• Le Bag Noz


     

    - Les criérien ?

    - Oui les criérien. Les morts ...

    - Encore des morts ?

    - Oui, les mors. Le peuple nombreux des morts qui se pressent ici, sur la mer, comme les Anaon[1], lors de la nuit de kala-goañv, le long des chemins creux. À la différence qu’ici c’est une république maritime.

    - Écoutez-donc ce qu’écrivait Cambry, en 1798, dans son voyage dans le Finistère, à propos de l’île de Sein que vous voyez là-bas sur ces arpents de lande rase, guère plus grands qu’un curragh pétrifié : « Les portes des maisons ne se ferment qu’aux approches de la tempête, des feux follets, des sifflements l’annoncent : quand on entendait ce murmure éloignée qui précède l’orage, les anciens s’écriaient : fermons les portes, écoutez les crierien, le tourbillon de la nuit les suit, ces crierien sont les ombres, les ossements des naufragés qui demandent sépulture, désespérés d’être, depuis leur mort, ballottés par les éléments.. »

    - C’est terrible murmura, la fille, la gorge nouée par l’émotion. Et ce sont eux que nous entendons à présent ? Ces plaintes, ces longues plaintes comme de hurlements d’enfants qu’on égorge, elles viennent d’eux ?

    - Sans aucun doute, répondit l’Ankou, d’un air sombre. Les parages sont si dangereux que les fonds marins sont un véritable cimetière. Un cimetière d’âmes errantes. De l’autre côté, là-bas, au-delà de l’île entre ses derniers rochers et le phare d’Ar-men, dont la construction fut un véritable supplice pour les hommes, des centaines de bateaux furent drossés sur les rochers. Malgré le courage et l’extrême dévouement de la population insulaire des milliers d’hommes furent emportés à jamais par les lames. Leurs âmes n’ont toujours pas retrouvés le repos éternel. Fermez donc les yeux et écoutez encore ce qu’Anatole Le Braz, à la fin du XIXème siècle, écrivait sur le secteur, après avoir fait un voyage ethnographique à Sein. Ces propos, il les tenait du père Brazider, un vieux loup de mer qui avait plus d’une campagne de pêche à son actif : « Ah si Dieu pouvait découvrir pendant huit jours, les fonds de la chaussée de Sein, c’est là, que l’on ferait fortune en un clin d’œil rien qu’à ramasser les trésors qu’elle a gardés entre les dents, la gueuse, et qu’elle a chipés au passage. Car ce n’est pas seulement les naufrages que l’on connaît ou dont on a souvenir ici. Y en a qu’on ne sait seulement pas et qui ont coulé sans dire ouf ! Par les nuits de brume dans les eaux profondes comme la hauteur ce phare ... Ni vu, ni connu. Avec ça, que cette île est comme un caillou. Rien que des courants tout à l’entour et qui vous filent des nœuds de cinq cent diables. Ah !  ouiche, les cadavres de tous ces hommes-là, cent ans que ça dure, ils ne sont pas revenus apporter de leurs nouvelles, allez ! Ni dire par ou qu’ils prenaient le prenaient le large ! Quelques fois on retrouve, des morceaux de gens qu’on ne se sait jamais d’où ils sortent. Des bouts de jambes dans des bottes. C’est ici le vrai coin, de ce côté-là, dans la chaussée. Ça vous dévorerait un cuirassé comme un lapin. Le Raz n’est rien à côté. »

    - Brrr, fit la fille, ça glace les os. Et les crierien ?

    -  Eh bien ce sont eux ! Ce peuple immense et anonyme, ces visages à la chair flasque, verdâtre, décomposé, ces têtes sans yeux qui vous épient la nuit de leur nuit sans fond et sans espoir. Les malheureux s’agrippent sur les îlots qui hérissent le ras et la chaussée. Aussi nombreux que les dents dans la gueule d’un requin peau bleue. À Tévennec, ils sont serrés comme les sardines dans des boîtes des conserveries de Douarnenez. Et puis on les ramasse.

    - Où donc ?

    - Sur le bag-Noz. Le bateau de la nuit. On l’appelle ainsi parce qu’il surgit d’ordinaire la nuit, sans que l’on sache précisément de quelle direction, il vient. Il paraît insensible à la direction du vent et n’est assujetti aux virements de bords, ni aux changements d’allure, comme les autres bateaux. C’est une sorte de « hollandais volant », chargé à ras bord d’âmes en peine. Un esquif sombre comme la nuit que l’on voit passer, au large de l’île, toutes voiles dehors et portant un pavillon en berne. De ses flancs s’échappent des hurlements, des suppliques, des plaintes, des gémissements si lamentables qu’ils arracheraient des larmes même au cœur les plus endurcis. Il arrive parfois que des pêcheurs attardés en mer le croisent à leur retour vers l’île, qu’ils le voient de loin, avec son gréement troué, noir comme un cul de basse fosse. Mais sitôt que leur barque s’en approche, l’autre s’éloigne, son image s’atténue, puis elle disparait complétement. Et les voix elles-mêmes deviennent si lointaines, si ténues, qu’on ne sait plus si elles viennent des profondeurs du ciel ou de celles de la mer. Il peut s’évanouir, au moment où on le regarde, pour réapparaître, un instant après, sur un tout autre point de l’horizon. Mais gare à ceux qui le voient, car le bag-noz est un oiseau de mauvaise augure. À chaque fois qu’il apparaît, tantôt incliné sur les eaux sombres, tantôt dessiné dans les nuages, c’est un signe que la mer ne va pas tarder à se  déchaîner et à réclamer sa provende de chair fraîche, car c’est une grande dévoreuse.

        L’homme de barre a, dit-on, les traits du dernier noyé de l’année. Des ramasseuses de goémon, étaient restées travailler un soir à la pointe de Kilaourou. Parmi elles se trouvait Madame Fouquet, dont le mari avait fait naufrage, quelques semaines auparavant dans la Chaussée de Sein. Malgré les recherches entreprises, on n’avait toujours pas retrouvé le corps, que la mer refusait de rendre aux vivants. À la tombée de la nuit, la silhouette reconnaissable entre toutes du bag-noz, se profila au-delà de la pointe. Il était suffisamment près de la côte pour que les femmes puissent voir distinctement sa coque, son gréement et son gouvernail. Et ...horreur, c’est son propre époux que la pauvre veuve Fouquet vit à la place du barreur. Se précipitant jusqu’à la taille dans l’eau glacée de l’océan, elle hurla alors de toutes les forces de sa poitrine, le nom de l’aimé :

    - Jozon ! Jozon Kès ! (mon cher Joseph)

        Hélas le bag-noz continua sa route, imperturbablement, silencieusement, sans que le pauvre Joseph n’entendit sa femme, ni se détournât une seule seconde ...

    - C’est affreux, fit Enora en reniflant, sans que l’Ankou ne sache vraiment si c’était le froid de la nuit tombante ou la compassion que lui inspirait la triste histoire, qui faisait couler le nez de sa compagne.

    - C’est vrai, grommela le vieux, qui ne voulait pas non plus laisser transparaître trop d’émotion et qui depuis le temps exerçait la profession de faucheur d’âmes, avait été forcé de passer le mors et la bride à sa sensiblerie naturelle. C’est vrai. Mais vous savez, nous sommes ici dans des parages bien surprenants. Des lieux habités.

    - Ah oui. Par qui encore ? Ce bag-noz qui charroie les âmes tourmentées, éternellement souffrantes, angoissées, ce n’est donc pas tout ?

    - Oh que non, fit l’Ankou, les orbites sans fond pointées vers l’horizon. Que non ! Il y a encore ... ces femmes. Prêtresse ? Demi-Déesses ? Servantes en tout cas de l’ancienne religion. Rebelles au nouvel ordre, celui de la croix, du bénitier, de la mortification des sens. C’est comme si elles s’étaient donné rendez-vous ici, au bout du monde, dans ces étranges estrans où la parole du dieu unique achoppe sur les rochers et s’effiloche dans les vents fous.

    - Mais qui donc ?

    - Les Sènes, que certains, que certains auteurs nomment les « galliseanae » ! Des femmes douées de pouvoirs nombreux, qui parlaient aux éléments et probablement pouvaient leur donner des ordres. Légende ou réalité ? Allez savoir. En tous cas voici ce qu’écrivait à leur sujet Pomponius Mela, un auteur latin : « L’île de Sein est située sur la côte des Osismi. Ce qui la distingue particulièrement, c’est l’oracle d’une divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle virginité. Elles sont au nombre de neuf. Les gaulois les nomment Sènes. Ils croient qu’animées d’un génie particulier, elles peuvent par leurs vers, exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de toute espèce animale, guérir les malades et prédire l’avenir. Mais elles n’exercent leur art que pour les navigateurs qui prennent la mer dans le seul but de les consulter.

    Des femmes incroyables ....

    - Oui des sortes de Druidesses, qui, comme leur confrères d’Irlande, agissaient sur les éléments. Mais nous avons bien là, la preuve que des femmes, contrairement à ce qu’affirment certains néodruidisants ou des auteurs vaguement, comment dites-vous dans votre langage moderne ... « machistes ? » pouvaient exercer le ministère druidique. Mais les Sènes ne sont pas les seules à hanter ces épouvantements, ni la mémoire des hommes.

    - Ah ?

    - Oui, à en croire toujours Le Braz, lors de son séjour dans l’île de Sein, l’une de ses informatrices lui parla encore plus longuement, sur un ton entendu du bag-sorserèz ...

    - Encore un bateau fantôme ? Décidément ça pullule dans le coin ....

    - Vous ne croyez pas bien si bien dire cingla l’Ankou. Il s’agit d’un « bateau » qu’empruntaient jadis les sorcières de l’île pour aller aux fameux sabbats de la mer. Les mauvaises femmes s’y rendaient afin de vouer des voisins, voire des membres de leur famille avec qui elles avaient des conflits d’intérêt.

    - Vraiment très élégant ....

    - Vous savez c’est une vieille, très vieille coutume. Sans doute une dégénérescence du sacré et de la religion druidique ...Mais que voulez-vous. C’est du reste exactement ce que faisaient ces « druidesses » de Chamalières lorsqu’elles promettaient d’autres femmes aux affres de l’enfer, en gravant leurs malédictions sur des tablettes de plomb. Ou encore ce que répétèrent, durant des générations, les femmes de la région de Tréguier qui s’en allaient discrètement à l’insu de tous « vouer » leurs ennemis à Saint-Yves de Vérité, sorte de double terrible et immémorial du patron des Bretons.

        En tous cas, le bag-sorserèz selon l’informatrice de Le Braz était « Une manne d’osier à fond rentrant comme un cul de bouteille, dans laquelle les femmes de l’île ont coutume de porter leur fardeau sur leur tête et qui leur sert particulièrement à transporter le goémon qu’elles ont ramassé sur le rivage. La femme qui a le « don » se place dedans à croupetons, comme dans une barque véritable le baz-bedina (bâton à goémon), sorte de petite baguette solide qu’elles plantent dans le goémon pour le tasser et le maintenir, fait office de mât et le tablier de la sorcière attaché à ce mât se déploie en guise de voile. »

    - Mais ce sont des parages ... infernaux. Vous n’avez vraiment rien d’autre dans votre sac à malice l’Anjou ? Souffla Enora sur un ton où la supplique le disputait à l’agacement.

    - Si, bien sûr, c’est ici, comme je vous l’ai dit, un lieu fort. Un lieu paroxysmique. Ne vous attendez pas, au bout du monde, à des histoires mièvres de fées butineuses, propres sur elles, avec des ailes bien vissées dans le dos, sages comme sur un portait victorien, des êtres à la Rackham, pour les petites filles et les âmes fragiles. Non les femmes dans l’imaginaire des Celtes et des Bretons détiennent la souveraineté. Ce sont elles qui, comme dans le récit Irlandais de Grainne et Diarmaid jettent leur dévolu sur les hommes et en font en quelque sortes  leurs ...obligés. Parfois même leur jouet. Rien ici de semblable à l’ordre méditerranéen dans lequel la femme est une perpétuelle mineure. Les êtres du bord du monde, celles qui vivent et évoluent, ici, entre deux tempêtes, entre deux nappes de brouillard, entre deux naufrages, se nourrissant des rêves des hommes, mais aussi de leurs hantises et de leurs cauchemars, sont des êtres forts. Ambivalents, souvent. Ambigus toujours. Les femmes d’ici, jeune fille, sont belles. Belles comme le jour à damner un saint. Mais elles parfois les maléfices à fleur de peau. À fleur de lame comme ...

    -  Comme  ...

    - Comme ?

     

    © Le Vaillant Martial

    [1] Le peuple immense des âmes en peine s’appelle l’Anaon.

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