• La Lavandière de Nuit

    La lavandière de nuit

       Une femme nommée Marianna Kerbenès, aimait tant à filer qu’elle passait son temps sur son rouet. La nuit même quand son mari et ses enfants étaient couchés, elle restait, seule, à filer, jusqu’à minuit, et, souvent, jusqu’au point du jour, ne trouvant jamais qu’elle en avait fait assez. Le Dimanche aussi, dès qu’elle était de retour de la messe, elle reprenait son rouet et sa quenouille. Tous les samedis, elle allait vendre son fil au marché de Morlaix et en rapportait l’argent à la maison, sans jamais dépenser un sou inutilement.

       Un Dimanche soir qu’elle s’était attardée à filer, selon son habitude, la fillasse étant venue à lui manquer, elle sortit de la maison pour aller en cherche à un cabinet qui donnait sur la cour. La lune était claire, et elle vit venir à elle une femme qu’elle ne connaissait point et qui lui parla ainsi :

       « En passant devant votre maison, j’y ai vu de la lumière, et, comme je ne sais pas quelle heure il est, au juste, bien qu’il me semble qu’il ne doit pas être loin de minuit, j’ai voulu entrer pour demander l’heure. »

       Elles entrèrent ensemble dans la maison, regardèrent l’horloge et virent qu’il était onze heures et demie.

       « Comment, vous n’êtes pas couchée à cette heure ? demanda l’inconnue à Marianna. Est-ce que vous n’avez pas peur de rester ainsi, seule, si tard dans la nuit ? Car vous êtes seule dans la maison, je crois ?

    - Non, j’ai avec moi, mon mari et mes enfants, mais ils sont dans leurs lit. Moi, je n’ai pas l’habitude de me coucher de si bonne heure, et je reste, ordinairement, à filer, après qu’ils se soient mis au lit.

    - Vous aimez donc à filer, et vous êtes bonne fileuse ? Moi aussi, et, si vous le voulez, je resterai avec vous, jusqu’au jour, et nous filerons ensemble, et vous verrez comme je besogne ?

    - Je ne demande pas mieux » répondit Marianna.

       Et elle donna à l ‘inconnue un rouet et une quenouille, et les voilà qui se mettent à filer, à qui mieux mieux. Mais l’inconnue était une étrange filandière, elle filait, elle filait, filait avec la rapidité d’une machine à vapeur, et Marianna n’avait pas terminé sa première quenouille que l’autre en était déjà à sa douzième. Cela lui parut extraordinaire, et elle examina attentivement sa compagne et vit qu’elle était vieille, très vieille, avec une figure singulière, qui lui donna un instant le frisson. Mais comme elle abattait de la besogne, elle ne dit rien. Au train dont elles y allaient, la provision de filasse préparée fut bientôt épuisée et convertie en belles bobines de fil fin.

    « Que ferons-nous, à présent, demanda alors l’inconnue

    - Eh bien, répondit Marianna, désireuse de profiter de la bonne volonté d’une si habile ouvrière, si vous voulez à présent, nous laverons notre fil, et nous ferons la buée, à l’eau chaude pour le blanchir !

    - Je veux bien, répondit l’autre, lavons notre fil et faisons la buée, à l’eau chaude. »

       Et comme il faisait un beau clair de lune, elles allèrent au douet (lavoir) avec leur fil, le lavèrent, le battirent à grands coups de battoirs, qui faisaient retentir le vallon, puis le rapportèrent à la maison pour commencer la buée. Elles firent un grand feu, au foyer, placèrent dessus une grande marmite, puis, prenant chacune un pot de terre, elles allèrent prendre de l’eau, à la fontaine, pour la remplir.

       Le mari de Marianna finit par s’éveiller en entendant tout ce remue-ménage, et il vit l’inconnue vider son pot dans la marmite, puis elle vint à son lit et le regarda avec des yeux qui ressemblaient à deux chardons ardents. Il en eut si grand peur qu’il se cacha la tête sous les draps et n’osa rien dire.

    L’inconnue retourna à la fontaine avec son pot. Au moment où elle sortait, Marianna rentrait, et son mari l’ayant reconnue, à quelques mots qu’elle prononça, il sortit sa tête de dessous les draps et voyant sa femme seule dans la maison, il sauta hors de son lit, courut à elle et lui dit :

       « Malheureuse ! Tu ne vois donc pas que c’est une lavandière de nuit que tu as introduit dans notre maison, et que cette femme ne vient pas de la part de Dieu, mais de la part du Diable ! Fermons d’abord la porte pour qu’elle ne rentre pas ici, puis changeons de place ou renversons tout ce qu’elle a touché. »

       Et ils  jetèrent à l’autre bout de la maison le rouet et la quenouille dont s’était servie la lavandière de nuit et renversèrent la marmite et en répandirent sur le l’eau sur le feu.

    La lavandière de nuit revint sans tarder, et, trouvant la porte fermée, elle frappa et cria :

    « Ouvrez-moi, ma commère, j’apporte mon pot rempli d’eau, pourquoi donc avez-vous fermé la porte ?

    - Ne réponds pas, dit l’homme à Marianna, pas un mot » Et la lavandière de nuit reprit plus haut :

    « Ouvrez-moi, rouet,-toi avec qui j’ai filé.

    - Je ne puis pas, répondit le rouet, l’on m’a renversé et jeté au bas de maison.
    -
    Ouvre-moi, toi, alors, quenouille avec qui j’ai filé, reprit la sorcière (car elle était aussi sorcière)
    -
    Je ne puis pas, répondit la quenouille, je suis gisante au pied du rouet.
    -
    Ouvre-moi, reprit la sorcière, toi marmite que j’ai mise sur le feu et remplie d’eau.
    -
    Je ne puis pas, répondit la marmite, l’on m’a aussi renversée et jetée sur l’aire de la maison.
    -
    Ouvre-moi,-toi eau que j’ai versée dans la marmite.
    -
    Je ne puis pas, répondit l’eau, on m’a répandue sur le feu.
    -
    Ouvrez-moi, vous tisons que j’ai allumés au foyer.
    -
    Nous ne pouvons pas, répondirent aussi les tisons, l’on a répandu sur nous l’eau de la marmite et nous n’avons plus qu’un reste de vie qui va s’éteindre. »

    La sorcière alors, poussa un cri épouvantable et dit :

    « Tu as eu de la chance de trouver plus sage que toi pour te conseiller, car autrement, on t’aurait trouvée cuite au point du jour dans ta marmite avec ton fil ! ... »

    Et elle s’en alla.

    Et, à partir de ce jour, Marianna Kerbèrnes ne s’attarda plus à filer, la nuit, et se coucha à une heure convenable, comme tout le monde doit le faire.

    Bulletin société archéologique du Finistère, 1894.

    © Le Vaillant Martial

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