• Le Bâton merveilleux

    Le bâton merveilleux


     

    L

    ouis observait avec une inquiétude grandissante les nuages menaçants qui s’amoncelaient au-dessus de la montagne. « Montagne » était certainement très exagéré pour qualifier la chaîne de collines granitiques des Monts d’Arrée qui culminaient laborieusement à quelques centaines de mètres, mais c’était ainsi ... Il était gardien de vaches et homme à tout faire dans la plus riche ferme des environs. Comme à l’accoutumée, une fois ces corvées quotidiennes expédiées, il avait mené paître le troupeau de vaches dans l’une des vastes prairies du domaine. Tout près de là, à la lisière du pré, comme autant de schiste pointés vers le ciel, s’élevaient les premiers affleurements rocheux de la lande ... La lande, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un malaise en contemplant son étendue désolée. En d’autres circonstances, il se serait délecté de ce paysage grandiose et sauvage.


     

       Les derniers jours avaient été si chauds qu’il fallait bien que ça craque ... Et depuis l’après-midi, Louis sentait l’orage venir. L’air devenait lourd et oppressant, presque immobile. Les chants d’oiseaux et les stridulations des grillons s’étaient tus quand les premières gouttes de pluie commencèrent à jouer des claquettes sur les feuilles du chêne sous lequel il avait l’habitude de s’installer pour surveiller ses protégées. Il rameuta  ses troupes aussi vite qu’il le put avec l’aide de Sidonie, la matriarche du troupeau qui avançait pesamment en faisant tinter la cloche qu’elle portait à l’encolure. Mais les demoiselles rechignaient à obéir et à quitter l’herbe grasse et savoureuse du champ. Il entendait, à présent, rouler le tonnerre sur la montagne, grondant comme une bête menaçante. Sans prévenir, le vent s’invita en rafales violentes et on eut l’impression, d’un coup, que les écluses du ciel s’entrouvraient. En un instant, un déluge biblique s’abattit sur la contrée, noyant les champs et transformant les chemins creux en ruisseaux tumultueux charriant une eau boueuse. Sans plus de manière, il commença à caresser les croupes charnues des belles de vigoureuses tapes de sa baguette de noisetier. Ses encouragements bruyants finirent par avoir l’effet escompté et le troupeau s’ébranla en meuglant vers le chemin de la ferme sous une pluie battante.

       L’orage était maintenant suer eux et le tonnerre jouait un concert assourdissant. Un éclair blanc embrasa le ciel et un craquement terrifiant s’en suivit aussitôt ! Louis sentit l’air se déchirer et le sol trembler ! La foudre venait de frapper tout près de son troupeau. Alors qu’il se démenait pour faire aller ses bêtes, marchant en tête ou courant derrière pour faire avancer les trainardes, il crut entendre dominant le fureur déchaînée des éléments, un chapelet de jurons s’envoler sur les ailes du vent. À quelques pas de là, il découvrit tout un pan de talus qu’un énorme chêne avait éventré dans sa chute. Le bel arbre, couché, sur le flanc, était sans doute la triste victime de la foudre !

    - Elle n’est pas tombée loin ce coup-ci ! se dit Louis

       S’approchant pour constater les dégâts, il entendit de nouveau une volée de noms d’oiseaux fuser de la masse de branches et de feuilles et réalisa qu’il était bel et bien prisonnier de la grosse tignasse du chêne ! La voix qui continuait à beugler comme un cochon qu’on va saigner était haut perchée, ce que Louis mit sur le compte de l’énervement et de la panique, mais quand il découvrit enfin l’auteur de tous ces hurlements, il  tomba à la renverse !... Le braillard prisonnier des branches n’était ni plus ni moins qu’un Korrigan.


     

     

    - Quel bougre de couillon je fais ! Me faire prendre par la furieuse comme un benêt de « pieds lourds » !

       Le drôle bougonnait et râlait tout son saoul en essayant de s’extirper du lacis de branches entremêlées, et ne semblait pas avoir remarqué » la présence de Louis quand celui-ci l’apostropha pour lui demander s’il avait besoin d’aide ! Il eut un sursaut de recul quand le regard noir et scrutateur du nain plongea dans ses yeux bleus. Sans plus de manières et sans attendre la réponse du Korrigan, il commença à écarter et à casser les branches. Tant et si bien qu’au bout de cinq minutes, l’infortuné prisonnier était sur ses deux pattes, libéré de sa cage végétale. Le petit bougre lui arrivait difficilement au-dessus de la taille et Louis s’agenouilla. Ce geste de courtoisie naturelle sembla adoucir l’humeur du Korrigan ...

    - Tu es bien brave, jeune humain ! Marmull, ainsi se nommait-t-il, n’était pas prodigue ne civilités et Louis, prenant cela pour un remerciement, lui  sourit en haussant les épaules.

    - Si vous n’avez rien de cassé, c’est tant mieux ! 

       L’orage était toujours au-dessus d’eux mais semblait perdre de sa fougue, les éclairs et les coups de tonnerre s’espaçaient. La pluie, par contre, tombait toujours à seaux mais cela ne semblait gêner ni l’un, ni l’autre ... Louis était fasciné par le petit personnage et l’observait avec attention. Le Korrigan attira sur sa bedaine l’espèce de besace qu’il portait en bandoulière et farfouilla dedans.

    - Tiens gamin ! fit-il, en tendant à Louis une grosse poignée de pièces d’or. Louis était interloqué : il ne pouvait imaginer qu’on puisse avoir autant de richesse sur soi ! Il repoussa gentiment la main tendue ...

    - Ce n’est pas nécessaire, je n’ai rien fait d’extraordinaire !
    -
    Bien la première fois qu’un humain refuse mon or ! s’étonna Marmull dans un rictus. Peut-être que ceci sera plus à ton goût ? 

       Notre Louis stupéfait, vit le Korrigan extirper de sa besace un grand bâton. Comment quelque chose d’aussi long pouvait-il tenir dans une si petite sacoche ? se demanda-t-il.

    - Ceci va te plaire ! fit-il, sûr de lui, en tendant cérémonieusement le bâton comme s’il s’était agi de l’épée Excalibur elle-même !...

    - C’est un beau bâton, pour sûr ! approuva Louis, en admirant les entrelacs qui couraient le long de la hampe de bois ciré. Le pommeau ouvragé était serti d’une grosse pierre d’obsidienne luisante et toute ronde. La base du bâton semblait cerclée d’or sur  la longueur d’un doigt.

    - Oh !... murmura le Korrigan, l’air mystérieux, mais il n’est pas seulement beau ... vois-tu, ce bâton possède de grands pouvoirs ! 

       Et notre Korrigan d’évoquer à l’enfant, qui allait d’étonnement en étonnement, les surprenants pourvois du bâton. Il lui expliqua comment, en le frappant contre une pierre, son sommet s’embrasserait comme une torche. Il lui assura qu’en la plantant en terre, une source jaillirait à son pied. Le bâton continua-t-il, pour peu qu’on le tende bien droit devant soi, s’allongerait comme une perche, chose, somme toute, assez pratique si l’on veut faire choir des châtaignes ou chaparder des fruits dans l’arbre ! Si enfin, il l’empoignait comme le ferait un roi avec son sceptre, il pourrait faire venir à lui et commander aux bêtes sauvages. Les animaux domestiques, quant à eux, se rangeraient en ordre derrière lui et le suivraient docilement où qu’il les mène ...

     

       L’orage était loin à présent et la pluie avait cessé. Louis ne s’en était même pas rendu aperçu quand il s’empara avec d’infinies précautions, du bâton merveilleux. Satisfait, semblait-il, le Korrigan, sur un dernier salut de la main à son nouvel ami, tourna sur les talons et galopa vers la lande. Le garçon de ferme fit grande sensation en revenant ; les vaches à sa suite, marchant docilement en rang par deux ! Brave parmi les braves, Louis ne put tenir sa langue et raconta à qui voulait l’entendre sa mésaventure. De bouche à oreille, son histoire arriva à celles de la bonne qui s’empressa d’aller la conter à son seigneur et maître.



     

       Bien qu’au début perplexe, le maître du convenir, devant les prodiges du bâton, que Louis avait bien fait cette étrange rencontre. Il en conçut un plan qui peu à peu prit forme dans son esprit. Il se savait un personnage puissant et considéré dans la région, mais s’il voulait réaliser son rêve d’entrer un jour dans les hautes sphères du pouvoir et de la politique, il lui fallait s’allier les bonnes grâces de personnes beaucoup plus puissantes que lui et pour se faire, sa fortune seule ne suffirait pas ; Après tout, se disait-il, si ces Korrigans avaient tellement d’or à distribuer à la ronde, c’aurait été bien dommage ne pas en profiter ! Il alla aux cuisines et, se rappelant les histoires de nains que lui contait sa nourrice, prit au garde-manger quelques saucisses et un beau morceau de lard, des galettes de froment et une douzaine de crêpes, un pot de babeurre, un pichet de cidre, fourra le tout dans un grand sac de toile et prit la direction de la lande. Il marcha d’un bon pas et retrouva sans peine le chemin et chêne abattu durant l’orage. Il continua plus avant, dépassant les pâtures et s’enfonça sur plusieurs lieues dans la lande sauvage.

       Le soir s’en venait quand il décida enfin de s’arrêter près d’un îlot rocheux, estimant l’endroit aussi bon qu’un autre. Comme il déballait ses victuailles et les installait sur la roche, la bonne odeur de lard cuit et des saucisses fumées monta à ses narines. Ce sera l=bien le diable si avec tout ça, je n’attire pas un de ces bougres ! se convint-il. Il se cacha derrière les rochers et fit silence. Il ne savait pas depuis combien de temps il était caché là, mais l’envie furieuse de tirer sur sa bouffarde le démangeait prodigieusement. Il commençait à désespérer devant cette attente interminable quand il entendit quelqu’un approcher en sifflotant !... Une petite voix s’exclama.

    - Ventrecouille, que le cornu me patafiole si ce n’est pas là cadeau des fées !?... 

       Persuadé qu’il tenait là, son Korrigan, le maître empoigna fermement des deux mains le bord du sac de jute et le laissa s’approcher. Il attendit un bon moment que l’autre glouton soit à son affaire et fasse un sort aux victuailles, et se jeta sur lui ! La chance sourit au fermier car le Korrigan se retrouva sans comprendre, proprement ficelé comme un jambon au fond du sac ! Le petit bougre jurait tout ce qu’il pouvait mais il avait beau faire et lancer des ruades en tous sens, il était bel et bien piégé ! Au bout de quelques minutes, le sac s’arrêta de faire des bonds. Le Korrigan semblait s’être calmé et se taisait. Le maître observait le sac avec méfiance, s’attendant à un tour pendable du Korrigan, mais rien ne se passait. Puis le sac se mit à parler.

    - Tu m’as bel et bien attrapé l’humain ... que veux-tu ? L’homme eut un geste de recul en devinant toute la rage froide qui couvait à la lisière des mots. 

    La légende disait donc vraie ! Dès lors qu’on faisait prisonnier un lutin et qu’on le tenait en son pouvoir, il devait obéir au moindre de vos souhaits. Le maître jubilait ! Avec prudence, il mit genou à terre et se pencha vers le sac.

    - Si je te libère, tu resteras bien tranquille, n’est-ce pas !?
    -
    C’est l’ancienne loi, si on est capturé, on doit obéir, oui da !
    -
    À la bonne heure ! s’écria le maître en tranchant prestement la ficelle qui fermait le sac. Le Korrigan jaillit du sac comme un diable de sa boîte et toisa l’humain.
    -
    Tu es bien celui qui a fait cadeau d’un bâton à un jeune garçon cet après-midi, durant l’orage ?  demanda le maître.
    -
    Je veux ce que ce petit imbécile a refusé, je souhaite que tu me rendes riche, immensément riche ! Je veux tout ton or ! Le maître exultait en s’imaginant devenir aussi riche et puissant que l’empereur de Chine lui-même !
    -
    Oui tout ton or, des montagnes d’or ! Je veux que tu me couvres d’or ! 


     

    À ces mots, un étrange sourire se dessina sur les lèvres closes du Korrigan.


     

    - Qu’il en soit selon tes désirs mon maître ! 

       Une légère inquiétude s’empara de l’humain ... bien vite balayée par la perspective des richesses sans prix.

       Le lendemain, les premiers chants du coq accueillirent le lever du soleil. Les ouvriers étaient déjà à l’ouvrage dans la ferme, mais au bout d’un certain temps, quelques-uns s’inquiétèrent de l’absence du maître. La bonne monta jusqu’à sa chambre mais la trouva dans l’état où elle l’avait laissée le jour précédent. Tous se mirent à chercher aux quatre coins de la vaste demeure mais ne trouvèrent nulle trace du propriétaire.


     

     

       Comme à leur habitude, René Riou et Françis Madec étaient partis de bon matin faire leur promenade quotidienne. Mais alors qu’ils cheminaient à travers champs dans les bruyères, en grande conversation, leur regard fut attiré par quelque chose, sur la lande, qui luisait intensément au soleil. S’approchant, ils découvrirent éberlués, plantée au milieu des herbes, la statue d’un homme. Il avait été représenté les mains en avant, comme une attitude de défense. Ils tournèrent autour, avec prudence, en se demandant qui avait bien pu se donner le mal de la porter ici, et surtout de l’abandonner ainsi, perdue au milieu de nulle-part ? Du bout ferré de son bâton, l’un des deux vieux frappa le métal. Ils durent bien convenir, incrédules, que la statue semblait faite d’or massif ! Ils n’eurent aucune peine à reconnaître le « Grand Fermier » comme tous les gens du coin aimaient à l’appeler, avec une pointe de moquerie, tant le personnage était connu pour sa prétention et son orgueil  démesuré. Le sculpteur avait en effet, restitué avec grand talent les moindres détails du bonhomme, à tel point que l’on aurait pu le croire revêtu d’or. Le spectacle de cette statue d’or scintillant sous les rayons du soleil était saisissant. Les vieux avaient cependant bien du mal à regarder le visage de la statue tant  il émanait de lui une expression dérangeante de terreur absolue.


     © Le Vaillant Martial

     

     

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