• La Femme dans La Brume

    La Femme dans la brume

     

    I

    l faisait encore nuit noire. L’odeur du café bouillu se diffusait dans la petite pièce qu’éclairait une unique lampe à pétrole. Vêtu d’un épais chandail, Ewen Le Priol s’activait aux derniers préparatifs avant de rejoindre le reste de l’équipage sur le quai endormi de Locmariaquer Son épouse à quelques jours d’accoucher, s’affairait à servir deux bons bols de café auxquels  elle ajouta un peu de lait fumant.

    - T’aurais pas du te lever, Marie ? Ce n’est pas raisonnable, sais-tu ! Tu risques de faire venir le petit avant l’heure. Sitôt sorti, y va nous jouer la comédie pour embarquer à mon bord, plaisanta Ewen.

    - Dame ! Tu n’en démords pas ... À trop attendre  un garçon, le sort va te jouer un tour à sa manière ... J’en rirai volontiers à tes dépends, souri-t-elle le nez dans son bol. Fille ou Garçon, nous le saurons bien assez tôt va.

    - Pardi, moi je le sais. À voir comme il bouge dans ton ventre, on lui devine en forte envie de prendre la mer. Il sera capitaine au long cours !

    - Et en quoi les filles ne répondraient-elles pas à l’appel du large, elles aussi ? Jadis, il y eu de sacrées bonnes femmes pirates, et les hommes tous gaillards qu’ils étaient n’avaient qu’à bien se tenir !

    - Ils rirent ensemble

     

    Par l’étroite fenêtre, on commençait à deviner l’aube naissante dont la fragile pâleur soulignait la silhouette des îles du golfe là-bas dans la brume légère. Après qu’il eut tendrement embrassé sa jeune épouse, Ewen passa son barda par-dessus l’épaule et visa sa casquette sur la tête. Comme il ouvrait la porte la fraîcheur du petit matin s’invita à l’intérieur du foyer. Ça sentait le jour nouveau, ça sentait bon la mer.

    - Nous ne partirons que le temps d’une courte campagne, je devrais être de retour avant que tu n’accouches. Prends soin de toi, ne te charges pas de tâches éprouvantes, n’hésite pas à solliciter les voisins. Et puis y’a t a mère ! Repose toit aussi souvent que tu le peux.

    - Es-tu capitaine de pêche ou médecin ?... File donc au lieu de prendre inutilement du souci. Toi et ton équipage en aurez bien assez tôt. File je te dis ! Tu vas finir par louper la marée. Allons du balais j’ai suffisamment de ma mère et de la tienne pour m’assommer de bons conseils.

    Ewen franchit le seuil esquissant un rapide salut de la min ; Il s’engagea dans les venelles désertes avant d’emprunter le chemin de douanier bordé d’une enfilade de maisonnettes endormies dressées face à la grève et aux eaux paisible du golfe. L’embarcadère était à cinq minutes.

    La demie de sept heures sonnait au clocher lorsqu’il déboucha sur le petit port, les autres étaient déjà là. Sur le quai les cinq silhouettes noires découpaient à peine dans l’aube grise ? Chacun tirait, qui sur sa pipe, qui sur sa cigarette roulée gauchement dans l’obscurité par des doigts gourds. Après s’être donné le bonjour, tous prirent place à bord du canot pour rejoindre le Èliza amarré à quelques encablures. Ils ne devaient pas s’attarder. Le golfe du Morbihan est ainsi fait que pour en sortir, il faut profiter de la descendante. Celle-ci était en fort courant emportant dans son flot  les bateaux souhaitant gagner la baie. Pour rentrer il n’y avait d’autre choix que d’attendre que le courant s’inverse avec la marée.

    Hormis les voix basses des marins embarqués, on entendait craquer la barque en réponse au rythme régulier de la godille et de l’aviron chahutant l’eau calme comme un miroir. Le Èliza se dressait devant eux.  À leur approche, un couple de goélands s’envola de son bord laissant fuser une plainte lugubre. Ils accostèrent pour embarquer.

     

    Le temps de préparer le navire, les premiers rayons embrassaient le haut de la mâture, descendant doucement vers les hommes. Puis vint le moment de hisser les voiles. Elles se gonflaient mollement tellement le vent était faible.

    - Du vent, nous en trouverons sortis du golfe, assura Yvonnig tout en dénouant l’amarre. D’ici là, on va se laisser porter par le courant. Ça prendra le temps que ça prendra...

     Comme il tirait sur sa pipe, Jean-La-Palourde, doyen de l’équipage, fit remarquer un vaste front nuageux s’étirant vers l’est.

    - On touchera le vent bien avant, soyez en sûr les gars !

    Le bout libéré de son corps-mort, la coque vira doucement sur elle-même avant de glisser sur l’eau fendue par l’étrave. Et tandis que chacun s’affairait à sa tâche. Ewen Le Priol, la main sur la barre, regardait s’éloigner le bourg et son clocher. Parmi les toitures d’ardoises, il distinguait encore celle de son modeste penty. Il éprouva une douce pensée pour son épouse.

    Au gré du flot, la côte familière défilait à quelques encablures avec ses anses et ses avancées rocheuses. À bord, tout le monde en connaissait les détours. Chaque trou de pêche, ici les bouquets, là les ormeaux ... Bientôt, sur bâbord, le capitaine avisa les voiles brunes d’une chaloupe pontée. Pris par le courant descendant, il filait venant d’Arz, doublant l’île longue. D’autres encore, loin devant avaient gagné la baie et s’échappaient sur Houat à peine visible sur le sombre horizon. L’Èliza approchait de la passe ouvrant sur la mer entre les pointes de Navalo et Kerpenhir. À cet instant, le soleil disparu, mangé à l’est par de bas nuages noirs.

    La nuit paraissait revenir sur ses pas, désireuse de tenir plus longuement la terre sous l’emprise des ténèbres.

    L’eau se rida en même temps que fraichissait l’air. Les voiles se gonflèrent d’un coup et le navire fit un bon en avant. Le fil de l’eau chantait sous l’étrave avec plus d’intensité. Jean-La-Palourde avait vu juste. Devant eux, le clapot généré par la force du courant blanchissait la crête des vagues. Le Èliza fut emporté dans le flot tumultueux.  Ewen maintenait la barre avec fermeté. L’équipage demeurait silencieux. Chacun refrogné dans ses pensées, l’œil perdu au loin sur la mer couleur de plomb. Seul  Jean-la-Palourde s’attardait avec insistance sur la côte passant sous Tribord. Ewen suivit le regard du vieux Cap-Hornier. L’homme fixait Kerpenhir que le Èliza venait de doubler. Un épais brouillard s’y formait, couvrant la pointe arasée par les tempêtes des temps passés. Des nappes fantomatiques s’effilaient, elles glissaient lentement jusqu’à la grève. De longs bras diaphanes enlaçaient les rochers affleurant couvert de varech brun.

    - C’est curieux s’étonna Ewen, cette brume épaisse qui demeure là-bas, tandis qu’ici, le vent commence à essaimer la crête des vagues. Il regarda encore un temps la côté s’éloigner par l’arrière puis se concentra à maintenir un cap similaire à celui du voilier d’Arz. Les navires filaient bon train et allaient croiser Méhaban, une petite île inhabitée formée par deux mamelons, refuge des oiseaux de mer.

    - Capitaine, souffla La Palourde, d’un geste du menton. Il désignait Kerpenhir ...

     

    Jetant un œil par-dessus son épaule, Ewen avisa la pointe au loin. Malgré la distance, il aperçut la silhouette d’une femme. Elle se tenait debout sur la grève. Le bras tendu. Elle brandissait un tissu clair qu’elle agitait désespérément.

    - C’est pour nous interrogea « La Palourde ».

    Ewen songea immédiatement à son épouse. La distance était devenue trop importante pour distinguer de qui il s’agissait. Il jeta un œil en avant sur le Montebello, le voilier traçait sa route gitant sur bâbord sans qu’il semblât prêter attention aux signaux.

    - C’est peut être votre dame ... ou une voisine venue vous avertir ? Peut-être êtes-vous père ou en train de le devenir, observa le vieux marin stoïque.

    Au loin la silhouette s’évertuait en de larges gestes et tous les hommes étaient maintenant à s’interroger sur cette présence insolite. D’un regard, Ewen interrogea « La Palourde ». L’autre fit la moue.

     Rongé par le doute, Ewen prit la décision de virer de bord, au moins pour se rapprocher et définir de qui il pouvait s’agir.

     L’équipage n’avait pas terminé de border les voiles que là-bas, la silhouette gravissait la pointe entre les bruyères pour s’effacer dans le brouillard.

    Au moins c’est clair, c’est bien nous que l’on appelait à revenir.

    Et tandis que le Èliza rentrait au port, le Montebello et les autres filaient « plein vent » vers le large, Houat, Hoëdic ... et au-delà.

    Sur les quais du monde. Il y a toujours des anciens, ceux qui désormais restent sur terre et ne voyagent plus que  par le biais du regard accroché aux voiles en partance. Des regards plus clairs encore que le reflet des vagues. Ce jour-là sur le petit port de Locmariaquer, ces authentiques voyageurs fr l’intérieur furent bien étonnés de voir le Èliza regagner son mouillage le matin même. Le doigt pointé au loin, chacun y  allait de son commentaire. À bord, Ewen laissa les autres s’occuper du navire. Il se fit déposer sans attendre au bout de l’embarcadère. À peine avait-il posé le pied-à-terre qu’il fila chez lui, impatient de prendre des nouvelles ; Il entra vivement sans crier gare. Sa femme sursauta sur sa chaise manquant de se piquer le doigt avec son aiguille à coudre.

