• La Princesse Enchantée

    La princesse enchantée

     

    I

     

    l y avait, une fois, trois jeunes gens, avec trois frères, qui habitaient un vieux manoir, avec leur mère, qui était veuve. Depuis la mort de leur père, on entendait, chaque nuit, du bruit, dans la chambre où il était décédé, et on ne savait qu’elle pouvait en être la cause. Personne n’osait coucher dans cette chambre, et la veuve parlait d’abandonner le manoir. Mais avant de prendre cette détermination, elle réunit, un jour, ses enfants et leur parla de la sorte :

    - Nous ne sommes plus riches, mes pauvres enfants, et ce serait grand dommage, s’il nous fallait abandonner cette maison pour aller habiter ailleurs. Je voudrais auparavant qu’un de vous eût la hardiesse, d’aller passer une nuit, dans la chambre où l’on entend le bruit, afin de savoir ce qui en est la cause.
    -
    Moi, j’y irais, ma mère, dit l’aîné, nommé Fañch.

       Et, après, souper, et les prières faites en commun, Fañch se rendit à la chambre. C‘était au mois de décembre, et il fit un bon feu dans la cheminée, et il se mit à fumer sa pipe, en buvant un verre de cidre de temps en temps.

       Dix heures étaient sonnées, qu’il n’avait entendu aucun bruit, si ce n’est que quelques rats trotter dans le grenier.

       Onze heures sonnèrent, et toujours rien. Il s’endormit, dans son fauteuil, près du feu. Vers minuit, sa mère et ses frères qui étaient en bas entendaient le vacarme ordinaire. Fañch dormait profondément et n’entendis rien.

    Le lendemain matin, quand il descendit, sa mère courut l’embrasser en disant :

    - Dieu soit loué ? tu es dons encore en vie, mon pauvre enfant ?
    -
    Mais oui, ma mère, comme vous voyez, pourquoi me demandez-vous cela ?
    -
    C’est qu’il y eu cette nuit, tant de bruit et tant de vacarme, là-haut, que nous craignions pour ta vie.
    -
    Je n’ai rien entendu, ma mère.
    -
    Est-ce possible, nous n’avons pas pu dormir un instant.
    -
    Quant à moi, j’ai bien dormi.

       La nuit suivante, ce fut le second fils, nommé Jean, qui voulut veiller dans la chambre hantée.

       Il lui arriva absolument comme à son aîné. Il s’endormit aussi, et n’entendit rien, ne vit rien, bien que le vacarme allait bon train.

       C’est à mon tour dit alors le cadet, nommé Alanic. Et la nuit venue, il monta à la chambre, mais n’emporta pas de cidre et ne s’endormit point.

    Vers minuit, comme il lisait tranquillement, près du feu, il lui sembla entendre marcher derrière-lui. Il tourna la tête, et fut bien étonné de voir son père, comme quand il était en vie. Il eut d’abord peur, puis il s’enhardit et dit :

    - C’est vous qui êtes là, mon père ?
    -
    Oui, mon enfant, c’est moi, répondit-il tristement.
    -
    Puis-je quelque chose pour vous, mon père. Parlez, je suis prêt à vous servir quoique vous puissiez me demander.
    -
    Hélas, mon enfant quand je vivais encore sur la terre, je promis, étant malade sur mon lit, d’aller en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Galice, si je recouvrais la santé. Je guéris et n’allai point à Saint-Jacques-de-Galice, et maintenant, je suis dans le purgatoire, et je n’en puis sortir, que lorsqu’un de mes enfants aura accompli pour moi le pèlerinage promis.

    - Je le ferais, mon père, et je partirais dès demain-matin, dit Alanic.
    -
    La bénédiction de Dieu soit sur toi, mon fils ! répondit le fantôme qui s’évanouit aussitôt.

