des multitudes, parfaitement identiques sur tous les autres buissons, si bien que le champ, couvert de tissus rouges à perte de vue était aussi coloré qu’un champ de tulipes au printemps.

    Abattu et sans espoir de retrouver son trésor, le jeune homme rentra chez lui en traînant sa brouette la tête basse. Les années s’écoulèrent, et chaque fois qu’il passait près de la haie, il lui semblait entendre le tic-tac, tic-tac d’un petit marteau martelant le cuir et, lorsqu’il s’en approchait le rire étouffé du leprechaun.

    Lorsqu’il fut à son tour un vieux monsieur tout ridé et tout ratatiné, Tom aimai à raconter, en échange d’une bonne pinte de bière, sa mésaventure dans les pubs de son village. Ce souvenir d’un dimanche où il faillit devenir un gentleman riche et respecté était devenu une bonne histoire, parmi tant d’autres, propre à déclencher l’hilarité de ses compagnons de comptoir. Pourtant, qui l’aurait bien observé aurait pu déceler au fond de ses petits yeux rieurs, une lueur de regret et d’amertume.

    Plus que les pièces d’or du leprechaun, Tom, rêvait encore souvent à cette bière dans laquelle il n’avait jamais pu tremper ses lèvres....

    © Le Vaillant Martial 

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 20 Juin à 07:43
    Claudine/canelle

    C'est toujours  passionnant  de te suivre  ...

    Merci Martial 

    Bises

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