• La Légende

    N

    oël Torrec ou Chantepie, comme on l’avait surnommé à cause de son gai caractère, était le fils d’un ami d’enfance de Toussaint. Il demeurait d’ordinaire près de la vieille mère de ce dernier, au petit fief de Gourlâ, de l’autre côté des marais.

    Bien que la distance de Gourlâ au château de Malestroit fût considérable, noël montait souvent un bidet pour aller porter des macres, produit de sa pêche, ou mieux de sa moisson, à la dame de Malestroit, si belle  et si bonne pour ses vassaux. En ces occasions, il passait la journée avec Toussaint son mentor, dont l’esprit simple, grave, et un peu timide, s’étonnait parfois en mesurant l’intelligence précoce et l’enfantine intrépidité de son élève.

    Noël quittait le château vers la brune, il retrouvait son chaland attaché aux saules de la rive, et traversait le marais par  la nuit la plus noire, comme il l’eût fait en plein jour.  Le marais était son domaine, il eût indiqué, les yeux fermés, la place exacte de chaque bas-fond, de chaque tournant. Lui seul, peut-être, aurait pu dire, à une brasse près, la distance à laquelle on pouvait s’approcher impunément de ce gouffre de Trémeulé, au-dessus duquel planait ce spectre gigantesque que les paysans nommaient la Femme Blanche.

    Toussaint, tout en galopant sur la route de Redon, avait son esprit à Malestroit. Il pensait douloureusement aux périls qui menaçaient Noël, demeuré à la merci de Plélan, pour qui le meurtre était un passe-temps et un plaisir. Marguerite, elle-même, préoccupée qu’elle était par son malheur, songeait parfois à l’intrépide enfant qui s’était dévoué pour la sauver.

    - Nous pouvons ralentir notre course, madame, dit enfin Toussaint, Noël Torrec est entre nous et les huguenots. Il les empêchera de nous suivre.

    -  Pauvre jeune homme ! murmura Marguerite.

    - Les gens de Rohan sont impitoyables ... s’ils allaient le tuer ! Toussaint se  sentit frémir.

    - Ils sont impitoyables en effet murmura-t-il d’une voix sourde ... Madame, il faut nous recueillir et prier du fond du cœur, car Dieu seul peut sauver à présent ce généreux enfant.

    Toussaint se découvrit et commença une oraison à voix basse. La dame de Malestroit l’imita. Puis tout deux poursuivirent leur route en silence, au milieu d’une nuit sans lune, et guidés seulement par la parfaite connaissance que Toussaint avait du pays.


     

    - Monseigneur, dit cependant Chantepie à Guy de Plélan, lorsque les derniers hommes d’armes eurent passés la  trappe du souterrain de Malestroit, la rechercher peut être longue. Vous plairait-il, pour charmer l’ennui de l’attente, de vider quelques flacons ?

    Guy frappa sur le broc qui était à côté de lui sur la table.

    - Fi ! reprit Noël Torrec en sortant avec mépris. Ceci est un vin de vassal. Je connais une cachette où Guibert de Malestroit, père de messire Amaury, mettait son vin de Gascogne. Je puis à l’instant vous fournir un flacon centenaire, Monseigneur.

    - Gautier, dit Plélan à l’une des sentinelles, prends cet honnête garçon par le bras, et mène-le chercher le flacon qu’il m’annonce. Va, Chantepie mon ami, je boirai volontiers de ce bon vin à ta santé.

    Noël tendit en souriant sa main à la sentinelle. Bien que Plélan l’observât attentivement, il ne put découvrir aucun signe d’humour ou de désappointement sur son gai visage.

    - Cet enfant est sincère, se dit Plélan en le suivant du regard. Il m’a donné la vraie piste de madame Marguerite, et je vais enfin tenir cette fière châtelaine en ma puissance ... Ah ! Malestroit, Malestroit ! toi qui m’a humilié, vaincu, déshonoré, que me donneras-tu pour que je te rende ta femme et ton héritier ?

    Chantepie rentra en ce moment avec la sentinelle qui portait un panier de flacons poudreux et humides. L’œil de Plélan s’anima à cette vue.

    - Garçon, dit-il, tu es fait pour servir un gentilhomme. Veux-tu être mon page ?

    Noël s’inclina respectueusement.

    - Votre page et votre échanson, monseigneur, répondit-il en versant à Plélan une ample rasade.

    Plélan but, Chantepie versa de nouveau et Plélan but encore. Quand le premier flacon fut vide, Plélan tira son couteau et brisa le goulot de la seconde bouteille.

