• Le bébé échangé

     

     

     

     

    A

     

     

    lors qu’elle était penchée sur le berceau et contemplait l’enfant, un étrange malaise envahi Anna en un frisson glacé.

    Quand, au beau milieu de la nuit, on avait frappé à sa porte, elle s’était levée du vieux fauteuil placé face à la grande cheminée où brûlait encore un feu moribond. Elle ne dormait pas, en fait, elle veillait. Anna avait senti venir le malheur comme le vent froid soufflant du nord. Le sommeil l’avait fuie alors, et elle avait entendu, sachant que quelqu’un viendrait.

    Remontant le grand châle de laine sur ses maigres épaules, elle était allée et ne fut pas surprise de découvrir le jeune père, dégoulinant de pluie, sur le pas de sa porte. Elle l’avait fait entrer et avait écouté son récit troublant, tissé des craintes inexpliquées de tous les jeunes parents devant cette petite boule de vie qu’était un nouveau-né !

    Anna l’avait rassuré, se gardant toutefois de lui dire qu’elle partageait ses craintes.

    Elle l’avait accompagné sur le chemin caillouteux, affrontant la pluie et le vent froid de novembre, jusqu’à sa demeure.

     

    En entrant dans la maison, elle avait aussitôt ressenti l’étrange atmosphère qui y régnait. Après avoir embrassé la jeune mère qu’elle avait aidée en couches, elle était entrée dans la petite chambre ou trônait le berceau. Le bébé ne dormait pas. Il n’est rien de plus beau que de voir les yeux émerveillés d’un nourrisson, découvrant les mille choses qui s’offrent à lui. Le bébé ne gazouillait ni ne pleurait. Il observait intensément Anna qui comprit aussitôt ce qui effrayait ses parents. Son regard intense n’était pas celui d’un nouveau-né. Rien de candide ni d’innocent ne vivait au fond de ces étranges puits sombres. Elle sentait poindre au contraire une intelligence et un savoir auxquels nul bébé ne pouvait prétendre.

    Anna comprenait à présent l’effroi des jeunes parents. L’étrange froideur de ces yeux sans âge dans ce petit corps potelé et sans défense donnait au nourrisson une aura d’étrangeté malsaine ! Anna rejoignit le jeune couple attablé et les réconforta, essayant de ramener un sourire sur les visages torturés par l’angoisse.

    - Ma petite Jeanne, dis-moi, depuis quand as-tu observé ce « changement » chez ton petit ?

    - La nuit d’avant ... je crois ... je ne sais plus trop, mais j’ai tout de suite senti qu’il y avait quelque chose ... de changé !

    Anna ne mettait pas en doute l’instinct de la jeune mère. Mais la pauvre pensait à la maladie alors que la cause, elle en était à présent convaincue, était ailleurs.

    La nuit s’étirait lentement et, après avoir forcé les parents à prendre un peu de repos, Anna referma la porte et s’installa à côté du berceau. Le nourrisson ne dormait toujours pas et tourna légèrement la tête pour mieux la voir. Le regard tranquille de la vieille femme semblait gêner prodigieusement le bébé qui se mit à trépigner.

    - Ma foi, fit-elle, C’est plutôt bien imité !

    A ces mots, le bébé se calma d’un coup.

    - Je ne pensais jamais rencontrer à nouveau l’un de ta race ...

    Le nourrisson eut un hoquet de surprise et fixa plus durement encore la veille femme.

    - Tu peux sans doute duper bien des gens, mais tes « farces » n’amusent que toi ... Tu vas te découvrir à présent, et cela je le veux.

    Tout en prononçant ces mots, elle se saisit d’une petite bourse de cuir et déversa son contenu sur l’édredon du petit lit.

    - Tiens, fit-elle, commence donc par compter ces grains de blé ! Un cri de rage et de dépit jaillit de la petite bouche. Le bébé se mit frénétiquement à rassembler un à un les grains de blé en un petit tas. La transformation se passa en un souffle. L’illusion du beau bébé joufflu fit alors place à un Korrigan.

     

    - Le nourrisson doit revenir parmi les siens. Tu retrouveras ton or à cette seule condition. Puis, elle sortit de la chambre.

    Les jeunes parents, les yeux cernés et la mine terne, semblaient épuisés. Le reste de la nuit avait dû leur paraître bien long. Elle accepta avec gratitude le bol de café fumant et les rassura en évoquant une fièvre maligne et subite qui allait certainement tomber dans les heures à venir. Puis, sous le prétexte de chercher quelques plantes afin de préparer une tisane que le bébé devrait prendre, ils la virent déambuler et fureter, aller et venir autour du vieux chêne. Tant et si bien qu’au bout de longues recherches ils l’entendirent jubiler et fredonner une chansonnette légère qui parlait d’or et de nain et de Dieu sait quoi encore.

    Les jeunes parents se regardèrent, l’angoisse au cœur, en entendant derrière la porte de la chambre, leur bébé se mettre à hurler de plus belle.

    À son retour, Anna souriait, les joues rosies par la froideur de ce matin de novembre. Elle répandit sur la table le fruit de sa cueillette et énuméra les ingrédients insolites du prétendu remède.

    - Voilà de quoi lui faire partir la fièvre, fit-elle, Pissenlit, glands et chicorée sauvage et quelques racines pour faire bonne mesure. Le goût risque d’être affreusement amer pour le « pauvre petit » mais tu lui donneras un plein biberon toutes les trois heures, même s’il rechigne !


    Anna souriait franchement en voyant l’air dégoûté du poupon usurpateur dans les bras de Jeanne, la tétine enfoncée dans la bouche et forcé de boire l’étrange mixture.

    - On a raison de dire qu’une bonne santé vaut tout l’or du monde, pas vrai mon petit cœur, fit-elle en riant et pinçant fermement la petite joue dodue du « bébé » qui la foudroyait de son noir regard. Regardez le cher trésor comme il se force à boire son médicament, comme s’il savait que sa santé aux yeux de ses parents est la plus grande des richesses !

    Toutes ces allusions à son or mettaient le bébé-Korrigan, pris au piège du petit corps, dans une rage meurtrière, mais seuls ses yeux pouvaient dire toute sa fureur ...

    - Je reviendrai à la nuit, et vous verrez que votre bébé aura changé !

    En disant cela, elle fixait intensément le nourrisson, le marché était entendu !

     

    A la nuit venue, les parents l’accueillirent avec enthousiasme, criant presque au miracle : leur bébé était comme transformé. Jeanne, la jeune mère, ne savait comment exprimer sa reconnaissance. Sur le chemin de sa maison, éclairé de lune, Anna souriait, la joie au cœur et le sang réchauffé par un ou deux petits verres d’alcool de prunelle. Elle entendit tout à coup une voix jaillit de l’ombre.

    - Alors, la veille tu es satisfaite ? j’ai rempli ma part du marché, et ce ne fut pas sans mal ...

     

    Le Korrigan était juché sur un gros rocher couvert de mousse et jetait sur Anna un regard rageur.

    - À cause de toi, je suis désavoué aux yeux de ma maîtresse et ne pourrai plus jamais paraître en son noir palais ! J’ai repris l’enfant et j’ai dû fuir dans la nuit jusqu’ici..., Mais je sens que les sombres chasseurs sont sur mes traces ! Je dois quitter au plus vite ces lieux pour éviter son courroux. Aussi, vieille femme, si tu voulais me rendre mon bien ...

    - Ah oui, ton bel or ! Nozenn a été bien généreuse avec toi, la bourse pesait son poids.

    Devant l’impatience manifeste du Korrigan la vieille Anna feignit un air contrit.

    - Malheureusement je ne l’ai plus !

    A ces mots, le Korrigan bondit sur ses pattes en lâchant un cri de surprise.

    - Ne joue pas à ce jeu-là, la vieille ! proféra le nain en s’approchant, menaçant.

    - J’ai bien profité de ma journée, vois-tu ! Je suis passée voir un ami forgeron et orfèvre à ses heures qui s’est fait plaisir de me rendre service. J’ai regardé ton or au fond du creuset, je n’ai jamais vu plus beau spectacle. Après des heures et des heures d’effort, il a réalisé à ma demande un hochet magnifiquement ciselé.

     

    Anna vit l’éclair zébrer l’œil vif du Korrigan.

    - Et tu l’as donné au bébé ! Hurla-t-il.

    - Ce n’est que justice, le nain, tu lui avais bien joué un tour à ta façon ! J’offre toujours mon aide à qui me le demande, fit Anna, mais là, tu as vraiment mal choisi ta victime car ce bébé est mon filleul !

    Le Korrigan se  mit à trépigner sur place. La bonne vieille rayonnait de voir  l’affreux gnome au désespoir d’avoir perdu son or chéri.

    - Je suis certaine que tu connais la vieille loi : « L’or qui fut par deux fois offert ne peut être volé ». Le sort finalement t’a été bien cruel, le nain, tu devrais te dépêcher d’aller chercher fortune ailleurs, car je sens venir les noirs serviteurs de Nozenn.


    Le Korrigan, la peur au ventre, regardait en tous sens, essayant de percer l’obscurité du sous-bois.

     

    Au mépris de se faire surprendre, il hurla une dernière fois sa rage en un cri effrayant, et bondit dans l’ombre de la profonde forêt, où il disparut.

    Sans plus s’en faire, Anna retourna vers sa demeure sous la clarté lunaire. Elle riait encore en refermant sa porte.

     

      © Le Vaillant Martial 

    « PrésentationLe Val sans Retour ... »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :


================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :