• La Gloire de L'Ankou

    La gloire de l’Ankou

     

    Le vieux bombait le torse, à présent, aussi fier qu’un sonneur récompensé par une plume de paon. Il déambulait, d’une pièce à l’autre, virevoltant allégrement d’une gravure à un texte, surpris et ému jusqu’au tréfonds de l’âme, que son peuple ait gardé son image, chevillée au fond du cœur.

    Qu’une exposition aussi riche, aussi précise, aussi documentée lui fit consacrée, plus d’un siècle après la publication du livre dont il était le héros principal lui chavirait les sens et lui eut sans aucun doute fait monter le sang aux joues s’il en avait conservé quelques gouttes.

    - Vous rendez-vous compte, fit-il abasourdi, me voilà à présent comme thème principal d’une expo ! À quelques kilomètres seulement du petit village de Trévou-Tréguignec où une joyeuse bande de fêtards célèbre ma mémoire en signe contre cet arrogant impérialisme américain qui entend faire de la toussaint, l’antique Samonios, une gigantesque kermesse des citrouilles et des masques en plastique

    - Oui, fit la fille qui avait tout de même des notions de culture celtique et qui voulait placer à propos lu tout récemment dans Télérama. Mais vous savez Halloween est une vieille fête celtique. L’héritière en ligne directe de la Samain Irlandaise, la fête des morts du début de l’année et de la fin de l’été ou du début de l’hiver, c’est selon ....

    - Bien sûr, rétorqua le vieux. Croyez-vous que j’ignore tout cela ? Bien sûr, mais c’est le degré zéro du sacré ! Une spiritualité de bazar et de supermarché du plus mauvais goût. Ah je préfère de loin cette fête conviviale célébrée par Bernard Lancelot, le brasseur de la Telenn Du, et la succulente Blanche hermine, qui chaque année, à l’occasion du saut dans la nouvelle année, convie bardes et musiciens, dessinateurs, illustrateurs et conteurs pour une fête qui s’inscrit bien davantage dans l’esprit de nos ancêtres.

    - Sans doute. Mais faites preuve d’un tout petit peu d’indulgence pour vos semblables ...Enfin pour les miens. N’est-ce pas une manière même maladroite, de récupérer une part, aussi infime soit-elle de notre patrimoine enfui ? Ou enfoui.

    Le vieux allait lui répondre, sur un ton défensivement agacé, lorsqu’il tomba en admiration devant une grande huile sur toile signée par un jeune artiste contemporain, qui le représentait sur un fond bleuté, enveloppé dans sa longue cape noire et arborant fièrement sa faux montée à l’envers.

    - Ah, regardez, mais regardez donc, là, j’ai une fière allure. Vraiment fière allure ! Cela me rappelle une représentation de ces excellents bédéistes que sont Christin et Bilal, qui firent de moi une sorte de maître des éléments dans le Vaisseau de pierre, une œuvre du reste forte, symbolique et presque ... prophétique !

    - Oui c’est vrai, vous avez de la classe, fit la fille, un espiègle ...Ils vous auraient même plutôt un tout petit peu ...arrangé. Ce sont les miracles de la peinture. Un vrai portraitiste .....

    Ces quelques mots, débités sur le ton de la plaisanterie, provoquèrent la bouderie du vieux dont le caractère ombrageux était bien connu d’un bout à l’autre de la Bretagne armoricaine. Il résolut de déserter immédiatement les lieux pour faire route plein ouest, en faveur de la nuit.

    Pour quitter discrètement les faubourgs de Tréguier, la noire karrigel emprunta des petits chemins creux oubliés depuis longtemps des hommes et des femmes du secteur. Elle risqua cent fois de s’embourber et n’eut été la force herculéenne de l’Ankou et de sa haridelle, elle aurait pu rester, avec la boue montant à mi- essieu. Le bonhomme aurait été contraint de faire appel à l’un des garagistes du secteur, à qui, avec une conscience professionnelle rarement prise en défaut, il aurait ôté la vie. Ce n’était pas son but, en emmenant la fille dans cette Attique bretonne chantée par Renan, par Gabriel Vicaire et Charles le Goffic. Non il avait une iodée bien ancrée dans sa tête dure et chauve.

    C’est au café Voile-de-cuir, un estaminet qui sentait le bon le cuir et le bois ciré, l’un de ces établissements à la fois anciens et résolument modernes que le vieux entraînait la fille. Dans son ego quelque peu surdimensionné, il voulait lui faire entendre des propos dont il était encore, peu ou prou, le thème central. Depuis quelques mois, Jean Christophe, le taulier, qui n’était jamais à court d’idées pour animer son café-restaurant-sellerie, avait pris l’habitude d’y inviter des conférenciers. Et ce soir, l’auteur d’un ouvrage avait consacré à Le Braz, avait promis à l’auditoire de l’entretenir en particulier sur sa haute figure.

