• Le Bois de Musique

    Le bois de Musique

     


     

     

    n cette fin de siècle, les hommes de la région des collines étaient pauvres. Beaucoup de familles vivaient dans de fragiles cahutes d’une seule pièce, sans eau. Chaque jour la mère ou la fille devait se rendre à la source voisine de leur habitation afin d’y prélever le précieux liquide autant pour leur besoins en matière d’hygiène que pour la cuisson de leurs aliments.

    Le sol de leurs maisons était de terre battue. Il n’y avait pas de chauffage, mais un poêle qui diffusait la seule source de chaleur dont les gens pouvaient bénéficier l’hiver venu. Pas d’égout non plus, on rejetait les détritus dans le fossé passant de maison en maison, véhiculant autant les déchets que les maladies. À la belle saison, les hommes partaient dans le nord de la France pour y travailler dans les champs. Ils en revenaient épuisés lorsque l’hiver s’annonçait. Pour se nourrir ces familles démunies comptaient sur quelques mètres carrés cultivés en potager. On y voyait pousser des carottes, des navets, des choux mais aussi de la camomille, de la mauve ou de l’angélique.

    Ces médicinales servaient aux besoins des de la famille et assuraient une source de revenus complémentaires quand elles allaient rejoindre les tourailles des herboristes. De même grands-parents et enfants sillonnaient la région pour cueillir le sureau, le tilleul, le millepertuis ou la reine-des-prés. Parfois, ils possédaient une vache ou une chèvre qui paissait sur leur petite terre à l’ombre d’un fruitier, cerisier ou pommier dont les fruits dotaient leur régime quotidien d’un peu de variété. Les repas se composaient principalement de pain et de potage. Les plus nantis se gratifiant d’une tranche de lard, unique viande disponible, le dimanche venu.


     

    Depuis la vase des vallées où elle plongeait ses racines, une immense forêt courait partout sur les collines. À l’ombre  des hêtres poussaient les tapis de jacinthe succédant aux anémones. Ces parterres fleuris conféraient aux lieux une aura de magie depuis le printemps jusqu’aux prémices de l’été. De-ci de-là, des fleurs particulières faisaient la renommée botanique de ce beau pays.

    Au printemps ces lathrées clandestines qui surprenaient le promeneur de par leurs belles fleurs colorées. Elles disparaissaient quelques semaines plus tard pour que le regard des amateurs puisse s’attarder sur la discrète moscatelline, l’énigmatique parisette, la redoutable petite cigüe ; l’élégante cardamine des près ... Toutes des plantes magiques dont les femmes du terroir connaissaient les secrets. Les bois étaient riches de trésors. Culinaires d’abord, depuis les baies printanières, surtout les myrtilles, jusqu’aux délicieux champignons d’automne, dont les cèpes, n’étaient pas des moindres. En temps de disette, ce qui amenait les promeneurs dans les sous-bois, c’était aussi les faines. Le fuir des hêtres était régulièrement consommé par les populations pauvres qui en ramassaient des  sacs entiers.

    Émilienne avait dix ans. Elle issue d’une de ces familles misérables. Le printemps venu, il ne restait en leurs demeures que les vieillards, femmes et enfants. Les hommes étaient partis pour trouver de quoi nourrir les leurs et assurer un brin de vie dans leurs tristes maisonnées. Chez Émilienne, ils étaient huit. De l’ancienne génération, il ne restait qu’une grand-mère. Le père et Paul l’aîné, absents, on comptait encore la mère, une grande sœur de douze ans et deux  autre frères, plus jeunes qu’elle. Pour nourrir tout ce petit monde, il fallait multiplier les cueillettes. C’est la raison pour laquelle la jeune Émilienne avait pris la  direction des bois de bonne heure ; C’était une vraie sauvageonne.

