• La Forêt Perdue

     



     

     

    En pénétrant sous les grands arbres, Job éprouva un étrange sentiment de malaise. Cette matinée de décembre était pourtant tranquille, froide et sèche du fait d’un petit vent de l’est.

    Quand il avait obtenu cette concession pour un très bon prix, Job s’était félicité de sa bonne fortune. Quelque peu étonné que personne dans la salle des ventes ne surenchérisse sur son offre dérisoire, il avait les autres coupeurs et forestiers le regarder d’un drôle d’air. Était-ce de la jalousie qu’il lisait au fond de leurs yeux... ou autre chose ?

    Job connaissait les histoires de vieilles femmes qui traînaient sur ces bois. « Les bois obscurs », « Les arbres perdus », « La forêt oubliée », comme ils disaient. Eh bien, si c’est ça... se dit-il, que ces grands couillons continuent à croire à leurs fables ! En sortant de la salle des concessions, il en riait encore.

    Maintenant, il souriait moins. Il avançait au milieu des grands troncs noirs qui, comme des sentinelles immobiles veillant un sombre royaume, le cernaient de toutes parts. Plus il pénétrait le cœur de la forêt, plus les troncs devenaient énormes et majestueux. La bonhomie du brave bûcheron fit qu’il en oublia vite ses pensées, à l’idée de l’ouvrage de Titan qu’il allait devoir abattre.

    Resserrant sa grosse poigne sur la cognée et la besace pleine de coins en bandoulière, il déboucha bientôt dans une petite clairière où les rayons d’un soleil blafard jouaient sur une petite brume qui voilait un épais tapis de mousse verte. Le bûcheron fit halte, estimant l’endroit propice. Plus qu’une clairière, c’était plutôt une trouée dans la forêt, due sans doute à la chute de quelques grands arbres qui eux dormaient à présent couchés sous l’humus.

    Il accrocha sa lourde veste de toile et sa besace à une branche, puis ayant arrêté son choix sur l’énorme tronc d’un chêne plus que centenaire, se saisit de son impressionnante hache. Au premier coup, on entendit comme une plainte venue du fin fond des bois et, comme une gifle, un vent froid se leva et vint lui fouetter le visage.

    Un frisson secoua sa grande carcasse, « Brr », fit-il, voilà le vent qui se levé ! C’est ce qu’il me faut, c’est une bonne suée... » Et il se mit à l’ouvrage. Les coups de hache taillant le tronc provoquèrent alors un véritable déferlement de vent glacial et mugissant. Une tempête de feuilles mortes s’abattit sur lui en vagues tourbillonnantes l’aveuglant littéralement. Le brave homme dut mettre genou à terre et rentrer la tête dans les épaules pour se protéger des bourrasques. Tout volait autour de lui en un terrifiant carrousel du Diable : les feuilles, des branches de bois mort, de gros morceaux d’écorce, et il sentait confusément qu’il était la cible de tous ces projectiles.

    Puis les vents moururent, remplacés par un silence oppressant. Le pauvre Job releva la tête pour s’apercevoir qu’il était à demi recouvert par un amas de bois mort et de feuilles. Le plus terrifiant, c’est qu’à quelques mètres de lui, rien ne semblait avoir bougé...

     

    Il se releva avec difficulté et se dégagea de sa gangue végétale, en s’ébrouant. Encore abasourdi par l’étrange phénomène, il entendit soudain, derrière lui, un craquement de brindilles. Ce qu’il vit en se retournant le cloua sur place. Une assemblée extraordinaire, sous le couvert des grands arbres, le contemplait en silence. Un regroupement incroyable, d’animaux de toutes espèces se trouvait là mêlés. Chevreuils et renards, sangliers et lièvres, chats sauvages et lapins ainsi qu’une multitude de petites bestioles se tenaient immobiles, serrés flanc contre flanc.

    Job sentait tous ces regards lourds posés sur lui. Mais bien plus qu’étrange encore étaient les « êtres » qui se trouvaient au centre de l’étrange compagnie. Leur taille était celle d’un enfant, mais l’angoissante sagesse qui rayonnait d’eux démentait l’impression d’innocence et de fragilité. Ils étaient comme de jeunes arbres surgis du sol, couvert de mousse, de ronces et d’entrelacs de lierre.

     

    Quand l’un d’eux, se détachant du groupe, s’avança vers Job, le bûcheron raffermit sa poigne sur le manche de la hache, comme pour se donner de l’assurance. L’être parla alors, et sa voix était comme un souffle de vent dans la cime des arbres :

    - Tu es venue troubler ces lieux, tu as dérangé un vénérable, et blessé une « mère-dryade » !... Tu n’es pas le bienvenu alors pars au plus vite !

    Le pauvre bûcheron s’insurgea devant ces accusations ont il ne comprenait rien :

    - Je suis un homme de paix, et je n’ai jamais blessé personne !... Le bon Job vit le petit être s’agenouiller auprès de l’arbre.

     

    - Crois-tu que ce vénérable ait supplié pour tomber sous les coups de ta hache ?

    L’homme observa alors une chose incroyable : le petit personnage caressa doucement le tronc, et la blessure infligée par la hache se referma doucement, ne laissant nulle trace des coups.

    - Ces arbres m’appartiennent, j’ai payé cette concession, de quel droit ... ?

    - Nous sommes les protecteurs de ces lieux, et nul n’y fait intrusion impunément.

    - Mais, dîtes donc, petit bonhomme, vous croyez parler à un enfant qu’un punit parce qu’il chaparde des pommes ?

    - À nos yeux, vous êtes bien des enfants, et nul enfant ne devrait utiliser des jouets aussi dangereux....

    Disant cela, le petit être effleura la grande hache. Job sentit comme un long tremblement courir le long du manche de bois, et le lâcha dans un cri de surprise. Effaré, il regarda sans y croire le manche se recouvrir de petites branche d’où s’épanouissaient déjà de jeunes feuilles d’un vert éclatant.

    - Regarde ton précieux outil, humain... Le bois se rappelle qu’il fut jadis une branche, et le fer retourne à la terre, d’où il n’aurait jamais dû sortir !

    Devant le spectacle de son fer de hache qui s’effritait et tombait en morceaux aussitôt engloutis par la mousse, le pauvre Job, sentit monter du plus profond de son être un cri d’horreur... Il se mit à courir, trébuchant souvent, pour sortir au plus vite de ces bois hantés. Tout au long de sa fuite éperdue, des yeux le suivirent afin de s’assurer qu’il quittait bien la sombre forêt. Ce n’est qu’à l’orée des bois que sa présence tenace s’évanouit.

     

    Job comprenait à présent pourquoi nul n’y entrait, pourquoi personne en voulait pénétrer ces sombres bois... On ne peut posséder ce qui ne vous appartient pas. Et il sut à son tour que cette obscure forêt serait perdue pour l’homme à jamais perdue...

    Cette nuit-là, au cœur de la forêt, dans une clairière nimbée de lune les dryades entamèrent une danse gracieuse, souple et silencieuse, seulement potée par les caresses lancinantes d’un vent léger.

    © Le Vaillant Martial 

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