    Lorsque neuf heures du soir sonnèrent au clocher de Lomikael (Saint-Michel-en Grève), le café se remplit rapidement d’une petite foule bruyante, chaleureuse et colorée. Des habitués prirent place en en plaisantant, et s’installèrent en arc de cercle autour du conférencier assis sur une estrade de fortune. Dehors, le vent s’était levé. Le sable de la lieue de grève s’envolait en pluie fine et cinglante vers le bourg niché à flanc de coteau. Tout occupés à leurs discussions, les habitués n’aperçurent pas un drôle de couple, attablé dans la pénombre, au fond de la salle où ronflait le poêle à bois. Enora Keradeg était allée quérir au comptoir une bonne bière de l’Ankou brassée avec soin, à Saint-Potan dans l’arrière-pays de Dinan, tandis que son compagnon, depuis longtemps insensible à la soif comme à la faim, se tenait « stoïque », à demi caché par un pan de la bibliothèque.

    Au beau milieu de la soirée, pressée de questions passionnées, l’orateur marqua une pause, puis ouvrit un vieux livre écorné, dont presque toutes les pages étaient marquées par des morceaux de papiers noircis d’annotations diverses.

    - Au fond, dit-il à l’assistance, ne vaut-il pas mieux que je vous lise encore un passage de la légende de la mort, consacré à cette étrange figure ?

    Prenant son souffle et chaussant de vielles lunettes rondes usées par les ans et les lectures répétées, il se mit alors à lire sur un ton lent et posé :

     

    « Serait-ce qu’il a existé, dans la conception populaire primitive, une sorte d’organisation hiérarchique et de police régulière du peuple de l’Anaon ? Plusieurs indices tendraient à le faire croire. L’un des plus caractéristiques est le personnage de l’Ankou. Son multiple rôle prêtre à des hypothèses fortes diverses. Il se peut qu’il ait été, à l’origine, soit le similaire de ce Dispater  dont les Gaulois de César se prétendaient descendus un soir des dieux, un de ces « rois » des morts que les traditions irlandaises font trôner au pays des sidhe. « Salut, Labraid, rapide manieur d’épée ! » chante un poème du cycle d’Ulster. « Il hache les boucliers, il disperse les javelots, il blesse les corps. Il tue les hommes libres Il recherche les carnages. Il est très beau. Il anéantit les armées. Il disperse les trésors. Ô toi qui attaque les guerriers salut Labraid ! » On retrouve comme un écho de ces strophes farouches dans la ballade bretonne qui exalte l’omnipotence de l’Ankou. De même que les rois de Mag Mell, l’Ankou voyage sur un char qui ne rappelle guère, il est vrai, les brillantes descriptions de l’épopée gaélique, mais qui, pour grinçants que soient ses essieux, n’en répand pas moins la terreur sur son passage. Par tous ces traits, l’Ankou fait évidemment penser à une antique divinité de la mort ...

    Quoi qu’il en soit de la valeur ou de l’inanité de ces conjectures, ce qu’on ne pourrait nier, c’est que la religion de la mort si chère à la conscience celtique, a conservé des racines vivaces et profondes dans l’âme du peuple Breton. Si elle n’est pas toute sa religion, comme on serait presque tenté de le soutenir, du moins en est-elle la trame la plus résistante et le fonds le plus permanent. Le christianisme n’a pu consacrer ce qu’il était impuissant à détruire. Et c’est ainsi que c’est perpétué jusqu’à nos jour l’anachronisme d’une race ne vivant que de ses morts et avec ses morts, goûtant leur commerce tout en le redoutant et en faisant d’eux, de leurs gestes de leurs démarches, de leurs joies ou de leurs tristesses, de leurs regrets ou de leurs désirs, je ne dis pas seulement sa pensée constante, mais son entretien éternel.

    - Comme il y va ricana la fille, tandis que son compagnon de fortune, pliant les jambes pour ne pas dépasser l’assemblée d’une tête, dissimulait précautionneusement sa face blême et ses orbites creuses dans l’ombre de son chapeau à larges bords, et son outil de travail dans un pli de son manteau. Comme il y va, ce Le Braz !

    - Qu’est-ce que vous insinuez ? Fit l’Ankou dont la susceptibilité n’était plus un secret pour la jeune parisienne.

    - Oh, je n’insinue rien. Rien du tout, mais tout de même, « roi des morts » c’est un peu fort comme terme non ?

    - Quoi ? siffla l’autre vexé, en prenant d’un pas vif la direction du charmant cimetière marin au mur de pierre sèches que des lames de fond venaient creuser à intervalles réguliers.

    - Eh bien oui, après tout ! Roi, je veux bien ! Mais un piètre roi tout de même. Sans spectre et sans couronne ! Quant à votre .... »char » Ah, ah ah !

    - Et que faites-vous de ma faux malheureuse ! Écuma l’autre, vert de rage. Ah je pourrais vous !!! asséna l’Ankou, en trépignant comme un enfant en colère. N’avez-vous pas entendu que malgré ma puissance et la crainte que j’inspire aux hommes je suis un être déchu, moi aussi. Comme les fées, les dragons, les nains, les géants et toutes les créatures du monde d’avant.

    - D’avant quoi ?

    - Le cataclysme rien  que ça ?