    Sabots aux pieds, cheveux défaits, elle était vêtue d’une robe foncée dont l’ourlet était crotté de boue. Un sac de jute était attaché à la ceinture pour lui permettre l’usage des deux mains. Elle ramassait les noix, les baies ou les herbes selon les saisons et le but donné à cette récolte sauvage. Émilienne adorait cette tâche. Non pas que cueillir des fruits ou des plantes était facile. Il fallait toujours se baisser. Le sang vous tombait dans la tête, la rendant lourde et troublant la vue. Les mains se coupaient continuellement aux ronces, aux épines et aiguilles... Malgré tout Émilienne aimait ce genre de travail, car il lui procurait le plaisir de gambader à travers bois. Là elle oubliait la misère qui était la sienne.

    Elle se sentait libre, heureuse. Les parfums des arbres effaçaient pour un temps la souillure et l’odeur pestilentielle des fossés. La couleur des feuillages et pétales égayait son esprit et la changeait des murs ternes de sa pauvre maison. Les chemins et sentiers n’avaient de limite que l’horizon, ils lui offraient un vrai sentiment de liberté qui contrastait avec l’oppression permanente lorsqu’on vit à huit dans un espace trop exigu.


     

    Ce jour-là, la jeune fille s’était rendue dans le Bois de Musique. On racontait beaucoup de choses sur cette futaie qui couvrait le Muziekberg. Une colline dont la mauvaise réputation était sans doute liée aux bandes de bohémiens qui l’avaient occupée pendant des années durant. Leurs larcins de même que leurs coutumes et apparences avaient frappés les esprits et conservé une place de choix dans la mémoire des anciens transformant au long des veillées de simples hommes désœuvrés en redoutables bandits, voire même quelque peu ensorceleurs. Les commerçants évitaient comme la peste ce coupe-gorge où s’étaient perdus tant de belles marchandises, d’or et de sang. Certains n’osaient toujours pas s’y aventurer le soir tombé, car on la disait terre de sorcières, de ces mauvaises femmes responsables de bien des maux, servantes de leurs maîtres cornu.

    Mais surtout, on murmurait qu’il y avait dans ces bois un loup-garou. On prétend dans le pays que les garous naissent d’hommes mauvais, de sorciers qui ont le pouvoir de se transformer en bêtes sanguinaires lorsqu’ils revêtent une peau de loup. Ceux qui pensaient que ce n’étaient là que des sornettes, des histoires de bonne felle avaient beaucoup de mal à expliquer les peaux retrouvées dans les chokes, ces saules taillés en têtard. Ces arbres aux larges se creusaient avec l’âge fournissant un terreau propice à une multitude d’insectes et animaux, mais aussi une cache facile pour bien des choses inavouables. De même, les morsures, griffures et blessures que certaines personnes avaient présentées à l’examen médical du seul médecin de la région étaient bien difficiles à interpréter. C’est donc toujours  avec un petit frisson, les poils des avant-bras se hérissant au moindre bruit suspect que les gens traversaient cette partie de la contrée.

    Émilienne aimait ces croyances, elle rêvait de vois un jour une fée ? Sa grand-mère lui parlait le soir des lutins, ces êtres extraordinaires qui peuplaient les lieux. Elle lui avait conté leurs trésors, la bienveillance des Dames qui faisaient naître les fleurs et assuraient la pousse du blé l’été venu, la malice des gnomes, leurs jeux, leurs farces et leur richesse, ces coffres remplis d’or faisaient briller de convoitise le regard des hommes lors des veillées. Elle l’avait prévenue contre les nekkers, ces monstres tapis dans les marais et marécages attendant que l’enfant s’y penche pour le saisir et le noyer. La mise en garde de l’aïeule valait aussi pour les puits et Émilienne faisait toujours très attention lorsqu’elle allait y chercher de l’eau. Son cœur battait à chaque fois que remontait le seau : elle s’attendait à y voir une main agrippée, griffue...


