• La légende de la cité d'ys

    La Légende de la cité d’Ys


     

       Dans la nuit des temps passés, les pierres étaient encore jeunes, y ‘avait un roi du nom de Gradlon, Gradlon roi de Cornouaille, fier conquérant.

       Comme certains guettaient la saison de chasse, le roi Gradlon, chaque année attendait le retour de l’hirondelle printanière. Avec elle, s’annonçait les premiers vents favorables.

       À la tête d’une puissance flotte, le souverain quittait sa douce Cornouaille pour des mers plus tourmentées. Il  partait livrer bataille aux peuples barbares des territoires du nord.

       Là-haut à la limite des terres connues, le regard des hommes n’en finissait plus de se perdre sur une mer grise, animée d’une houle longue aux crêtes de vagues blanchies. À bord soldats et chevaux affrontaient les embruns, le froid pénétrant, l’humidité poisseuse tant elle était salée. Des jours, des semaines de navigation monotone. Les seuls signes de vie restaient les voiles amies, de loin en loin. On les voyait paraître, disparaître de derrière les lames grondantes.

       Les premières nappes de brouillard signifiaient la fin du voyage. Les vigies au regard d’aigle se figeaient en haut des mâts. Il fallait redoubler de prudence. Le soir, on devait souffler les lanternes de pont : parler bas dans la brume épaisse. Ne pas trahir sa présence : L’ennemi n’était jamais bien loi. Souvent, il surgissait silencieux dans le brouillard diaphane. Drakkar fantomatique à la féroce figure de proue. Tête de dragon grimaçant, auréolée de son unique voile carrée.

       Et les buccins et les cornes, de rompre le silence assourdissant de la mer. D’un bord à l’autre, les équipages s’épiaient, jugeaient de la force adverse. On pouvait distinguer le regard  déterminé de l’ennemi  farouche.

       Soudain dans l’air froid, sifflait des nuées de flèches. Aux flèches succédaient les grappins. Le son mat des crochets mordant la bordée des navires. Les hurlements féroce avant le chant clair des lames d’acier, prélude à la clameur d’acharnés combats. Et le roi Gradlon, de sa voix forte, encourageant ses troupes dans un engagement sans merci. Boucliers fracassés, heaumes fendus. Coups de lance, coups de hache. Les épées frappant de la pointe et d’estoc.

       Et toujours Gradlon sortait vainqueur et conquérant. Conquérant de terres nouvelles.
       Et toujours, il rentrait au pays de Cornouaille, les coffres chargés d’or.

         Au fil des années, les trophées s’accumulaient. Belles parures, bijoux et vases précieux, statuettes d’ivoire ... Ces richesses devinrent d’une telle abondance que le désir de nouvelles campagnes se fit moins fort dans l’esprit des vaillants guerriers d’autrefois. Durant les longs voyages en mer, on chuchotait sur les navires du roi Gradlon. Le temps de profiter était venu. Pourquoi continuer de défier le destin jusqu’alors si favorable, au risque de perdre la vie.

       C’est ainsi qu’un matin ... Un matin, à l’aube d’un énième jour qu’ils assiégeaient un château fortifié, situé au haut d’une falaise, l’ensemble des marins, les combattants et capitaines se rebellèrent, refusant de poursuivre l’assaut. Tous étaient fatigués de ces contrées glacées aussi meurtrières que la résistance obstinée des assiégés.  Chacun souhaitait rejoindre sa douce Cornouaille, son foyer, sa famille. Le roi Gradlon ne put les convaincre de rester. Ne vivant que pour l »exaltation des batailles et des conquêtes, il se retrouva seul, seul au pied de la falaise noire et de ce château dont il ne voulait accepter qu’il reste invaincu.

       Une neige fine et glacée volait en bourrasques, plus perçantes encore que n’avaient été les traits de l’adversaire. Gradlon rejoint sa tente. Il était bien triste ; Il venait de connaître sa première défaite. Vaincu par ses propres compagnons.

       Le jour, lui-même, venait de céder à la nuit. Gradlon s’égarait en de sombres pensées.

