• Le Cadeau Volé


     


     

     

    Il courait, comme jamais, d’aussi loin qu’il se souvienne, il n’avait couru. Il fuyait en fait, écorché, griffé par les ronces qui semblaient rager de ne pouvoir le retenir, malmené par des racines qui s’ingéniaient à lui faire des crocs-en-jambe. Les branches des jeunes châtaigniers qui bordaient le chemin lui cinglaient le visage, mais il n’en avait cure. Il curait farouchement décidé à mettre le plus de distance entre lui et ... les « autres ». Mais l’angoisse lui tenaillait le ventre. Il aurait d’ordinaire ri de voir quiconque tenter de le rattraper, mais cette fois ceux qui le coursaient n’étaient pas d’essence humaine.


     

    Ils étaient des enfants de la nuit, maîtres des sorts étranges, tellement anciens que la mémoire des hommes les avait enfouis, à jamais dans les méandres de l’oubli. Et lui, enfant des hommes, les avait volés ... Ce qu’il avait pris semblait somme toute, au premier regard, de peu d’importance : un plat et un cruchon de terre, la belle affaire. Mais Victor en les tenants précieusement contre son cœur, savait, pour avoir contemplé leur extraordinaire pouvoir, quelle importance vitale ils pouvaient avoir pour des miséreux, comme l’étaient ces parents et tous ceux de son hameau. De l’un, à volonté surgissaient les mets les plus raffinés : gibiers, poissons, cuisinés comme à la cour des plus grands seigneurs. De l’autre, à discrétion coulaient les vins les plus onctueux, les nectars les plus veloutés que seul palais princier ait pu, un jour savourer.


     

     Après avoir connu tant de froides nuits à se tenir le ventre, tant la faim lui fouaillait les entrailles, Victor, qui était pourtant le plus gentil et le plus serviable enfant que la terre ait porté, s’était juré d’échapper, s’il le pouvait, à ces tourments que dame la vie semblait prendre plaisir à distribuer aux pauvres gens.


    Mais il avait volé ... Si le larcin, il en était convaincu, était dérisoire pour les fées, c’était l’acte en lui-même qu’il devait expier. Et les « bonnes dames » avaient lâché leur serviteurs ténébreux après lui, de cela, il était certain.


     


    La forêt tout entière semblait s’être éveillée pour cette chasse sauvage dont il était devenu l’infortuné gibier. Les chouettes sur son passage hululaient lugubrement. Victor les sentait derrière lui. Il les imaginait se faufiler  à travers la forêt comme des souffles de vent, infatigables et bondissants, agiles comme le lièvre aux abois.


     

    Il savait que pour aller encore plus vite, « ils avaient dû appeler toute la faune farouche qui habitait le sous-bois .Et pour une fois, faisant cause commune, renard et fouine, lapin et chat sauvage couraient flanc contre flanc, aiguillonnés par des dards d’aubépine de leurs terribles cavaliers.

    Ses petites jambes lui faisaient mal, mais bien plus sa conscience le mettait à la torture. Il le regrettait déjà son geste, et, malgré toute la joie qu’il imaginait dans les yeux de ses proches, le plat et le cruchon serrés entre ses bras pesaient comme sac de plomb.

    Et ce qui devait arriver, arriva ....

    Une racine traitresse plus haute que les autres, et notre petit bout d’homme partit bouler tête la première dans  un amas de feuilles mortes et de mousse gorgée d’eau.

    Pendant un instant, il resta là immobile, ne voulant plus bouger, désireux d’oublier son geste qu’il maudissait de toutes ses dernières forces.

    Une brindille qui craque, un léger froissement de feuilles, avant même de relever les yeux, Victor savait qu’ils étaient là... Eux les « biens nommés »  fils de la nuit et de la nature, pouvait-il en être autrement ? Sa fuite désespérée n’avait fait que retarder d’un temps l’inévitable. S’appuyant sur ses bras, il se mit à genoux, et du dos de la main s’essuya tant bien que mal, enlevant l’humus qui restait collé à ses joues, puis il ouvrit les yeux.


     

    Ils étaient là, juchés sur leurs coursiers des bois,  entourant de toute part le jeune garçon qui frémissait de peur ... et de honte.

    L’un des Jetins, montant un grand renard roux, sauta à terre et se rapprocha de l’enfant. Il était sans doute d’une bonne taille pour sa race, mais ne dépassait pas Victor qui était resté à genoux et n’osait pas se relever. Le petit être le regardait sans hostilité. Au fond de son regard, Victor crut même lire une joie malicieuse qui faisait briller ses yeux d’obsidienne.

    Sans un mot, le petit serviteur des bonnes dames, plongea la main dans une sorte de besace en jonc tressé qu’il avait à la taille et en sortit un grand cristal d’où émanait une brillance bleutée. Il tendit la main, et Victor vit, médusé, la gemme se dresser et se mettre lentement à tourner sur elle-même. Le cristal se mit à luire intensément, et une voix se fit entendre ; Victor, fasciné reconnut la reine des fées, et sa voix disait ceci :

    - Enfant des hommes, en notre demeure tu reçus bon accueil, et pourtant tu es parti. Tu es venu à nous en haillons et le ventre creux, nous avons alors nourri ton corps et ton esprit de choses bonnes et joyeuses. Mes sœurs et moi n’avons compris que trop tard l’étrange attrait que pouvait avoir ur un esprit d’enfant notre vie simple et facile, sans tous les malheurs qu’une vie d’humain peut endurer. La tranquille harmonie de nos palais caverneux t’a semblé injuste en regard de la misère que tu côtoies chaque jour. Tous ces fastes et ces richesse ne sont rien face à la joie que nous ont donnée te rires et ta bonne humeur. Nous te demandons te pardonner, et permets-nous de conserver ton amitié. C’est un bien trop précieux pour le diluer dans le sable du temps ... Ne nous oublie pas, enfant des hommes ... et reviens vers nous ... comme un ami qui sera attendu et fêté.

     

    La superbe lueur bleutée sembla s’éteindre et mourir. Le cristal s’arrêta alors de tourner et se coucha dans la main du petit serviteur. Sur un geste du Jetin, le plat et le cruchon qui, dans sa chute avaient roulé au loin, furent apportés et déposés aux pieds de Victor qui sortait peu à peu de son hébétude. Le petit être les toucha en prononçant une étrange formule et regarda Victor.

    - Ils ne t’auraient servi à rien, car, hors de nos royaumes, ils perdent tout pouvoir ! Tâche dorénavant d’en faire bon usage !

    - Mais je les ai volés et ... vous me les redonnez ? bafouilla Victor, au bord des larmes.

    - Vois-tu petit homme, aux yeux des mortels nous sommes étranges ou farfelus, c’est selon ... Nous sommes ainsi faits que nous ressentons toutes choses.

    - Et tout au long de ta course éperdue, nous avons senti ton désespoir profond, ta tristesse d’avoir déçu nos bonnes dames, ta honte de toi-même. Tu t’es jugé plus sévèrement que nous l’aurions fait. En cela, tu n’as rien volé, car l’on peut dire que tu as payé un prix bien plus grand que ces objets ne vaudront jamais. Garde-les comme des présents, personne plus que toi ne les a mérités ! ...


     

    Sur ces mots, le petit être sauta prestement sur son  renard-destrier.

    - Deux compagnons  vont te guider jusqu’à l’orée des bois ... Sois certain d’être toujours le bienvenu en ces lieux !

    - Et sur un geste, le grand goupil et son cavalier disparurent, suivit de près par le reste de l’étonnante troupe.      

    Victor en revenant vers sa maison, était si heureux qu’il ne réalisa qu’il était sorti de la sombre forêt qu’en entendant derrière lui les petits rires joyeux de son escorte qui s’effilochaient comme brume au vent.

    En baissant les yeux vers le plat et le cruchon qu’il tenait serrés contre lui il était certain qu’enfin, pour lui et les siens, les lendemains ne seraient plus sombres.

    Joyeux il s’élança vers les lumières du hameau qui scintillaient comme des lucioles dans la nuit bleue. 


     

    © Le Vaillant Martial 

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