• Le cavalier & le cheval sans tête

    Charles Culnane était un des meilleurs cavaliers qu’on pût voir aux courses de Drumrue. Dans toute la vallée de Blackwater, on aurait en vain cherché un écuyer qui sût manœuvrer un cheval comme lui et s’entendît aussi bien dans tout ce qui concerne l’équitation.

    Un jour d’hiver, la fête de Noël approchant, Charles alla réchauffer son estomac avec du bon Whiskey chez un de ses amis de Ballyhooley, puis il monta sa jument Jemmie et partit pour Fermoy faire quelques achats nécessaires au dîner de Noël. Il voulait en outre acheter des brides neuves pour sa vieille jument qu’il comptait faire briller à la chasse de la fête de Saint- Étienne.

    Charles Culnane ne revint  à la ville que fort tard, quoiqu’assez indifférent sur les choses ordinaires de la vie, il était d’une belle minutie lorsqu’il s’agissait de sa Jemmie que le sellier disait :

    « Le diable serait plus facile à contenter que Charles Culnane. »

    On peut juger de sa singularité sur ce point quand on saura que sa ferme étant près de Carrick, il faisait douze mille de plus préférant Fermoy à Mallow, qui était bien plus proche. Le fait est qu’après maintes querelles avec tous les selliers de Mallow, il n’avait trouvé que l’honnête Michel Turney de Fermoy qui pût le satisfaire.

    Tandis que Turney confectionnait la bride demandée à son vieil ami Conn Buckley, sur nommé la harpe d’Erin, celui-ci connaissant la valeur du temps, pria Charles de faire bon usage de celui qu’il avait à perdre à Fermoy.

    « Je ne vous ennuierai pas, lui disait Conn, en vous faisant attendre un verre d’eau, car je crois que vous en aurez assez ce soir, avant d’arriver chez vous, aussi veuillez goûter ce whiskey, je crois que vous n’en trouverez jamais de meilleur. »

    Charles Culnane d’un naturel peu timide dans ces sortes d’occasions, but aussitôt à la santé de son ami Conn, à Celle de la Harpe D’Erinn, à ses cordes d’or, et de toast en toast, il arriva bien vite au fond de la bouteille, celui-ci lui rappela que Carrick était au fond d’une vallée, au pied d’une colline au-delà de Castletown-Roche. Il prit donc son chapeau de toile cirée au moment où Conn allait déboucher une autre bouteille, se sauva du toit trop hospitalier de son ami, courut chez Michel Turmey, sella sa jument et partit pour Carrick en passant par Ballyhooley. La route de Ballyhooley à Carrick suit presque constamment le cours de Blackwater, quelquefois, elle abandonne la rivière pour entrer dans une vallée pittoresque et sauvage qui ressemble singulièrement aux romantiques beautés effleurées par le Rhin de l’Irlande. Charles chevauchait joyeusement sans s’inquiéter des torrents de pluie qui tombaient alors, comme le lui avait prédit son ami Conn.

    Les provisions du dîner étaient soigneusement empaquetées et attachées sous son manteau de « volontaire royal », de la cavalerie légère de Mallow, à laquelle Charles appartenait.

     

    Arrivé au bas de la colline de Kill Cummer, les yeux du cavalier tombèrent sur les vieux murs d’une ancienne forteresse de templiers, le silence de ces tristes ruines n’était interrompu que par les sons lugubres et mats que rendait la pluie en tombant sur les pierres sépulcrales.

    Charles en ce moment regarda vers le ciel pour y chercher une espérance de pitié pour ses brides neuves. L’orage ne les arrangeait pas du tout, et les nuages noirs comme de l’encre s’apercevaient à peine au-dessus de la masse d’eau qui joignait le ciel à la terre.

    Quand ses regards se reportèrent vers les ruines, il vit une chose tellement extraordinaire qu’il douta de l’évidence de ses sens.

    La tête d’un cheval blanc, avec des oreilles courtes, des naseaux ouverts et des yeux énormes semblait s’approcher rapidement de lui, la tête avançait toujours et Charles ne voyait ni corps, ni jambes, ni cavalier, suivre cette tête.