       Le lendemain matin, quand Alanic descendit, sa mère lui demanda :

    - Est-ce, comme tes frères, tu n’as aussi rien entendu, ni rien vu mon fils ?
    -
    Si, ma mère, répondit-il, J’ai vu et j’ai entendu.
    -
    Quoi donc, mon fils ? Dis-moi vite
    -
    J’ai vu mon père, comme quand il était en vie, et il m’a parlé, ma mère.
    -
    Grand Dieu  ... ! Et que t’a-t-il dit mon enfant ?

    -   Il m’a dit que c’est lui qui fait, chaque nuit, le bruit que vous savez, et qu’il est dans le Purgatoire, et n’en sortira que lorsqu’un de ses enfants aura fait pour lui le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Galice, qu’il avait promis de faire, étant gravement malade, et qu’il ne fit point après sa guérison.

    - Jésus mon Dieu ! ...Et que lui as-tu répondu, mon enfant ?
    -
    Je lui ai répondu, ma mère, que je ferai le pèlerinage promis, à Saint-Jacques-de-Galice, et je veux me mettre en route aujourd’hui même.
    -
    Nous t’accompagnerons, lui dirent ses deux aînés
    -
    Non, répondit-il, je veux être seul.

       Et il prit son arc seulement et partit. Il était bon tireur, et le gibier qu’il prenait suffisait à sa nourriture. Il avait fait vœu de ne s’arrêter dans aucune hôtellerie, pour manger ou pour dormir. Il marche et marche, mettant toujours un pied devant l’autre et arrive à une grande forêt, sans pouvoir en sortir. Il arrive à un vieux château entouré de murailles. Comme il considérait ce château et en cherchait la porte, un lièvre vint à passer près de lui. Il bande son arc, décoche la flèche et abat le lièvre. Aussitôt un ramier passe au-dessus de sa tête, et il l’abat aussi à ses pieds.

    - Voilà de quoi dîner, se dit-il.

       Et comme il s’apprêtait à ramasser son gibier, il vit tout à coup apparaître, à côté de lui, deux énormes géants. Cette vue le surprit et lui fit peur un peu.

    - Tu es un bon tireur, lui dit un des géants.
    -
    On peut en trouver facilement plus mauvais que moi, répondit-il.
    -
    Ferais-tu d’un chat ce que tu as fait de ce lièvre et de ce pigeon ?
    -
    Je pense que oui
    -
    Ce chat n’a qu’un œil qui est au milieu du front, et il faudra le frapper dans cet Œil, ou il te mettra en pièces.
    -
    Alors, je préfère ne pas essayer.
    -
    Su tu n’essaies pas, mon frère et moi nous te mettrons aussi à mort.
    -
    Alors j’essaierai. Où est le chat ?
    -
    À midi juste, il paraîtra sur le mur du château et s’y promènera au soleil, pendant que sonneront les douze coups, et c’est dans cet intervalle que tu devras le tuer, sous peine d’être tué par lui.
    -
    C’est bien !

       Un moment après, frappa le premier coup de midi, et un grand chat blanc parut sur le mur et se mit à s’y promener, au soleil, Alanic tend son arc et vise, la flèche part et le chat tombe du haut du mur, criant miaou, miaou, d’une façon effrayante.

    - C’est à merveille ! dit l’aîné des géants, et la princesse nous appartient à présent. Cependant il nous reste encore à pénétrer dans le château, ce qui n’est pas chose aisée. Voici comment nous pourrons y arriver, je vais m’adosser au mur, mon frère montera sur mes épaules, toi tu monteras sur les épaules de mon frère et atteindras ainsi le sommet, puis tu descendras dans la cour par ce chêne qui est de l’autre côté et dont les branches touchent le mur, et alors tu nous ouvriras la porte.

