• La Femme Aux Deux Chiens

    La femme aux deux chiens

    Ceci se passait ou les toiles de Basse-Bretagne étaient renommées entre toutes. Il n’y avait alors à Penvenan ni aux alentours, de fileuse qui filât aussi bien  que Fant Ar Merrer, de Crec’h-Avel. Tous les mercredis elle allait à Tréguier vendre son fil. Un mardi soir elle se dit :

    -  Il faudra que demain je sois sur pied de bonne heure.

    Elle se coucha avec cette préoccupation.

    Au milieu de la nuit, elle se réveilla et fut étonnée de voir qu’il faisait déjà presque clair. Elle se leva en grande hâte, s’habilla, jeta sur ses épaules son paquet d’écheveaux et se mit en route.

    Arrivée au pied de la montée de  Croaz-Ar-Brabant (La croix de Brabant), elle fit la rencontre d’un jeune homme.

    Ils se dirent mutuellement bonjour et cheminèrent côte à côte jusqu’à la croix.

    Là le jeune homme prit Fant Ar Merrer par le bras et lui dit : Arrêtons ici.

    Il la poussa dans la douve, contre le talus, et se plaça devant elle comme pour la protéger.

    À peine se firent-ils rangés de la route, que Fant entendit venir un bruit épouvantable. Jamais elle n’avait ouï tel fracas. Il y  aurait eu, à la file, cent lourdes charrettes lancées au galop, qu’elles n’auraient pas fait plus de « train ».

    Le bruit approchait approchait.

     Fant tremblait de tous ces membres. Néanmoins elle cherchait à voir ce que ceci pouvait être.

    Une femme passa dans la route, courant à en perdre haleine, elle allait si vite qu’on entendait palpitera les ailes de sa coiffe, comme si c’eussent été deux ailes de papillon. Ses pieds nus touchaient à peine le sol, il en pleuvait des gouttes de sang. Ses cheveux dénoués flottaient derrière elles. Elle agitait les, en des gestes de désespoir  et hurlait lugubrement.

    C’était une plainte si angoissante, que Fant Ar Merrer en avait froid jusque sous les ongles.

    Cette femme était poursuivie par deux chiens qui semblaient se disputer entre eux à qui la dévorerait.

    L’un de chiens était noir, l’autre était blanc.

     

    C’étaient eux qui faisaient tout le vacarme.

    À chacun de leurs bonds, les entrailles de la terre résonnaient.

    La femme fuyait dans la direction de la croix.

    Fant Ar Merrer la vit s’élancer sur les marches du calvaire. À ce moment le chien noir était parvenu à la saisir par le bas de sa jupe. Mais elle, se précipitant, étreignit l’arbre de la croix et s’y tint cramponnée de toutes forces.

    Le chien noir disparut aussitôt, en lâchant un aboi terrible.

    Le chien  blanc resta seul auprès de la malheureuse et se mit à lécher ses blessures.

    Le jeune homme dit alors à Fant Ar Merrer :

    - Vous pouvez maintenant continuer votre route. Il n’est que minuit. Ne vous exposez plus à voir ce que vous avez vu. Je ne serai pas toujours là pour vous protéger. Il y a des heures où il ne faut pas être sur les chemins. Quand vous arrivez à Kervénou, entrez dans la maison qui est là. Vous y trouverez  un homme en train de mourir. Passez le reste de la nuit à réciter près de son chevet les prières des agonisants et ne sortez  de cette maison qu’à l’aube. Quant à moi, je suis votre bon ange. 

    -  

    - Conté par  Marie-Louise Belec- Port-Blanc

    © Le Vaillant Martial 

     

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