    Jemmie elle-même, à la vue de cette apparition surnaturelle fut prise de frayeur et se mit à trotter avec plus d’énergie que de coutume. Bientôt, la tête passa devant Charles, qui ne comprenait ni par quel moyen, ni pourquoi elle volait pour ainsi dire dans l’air sans le corps auquel elle appartenait. Une apparition plus étrange que celle-ci vint bouleverser de plus en plus ses idées déjà tant embrouillées. Un cavalier d’une stature gigantesque et monté sur un cheval blanc, sans tête se trouva tout à coup à ses côtés.

    « Au meurtre, je suis perdu maintenant », s’écria Charles qui pensait aux courses et voyait un rival dans son nouveau compagnon de route, sans apercevoir autre chose que la grandeur et la beauté du cheval blanc.

    Personne ne répondit à son exclamation. Voulant savoir si le silence du cavalier provenait d’un mauvais caractère, d’un manque de savoir vivre ou de la crainte d’avaler de l’eau de pluie en ouvrant la bouche, Charles fit tout son possible pour découvrir la figure de son compagnon afin de s’en former une idée, mais ses investigations ne purent aller au-delà de l’habit rouge de l’homme au cheval blanc.

    « Je devrais voir plus haut que cela, se disait Charles. Peut-être que le Whiskey de Conn m’a-t-il entièrement rendu aveugle ». Malgré tous ses efforts, il ne vit rien de plus. Enfin après un long examen, il s’écria de nouveau :

    « Par le grand pont de Mallow, mais il n’a pas de tête du tout cet homme-là !

    - Regarde encore, Charles Culnane » dit une voix rauque qui semblait sortir de dessous le bras droit du cavalier. Charles regarda avec attention dans la direction d’où venait la voix et vit en effet une tête comme on n’en voit pas.

    Elle était large et d’une pâleur cendrée, la peau étirée ressemblait à du parchemin, les yeux d’une prodigieuse circonférence brillaient comme des météores, une bouche effroyablement large sortait de dessous une profusion de poils noirs, ayant la forme d’une paire de moustache. Charles Culnane jouissait d’un courage proverbial, néanmoins, la laideur de cette tête, qui sans douter était celle du cavalier, fit trembler tous ses nerfs d’une manière fort désagréable. La terre aussi tremblait sous le poids de cet être surnaturel, et l’eau des étangs se couvrait de petites ondulations lorsque le cheval blanc trottait près d’eux.

    Le bruit mélancolique et monotone de la pluie résonnait sur les arbres, les broussailles et les plantes de la route, le ton sec et saccadé des sabots ferrés des chevaux frappait les pierres du chemin, et les roulements lointains du tonnerre faisaient retentir les échos mystérieux de la colline de Cecaume-a-Mona Finnea.

    L’âme joyeuse de Charles Culnane se remplissait de crainte et de terreur, et sa langue restait muette malgré lui. Pourtant ne voyant dans son compagnon aucune disposition hostile, il se réconcilia peu à peu avec la valeur stature patagonienne du cavalier et réunit tout son courage pour lui parler.

    « Votre honneur, lui dit-il, chevauche admirablement sans étriers.

    - Hum ! » grommela la tête dessous le bras de l’homme à l’habit rouge. « Ce n’est pas une réponse honnête », pensa Charles, mais n’importe, je lui parlerai d’autre chose, peut être me répondra-t-il mieux.

    « Hohé ! Votre Honneur possède un bien bel habit, quoique un peu long sur le devant pour la mode d’aujourd’hui.

    - Hum ! » grommela laconiquement la tête.

    Ce second « Hum » fut pour Charles comme un coup de poing au milieu du visage, il en était abasourdi et ne savait quel sujet de conversation entamer pour être agréable à son compagnon. Quoique sa tête soit très laide, se disait Charles, elle est peut être sensible et n’aime pas la flatterie, mais que diable, pourrais-je lui dire pour la faire parler ? Enfin, résolu de tenter un troisième assaut au mutisme de l’homme à l’habit rouge, il lui dit :

    « Votre  Honneur monte un bien beau cheval.

    - Oui, vous pouvez bien le dire avec votre vilaine bouche répondit la tête.

    Charles ne se trouva pas très flatté par ce compliment, mais heureux d’avoir obtenu une réponse, il reprit : « Peut-être votre Honneur n’aimerait pas le faire courir à travers la campagne

    - Voulez-vous essayer, Charles Culnane ? répliqua la tête avec une horrible expression de plaisir.