    - Alanic pénétra, en effet, de cette façon, dans la cour du château. Mais au moment où il allait ouvrir la porte, il aperçut suspendu à un clou au mur, un beau sabre sur la lame duquel il lut ces mots : « Celui qui pénétrera dans cette cour, et qui abattra avec moi les têtes des deux géants, deviendra le maître de ce château, où il trouvera de grands trésors. »

    - C’est bien se dit Alanic, en s’en emparant du sabre, mais, je ne suis pas assez grand pour pouvoir frapper les géants à la tête, comment faire ?

       Il aperçut alors, au bas de la porte, un trou rond comme une chatière, et comme les géants lui criaient déjà :

    - « Ouvre-nous la porte » il leur répondit :

    - Je ne puis pas, je ne trouve pas la clef, mais je vais, avec un sabre que je vois ici agrandir la chatière, jusqu’à ce que vous puissiez passer par là. Et il agrandit le trou et dit ensuite aux géants :
    -
    Voyez si le trou est assez grand à présent, et mettez-y la tête.

       Et l’aîné des géants passa sa tête par la chatière. Alanic lui déchargea de toutes ses forces un coup de sabre sur la nuque, et la tête roula sur le pavé de la cour.

     

    - En voilà toujours un, qui ne fera plus de mal à personne se dit-il.

    L’autre géant qui ne savait pas ce qui venait de se passer, criait à son frère :

    - Passe donc, vite !

     Et comme il ne bougeait pas, il le tira à lui, et quand il vit qu’il n’avait plus de tête, il poussa un cri épouvantable, puis il tomba sur la porte à coups de poings et de pieds, mais la porte était solide et ne cédait pas. Alanic ne soufflait mot, de son côté, si bien que le géant pensa qu’il s’était rendu près de la princesse, que le chat blanc, retenait captive dans le château. Il mit aussi la tête à la chatière, et Alanic l’abattit, comme celle de son frère.

    - Voilà qui est fait ! dit-il, voyons à présent, ce qu’il y a dans le château. Et il entra dans le château.

       Dans une première salle, il vit une table toute servie. Il avait faim, et il but et mangea sans que personne vint le contrarier, ni qu’aucun être vivant se montrât. Au-dessus d’une porte, qui donnait sur cette salle, il lut ces mots :

    « C’est dans la quatrième salle qu’est le plus beau trésor : quiconque pénétrera jusque-là et donnera un baiser à la princesse qu’il y verra couchée et endormie sur un lit, possédera le château, avec tout ce qu’il renferme, même la princesse. »

    - Voyons se dit Alanic, si nous pourrons aller jusqu’à cette quatrième salle.

       Et il entra dans la seconde salle, où il vit des monceaux de pièces de monnaies et d’argent, toute neuves. Tout était d’argent, dans cette salle, jusqu’aux murs. Il remplit ses poches et songea d’abord à s’enfuir. Mais il lut au-dessus d’une porte ces mots : « Encore plus beau ! » et il entra dans la troisième salle. Là tout était d’or, et il  jeta les pièces d’’argent qui remplissaient ses poches, et les remplaça par des pièces d’or, puis il songea encore à s’enfuir avec son or. Mais ses yeux tombèrent sue cette inscription, au-dessus d’une quatrième porte « Encore plus beau » et il se dit :

    - Il faut que je voie tout, pendant que j’y suis, c’est là, sans doute que se trouve la princesse.

       Et il entra dans la quatrième salle, et resta immobile, bouche ouverte, et comme pétrifié, à la vue de cette merveille qui s’y trouvait. C’était une jeune princesse, belle comme le soleil béni de Dieu quand il se lève, un beau jour de printemps, et qui sommeillait sur un lit en or massif, enchâssé de diamants et de perles. Il s’approcha d’elle, tout doucement de peur de l’éveiller et sur la pointe du pied, il posa un baiser sur une de ses mains, qui pendait hors du lit. Elle ne fit aucun mouvement. Il s’enhardit et se coucha à côté d’elle, et lui donna le baiser qu’il fallait. Elle s’éveilla alors, ouvrit peu à peu les yeux et lui sourit doucement en disant « Mon amour ! »

       Mais Alanic, effrayé de son audace, sauta à bas du lit, et, dans son trouble, chaussa un de ses souliers et une des pantoufles de la princesse, et s’enfuit au plus vite.