    - Oh oh ! dit-il  d’une voix déjà rendue rauque par un commencement d’ivresse ce coquin de  papiste. Guibert de Malestroit, se connaissait en vins, sur ma parole ! Verse Ganymède, à moi d’abord, puis à ces braves tant qu’ils voudront ... puis à toi mon fils ... puis au diable, s’il en veut ! À propos de diable, n’ai-je point vu remuer le portait de cette sorcière maudite ?

    Il montrait Ermengarde, dont le sévère et mélancolique visage semblait, en effet, s’animer aux vacillants reflets des lampes.

    - Silence, par pitié pour vous-même ! murmura Noël Torrec en affectant une subite épouvante.

    - Pourquoi silence ? demanda rudement le huguenot.

    - N’avez-vous jamais entendu parle de la Femme blanche des marais, monseigneur ? demanda Noël à son tour, au  lieu de répondre.

    - Si fait, mais que m’importe cela ?

    - Ermengarde a trouvé le moyen de protéger sa race, dit l’enfant d’une voix grave, et bien des ossements couvrent le sable au fond du tournant de Trémeulé.

    Guy de Plélan éclata de rire.

    - Mort de ma chair ! s’écria-t-il, je permets à ta sorcière de joindre mes ossements à ceux dont tu parles, quand il me viendra fantaisie d’engager avec elle un combat naval. Jusque-là, buvons ! Or ça, Chantepie, mon joyeux page, je veux parier que tu sais quelle ballade ?

    - Je n’en sais qu’une, monseigneur.

    - Laquelle ?

    - Une vieille histoire que m’enseigna un serviteur de messire Amaury.

    - Que dit-elle ta légende ?

    - L’histoire de la Femme Blanche des marais.

    - Toujours ta Femme Blanche ? n’importe ! il me plaît de savoir quelle grimace fera Ermengarde en écoutant le récit de ses faits et gestes. Remplis les coupes et dis-nous ta ballade.

    - Que votre volonté soit faite, monseigneur.

    Chantepie versa la rasade au capitaine et à ses deux hommes d’armes. Ensuite l’ordre de Plélan, qui  craignait toujours une évasion, il se plaça au milieu d’eux et se prit à réciter, d’une voix lente et monotone, une prose cadencée et sans rimes, om quelque poète rustique avait consigné l’histoire de madame Ermengarde de Malestroit.

    Légende le Femme Blanche 

    « Les gens de Malestroit feront dire des messes, ils prieront à l’église paroissiale tendu de noir, car madame Ermengarde est morte, morte au tournant de Trémeulé.

    « Hervé, notre seigneur, est fils d’Alain de Malestroit, sa fille, quand elle était encore de ce monde, avait nom Ermengarde.

    « Il n’y avait point à Nantes, la grande ville du riche duc, il n’y avait point à Rennes non plus, il n’y avait point ailleurs de dame ni  de demoiselle qui pût disputer le prix de beauté de la ville de Malestroit.

    « Les seigneurs suivaient de loin sa noire haquenée, en disant « Qui sera son époux ? » Puis ils se regardaient avec des yeux farouches en touchant la poignée de leurs dagues.

    « Le duc François mourut, madame Anne eut la Bretagne en héritage, on vit des hommes d’armes de France chevaucher sur le pays Breton.

    « Hervé avait dit « Je ne veux pas !» Il suspendit à son flanc sa bonne épée, et ses vassaux se rangèrent autour de lui.

    « Ils allèrent, au nombre de cent hommes portant la lance, jusqu’à la ville de Redon, où coule la rivière de la Vilaine. Il y avait à Redon des hommes d’armes de France, qui les reçurent vaillamment.

    « On combattit, Malestroit fut vaincu. Ce fut la veille de la Chandeleur.

    « Ermengarde avait quitté le château et passé par les marais. Elle attendait son père au fief de Gourlâ. Malestroit revint suivi de près par les gens du roi de France.

    « Seigneur, dit à Hervé, le capitaine français, tu es faible, nous sommes forts. Mes soldats ont pris ton château de Malestroit et je vais  forcer ton dernier asile. Donne-moi ta fille Ermengarde la belle, dont je ferai épouse, et mes hommes d’armes reprendront le chemin de Redon, et je te rendrai ton château de Malestroit.

    « Hervé avait monté sur la muraille du manoir, pour entendre le capitaine français, il alla trouver sa fille, et lui dit : « Le Français t’aime, et il est le plus fort, mais ta volonté sera faite. »

    « - Monseigneur, répondit Ermengarde la belle, un homme n’aura point ma main, parce que j’ai donné mon cœur à Dieu. »

    « Le Français entra en grande fureur. Il fit une brèche à la faible muraille du manoir et entra. Les serviteurs de Malestroit moururent, ils moururent jusqu’au dernier.

    « Alors Ermengarde saisit le bras de son père et l’entraîna vers les marais.

    « Sur le rivage, il y avait trois chalands. Hervé monta sur l’un et Ermengarde le poussa du pied  au large, malgré son père qui l’appelait. Elle monta sue le second et quitta la rive. Le capitaine et ses hommes qui accouraient à la poursuite du fugitif, se jetèrent dans le troisième.

    « Il n’y avait ni rame ni perche dans le chaland d’Hervé. Ermengarde les avait retirées. Le chaland s’en alla à la dérive vers les bas-fonds du haut marias. La fille de Malestroit envoya à son père un baiser d’adieu, et nagea vers le courant. De l’Oust, qui formait une ligne blanche au milieu des eaux vertes du lac.

    « Les Français restaient indécis. Lequel poursuivre ? Ermengarde était assise à la poupe de son chaland. Elle souriait et semblait appeler les français du regard. Le Français fit pousser vers Ermengarde la belle.

    « Le sourire d’Ermengarde s’épanouit davantage. Elle donna quelques coups de rame. La proue de sa barque toucha le courant de l’Oust, et, virant aussitôt, se mit à suivre la rapide rivière. « Ferme sur ses avirons : cria le Français, gagnons nous aussi, le courant ».

    « Il gagna le courant. Le crépuscule du soir tombait. On entendait au loin un bruit sourd, incessant, inexplicable. « Quel est ce bruit ? » demanda le Français. Nul à  son bord, ne sut lui répondre.

    «  Ce bruit c’était le tournant de Trémeulé, au-dessus duquel ne planait point encore la Femme Blanche.

    « Le Chaland d’Ermengarde la belle fendait l’eau comme une flèche fend l’air. La barque du Français le suivait de près. Le bruit du tournant n’était plus ni sourd, ni lointain : il était éclatant et terrible.

    « Tout à coup, le Français vit Ermengarde la belle se mettre à genoux et prier. Puis elle fit un signe de croix et, demeura immobile. « Ferme sur les avirons ! » cria le Français.

    « Son chaland bondit et toucha presque la barque d’Ermengarde la belle. « Mais en ce moment la barque d’Ermengarde la belle tourbillonna et disparut. Elle avait touché la lèvre de Trémeulé, dont l’écume blanchâtre et lumineuse entourait déjà les Français. « Arrière ! » cria le capitaine.

    « Il n’était plus temps. Le tournant saisit la barque, la fit pirouetter une minute et la précipita brisée au fond du gouffre. »

     

    Chantepie s’arrêta. Plus il avançait dans sa ballade, plus sa voix devenait monotone et voilée. Il avait son projet.

    Les trois huguenots avaient continué de boire, et, complétement ivres, ils avaient mis leurs têtes sur la table. Mais avant de se livrer au sommeil, Plélan, pris par un dernier éclair de raison, avait ordonné aux deux sentinelles de saisir chacun une main de Noël. Lui-même tenait son bras passé dans la ceinture de l’enfant.

    Noël ainsi serré de près, voulut voir jusqu’à quel point était profond le sommeil de ses gardiens. Il cessa de parler, mais un grognement de Guy lui prouva que son nouveau maître avait besoin d’être bercé encore, et il reprit aussitôt :

    « Voilà pourquoi les gens de Malestroit prieront et pleureront dans la chapelle tendue de noir. C’est parce que madame Ermengarde est morte, morte au tournant de Trémeulé.

    « Les Français périrent, et messire Hervé fut sauvé.

    « Depuis ce jour, qui ne l’a vu ? Madame Ermengarde revient chaque nuit planer au-dessus du gouffre qui fut son tombeau. Elle revient, parce que sa mort fut volontaire, et qu’elle sauva ainsi son père au moyen d’un péché.

    « Elle revient – Le gens de Malestroit prient depuis bien longtemps pour elle, mais qui peut dire quel temps Dieu a mesuré pour l’expiation de sa faute !

    « Elle revient ! – et, si un Malestroit se trouve en danger sur les marias, par une nuit de tempête, elle éloigne sa barque du trou de Trémoulé, - mais si un ennemi de sa maison s’approche et ose braver, après le coucher du soleil, son terrible voisinage, elle étend son long bras de brouillard, et attire sa barque avec une force invincible.

    « Puis, elle la tord, comme une poignée de chaume, et jette ses informes débris aux profonds abimes du tournant.

    « Les gens des marais la craignent et saluent de loin sa forme gigantesque. Ceux qui l’ont approchée d’assez près pour toucher sa robe diaphane, «étaient des gens hardis et téméraires. Ils n’ont point revu l’herbe du rivage et leurs os sont semés comme des cailloux au fond du courant de l’Oust.

    « Ceci est la légende de le Femme Blanche, qui garde, la nuit, le tournant de Trémeulé. »

    Depuis quelques minutes, la voix de Noël faiblissait insensiblement. Après ces derniers mots, il  continua de faire entendre un murmure indistinct et sans cesse décroissant.

    Pendant cette deuxième portion de son récit, le matois enfant n’était point resté oisif. Rapprochant doucement les mains des deux soldats qui le tenaient à droite et à gauche, il avait dégagé les siennes aces des précautions infinies, et mis à leur place les deux mains de messire Guy lui-même, qui dormait d’un sommeil de plomb. Cela fait, il emprunta le poignard d’un des gardes, et coupa sa ceinture qui resta suspendue au bras du capitaine huguenot.

    Il était libre, et ne put s’empêcher de faire un bond de joie, mais craignant le retour prochain des hommes d’armes engagés dans le souterrain, il réprima tout e imprudence manifestation, et, descendit aux écuries, où il sella un cheval, pour partir  bientôt au galop.

    Quand Guy de Plélan s’éveilla le lendemain matin, il fut fort surpris de sentir ses deux mains serrées comme un étau. Ses deux hommes d’armes, de leur côté, ne furent pas médiocrement étonnés de se retrouver face à face avec leur chef, devant une douzaine de flacons décapités. Leurs idées, vagues et indécises comme toujours le lendemain d’une orgie, résistaient obstinément à l’effort qu’ils faisaient pour comprendre. Ils se regardaient tous les trois ébahis.

     

    Enfin Gue de Plélan reprit souvenir de ce qui s’était passé la veille.

    - Qu’avez-vous fait de Chantepie ? demanda-t-il tout à coup. Ce fut pour les soldats un trait de lumière, ils parcoururent, la salle du regard et baissèrent la tête.

    - Mort de mes os ! cria Plélan, le drôle nous a échappé ! Je devine tout maintenant. Il était d’accord avec la dame de Malestroit, et nos hommes d’armes vont revenir les mains vides ...

    - Le jour commençait à poindre, lorsque Toussaint et Marguerite de Guer atteignirent les bords des marais de l’Oust. Leurs chevaux, rendus de fatigue, se couchèrent épuisés sur l’herbe humide.

    La dame de Malestroit, en mettant pied à terre, s’élança vers son fils que Toussaint tenait toujours dans ses bras, et le pressa passionnément sur son cœur.

    - Que pourra faire Amaury de Malestroit pour payer votre dévouement, Toussaint ? Dit-elle, en adressant au fidèle serviteur un regard de reconnaissance. Vous avez sauvé tout ce qui lui est cher au monde.

    - Sauvé ... répéta Toussaint avec un air de doute et d’hésitation, Dieu le veuille !

    Il se courba et approcha son oreille de la terre.

    - C’est le pas d’un cheval ! murmura-t-il. Dans dix minutes, il nous aura rejoints.

    - Que dites-vous ? s’écria Marguerite épouvantée

    - Il faut que nous nous embarquions sur-le-champ, madame. Quand nous serons sur l’autre bord, et que j’aurai fermé sur vous la porte de le Chambre secrète de Gourlâ, vous pourrez dire que je vous ai sauvée ... pas avant !

    Il fit une centaine de pas le long du rivage, et découvrit bientôt un chaland amarré aux saules. Le bateau était vieux et semblait hors d’usage, l’eau filtrait les ais mal joints. Toussaint hésita un moment, mais les pas du cheval étaient maintenant bien distincts et s’approchaient rapidement. Toussaint sauta dans le chaland, vida l’eau tant bien que mal, et commença à percher[1] de toute sa force, après avoir embarqué Marguerite et son enfant.

    À peine avaient-ils quitté le rivage que le cheval déboucha du chemin pierreux qui conduisait au bord de l’eau, et courut silencieusement sur l’épaisse pelouse, qui étouffa le bruit de ses pas. Le jour était encore bien faible. Toussaint vit confusément cheval et cavalier glisser rapidement dans l’ombre, en suivant les sinuosités du rivage, puis tout disparut derrière un bouquet de saules.

    Marguerite de Guer poussa un long soupir de soulagement. Toussaint secoua tristement la tête.

    Ils avançaient lentement. Le chaland était lourd et faisait eau de toutes parts. Toussaint se demandait si l’eau ne le gagnerait pas avant de toucher l’autre bord.

    La partie des marias où s’étaient embarqués nos fugitifs est la plus difficile à traverser, à cause des langues de terre et des prolongements qu’il faut doubler. Il y avait une grande demi-heure que Toussaint perchait sans relâche, et la sombre ligne, que formait la rive droite, semblait à peine éloignée d’un millier de pas. D’un autre côté, le jour ne s’éclaircissait point. Au loin, dans la direction du large, la forme colossale de la Femme Blanche se distinguait comme en pleine nuit, mais l’ombre restait trop épaisse pour qu’on pût reconnaître le cours de l’Oust.

    Bien des années s’étaient passées depuis que Toussaint avait quitté les marais pour devenir l’un des serviteurs du château. Pourtant, il n’avait pu entièrement oublier les signes caractéristiques et frappants qui annoncent la venue des brouillards d’automne. Il vit avec terreur des flocons de vapeur blanchâtre et cotonneuse courir le long des bords de son chaland, disparaître, puis revenir plus denses et plus ondés. En même temps, les étoiles qui brillaient encore au firmament semblèrent grandir et prirent une teinte blafarde. Le vent cessa tout à coup. La Femme Blanche élargit en tous ses sens ses proportions d’une façon démesurée, et couvrit, en un clin d’œil, la moitié de l’horizon.

    Toussaint cessa de percher et croisa ses bras sur sa poitrine

    -  Que faites-vous, s’écria Marguerite. Pensez-vous qu’il soit prudent ...

    - Audace et prudence nous sont également inutiles désormais, madame, interrompit Toussaint, dont le regard exprimait un morne désespoir. Le ciel m’est témoin que je donnerais de bon cœur tout mon sang pour vous sauver, mais il appartient à Dieu seul maintenant de vous venir en aide.

    La dame de Malestroit leva sur lui  son œil plein d’étonnement. L’eau du marais était calme et polie comme un miroir.

    - Quel danger nouveau peut donc encore nous menacer ? demanda-t-elle.

    Toussaint étendit la main vers l’endroit où se dessinait naguère la forme de la Femme Blanche.

    - Regardez, dit-il.

    Marguerite regarda et se prit à sourire.

    - Je ne vois rien si ce n’est un rideau de brouillard, qui, selon le proverbe, nous promet une journée de beau soleil.

    Toussaint baissa les yeux. La confiance de sa maîtresse, en ce moment suprême, lui serra le cœur.

    - Hélas ! madame, dit-il seulement à mi-voix, ce beau soleil tardera trop à venir pour que nous puissions le voir.

    - Est-il possible ? s’écria la pauvre mère, passant subitement de la sécurité à l’épouvante ... ne pouvons-nous pas au moins sauver  mon fils ?

    Toussaint ne répondit point : mais jetant là sa perche, il se mit à vider l’eau du chaland avec son chapeau de paille.

    Pendant qu’il se livrait à cette occupation, la muraille du brouillard approchait. Bientôt le bateau fut entouré d’un voile épais qui cachait à la fois l’eau et la terre et le ciel.

    - Je comprends, je comprends à présent, s’écria Marguerite de Guer en pressant convulsivement son fils entre ses bras.

    Toussaint vidait le bateau sans relâche, mais de nouvelles fissures se déclaraient à chaque instant, et l’on pouvait, en quelque sorte, calculer le moment où le chaland serait inévitablement submergé.

    - Tout est fini : murmura enfin Toussaint en tombant épuisé. Tant que Marguerite de Guer avait vu travailler son fidèle vassal, elle avait conservé un reste d’espoir. Ce dernier mot fut pour elle comme un arrêt de mort.

    Elle se mit à genoux et pria.

    Puis, regardant son fils, qui dormait paisiblement sur son sein, elle dit :

    - Mon Dieu ! j’étais une heureuse femme  et une heureuse mère ... Que votre volonté soit faite !

    Puis, elle ferma les yeux et attendit la mort.

    Toussaint, lui affolé par le danger de sa maîtresse, contemplait d’un œil morne l’eau du marais, qui effleurait déjà le plat bord du chaland.

    À ce moment, une voix claire et enfantine, peut-être la voix d’un pâtre paissant ses brebis sur la rive porta le brouillard, et apporta aux malheureux agonisants les notes joyeuses d’un refrain du pays.


     

    © Le Vaillant Martial



    [1] On se sert de ce mot dans les marais pour exprimer l’action de conduire un chaland avec une perche

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