       Le galop d’un cheval le tira de ces mauvais songes. Il lui vint à l’esprit qu’on venait le chercher, le faire prisonnier, ce roi déchu sans armée. Comme il sortait, prêt à vendre chèrement sa couronne, il se trouve face à une silhouette, découpée sur une lune gibbeuse. La silhouette d’une cavalière et comme il brandissait un flambeau, il découvrit une jeune femme d’une grande beauté. Les mèches sauvages de sa longue chevelure rousse caressaient un visage d’une rare finesse. Elle portait une cuirasse auréolée de lune mêlée au reflet du flambeau que tenait le roi envoûté. Devant lui se tenait Malgven, reine magicienne du Nord. Malgven, souveraine des contrées boréales.

       « Ô roi Gradlon, la voix de Malgven était claire comme l’eau du matin, ton nom et ton courage ont franchi les mers et les terres gelées pour venir jusqu’à moi. Je connais ta noblesse, cependant, je te sais dorénavant seul. Tout comme je le suis moi-même. Le dernier de mes hommes est tombé hier au crépuscule naissant. Mon vieil époux n’était plus que l’ombre de lui-même, son épée était rouillée. Je n’ai plus rien à attendre de ce fantôme.

    Mon avenir est ailleurs qu’en ces terres hostiles, emporte-moi, Ô vaillant Gradlon, emmène-moi dans ton pays de Cornouaille, tu feras de-moi ton épouse, ta reine »

    Charmé d’une telle beauté, de mots si doux à son cœur solitaire, le roi Gradlon ne se fit pas prier davantage, il accepta avec un grand plaisir. Un roi reste avant tout un homme.


     

       À l’aube du lendemain, tous deux gagnèrent les écuries d’un château désormais habité par les seuls vents du nord. Là était un cheval plus noir que les abysses, répondant au nom de Morvac’h « Cheval de la mer »

       La couse de Morvac’h était si rapide qu’il filait sur l’océan, effleurant les eaux sans jamais y sombrer. Il franchissait les plus hautes vagues telles de simples haies. Lancé au grand galop ses naseaux crachaient le feu.

       À cru, sur cette fabuleuse monture, Malgwen et Gradlon chevauchèrent les flots jusqu’à rejoindre la flotte du roi. Tous s’émerveillèrent d’un tel prodige et de la beauté de Malgwen.

       Les mers du grand Nord sont capricieuses. Toute reine et magicienne qu’elle était. Malgwen n’avait pas le pouvoir de commander à la furie des éléments. Une tempête d’une rare violence se déchaîna durant des jours. Les navires en perdition furent dispersés. Celui du roi vit son équipage balayé du  pont par une lame géante. Gradlon et Malgwen restaient seuls, livrés à la dérive incertaine des courants marins. Si bien qu’ils se trouvèrent là où les cartes ne mentionnaient rien. Ils étaient hors des mondes connus et naviguèrent ainsi une année entière.

     Ces deux souverains sans royaume redevinrent homme et femme simplement. Et comme bien des hommes, comme bien des femmes, Malgwen et Gradlon s’aimèrent, entre ciel et mer, juste les astres pour témoins.

       Ils s’aimèrent tant qu’un jour, Malgwen donna naissance à une enfant. Une petite fille qu’ils nommèrent Dahud. Et comme la destinée du voyage restait incertaine, son père baptisa l’enfant le soir même prenant la lune et l’océan comme parrain et marraine.

    La vie donne ... Toujours elle reprend.

       Malgwen, reine du Nord tomba malade, fragilisée par ce long et pénible voyage. En vue des côtes de Cornouaille, Malgwen d’épuisement finit par s’éteindre.

    C’est un roi abattu qui s’en revint au pays. Un roi d’une infinie tristesse, mais un roi pourvu d’une ravissante princesse laissant imaginer combien sa mère avait dû être belle.


     

       Passa le temps. Dahud grandit aux côtés de son père, lequel ne savait rien lui refuser. La jeune fille prenait plaisir  à errer sur la grève : marcher pieds nus dans les vagues, laisser ses traces sur le sable humide ... regarder la mer les effacer. D’autres fois, à l’insu de son père, elle chevauchait Morvac’h, se jouant de la houle.

       Dahud grandit, et son attrait pour l’océan, cet océan qui l’avait vu naître, était tel qu’un jour, elle s’en alla trouver le roi.

       « Père, votre majesté (les filles savent y faire lorsqu’elles souhaitent obtenir une chose de leur père fut-il roi). Savez-vous combien je suis triste, chaque soirée à l’idée de regagner le palais. Quitter l’océan me peine. Vous êtes roi de ce beau pays. Ne pourriez-vous s’il vous plaît, pour mon plaisir, celui de vos sujets, satisfaire une requête. »

       « Je ne puis rien te refuser, ma fille. Tu m’apportes tant de bonheur ... Fais part de ton désir. »
       « Je crains cette demande peu raisonnable. »

       « Ne sois pas sotte, insista le roi Gradlon attendri par ces minauderies innocentes. Demande-moi C’est accordé d’avance. »

    Sitôt fait, elles volèrent de part et d’autre laissant l’océan s’engouffrer. Des montagnes d’eau se déversaient.

     

       Alors, cillant de ses grands yeux clairs comme des glaces bleutées du Grand Nord :

       « J’aimerais que vous fassiez construire une cité au milieu des eaux. Une cité merveilleuse dont chaque fenêtre donnerait sur l’océan, cet océan qui m’a vu naître et où repose ma mère. »

       Le roi Gradlon parut soudain bien fatigué. Mais ... comment refuser tant de charme ! Il céda donc sans combattre. Le roi ordonna. Il commanda que l’on fit bâtir une cité à nul autre pareil. Une cité au milieu des eaux. Elle serait accessible à basse mer, par un guet venant de la côte. Des écluses de bronze alimenteraient en eaux de mer des canaux intérieurs. Des canaux d’eau clairs scintillants de poissons argentés. Des canaux sur lesquels glisseraient des barques dorées afin de découvrir palais et jardins suspendus. À marée haute, les écluses fermées, la mer viendrait se briser sur les puissants remparts de cette merveilleuse cité marine. Gradlon, seul, serait en possession de l’unique clé permettant d’ouvrir ou non ces écluses. Clé que le souverain porterait suspendue à son cou, à une chaîne d’or.


     

     

       Il fallut du temps, des architectes et des savants pour concevoir un tel ouvrage. Il fallut des hommes, des milliers d’hommes. Terrassiers, bâtisseurs, maçons, charpentiers ; Tailleurs de pierre, sculpteurs, menuisiers, quantité d’artisans aux nobles savoirs. Des navires et des bœufs pour amener les matériaux, du bois pour les madriers ...

       De l’or, beaucoup d’or. Mais les conquêtes de jadis avaient remplis les coffres du royaume en suffisance.

       C’est ainsi que mois après mois, émergea des flots « La merveilleuse Cité d’Ys » Ker Izel, « La ville basse » en breton. Ys, une cité tout en marbre blanc dont les tours et les clochers des couvraient de feuilles d’or. Une ode au soleil, qu’il soit levant ou couchant. Vue de côte, Ys semblait un mirage jaillit des eaux. Une vision irréelle. Même sous la tempête, coiffée des ciels les plus sombres. Ys aux mille colonnes rayonnait de lumière.

       Pour satisfaire au souhait de Dahud chaque fenêtre, chaque terrasse, d’où qu’elle soit située, invitait à contempler le vaste océan.

       Bientôt la cité d’Ys fut évoquée dans le récit des voyageurs. Ménestrels et conteurs, bardes et musiciens vantaient ses splendeurs. Des quatre horizons vinrent des navires aux pavillons inconnus. Chacun brûlait de venir flâner le long des canaux. Se perdre sur les places de marchés en quête d’étoffes les plus rares. Se délecter du cidre ambré, produit des vergers de la cité. On dansait, clamait des poèmes à l’angle des rues.

       Chaque soir Dahud donnait de grands festins jusqu’au cœur de la nuit. Le roi Gradlon regardait tout cela avec une indulgence toute paternelle.



     

       Cependant peu à peu, la cité d’Ys bascula dans l’excès. Les valeurs nobles étaient négligées au profit de l’enrichissement, des fêtes légères et de l’oisiveté !... Gradlon tout occupé aux affaires  du royaume s’en inquiéta, mais trop tard.

       Il est dit ... il est dit que Dahud, en quête d’un futur époux recevait chaque soir un prétendant différent. Il est dit ... il est dit qu’afin de ne pas céder à la beauté facile de visages charmeurs, l’élu devait porter un masque noir.

       Mais il se dit aussi que chaque matin, au premier chant de l’hirondelle, le lacet du mystérieux masque noir étreignant le cou de l’amant de la nuit. Durant son sommeil, le cordon magique se resserrait doucement, lentement, inexorablement, jusqu’à ’étouffer l’infortuné. Et ainsi, nuit après nuit, des jeunes hommes passaient de vie à trépas.

       Pen-Ar-Bed, le bout d’là terre .... La baie des Trépassés ... C’est là-bas, au bord de ces falaises abruptes que vont mourir les histoires du monde. C’est là-bas, au large de cette baie, qu’une barque noire jetait à la mer, les corps des amants déchus. Leurs âmes y rôdent encore.

       Puis il y eut cet élégant voyageur. On le vit venir de la terre, au loin, sur son cheval noir de jais. Il empruntait le guet juste avant que celui-ci ne soit recouvert par les flots. Son manteau claquait au vent du crépuscule. On pressentait une forte tempête, et de lourds nuages couraient dans le ciel à la rencontre de la nuit.

       Le visiteur fut accueilli avec la noblesse semblant convenir à son rang. Comme des épaules de celui-ci tombaient son long manteau, il révéla au vues de chacun un vêtement aux riches étoffes rouge rubis. De même étaient ses bas et poulaines pointues. Un chapeau de cuir coordonné à l’ensemble, orné d’une longue plume, coiffait un visage aux traits fins et anguleux. Délicates moustaches torsadées, barbiche effilée venait achever l’élégant portrait.


     

       Sur son cheval, en travers de la selle, était une belle malle d’osier. Elle fut posée à terre avec beaucoup de précautions sur les recommandations de son propriétaire. Alors ce dernier l’ouvrit ...

       Tous ceux qui se trouvaient là furent surpris d’en voir jaillir deux nains facétieux. Le premier tout de suite joua de la bombarde, le second du biniou, ce faisant, ils sautillaient et bondissaient un peu partout.

      Du haut de sa tour, Dahud avait assisté à l’arrivée du noble cavalier et déjà, elle sentait en elle un vif intérêt. Un repas fut donné en l’honneur de ce charmant jeune homme dont on sentait qu’il devait être important dans son pays.

    Personne ne s’étonna du charme qu’il opérait sur les uns, sur les autres. Y compris le roi, habituellement peu enclin aux festivités.

       Pourtant ce soir soir-là, Gradlon participait non sans plaisir aux réjouissances du moment. Il faut dire que les deux nains, diablotins dans l’âme, pourvus qui de sa bombarde, qui de son biniou n’avaient pas leurs pareils pour faire giguer l’assemblée.

       Quant au séduisant voyageur, il se révélait excellent danseur et Dahud de le suivre comme enchantée, riant à gorge déployée.

       Un seul homme restait froid à cet étrange pouvoir de séduction. Un vieux moine, Gwenolé, conseiller du roi depuis de longues années.

       Comme se vidaient les sabliers, comme déclinaient les chandelles, l’assemblée, ivre de musique et de vin, sombra dans une douce torpeur bientôt devenue somnolence puis sommeil réparateur.

       Seul restait Dahud et cet élégant voyageur. Ils gagnèrent une alcôve toute couverte de soieries.

       Dehors la tempête mugissait, l’océan dans sa furie sauvage, cognait aux remparts. Aux regards que l’étranger lançait par la fenêtre, Dahud crut qu’il s’inquiétait de la force des vagues dont on ressentait le fracas jusqu’au centre du palais. Elle voulut le rassurer vantant les digues, les hauts murs, les puissantes écluse de bronze verrouillées par cette clé, sont seul son père avait la charge, cette clé, symbole de la cité d’Ys, une cité qui n’existait que parce que Dahud l’avait désirée, et pourtant, jamais on ne l’avait crue digne de pouvoir la conserver.

       « Tiens donc, fit mine de s’étonner l’élégant. Ton père ne t’a jamais confié » la clé ? Oh ! Quel  manque de confiance. »

    Ses traits semblaient accablés

    « Pourtant, un jour prochain, tu deviendrais reine. Toi seule succèderas à ton vieux père ? »

    Le sourcil se relevait, interrogatif. Il lui souffla, lui susurra à l’oreille :

       « Tu aimerais l’avoir en main ? Ne serait-ce qu’un instant ? Peut-être même passer la chaîne en or autour de ton cou ! Ton cou si fin ... Portée par toi cette simple clé deviendrait un merveilleux bijou. Je ne résisterais pas au désir d’y déposer un baiser. »

    Il étouffa un rire malin

       « Regarde, regarde, belle Dahud, regarde ton père endormi. N’est-ce pas là le moment choisi pour satisfaire ce désir caché. Éprouver le pouvoir. Éprouver le délicieux frisson de ce métal si froid dans l’instant apaisé par la tiédeur d’un baiser ? »

    Diable !!! Il savait y faire l’élégant.

       Alors, alors Dahud céda à la tentation. Comme elle se sentait belle, belle et puissante. Elle portait enfin la chaîne d’or ornée du plus beau des joyaux ... La clé. La clé de la cité d’Ys. Et la tempête au-dehors, avait beau gronder, Dahud se sentait reine et soumettait sa volonté à l’océan.

      Comme il fut long et doux ce baiser. Les chandelles étaient mortes, les sabliers écoulés depuis longtemps. Dahud à son tour, dormait d’un profond sommeil. Sur sa poitrine, la clé se soulevait au rythme régulier de son souffle léger. Alors doucement, l’effleurant à peine de ses longs doigts fins ... Satan s’en empara.

       Car c’était bien lui, le malin, cet ange déchu. Il déroba la clé à Dahud endormie.

       Le diable, bientôt rejoint par deux diablotins traversa le palais d’un pas ... précieux et élégant, un rien nonchalant. Il se comportait en propriétaire de sa propre demeure. Ce n’est là un secret pour personne ! Où qu’il aille chez les hommes, le diable s’y sent comme chez lui.

       Dehors la foudre enflammait le ciel. Des nuées d’eau se déversaient sur la cité. L’assaut des vagues déferlantes faisait trembler l’ensemble de la ville. Le diable, ce flamboyant sulfureux, s’engagea au cœur de ce déluge de fin du monde. Les diablotins riaient et bondissaient.

       Fi des tornades et bourrasques déchaînées. Tous trois marchaient droit aux écluses de bronze. Ils se présentèrent seuls face à elles. De l’autre côté, l’océan cognait d’une violence inouïe, tel cent béliers d’une armée commandée par Neptune. Et le diable d’un geste lent, comme s’il savourait cet instant délicieux, enclencha la clé dans la serrure. Les éclairs foudroyaient le monde comme s’ils libéraient une colère trop longtemps étouffée. Puis ... la clé tourna une fois ... deux fois, l’océan mugissait avec le vent ... Alors Satan jeta un regard par-dessus son épaule. Le sourcil relevé, l’œil maléfique renvoyait le feu du ciel.

       Derrière lui, sous un rideau de pluie était encore la cité endormie. Ses canaux aux poissons argentés, les barques paisibles amarrées aux quais de marbre blanc. Les jardins et terrasses suspendues, les clochers dorés. Tout était si beau si fragile. Le visage fendu d’un large sourire diabolique, le diable ouvrit les écluses.

       Sitôt fait, elles volèrent de part et d’autres, laissant l’océan s’engouffrer. Des montagnes d’eau se déversaient. Et le diable se tenait droit dans ce flot redoutable, tel un rocher au milieu d’un puissant torrent. Les diablotins accrochés à ses jambes, craignant sans doute d’être emportés.

       Le vieux moine Gwénolé tiré de sa méditation nocturne par le tumulte du dehors, se précipita, et de sa fenêtre, il vit ... Il vit la cité d’Ys, ses rues bordées de colonnes, ses places aux fontaines délicates, envahie par des torrents d’eaux écumantes qui se répandaient, se déversaient à la vitesse des chevaux au galop. Déjà les fenêtres des étages inférieurs vomissaient des cascades d’eaux sombres. L’océan reprenait sa place qui était sienne depuis la nuit des temps.

       La soutane relevée aux genoux, Gwenolé s’empressa de rejoindre Gradlon, traversant salles et couloirs désertés. Il trouva ce dernier aux abois. Dahud en larmes effondrée à ses pieds. Elle s’agrippait à la tunique de son père, implorant son pardon, tant elle regrettait.

       Aux écuries était Morvac’h, « le cheval marin » seul Morvac’h pouvait les sauver.

       L’océan affluait encore et toujours, le niveau des eaux montait. Le roi Gradlon hissa Gwenolé et Dahud en croupe du cheval impatient. Emportés par le fougueux étalon, ils fuirent la cité damnée. Morvac’h, noir comme les abysses filait sur la blanche mer. Morvac’h au grand galop sur le chemin d’écume, Hent-éon. Derrière eux, ils percevaient le tumulte de la ville livrée à la fureur dévastatrice de l’océan. Derrière eux s’effondraient les murailles, s’affaissaient les tours et les clochers ... Derrière eux sombrait l’orgueilleuse cité d’Ys...

       Ils chevauchaient fuyant le chaos. Ils chevauchaient sur ce guet si fragile, cette chaussée séparant le monde des vivants celui des morts. Le salut était encore loin devant. Une bande de terre inaccessible, grise derrière le rideau de pluie. Morvac’h peinait sous la charge. Son galop sans cesse ralenti par les vagues désireuses de les happer au passage. Des vagues couvertes d’algues longues et brunes ... autant de serpents marins grouillants dans les remous bouillonnants cherchant à les agripper, les emporter, les noyer.

        Et plus, ils gagnaient sur la côte, plus Morvac’h s’épuisait. La folle course devenait un trot laborieux, ponctué d’embardées incertaines. À chaque instant, les cavaliers risquaient de verser.

    On ne saura jamais ...
    On ne saura jamais ...

     

       Les uns rapportent que Gwenolé, dans son courroux ordonna à Gradlon de se débarrasser de sa fille, seule responsable du malheur d’Ys. Pour d’autres, le moine aurait poussé Dahud pour alléger Morvac’h et sauver le vieux roi. Il se dit aussi que Gradlon, Gradlon lui-même aurait jeté la princesse à la mer. Mais ... peut-être simplement Dahud, fille de Malgwen, s’est-elle laissée choir de désespoir.

      On ne saura jamais.

       L’histoire rapporte qu’à l’instant où elle chutait dans les eaux en furie. La cité d’Ys disparaissait avec elle engloutie par l’océan. Seul son écueil, dernier vestige, restait apparent. Un écueil léché par les vagues impuissantes. Un écueil, là-bas sur lequel se dressait le diable satisfait.

       Alors Morvac’h retrouva sa légèreté  et dans les embruns, il atteignit la grève pour regagner l’intérieur des terres jusqu’à une petite ville, protégée du vent et du courroux des flots par sept collines. C’est ici à la rencontre de deux rivières, que Gradlon roi de Cornouaille, choisit d’établir sa nouvelle capitale. Kemper.


     

       Y’a des marins, y’a des pêcheurs, y’a des rêveurs qui disent que par temps calmes, en mer d’Iroise, ce ne sont pas les reflets argentés du soleil que l’on voit danser sur les vagues. Non pas ! Les reflets proviennent du marbre blanc de l’ancienne Cité d’Ys, au fond, tout au fond de la mer.

       Et pour qui a des bons yeux, pour qui se pencherait suffisamment par-dessus le bord d’un navire, il verrait peut-être, entre les colonnes et les ruines de la ville engloutie, une forme longue se glisser dans les rues sous-marines de cette cité fantôme. Il verrait peut-être une sirène, cette créature légendaire. Il verrait Dahud, la Mari Morgan, hanter ces lieux, dans l’espoir qu’un jour, la Cité d’Ys surgisse du fond des océans.


     

     

    Écoutez, écoutez ...

    © Le Vaillant Martial

     

     

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