       La princesse se leva aussi et le poursuivit, à travers des salles, puis la cour, puis hors de la cour. Elle le perdit de vue, dans le bois sombre qui entourait le château, et en éprouva une grande douleur.

       Sur la lisière du bois, était un grand chemin, par où passaient tous ceux qui se rendaient en Espagne. Elle se dit :

    - Tôt ou tard, il passera par ce chemin, car elle savait qu’il devait aller en Espagne.

       Par son art magique, elle bâtit un château magnifique, au bord de la route, avec cette inscription au-dessus de la porte principale :

       « Ici l’on héberge gratuitement tous les passants, à la seule condition de dire à la maîtresse de maison qui ils sont, d’où ils viennent, où ils vont, et enfin tout ce qui leur est arrivé d’extraordinaire, dans leurs voyages. »

       Un jour, vers le coucher du soleil, Alanic arriva devant cette maison en revenant de Saint-Jacques-de-Galice. Il était tout poudreux, exténue de fatigue, avait faim et point d’argent. Il lut l’inscription et s’écria :

    - Dieu soit béni

    Il entra et fut bien accueilli par la princesse.

    Il ne la reconnut pas, mais, elle le reconnut, à première vue. Elle lui servit elle-même à boire et à manger et eut pour lui toutes les attentions possibles, ce qui l’étonna.

       Quand il fut restauré et un peu remis de sa fatigue, il la regarda attentivement et eut un souvenir vague de l’avoir vue quelque part, mais, il ne pouvait se rappeler où. La princesse lui dit alors :

    - Vous avez sans doute lu, jeune voyageur, l’inscription qui est au-dessus de la porte de ma maison.

    - Oui, je l’ai lue, répondit Alanic, et je suis prêt à m’y conformer. Et il raconta le motif de son départ de la maison paternelle, et son aventure du château du bois, mais, sans entrer dans les détails. La princesse lui demanda :

    - N’avez-vous point aussi rencontré, dans une salle de ce château, une jeune princesse qui dormait sur un lit, et profitant de son sommeil, ne l’avez-vous pas embrassée ?
    -
    Oui, répondit-il en rougissant.
    -
    Reconnaîtriez-vous cette princesse, si vous la revoyiez ?
    -
    Non ... si ce n’est pourtant une pantoufle d’or.
    -
    Qu’avez-vous fait de cette pantoufle ?
    -
    Je l’ai encore, la voici !

    Et la tirant de sa poche, il  la déposa sur la table.

       Moi aussi, dit la princesse, j’ai une pantoufle, absolument semblable à la première. Les deux faisaient la paire. Puis elle les chaussa, et elles lui allaient parfaitement. Et elle sauta au cou d’Alanic et l’embrassa en disant :

    - C’est vous qui m’avez délivrée, en tuant le chat blanc qui me retenait enchantée, dans son château, au milieu du bois, et en me donnant le baiser qui m’a réveillée et rompu le charme. Vous serez désormais mon époux, et ce château vous appartient, avec tous les trésors qu’il renferme.

     Alanic fit venir sa vieille mère et ses deux frères, et son mariage avec la princesse fut célébré, avec pompe et solennité, et il y eut, à cette occasion de grands festins et des fêtes et des réjouissances publiques pendant quinze jours entiers.

    La trisaïeule de ma bisaïeule était employée dans la cuisine du château, et c’est grâce à elle que le souvenir s’est conservé dans ma famille de cette belle histoire et que j’ai pu vous la raconter.

    Sans mensonge aucun, Si ce n’est peut-être un mot ou deux.

     

    François-Marie Luzel, Contes Populaires de la Basse Bretagne, 1887.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

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