    Émilienne

    Arrivée dans le bois, Émilienne eut du mal à distinguer le sentier qu’elle connaissait par ailleurs parfaitement pour l’avoir souvent emprunté. Une brume épaisse, née de ce sol en permanence détrempé, bloquait le regard. Elle dessinait des formes étranges, des masses sombres, des corps qui se devinaient à travers le brouillard et qui n’étaient en réalité que les troncs des jeunes bouleaux ouvrant la marche au climax forestier. Ce phénomène de brume avait naturellement participé aux naissances des légendes du pays. Comment ne pas y voir la fumée des chaudrons de sorcière, l’haleine fétide du diable, la vapeur des lessives des fées et kabouters ? Comment ne pas y ressentir la présence des morts ? La marche lourde des revenants, le signal précédent un cortège de fantômes ? Malgré un drôle de sentiment qui s’était emparé de l’esprit d’Émilienne, la jeune fille pénétra plus avant dans la forêt.

    Émilienne ne parvenait pas à s’orienter. Cette purée de pois l’aveuglait. Dans le brouillard, elle ne distinguait aucun des points de repère habituels. Ni ce vieux boulot couvert de polypores ni la souche d’un ancien chêne ne pouvaient maintenant la guider. Face à ce mur vaporeux, elle tenta de rebrousser chemin, mais ses pieds se posaient sur un sol vierge. Impossible de retrouver la trace de ses propres empreintes.


     

    Au bord des larmes, Émilienne sentait la peur monter en elle. C’est à ce moment précis qu’un son monta dans le bois. Une musique échappée de cet instrument qu’Émilienne reconnaissait pour l’avoir déjà entendu à l’église. C’était un orgue. Elle fit le rapprochement avec l’une des histoires que sa grand-mère lui avait contées. C’était la musique des fées. Beaucoup y voyait une mélodie tissée par le vent dans les feuillages, Zéphyr tentant de retrouver Anémone en lui déclarant sa flamme par ce doux chant d’amour. Car douce, la mélodie l’était. Ces notes s’échappant de la brume charmait la jeune fille. La musique inspirait la quiétude et tout sentiment de peur s’était envolé. Elle ne sursauta même pas quand une main se déposa sur son bras. Tournant le visage de ce côté, elle fit face à la plus belle des femmes qui lui ait été donnée de voir. Elle avait les yeux de couleur des noisettes lorsqu’un rayon de soleil vint à les caresser. Ses cheveux semblaient flotter dans l’air et brillaient d’un éclat singulier. Sa bouche, d’un rose parfait, s’écartait doucement dans un début de sourire qui exprimait à lui tout seul toute la pureté du monde. Sur ses pommettes, des taches de rousseur achevaient ce tableau angélique. De l’ange, elle en possédait aussi les ailes. De larges duvets de plumes coulaient le long de son dos. Elle prit la main d ‘Émilienne dans la sienne et la guida à travers la forêt.


     

     

    Si les pas de la jeune fille écrasant les brindilles donnaient lieu à des craquements répétés, aucun son ne s’échappait de la marche de la Muse. Car il s’agissait là d’une Muse. Un de ces esprits apportés jadis par les conquêtes romaines ayant trouvé en cet endroit un véritable écrin pour les accueillir. Malgré le départ des peuples qui les avaient animées, ces créatures demeurèrent dans les collines.

    Comme un fantôme, l’esprit ne dérangeait rien de physique. Ni les ronces qui s’écartaient sur son chemin et revenaient tranquillement à leur place première ni le branches qui se soulevaient pour ne pas commettre l’impair de griffer le doux visage de la fée et de sa petite compagne. Leur déambulation dura une bonne heure avant d’atteindre le cœur battant de la forêt. Là quelques chênes perdus au milieu de la hêtraie témoignaient des essences primordiales régnant en ces lieux avant l’œuvre du temps et des hommes. Sur les branches de ces vestiges d’une forêt sacrée pendaient de drôles d’instrument qui captaient l’air passant pour le transformer en la plus pure des mélodies. Il était là, l’orgue des fées, celui qui avait disséminé son chant au travers des contes et légendes faisant rêver tant d’enfants venus à Scrine écouter les anciens leur parler de leurs expériences magiques. Émilienne mesurait sa chance. Ce secret dévoilé lui fit monter les larmes aux yeux. Inondée par la présence qui régnait en ce lieu, la jeune fille se mit à sangloter et à rire dans le même temps. Son comportement attira à elle de petites créatures jusque-là dissimulées dans les buissons. C’était des Kabouters. Émilienne les avaient reconnus du premier coup d’œil au chapeau pointu et rouge qu’ils portaient sur la tête. Certains affichaient cette barbe longue et blanche si attachée à leur description. La douzaine de lutins se rapprochaient de la jeune fille et l’entoura de regards plus interrogateur les uns que les autres.



     

    - Que fais-tu là ? Et pourquoi pleures-tu ? interrogea le nain le plus proche.

    - La Belle Dame que voilà m’a emmené jusqu’à ce merveilleux endroit. Et si je pleure, c’est de joie. De ce bonheur de vous voir, de découvrir les merveilles et les vérités que tant d’histoires nous rapportent sans que jamais nous n’y croyions vraiment. Mes larmes sont visibles, mais entendez-vous battre mon cœur ? Il bat à tout rompre de m’être retrouvée ici.

    - Viens avec nous bel enfant, dit le nain dont le visage s’était soudain illuminé de joie. Puisque tu as entendu la musique et que l’une des muses t’a conduite jusqu’ à nous, c’est que tu devais nous rencontrer. Viens, suis-nous, tu ne le regretteras pas !

    La jeune fille accompagna les lutins jusqu’au cœur de la colline par la brèche dissimulée derrière un large tronc et dont deux pierres dressés marquaient l’entrée. Derrière la paroi rocheuse, la petite compagnie déboucha sur un espace de vie grandiose, lieu de vie des Kabouters. Il y avait là un échafaudage de cabanons, d’échelles de bois partant en tout sens. Au centre de la grotte souterraine, un arbre unique brillait d’une splendeur dorée. Il illuminait les lieux baignant l’endroit d’une délicieuse lumière. Il devait y avoir près de cinquante lutins s’affairant à empaqueter ustensiles et provisions. Leur agitation exprimait une évidence : ils s’apprêtaient à partir.

    - Que faite-vous ? vous partez en voyage, demanda Émilienne intriguée.

    - Hélas, lui répondit son petit interlocuteur. Au bout de siècles de présence, nous avons pris cette décision : nous quittons cette forêt. Dans le passé, elle s’était vue presque anéantie. Puis les hommes se sont mis à replanter des hêtres. Nous pensions pouvoir y demeurer, mais d’autres menaces nous décident à partir aujourd’hui. Regarde bel enfant, combien d’entre nous vivent encore. Nous étions des centaines, nous voici quelques dizaines. Notre peuple s’éteint. Chassé par les garous, oublié des hommes. Nous n’avons plus d’autre choix que de partir. Mais avant de quitter ces lieux, nous désirons laisser une trace de notre existence. Tu seras notre chantre. Tu témoigneras de notre existence à tes pairs. Et pour cela nous allons de faire don d’un de nos trésors.

    Le lutin se dirigea vers l ‘arbre de lumière y grimpa au moyen d’une échelle posée sur le tronc. Il en redescendit quelques instants plus tard, un large sac porté en bandoulière que la jeune fille n’avait pas remarqué auparavant. Revenu près d’Émilienne, il déclara :

    - Voici, prends ce sac, il contient des feuilles du hêtre d’or. Ces feuilles t’apporteront la richesse. Uses-en avec parcimonie pour que les tiens plus jamais ne souffrent jamais de la faim. Mais surtout en quittant la forêt, ne regarde pas dedans. Aie confiance en nous et de notre trésor tu jouiras. Tu pourras ainsi témoigner de notre magie !

    Sue ces mots, les lutins raccompagnèrent la jeune fille à la sortie de leur grotte et celle-ci s’enfonça à nouveau dans la forêt embrumée, en suivant la direction indiquée par les Kabouters. Heure de posséder le sésame qui permettrait à sa faille de s’en sortir, elle avait malgré cela la gorge nouée de savoir que ces petites créatures allaient bientôt disparaître pour toujours de la région.

    Émilienne apercevait déjà entre les troncs la clarté typique d’une lisière. La sortie des bois était proche. Elle se dirigeait d’un pas rapide vers l’orée quand son élan fut arrêté par un cri. Elle venait de marcher par mégarde sur un petit être rabougri dont les grimaces tordaient on visage d’une expression de douleur.



     

    La jeune fille s’empressa de s’excuser, mais le regard noir que lui jeta la créature ne présageait rien de bon. Elle venait de fâcher un luton ! Ce nain solitaire dont la rencontre n’est jamais de bon augure. Lui marcher dessus encore moins... Le luton s’enfuit précipitamment non sans lâcher un de ses rires moqueurs. Le sort était lancé. La jeune fille perdue. Elle tourna en rond cherchant des yeux la lumière aperçue quelques instants plus tôt. Elle marcha alors plusieurs heures, passant et repassant devant les mêmes arbres, les mêmes ronces, posant le pied sur sa  propre empreinte.

    Car telle est la malédiction du luton, celle d’emprunter toujours le même chemin sans jamais pouvoir s’en détourner !


     

    La jeune fille, épuisée se coucha sur un lit de mousse. Les yeux embués de larmes, et malgré les tremblements dus au froid, elle s’endormit. À son réveil, deux dames se tenaient debout devant elle. La première était jeune et belle. Sa chevelure hirsute s’ornait de fleurs de lierre. Son visage brillait comme si sa peau était couverte de paillettes argentées. Ses yeux, d’un beau vert émeraude, relevaient encore cette impression de luminosité. Elle portait une longue robe de couleur verte, parée d’ornements végétaux. Elle sentait le sous-bois, un parfum frais de fougères. Penchée au-dessus d’Émilienne, elle souriait tendrement à l’enfant. L’autre bien plus vieille, habillée d’une sombre étoffe, avait la figure marquée de rides profondes. Dans ce masque à la peau craquelée s’enfonçaient des yeux noirs. Le rictus figé, de maigres cheveux gris s’effilochant sur le front et une verrue sur le nez complétaient ce tableau digne des sorcières les plus maléfiques de nos contes. La plus jeune demanda :

    - Que fais-tu en ce bois ?

    - Je me suis perdue, répondit Émilienne, je voulais sortir lorsque j’ai fait la rencontre d’un petit être et depuis, je tourne en rond.

    - Viens, suis-nous, rétorqua la voix douce de la belle Demoiselle. Nous allons te conduire à l’orée de la forêt et aux premiers champs des hommes. De là, tu pourras regagner ta chaumière.


     

    Et dans un sourire plein de tendresse, la Dame invita Émilienne à se relever et à les suivre. Elle prit la tête, la Vieille fermant la marche. Tout au  long de leur balade, Émilienne ne pouvait s’empêcher de jeter un œil à intervalles réguliers sur la mégère qui la suivait. Surtout qu’elle avait remarqué depuis le départ que son œil torve louchait continuellement sur le sac des kabouters. À plusieurs reprises même, la vieille femme avait fait semblant de trébucher pour tenter d’accrocher à la précieuse besace, l’une de ses paluches aux long ongles noircis. Émilienne ne l’enserrait qua davantage. Hélas au détour d’un sentier, une racine fit chuter la jeune fille. Lançant ses mains en avant pour freiner le choc, elle lâcha le sac. La jeune Dame se précipita pour la relever, s’inquiétant de son état, d’une blessure éventuelle. Fort heureusement, Émilienne s’en sortait sans égratignure. C’est alors qu’elle remarque la disparition de son sac. Se retournant vers l’Ancienne, elle la vit lui tendre la besace de ses bras tremblants, un étrange sourire faisait briller ses yeux noirs. Émilienne voulut vérifier s’il contenait toujours le trésor des nains, mais se remémorant l’interdit lancé par ceux-ci, elle n’en fit rien. Elle continua son chemin et bientôt toutes trois arrivèrent à la lisière de la forêt. Après avoir remercié ses guides, Émilienne s’élança sur le sentier qui la mènerait chez elle. La Vieille la fixa longtemps, le sempiternel rictus satisfait aux lèvres, les yeux toujours brillants de malice. La jeune fille eut un frisson en la regardant une dernière fois avant qu’elle ne disparaisse dans les talus.


     

    Le soleil brillait haut dans le ciel marquant une journée bien avancée. Émilienne était ravie de la conclusion de son aventure. Heureuse d’avoir vu tant de merveilles. Soulagée de s’en être sortie et comblée par ce qu’elle apportait à sa famille...

    C’est alors que le doute germa en son esprit. Qu’avait bien pu faire cette vieille sorcière lorsqu’elle avait ramassé le sac après sa chute ? Avait-elle eu le temps de jeter un œil à l’intérieur, d’y glisser une de ses affreuses mains ? Avait-elle dérobé les feuilles d’or, privant la famille d’Émilienne d’un avenir radieux ? Pourquoi donc, alors qu’elle affichait plus tôt une mine sombre, le visage de la Vieille s’était soudains éclairé dessinant sur ses lèvres minces une esquisse de sourire ? Tout cela était fort étrange, voire dérangeant. Émilienne tournait et retournait dans sa tête les moments de cette scène. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que le trésor avait disparu. Elle soupesa le sac. Le secoua. Rien ne laissait deviner qu’il était encore rempli, mais rien n’indiquait non plus le contraire.

    La boucle qui fermait la besace était toujours close. Le doute continua de monter en Émilienne. Elle n’y tint plus. Elle devait s’en assurer, ne pas porter de faux espoirs à sa mère, à ses frères, sa sœur... Tant pis, malgré l’avertissement des kabouters, elle ouvrit le sac et plongea la main à l’intérieur. Elle en ressortit la poignée de feuilles d’or. Elles étaient bien là. La sorcière n’avait rien pris. À la fois étonnée et rassurée, Émilienne fixait à présent son trésor.

    Le soleil conférait bien plus d’éclat au feuillage doré que l’éclairage de l’arbre sacré ne l’avait dans la grotte. Émilienne admirait maintenant les fines nervures, la courbe des feuilles. Nul doute que la forme même donnerait à un tel bijou la plus grande des valeurs qui soit.


     

    Tout bijoutier serait forcé de reconnaître le travail de l’artiste qui avait pu s’approcher avec tant de finesse et d’élégance de ce que Dame Nature avait mis une éternité à façonner.

    Jamais quelqu’un ne pourrait deviner que ces joyaux étaient l’œuvre de la magie de la terre et non celle du travail de l’homme.

    La jeune fille entendait déjà les louanges à propos de l’hypothétique artisan, ce génie de l’orfèvrerie qui avait pu fabriquer de telles pièces. Elle se dit que de chaque feuille, elle pourrait tirer un si haut pris que son père et ses frères ne devraient plus travailler désormais, que ni sa mère ni sa sœur ne se mettraient plus au service des fermes alentours. Que sa propre grand-mère jouirait enfin d’un repos amplement mérité. Que tous s’installeraient dans une belle et grande demeure... Elle était au comble de la joie lorsqu’elle remarqua une tache. Petite, noir, celle-ci grandissait sur l’une des feuilles. Bientôt toutes affichèrent cette couleur sombre s’étalant, rognant l’éclat de l’or pour devenir bien plus ternes. En quelques instants à peine, la jeune fille tenait non plus la plus éclatante des richesses entre ses mains, mais de vulgaires feuilles mortes desséchées. Émilienne s’effondra. De la forêt voisine, elle entendit un rire malveillant monter dans les airs.

     

    Le bois de Musique se trouve en Belgique, sur le Muziekberg, dans le pays des Collines encore surnommé les Ardennes flamandes

    .

    Son nom provient de muz, terme celte désignant un marais. Mais les légendes sont nombreuses en cette futaie. Ceux qui ont entendu le son de l’orgue animant ses feuillages ont évoqué l’amour du vent, les muses romaines et les fées. Dans cette région hantée de tant de créatures pourquoi en douterions-nous ?

    © Le Vaillant Martial 

     

     

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