    - Oui le cataclysme ! Le cataclysme judéo-chrétien ! L’irruption d’une religion étrangère dans notre imaginaire dans notre imaginaire Celtique ! L’inversion de toutes nos valeurs et la chasse organisée contre tous les symboles de résistance ! Ah vous commencez à m’agacer jeune fille !  Je me demande même si j’ai eu raison de vous choisir là-bas sur la lande ....

    - Justement, pourquoi m’avoir choisie moi précisément Est-ce que j’ai des allures ... de vierge Marie ? D’une jeune fille innocente, élue par Dieu ...D’ailleurs en parlant de Dieu, laissez-moi rire ...

    - Devant une telle charge l’Ankou faillit s’étrangler. Pour ne pas décapiter la jeune insolente, d’un coup de faux, il frappa le pied  d’un rocher qui affleurait dans le placître.

    Son hurlement de douleur, provoqua chez la fille un sentiment de compassion.

    - Vous avez eu mal ?

    - Mais qu’est-ce que vous croyez ? Que l’immortalité m’a ôté toute forme de sensibilité ? Voilà bien des idées de votre temps. Allons, venez prenez mon bras, n’ayez pas peur, l’air frais de la nuit calme ma colère et j’aime remplir mes côtes de cet air vif et iodé. Voyez le grand rocher qui découpe sa sombre silhouette massive sur le ciel, là-bas, vers l’ouest ? C’est là que nous nous dirigeons à présent, fit l’Ankou en entraînant Enora vers l’estran au pied de l’antique nécropole.

    - Dans les lointains irisés, la silhouette mince et gracile de la jeune fille, flanquée de celle haute et désarticulée de l’Ankou se détachait sur le bleu foncé du ciel. Drôle de couple au milieu d’on océan minéral.

    La lieue de Grève étendait ses sortilèges des contreforts de Plestin à ceux de Saint-Michel. C’était un lieu fort. Habité depuis le début des temps. L’un des lieux portant dans sa vieille tête de pierre et de sable, un concentré de la mémoire de Breizh.

    C’est un endroit surprenant, murmura la jeune fille, en se rapprochant, insensiblement de son compagnon.

    - Oui, dit le vieux sur un ton sépulcral. Un endroit fort. Chargé d’âmes en instances. Des âmes qui courent à ras du sable, d’un bout de l’année à l’autre. Un leu d’estran et de lisière. Un pied dans ce monde ci, un pied dans l’autre. Ici, à quelques centaines de mères de l’endroit précis où nous marchons, jadis, passait le chemin qui traversait la grève, pour relier Plestin à Lannion. C’était un chemin bien dangereux. Les essieux des charrettes s’enfonçaient souvent dans le sable. La mémoire populaire prétend même qu’un marchand de qui se rendait à la foire de Tréguier ou au Marc’hallac’h de Lannion pour y vendre cochons ou veaux, y laissa sa peau ...Enlisé dans les sables mouvants...

    - Il y autre chose dit la fille, en s’approchant de plus en plus de son compagnon de voyage dont elle sentait le long manteau frôler sa joue.

    - Autre chose mais quoi donc ?

    - Je ne sais pas ? Quelque chose de diffus. Comme une odeur. Une odeur ... soufrée ...

    - Ah ricana l’Ankou. Ce doit être le parfum du dragon ...

    - Du dragon ? Voilà autre chose. Quel dragon ?

    - Le dragon qui habitait ici avant l’arrivée des Bretons dans leurs curraghs de cuirs et de bois à la suite de leurs marc’htierns (Chef militaire Breton du haut Moyen Age) et de leurs saints ...

    - Pourquoi tant d’hésitation à prononcer le mot « saints ». On dirait qu’il vous arrache la gorge ...

    - Ce n’est pas cela, ces surtout que ces « saints » là étaient des principalement des princes. Des princes Bretons ou Hiberniens. Entendez qu’ils étaient issus de nobles familles d’Irlande et de Grande-Bretagne qu’en ce temps-là on nommait tout simplement la Bretagne puisque notre terre s’appelait encore l’Armorique. Une terre que les Bretons qualifiaient aussi de Litavia, ou de Letavia, l’équivalent des Llydaw des Gallois d’aujourd’hui. C’étaient plus souvent des « moines », des hommes voués à la prière et à l’ascèse, qui s’astreignaient à une discipline extrêmement stricte et rigoureuse, qu’à proprement parler stricte et rigoureuse, qu’à proprement parler des « saints ». D’ailleurs aucun d’eux, pas un seul, ne fut reconnu par le Vatican. Ils sont seulement labellisés par la ferveur populaire ....

    - Pour en revenir au dragon ? Vous croyez vraiment à ces histoires, l’Ankou ? fit la fille sur un ton un peu ironique.

    - Mais qu’est-ce que vous pensez ? Que ce sont juste des fabliaux destinés à distraire les enfants ou agrémentés vos soirées d’incroyants ?

    - Excusez-moi, fit la fille assagie, les paroles ont un peu dépassé ma pensée.

     © Le Vaillant Martial

     

     

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