    - Par ma foi, c’est ce que je vais faire, poursuivit Charles, seulement, comme il fait bien sombre, j’ai peur de rendre boiteuse  ma jument, ce qui me ferait beaucoup de tort, vu que bien des livres sterling dépendent de ses jarrets. »

    En effet, c’était sa seule crainte, car il avait trop de courage pour s’effrayer de la proposition faite par son compagnon de route. Il ne se faisait pas dans le pays une course, une chasse sans  Charles Culnane et dont il ne sortit vainqueur, aussi l’idée d’en faire une, même de nuit, lui souriait toujours agréablement.

    « Voulez-vous accepter ma parole pour la sécurité de votre jument ? lui dit l’homme à l’habit rouge.

    Oui », répondit Charles en éperonnant Jemmie qui partit à fond de train.

    Son compagnon en fit autant, et les deux coursiers se mirent à courir avec une effrayante rapidité, ils sautaient par-dessus les murs, les buissons, les fossés et les ruisseaux, aucun obstacle n’arrêtait leur course effrénée. Même en plein soleil et dans ses plus beaux jours, jamais Jemmie n’avait galopé de cette manière.

    Les deux cavaliers couraient ainsi depuis longtemps lorsque, tout à coup, la tête de l’homme à l’habit rouge se mit à crier :

    « Charles Culnane, Charles Culnane, je vous en prie, pour le salut de votre vie arrêtez-vous. »

    Charles s’arrêta et se tournant vers son compagnon, lui dit :

    « Vous pouvez bien me battre d’une longueur de tête, puisque celle de votre cheval est toujours à vingt pas de vous, mais si votre pari était entre cou et cou, lors même que vous monteriez Lucifer, je suis sûr de vous gagner.

    - Charles, répondit son camarade, vous avez une âme bien forte, et chaque pouce de votre corps est celui d’un bon cavalier. Je viens de vous éprouver : vous êtes l’homme que j’aime. Il y a cent ans et moi, nous nous sommes cassé la tête au pied de la colline de Killcummer, et depuis, j’ai sans cesse cherché, sans le trouver, un homme qui pût courir avec moi. Tenez-vous toujours, comme vous l’avez fait, derrière vos chiens, ne reculez jamais devant un fossé ou devant un mur, et le cavalier sans tête vous protégera toujours ainsi que votre vieille jument. »

    Charles, étonné de ce qu’il entendait, regarda sous le bras droit de son compagnon pour voir sa figure s’il parlait sérieusement, mais, à sa grande surprise, il vit la tête du cavalier logée maintenant dans la poche de l’habit rouge, et celle du cheval se trouvait perpendiculairement à dix mètres au-dessus de son corps.

    Homme et cheval disparurent en ce moment et laissèrent notre ami Charles dans le plus profond ébahissement. Il ne savait guère que penser de toute cette scène, il oublia la pluie, les puddings de sa femme, les brides neuves et tout ce qui l’intéressait d’habitude, et tout en réfléchissant sur ces événements, il arriva chez lui.

    Au lieu de d’aller se coucher, il raconta son aventure à sa femme, à ses mais, à ses voisins, mais à son grand désespoir, tout le monde attribuait l’apparition du cavalier sans tête au Whiskey de Conn Buckley. Quoiqu’il en soit, Charles Culnane remporta, tant qu’il vécut, tous les prix de courses, des paris, et ne douta jamais que son bonheur ne lui vint de l’appui de son nocturne compagnon.

    Abbé Domenech, Voyages légendaires en Irlande,

    Éditions Vitte, 1894

    © Le Vaillant Martial 

     

    « Dinan et ses environsLa police des cafés à Quimper de 1850 à 1914 »

  • Commentaires

    1
    Jeudi 8 Décembre 2016 à 17:04

    Surprenante histoire , elle pourrait inquieter mais non ..tout est rassurant !!

    Merci Martial

    Bonne soirée 

    2
    Jeudi 8 Décembre 2016 à 18:19

    Novezh  vat, Itron Claudine

    3
    Jeudi 8 Décembre 2016 à 20:50
    Drôle d'histoire,pas si rassurante que ça bonne soirée
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :


================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :