• La Lavandière de Nuit

    La Lavandière de Nuit
    Lavander Noz

     


     

    Un faible crachin avait remplacé la neige du matin, signifiant un léger redoux. Le ciel était bas et gris. Une fine pellicule blanche recouvrait la campagne laissant paraître en divers endroits une terre que l’on imaginait boueuse.

    Sur le chemin des « pierres plates » au terme d’une bien fatigante journée, Marie Gouzig regagnait sa chaumière à petits pas pressés. Pour rapporter quelques sous supplémentaires, la jeune femme louait ses services aux fermes voisines. Elle travaillait ainsi une grande partie du temps pour les autres, si bien qu’une fois dans son foyer tout restait à faire.

    « C’est aujourd’hui samedi. Dans une heure au mieux, il va faire nuit. J’ai cependant encore un peu de temps pour me rendre au lavoir, m’occuper de mon linge. Il n’a pas fait si froid, la glace ne devrait pas être formée. Quant à cette pluie fine, elle ne me laisse guère le choix, je devrais faire avec. C’est demain dimanche, j’aimerais que mon homme puisse porter sa chemise blanche, celle des jours de fête. Si je l’étends à côté d’un bon feu de cheminée, elle devrait sécher le temps d’une bonne nuit »

    Déjà, Marie-Gouzic arrivait à la chaumière. Pierrig le mari, était dehors à couper du bois. Elle l’avertit de la corvée qu’il lui restait à faire, qu’elle ne serait pas de retour avant la nuit. Elle se chargea d’une lanterne, pour lorsqu’il ferait nuit, prit sous le bras son panier à linge et se pressa vers le lavoir sans attendre.

    Pour courir le craillement sinistre des corneilles, perchées tels des fruits noirs dans les arbres dénudés, elle poussa la chansonnette pour elle-même, se donner du cœur à l’ouvrage :

     Et tape, et tape avec ton battoir
                                                            Sur les culottes de ta belle-mère
                                                            Tu dormiras mieux ce coir
                                                            Pensant que c’était sur son derrière

    Marie-Gouzic n’était pas sitôt arrivée que déjà, elle était à savonner, frotter, taper à tour de bras. L’eau était froide, glacée. La jeune femme devait s’arrêter tant ses doigts étaient engourdis.

    La nuit tombe bien vite en novembre. Elle alluma une lampe. Un doux cercle de lumière dorée se diffusa. Il réchauffait l’alentour. Les ombres s’étiraient. Elles dansaient doucement avant de se fondre dans l’obscurité environnante. Le battoir faisait son office Tap ! Tap ! Tap ! Tap !... Et prise dans ses pensées, Marie Gouzig n’entendit pas arriver ... une femme derrière elle. Une autre lavandière.

    « Bonsoir ma belle, fait cette dernière. Dis-moi n’as-tu pas tout le jour pour profiter de l’endroit. Tu ne devrais pas prendre ma place, la nuit venue. »

    Marie-Gouzig eut un sursaut de frayeur. Une femme sans âge, grande et mince, surgit dans le halo de la lumière, tel un fantôme. Son visage, si pâle, était creux à l’endroit des joues et des yeux. Elle ne portait qu’un unique drap à laver. Un simple drap de lin blanc.

    « Je ne suis pas attachée à cet emplacement plus qu’un autre, balbutia Marie Gouzig, je vous le céderai bien volontiers. Si cela peut vous contenter. »

    « Allons, je te taquinais, fit la nouvelle. Il y en a bien assez pour nous deux, et d’autres encore, si elles veulent y venir. Sois tranquille ... Mais dis-moi, je te vois bien occupée. Tu sembles en avoir jusque tard dans la soirée. Moi au contraire, je n’ai rien d’autre à laver que ce que j’apporte. Si tu le souhaites, je peux t’aider. »

    « Ma fois, j’en serais bien gênée », répondit timidement Marie Gouzig.

    Et les lavandières de se mettre à l’ouvrage ... au cours de la nuit hivernale.

    « J’imagine que tu travailles dur dans la journée, pour encore t’affairer au lavoir à pareille heure ? »

    « Dame ! Figurez-vous que je n’ai pas encore soupé » reprit Marie un peu rassurée »

    « Vraiment ! S’arrête l’autre en la regardant. Pauvre enfant. Soyez raisonnable ... Vous allez rentrer chez vous profiter d’une soupe bien chaude.

    Voyez vos mains elles sont toutes bleues tant elles paraissent gelées. Pendant ce temps je ferais quelque unes de vos affaires. J’irai vite, j’ai l’habitude. Votre potage ne sera pas terminé que déjà, je serais à toquer à la porte de chez vous pour vous y déposer votre panier de ligne frais et blanchi. »

    Elle était tant frigorifiée, Marie Gouzic qu’elle fit peu de manières pour refuser.

    « Ma foi ... Je cours vite me réchauffer d’un bol de soupe et reprendre quelques forces dit-elle. Je promets de revenir sans tarder afin de vous délivrer de ce service charitable que vous me rendez. Je doute en effet que vous ayez fini avant mon retour. Et puis je vous aiderai à essorer votre drap. Seule vous n’arriveriez à rien. Je vous laisse ma lanterne. Le ciel est dégagé, et la lune montante, bientôt visible au-dessus du bois, suffira à guider mes pas. »

    « Va pour le drap. Je ne dis pas non. Mais prends ta lanterne, ma belle. Je n’en ai nul besoin. »

    Et de murmurer tout bas entre ses lèvres :

    « Mes yeux ont l’habitude de la nuit »


     

     


    Lorsque Marie Gouzic poussa la porte de la chaumière, son mari s’étonna de la voir rentrer si tôt ... et sans son linge !

    « Tête de linotte ! Tu l’auras oublié au lavoir » s’amusa-t-il. Marie Gouzis se servit deux grosses louches de potage fumant qu’elle but directement au bol. Elle resta face à la cheminée où ronronnait un bon feu. Alors seulement, elle raconta l’aventure de son aimable rencontre. A la fin du récit, son mari tout pâle s’exclama :

    « Malheureuse !!! Est-ce là ce que tu appelles une aimable rencontre ?... Tu ... Tu ignores donc qui est cette femme ? »

    « Dame !... J’ai bien eu un peu peur... c’était juste au début : son visage était si étrange, si maigre. Mais par la suite, sa conversation m’rassurée ! »

    « Insouciante que tu es !!!... Tu as accepté les services de la Lavander Noz... La « lavandière de la nuit ». Le drap qu’elle portait avec elle n’est rien d’autre que son linceul. Ce fantôme solitaire chercher une âme sœur pour l’accompagner dans ses errances éternelles. Ne retourne pas là-bas. Tu courrais à ta perte.

    Combien de naïfs ont succombé à ce terrible sortilège ...Si tu l’aides à tordre ce drap mortuaire, le tissu mouillé s’entortillera autour de tes poignets telles des racines vivantes ... Au point de ne plus pouvoir t’en libérer. Alors emprisonnée, la lavandière t’entraînera inexorablement dans l’eau noire du lavoir ... pour t’y engloutir ... t’y noyer.

    Alors tu deviendras toi-même, une ombre, une lavandière de la nuit à hanter les fontaines et les lavoirs de tes chants lugubres, jusqu’ à la fin des temps ! »

    Malgré le potage qu’elle venait d’avaler, Marie Gouzig était toute blanche, tremblante d’effroi.

    « Allons. Ne reste pas figée ainsi. Nous allons faire ce que je vais te dire, car si tu n’y vas pas, soi-en certaine, la Lavander-Noz viendra jusqu’ici pour te chercher. Pour commencer, il nous faut ranger au placard, fermé sous clé, l’ensemble de nos objets usuels. Couteaux, cuillères, assiettes, pichets gamelles. Retirer la marmite du feu de la cheminée et suspendre à un clou le trépied sur lequel elle est posée. Retournons les chaises et la table, qu’elles ne puissent courir partout. Enfin nous remiserons le balai, manche en bas, paille en l’air. Après avoir pris soin de barrer la porte, nous irons nous cacher au fond du lit-clos. »

    « As-tu perdu la tête mon ami ? » s’étonna Marie Gouzig

    « Point du tout. Les lavandières de la nuit on l’étrange pouvoir d’enchanter les objets du foyer. Rien ne servirait de s’enfermer, elle se ferait ouvrir la porte par un simple balai. Ne perdons pas de temps, coupa son homme. Mettons-nous au travail. En pareilles circonstances, le sable est toujours trop fin à s’écouler dans le sablier. »



     

    Ils firent comme avait dit le mari.

    Mais déjà, au lavoir, le fantôme de la lavandière venait de remiser au placard l’ensemble de la vaisselle ... Clic Clac. Fermé à clé.

    De son côté, la lavander Noz achevait d’empiler le linge plié dans le grand panier d’osier.

    Un croissant de lune trahissait une campagne blanchie par une neige scintillante, comme autant d’étoiles tombées du ciel.

    Une forme sombre et froide avançait sur le chemin boueux, sans qu’aucune trace de pas ne soit laissée derrière elle ....

    Dans la petite chaumière, les deux époux s’activaient.

    « Vite, vite ... Retournons la table et les chaises. Elles commencent à s’animer ... La lavandière doit s’approcher » s’égosillait Pierrig.

    La table n’était pas sitôt renversée que ses pieds de bois gigotaient en tous sens. Et les chaises de tourner dans la pièce en une folle farandole, à la stupéfaction de Marie Gouzig.

    « Les chaises ! Occupons-nous des chaises !!! » S’affolaient les deux. Puis c’était le trépied qui entrait dans la danse.


     

    « Il court plus vite que moi, se lamentait Pierrig, je n’ai que deux jambes, lui en a trois !!! »

    Adossée à un petit bosquet d’arbres griffus, la chaumière se devinait fragile et isolée dans la nuit. Les troncs tortueux semblaient s’être regroupés autour pour en soulever la toiture.

    Vite, vite ... Le balai venait d’être rangé dans le placard, la tête en bas ... On souffla la chandelle.

    La lavandière se tenait sur le seuil, le panier à son côté.

    Vite, vite, vite ... À peine Marie Gouzig et son mari venaient-ils de rabattre sur eux les panneaux du lit clos ....

    Trois coups étaient frappés à la porte.

    «  ... »

    « Ne réponds surtout pas » chuchota l’homme à l’oreille de sa femme.

    Une seconde fois on cognait à la porte ... Seul le silence semblait disposé à répondre. Un silence lourd et pesant. La porte toque encore et encore, toujours plus fort. La lavandière s’impatientait, elle demandait à ce qu’on lui ouvre. L’intérieur du logis restait muet. On entendait juste les arbres noirs grincer au-dehors, sinistres. Peut-être s’approchaient-ils pour mieux voir. Alors soudains, le vent se leva, il commençait à mugir. Il n’était autre que la colère de la lavandière de nuit. Une colère qui grandissait.

    « Puisqu’il n’est pas de vivant pour venir m’ouvrir gronda une voix furieuse, je m’adresse à toi trépied dans la cheminée ! Quitte ton emplacement ... à l’aide de tes trois pattes de fer, viens donc débarrer cette porte close que je puisse entrer ! »

    « Je ne puis ! Je ne puis ! répondit une petite voix métallique. Je suis suspendu haut et court à un gros clou planté dans le mur. »


     

    « Raâââh » s’emporta le fantôme de la lavandière.

    Et le vent de redoubler d’une violence terrible. Souffler dans les arbres nus. Souffler sur la chaumière. Et le linge de se soulever du panier ... et le linge de s’envoler. La lavandière de nouveau ordonne :

    « Viens alors toi, balai, balai de paille ! Quitte ce soin où tu es remisé. Ouvre cette porte, qu’enfin je puisse entrer ! »

    « Je ne puis ! Je ne puis ! fit le balai, dont la paille frétillait tels mille petits pieds agités. On m’a rangé le manche en bas. Je ne peux plus me déplacer ... Il te faudra faire sans moi. »

    Du dehors le vent rugissait, les arbres ployaient, s’inclinaient. Les chemises, les culottes, les draps et les serviettes tournoyaient dans l’air. Un tourbillon diabolique montait vers la lune spectrale. Un tourbillon avec en son centre la lavandière de nuit, cheveux et manteau livrés à la fureur de cet ouragan de colère.


     

    « Table et chaises de cette maudite demeure, commanda-t-elle, courez sur le sol. Enfoncez cette porte que l’on ne m’ouvre pas. Couteaux, fourchettes, crochetez-en la serrure, rongez donc son bois. Que chaque objet vienne s’y fracasser ! Devenez bras, devenez mains. Ouvrez-moi cette porte !!! Qu’enfin je saisisse ce que je suis venu chercher ! »

    De l’autre côté, ce ne fut qu’un tintamarre discordant de vaisselle secouée au fond d’un placard clos, des plaintes, des gémissements lancinants de mobilier retourné. Et tous de gémir la même rengaine ...

    « Nous ne pouvons ... nous ne pouvons !!!... Tu devras te débrouiller sans nous ! »

    Le grand vent retomba aussitôt.

    Telle une bise glaciale, la vois lugubre de la Lavander-Noz siffla dehors :

    « Sois heureuse, Marie Gouzig, je vois que tu as été bien conseillée. Cependant n’oublie pas à l’avenir que chacun doit garder sa place. »

    Les deux époux terrifiés entendirent son souffle glisser au loin dans la nuit, vers le nord. Ils n’osèrent sortirent qu’au matin, une fois le soleil levé sur une campagne lumineuse. Partout autour, il y avait du linge éparpillé, des branches brisées.

    Jamais, Ô grand jamais, Marie Gouzic ne s’en retourna au lavoir après que la nuit fut tombée. La nuit près des lavoirs, il y a des voix, des murmures venus d’ailleurs.

    La nuit, près des lavoirs, seules les Lavander-Noz rôdent dans le noir.

    © Le Vaillant Martial

    « Mell-hein hoc’h giz bigoudennWilherm Postik »

  • Commentaires

    1
    Jeudi 10 Novembre 2016 à 10:33

    Oupss , ces legendes ne sont pas toutes joyeuses..mais elles finissent bien !

    Bonne journée à toi 

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