     

     Alors ? questionna-t-il le souffle court.

    Elle restait sans voix à le regarder, hébétée qu’elle était de le voir surgir ainsi alors qu’elle pensait qu’il était en mer.

    - Eh bien, tu n’es pas en train d’accoucher ?... Ce n’était donc pas toi sur la pointe ?... Tu n’as envoyé personne nous faire signe de revenir ?

    Comme elle ne comprenait rien à ce que disait son mari, Ewen évoqua la silhouette sur la pointe de Kerpenhir ... Les signaux ...

    - Peu de temps après ton départ, je me suis rendue à l’église, déposer un cierge au pied de Notre Dame de Kerdro afin qu’elle veille sur vous et votre bon retour, mais jamais je n’ai eu l’idée de me rendre sur la pointe. As-tu perdu la tête, dans mon état et pour quoi donc y faire si ce n’est attraper la mort tant le vent est froid.

    Ewen restait interdit.

    Une fois à terre quand l’équipage vint s’informer, ils partagèrent le même étonnement. Tous s’imaginèrent victime d’un mauvais tour.

    - Nous repartirons demain avec la marée, décida Ewen Le Priol.

    Konorg le vent d’ouest forcit en fin de journée charriant de lourds nuages menaçants. Dans la soirée derrière les carreaux martelés d’une pluie battante, on distinguait les arbres détrempés ployant sous la violence des bourrasques. Au cœur de la nuit, la plainte monta doucement. Un monstre s’éveillait doucement. Les bas de porte se mirent à mugir comme si tous les Hopper Noz du monde, sombres crieurs de nuit, avaient déserté les falaises et les grèves pour venir tourmenter le sommeil des vivants. La puissance du vent frappait aux portes, tentait de forcer les volets clos. Konorg sifflait dans les matures des navires chahutés en tous malgré leurs amarres. La tempête dura toute la nuit. Et sans fin, le vent de mugir, lugubre dans les venelles où  s’engouffraient les harpies tombées du ciel dont les ailes noires dévastaient les toitures.

    Le matin sembla ne s’être jamais levé et le jour à venir ne fut rien d’autre qu’un long crépuscule déversant des nuées de pluie. Tout n’était qu’eau tandis qu’au loin, la rumeur de l’océan furieux grondait sans cesse.

    Aucun navire ne sorti ce jour-là. Quant à ceux qui avaient pris la mer ... jamais la voile d’un seul ne réapparut sur l’horizon apaisé. Le Montebello ne fut rien d’autre qu’un douloureux souvenir. Il disparut corps et biens.

    Au pays, les Marins du Eliza devinrent des miraculés. Chacun comprit que la Dam du Bon Retour avait sauvé l’équipage d’un terrible naufrage. Car c’est bien elle ce matin-là, qui était apparue dans la brume étrange coiffant la pointe de Kerpenhir, là-même où aujourd’hui se dresse une statue de granite lui rendant hommage. Et parfois sur les rochers aujourd’hui encore, il y a un vieux marin, le regard perdu sur le passé. Il murmure une gwerz, une gwerz oubliée ...

    Notre Dame du bon voyage,
                                                      Céleste Dame du bon retour,
                                                      Notre Dame de Kerdro,
                                                      A la pointe de Kerpenhir,
                                                     Telle une sentinelle ou un phare,
                                                     Tu attires tous les regards
                                                     Des marins qui, à Toi, se confient toujours,
                                                     Tu veilles sur tous les navires
                                                     Qui, au Goulet, s’apprêtent à sortir
                                                     Du golfe du Morbihan
                                                     Vers le tumultueux océan.

     

    Et tandis que le murmure de cet ancien chant s’efface au profit du murmure des vagues toujours recommencé, doucement l’image du vieil homme disparaît dans le souvenir de temps passés.

    Tout au bout, là-bas sur la pointe de Kerpenhir, si la grève est hantée par les âmes de ceux qui périrent en mer, elle l’est aussi par ceux qui en furent sauvés. Peut-être, peut-être les uns attendent-ils les autres. Les hommes de la mer sont ainsi faits.

    À ceux du Montebello et tant d’autre encore

    © Le Vaillant Martial

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 17 Octobre 2016 à 19:39
    Claudine/canelle

    Ces histoires marines sont toujours emouvantes et là tout est bien qui finit bien mais malheureusement bien souvent personne n'est là pour prevenir ces marins bien courageux !!

    Merci à toi 

    Bonne soirée 

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