• La Légende de Guerlédan

     

     


    La légende de Guerledan
    Gouer Ledan, le « ruisselet large »

     

     

    Avec la fraicheur du soir à venir, un voile laieux se formait lentement sur les eaux du Blavet. Plus loin les berges rousses bordant la petite rivière semblaient ourler un ruban de brume s’étirant jusqu’au lac. Sous la surface tranquille, de longues trainées d’herbes vertes ondulaient vers l’aval. J’arrivais à la hauteur d’une petite écluse que je traversais avant de m’enfoncer dans la lisière du bois par un étroit chemin forestier dont j’espérais qu’il me mène sans détour vers l’auberge de « l’âne Brasseur ». Je comptais y passer la nuit après m’être restauré. Je savais le gîte confortable et la table accueillante.

     

    J’arrivais entre chien et loup. La lumière dorée aux petites fenêtres vacillait à travers le balancement du feuillage. Je me réjouissais à l’idée de pouvoir me poser. À l’intérieur crépitait un bon feu de cheminée. Je choisis de prendre place pour profiter d’un généreux bol de soupe au lard.

    Deux autres voyageurs terminaient de souper tandis qu’ils échangeaient à voix basse. L’aubergiste allait et venait. Pour ma part, je laissais vagabonder mes pensées, le regard perdu sur le tison ardent. Le temps s’écoulait, paisible, dans une atmosphère feutrée. Soudain, rompant cette douce torpeur, la porte d’entrée s’entrouvrit en raclant le sol. Comme je jetais un regard furtif aux nouveaux arrivants, je découvrais deux silhouettes voûtées, enveloppées dans leurs manteaux trempés, chacun couvert d’un large feutre tout ruisselant d’eau. Si j’avais échappé à la pluie, eux n’avaient pas eu cette chance. Je m’amusais intérieurement de leur apparence désuète et les prenais pour ces gens qui aiment à se costumer pour mieux s’imprégner des lieux qu’ils visitent. Sans un mot de salutation pour la petite assemblée que nous étions, ils restèrent debout, immobiles dans l’encadrement de la porte. Au lieu d’aller les accueillir, l’hôtesse vint me trouver. Aussi pâle qu’embarrassée, elle s’excusa d’avoir à me changer de table afin de libérer celle-ci, dont elle oubliée qu’elle fût réservée. Un tantinet déconcerté, je me pliais à son invitation, quoiqu’elle m’ait proposé, pour compenser du dérangement, un pousse café en fin de repas ...sarcastic 

    Une fois la tablée préparée, les deux autres vinrent s’y installer, sans même un regard pour me remercier. Ils s’assirent au plus près de l’âtre auquel fut ajoutée une bûche supplémentaire. Un greffier que je n’avais pas remarqué fila de sa cachette la queue basse, rasant les murs, laissant percevoir le long miaulement rauque qu’émettent les chats en colère. Très vite, je regrettais ma place auprès du feu. Le froid me gagnait au point que je revêtis mon chandail de laine. Après que notre hôtesse ait servi deux potages aux nouveaux venus, les autres clients prirent congés, sans doute repus au vu de ce qu’ils laissaient dans leurs assiettes. Je restais seul de mon côté à siroter mon « pousse-café », observant discrètement ceux qui m’avaient ravi  les bienfaits d’une bonne flambée

    .

     

     

    Sans laisser paraître leurs visages, les deux demeuraient engoncés dans leurs effets suintants de pluie. Ils semblaient se satisfaire de leur soupe fumante, avares de toute parole. Comme je m’attardais à mieux les détailler, je les découvris plutôt misérables. Leurs manteaux plus élimés que de raison étaient rapiécés e coutures grossières. Des taches sombres laissaient imaginer des traces de moisissure, du moins ‘algues vertes comme celles que l’on peut trouver au fond des mares. Ne pouvant toujours pas distinguer leurs traits, je portais mon attention à leurs mains. Malgré qu’ils fussent à contre-jour, je devinais qu’ils portaient des mitaines usées par des années de vie rude, pareils à des sarments desséchés, trahissait une maigreur extrême.

    J’en conclus qu’il devait s’agir de vagabonds errants dans les forêts alentours... peut-être de braconniers maraudant aux abords du lac. Je trouvais là une première raison à l’odeur de vase qu’ils diffusaient autour d’eux. Tout ceci contribuait à dissiper l(atmosphère feutrée du lieu. Même le feu commençait à faiblir. Je pris la décision de rejoindre la maisonnette dans laquelle je devais passer la nuit. Nos hôtes n’étant pas réapparus, je quittais la salle commune, saluant d’un ton évasif les deux hommes attablés en silence. Ils ne manifestèrent rien de plus qu’à leur arrivée. J’observais alors qu’ils n’avaient pas entamé leur potage... ils se contentaient de tenir le bol à pleines mains, comme pour se les réchauffer, et je m’étonnais que la chaleur du feu de cheminée ait paru n’avoir aucun effet sur leurs hardes dégoulinantes.

     

    La lune était haute dans un ciel dépourvu de nuages. Bien que ce fût l’automne, je me surpris à trouver qu’il faisait meilleur au-dehors. Je décidais d’une courte promenade digestive sous les étoiles. J’empruntais une lanterne de jardin, posée sur une table d’extérieur : sorte de phares à l’attention d’improbables marcheurs nocturnes égarés, auxquels la petite lumière aurait indiqué la direction à suivre d’une plaisante étape. Assuré » par la flamme vacillante, je m’engageais sur un chemin d’herbe rase en direction des bois dont je supposais qu’ils ceinturaient le lac./ Je m’y engouffrais avec le soudain espoir d’atteindre la rive. Le spectacle de Guerlédan sous la lune m’enthousiasmait déjà. J’amorçais un pas plus volontaire... Quelque part une chouette hululait

     

     

    C’est à ce moment que je m’en étonnais !... Les fougères, l’humus... sans être sec, le sol ne gardait pas trace d’une averse récente, pas plus que ce parfum si plaisant généré par une pluie en forêt. Certes une légère rosée issue de la fraîcheur du soir commençait à perler, mais je songeais aux vêtements portés par les deux hommes arrivés à l’auberge, comme s’ils avaient affrontés un violent orage. Tout en marchant, je m’interrogeais. J’en vins à penser qu’ils étaient peut-être tombés à l’eau. D’un seul coup, je m’expliquais leur désir de prendre place près du feu, y sécher leurs manteaux détrempés, jusqu’à cette odeur de vase et les algues collées aux vêtements tout s’éclaircissait. Je souriais quant à l’égarement auquel nous pousse l’imaginaire parfois.

     


    Perdu dans mes pensées, j’arrivais sans m’en rendre compte à proximité de la berge. La lisière se devinait, toute proche et déjà, des langues blanchâtres s’étiraient dans le sous-bois entre les troncs noirs. Parvenu sur la rive, je n’osais m’avancer plus en avant, tant j’étais incapable de savoir où se situait la limite des eaux. Spectacle fantastique, un suaire de brume couvrait l’ensemble du lac invisible. Cette vaste étendue, caressée par la lumière de la lune, avait aussi envahie le rivage, jusqu’à s’immiscer profondément entre les arbres de la forêt.

    Devant moi émergeait la coque pourrie d’une vieille barque en bois, rongée par le temps. Elle paraissait flotter irréelle, sur ce linceul mélancolique, nef fantôme en partance pour l’ailleurs. La lueur de  ma lanterne, dressée à bout de bras en dessinait la courbe lors d’un vain combat mené contre les ombres allongées. La fragile flamme dorée oscillait doucement, apportant une infime chaleur à l’obscure blancheur de ce paysage fantasmagorique. Je tendais la main pour toucher l’étrave, cherchais de la pointe du pied ou diable se trouvait la limite de l’eau dont j’entendais à peine qu’elle léchait la berge. Doucement je tentais d’aller plus en avant, pénétrant dans la brume jusqu’à mi ceinture. J’avais le sentiment de m’enfoncer dans un rêve étrange et les branches mortes, tendues hors le brouillard, semblaient figées par la froide pâleur lunaire : autant de bras tortueux lesquels m’invitaient à la dérive d’un imaginaire fantastique.

    Il y  eut un frémissement dans mon dos à l’orée du bois. Je me retournais vivement, assujetti que j’étais à mes pensées tourmentées. Je ne vis rien... du moins un court instant, car je les aperçus, ombres parmi les ombres. Ils surgissaient enveloppés de brume par cette même sente que j’avais empruntée. Je les reconnus à leurs silhouettes voûtées et chapeautées baignées d’un clair de lune spectrale. Les deux de « l’Âne Brasseur ». J’étais saisi, tel un garnement pris sur le fait. J’éprouvais un malaise horrible lorsqu’ils se dirigeaient vers moi plutôt que de longer la rive comme je l’aurais souhaité. Je voulus prononcer quelque banalité avec la volonté de rompre l’envoûtement auquel j’étais soumis. Je ne parvins à articuler aucune parole. Ma gorge était sèche sans voix, le silence martelait mes tempes.

     

     

    Les deux rôdeurs nocturnes arrivaient à ma hauteur, un souffle glacial les précédait... ils étaient maintenant si proches que j’aurais pu  distinguer  leurs visages, mais entre le large feutre et la pèlerine surannée, malgré la lumière de ma lanterne, je ne distinguais rien, rien que les ténèbres d’une nuit sans éclat. Envahi par un profond sentiment d’effroi, je me sentis défaillir. Je fis un pas pour m’écarter d’une emprise redoutée... Je basculais soudain en arrière, avalé par l’épaisseur du brouillard... mon bras d’appui ripait sur la boue flasque et je m’étalais lourdement, une partie de mon corps plongée dans l’eau. C’eut pour effet de me remettre dans une indicible frayeur. Je restai ainsi, immobile dans l’obscurité de ma bougie éteinte, l’oreille tendue, cherchant à anticiper l’intention de mes agresseurs. Je ne percevais d’autre bruit que celui  de ma respiration... comme si j’avais été seul. Je tentais alors de me retirer à reculons, misérable crabe de vase acculé par son prédateur... je me redressais inquiet de les voir fondre sur moi d’un instant à l’autre !

    Je crus perdre la raison.

    Sans me prêter la moindre attention, comme si  je n’existais pas je vis monter les deux ombres à bord de la barque vermoulue... que dis-je, « monter à bord » ! Ils semblaient passer au travers d’une coque immatérielle, pareils à deux fantômes flottant aux frontières de notre monde.

     

     

    Puis sans manœuvre, sans bruit, l’épave rongée par le temps glissa avec lenteur sur le voile cotonneux, emportant ses passagers immobiles, restés debout sur l’avant du bateau. Je les suivais des yeux, tout aussi effrayé que j’étais fasciné... Arrivé au milieu du lac, je crus d’abord que la brume prenait de l’importance, je compris bien vite que la nef mystérieuse s’enfonçait doucement sous la surface pour une destination surnaturelle.

    Je courais comme un fou, remontant le long du sentier. Les fougères fouettaient la toile de mon pantalon : des branches me marquaient au visage, s’agrippaient à mon chandail, je chutais à plusieurs reprises, trébuchant dans les racines sournoises... je parvenais enfin à l’auberge de « l’Âne Brasseur » en partie mouillé, chaussures et bas de pantalon maculés de boue fraîche. Les deux aubergistes étaient encore à s’affairer en cuisine, mon irruption tonitruante rompit le silence. Sans que j’eusse à parler, ils surent les causes de mon épouvante.

    - Vous étiez sur la rive ? Vous les avez rencontrés, n’est-ce pas ?
    -
    Mais qui sont-ils Comment est-ce possible ?... Et vous, vous saviez lorsqu’ils sont entrés dans notre auberge ?... Vous saviez, bien sûr ! Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?
    -
    Bien sûr que nous savions, M’sieur. Tout le monde le sait ici, mais... personne n’en parle. Nous vivons avec, voilà tout. Nous auriez-vous crus si nous les avions évoqués ?.... Avec tout notre respect, M’sieur, j’en doute fort. Vus nous auriez écoutés poliment, amusé intérieurement par le récit de ces superstitions naïves, un sourire à peine masqué au coin des lèvres.
    -
    Qui sont-ils ? Je les ai vus disparaître sous la surface du lac.
    -
    Ils retournaient dans leur monde. M’sieur. L’ancienne vallée submergée par les eaux du barrage. Ce sont des éclusiers de Gouer Ledan, les revenants du « ruisselet large ». Dans les profondeurs du lac demeure le lit du blavet, de loin en loin, il est ponctué de vieilles écluses. Pour certaines subsistent les ruines englouties de ces maison d’éclusiers. Ce soir vous avez marché dans les pas de leurs fantômes. Les pauvres bougres sont condamnés à tenir leur poste, car il est des bateaux oubliés, des navires des temps jadis qui empruntent encore le cours ancestral du Blavet. Les seuls moments de répit dont disposent ces malheureux sont les nuits de pleine lune. Les éclusiers abandonnent alors leurs froids sanctuaires, juste le temps de profiter d’une flambée et d’un bol de soupe pour chauffer leur vieux os. Alors du fond du lac, elle surgit, ar bag noz« la barque de nuit » elle transporte les mort  qui demeure au fond du lac. Elle les amène pour un temps parmi le monde des vivants.

     

    Le lendemain matin, après une courte nuit d’un sommeil agité, je prenais congé de « ^L'âne Brasseur ». Je me proposais d’aller rechercher la lanterne abandonnée. En vain. Le jour qui suivit, je profitais de la douceur automnale pour découvrir le lac sous un aspect plus rieur. Cependant, comment pouvais-je me laisser emporter par la poésie des lieux sans songer à ce qu’il me serait impossible d’oublier désormais. Tout était paisible... Les eaux miroitaient le chatoyant reflet des rives aux couleurs d’automne.

    Au couchant j’avais gagné les bords du lac situés au nord. Je faisais étape au cœur d’une petite bourgade moins isolée. Pourtant un désir pervers me poussait de nouveau à déambuler le long des berges. Après que quelques badauds s’y soient attardés pour profiter d’un nouveau clair de lune, je restais seul. Au contraire de la veille, on voyait l’eau noire caressée de larges étoles brumeuses, lesquelles s’étendaient sur Guerlédan endormi. Le spectacle était tout aussi fantastique et si je n’avais entendu à quelques distances les notes joyeuses d’un sonneur, je crois que l’inquiétude aurait eu raison de moi.  Je prenais donc place sur un petit banc de bois, en bordure d’un chemin aménagé. Une attirance malsaine m’invitait à scruter l’obscurité sur la rive opposée, mais mes yeux s’y fixaient en un point précis, loin de la droite, où je me situais la veille. J’y portai une telle attention qu’au fond de moi, je n’étais plus assis en retrait d’une paisible promenade, je me perdais de l’autre côté, noyé dans les ténèbres d’un tourment obsédant.

    J’éprouvais soudain un terrible frisson ....

    Un court instant, j’aperçus une lueur. Elle venait de s’allumer, là-bas, une petite lueur tremblante. Elle vacillait... ondulait en d’étranges mouvements. J’eus pu croire qu’il s’agissait d’un signal, un signal à mon égard... Puis elle s’atténua progressivement noyée dans le brouillard, elle s’évanouit comme si quelqu’un s’aventurait dans les eaux noires. Je restais les yeux grands ouverts sur la nuit. J’attendais....

    J’attendis un temps ...

     

    Alors au bénéfice du clair de lune, je vis... je vis un léger ruban de fumée, une fumée pareille à celles qui sortent des cheminées. Celle-ci montait doucement dans la nuit étoilée. Mais elle ne provenait pas d’un endroit situé quelque part sur la rive opposée, elle sortait de la surface ... tout au milieu du lac. La fumée de cheminée montait de la vallée engloutie, là juste en dessous, dans les profondeurs mystérieuses du lac de Gouer Ledan.

     

     

    © Le Vaillant Martial

     

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