• La Dame Blanche de Trécesson


     

    C

    La Dame Blanche de Trécesson

    ’Était l’heure des loups. Je faisais étape dans une auberge de Tréhorenteuc, juste aux abords de, jadis, la grande forêt de Brocéliande. Une auberge pour ainsi dire déserte, tant le patron semblait ignorer le vieil homme assis à la table voisine.

    Moi-même, je ne l’avais pas remarqué en m’installant. J’en étais à terminer mon bol de soupe aux lards, lui marmonnait doucement quelques fadaises mêlées au crépitement d’un feu, ronflant dans la grande cheminée. D’un coup, comme s’il s’adressait à un fantôme partageant sa gnôle, il se lança dans un grand monologue confus ...

    Le vieillard semblait ressasser d’anciens souvenirs, ferments de quelques tourments dont il paraissait  encore habité. Je m’amusais intérieurement de la scène ... Nos regards se croisèrent brièvement. Il n’en fallut pas plus au bougre de prendre à partie, et délaisser son indivisible comparse pour une oreille jugée plus attentive.

    - ... Vous êtes prudent mon jeune ami. C’est une sage décision de passer la nuit dans mon auberge. Vous ne serez jamais plus en sécurité qu’auprès de cette aimable flambée.

    Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit sans me laisser le temps d’un mot.

    - Vous êtes aux frontières d’un pays chargé d’histoires ... étranges et pour certaines, terribles. Si vous voulez bien, il en est une qui s’est passée à côté d’ici, guère plus d’une lieue. Je me souviens ...

    Il resta songeur un instant, et tandis que je sortais mon tabac, il reprit.

    - Je m’en souviens comme si c’était hier, mon gars. La presque totalité de mes cheveux ont blanchi cette nuit-là, c’est dire. Un soir comme celui-ci, tiens ! Un soir d’octobre.

    Il but son verre de rhum. Je bourrais ma pipe.

    - ... Il ne faisait pas encore trop frais, quoique ce fût l’automne. La lune était pleine, pas besoin de lanterne, un bon soir pour gagner la forêt et relever mes collets. Tout le monde braconne un peu dans le pays ! Faut pas croire.

    J’ai tout de même attendu que les lumières s’éteignent aux fenêtres voisines, j’ai pris ma besace puis j’ai quitté la maison en passant par le potager. Dehors, y’avait pas un bruit. C’était tout calme. Juste l’ombre d’un chat qui a filé sous les buis. J’ai longé les champs jusqu’au ruisseau de la lande de Rohan. Un petit cours d’eau qui serpente à travers la forêt, pour se déverser dans l’étang de Trécesson. C’est là, sur les terres du château que se faisaient les plus belles prises. De beaux lapins bien en chair, quelques lièvres aussi. Alors pensez-donc !... J’y posais souvent mes pièges.

    Suivre le ruisseau était une bonne manière de ne pas s’égarer ... On a beau être enfant du pays, Brocéliande reste Brocéliande. C’est tout plein d’enchantements et de mystères ici. La lisière est comme une frontière, sitôt franchie, on entre dans le domaine du merveilleux. À chaque instant, il faut s’attendre à voir surgir Korrigans et Poulpiquets ... Y’en a même qui disent avoir vu la chasse du roi Arthur avec son attelage de chevaux noirs.

    En arrivant à proximité de l’étang, je peux vous dire que l’endroit était à la hauteur de sa réputation. Je n’avais pas gagné les berges que déjà, des bancs de brume hantaient le sous-bois. Ils s’étiraient en longs filaments, métamorphosaient les troncs et les souches vermoulus  en créatures fantastiques. L’ensemble de la pièce d’eau était couverte d’un fin brouillard diaphane, contrastant avec la rive restée noire comme la nuit. Le château de Trécesson était-là, juste en face, silhouette massive dans la pâle clarté lunaire. Endormi. Ça m’aurait presque foutu la trouille, l’atmosphère qui régnait ce soir-là. À vrai dire, je dois avouer que je n’en menais pas large. Pour me sortir de cette étrange torpeur, j’ai commencé à faire la tournée de mes collets. Y’a des soirs comme ça, on ferait mieux de rester chez soi.

    Je n’avais pas sitôt commencé, j’ai entendu le pas d’un cheval, sur la route là-bas. Un garde-chasse, je m’suis dit !... À tendre l’oreille c’était plutôt une voiture à cheval. Monsieur de Trécesson alors ?... Il était fort tard. C’était pas une heure habituelle, et puis ... l’équipage avançait bien lentement et ne semblait pas se diriger vers le château.


     

    Dame !... J’étais à dix pas en retrait d’un chemin forestier et la voiture venait de mon côté !!! Je la cherchais du regard à travers la lisière ... Je l’aperçus, d’entre la silhouette des arbres. Un attelage noir. Il progressait avec lenteur prenant soin d’éviter, tant bien que mal, les ornières. Il  se découpait sur la nappe de brume baignée de clarté lunaire. Et c’est à ce moment que j’ai eu peur ... J’ai remarqué ses deux lanternes... Elles étaient éteintes ! C’était pas normal. Le cheval tirant le carrosse passait tout proche, à peine à jet de pierre. Je distinguais la forme sombre du cocher, je me suis tapi derrière un tronc moussu. Si j’avais pu me fondre à l’intérieur... J’entendais branler et couiner les essieux... Puis dans un ultime fracas, l’équipage s’est arrêté. Mon sang s’est glacé d’un coup.

    S’installa alors un silence assourdissant. J’entendais ...

     

     

    J’entendais battre mon cœur... J’entendais le sang circuler jusqu’au bout de mes oreilles. Une chouette a hululé, perçant la nuit. J’ai pensé prendre mes jambes à mon cou... Mais je me suis vite ravisé, j’aurais fait un tel foin à courir dans les broussailles  Le Diable est parfois accompagné de chiens terrifiants dont il est dit qu’ils voient loin dans les ténèbres. Alors j’ai saisi la première branche basse pour me hisser aux suivantes. Je m’disais qu’à prendre de la hauteur, ça ne m’éloignerait un temps d’évènements à venir qui ne me paraissaient pas charitables. J’étais en dessous de la vérité.

    D’où j’étais, j’ai tout vu !... J’ai tout vu. Dieu m’pardonne.


     

    Le cocher est descendu ouvrir à deux messieurs. À la faveur de la lune, je les ai devinés masqués. De ces masques grimaçants au long nez. Tricornes et manteaux ne laissaient aucun doute sur leur qualité. Un instant j’ai cru qu’ils ‘armaient de fusils... J’étais terrifié à l’idée qu’ils m’aient vu. Tous trois quittèrent le chemin pour pénétrer le bois et venir vers moi. Ils tenaient en main pelles et pioches. Je pensais alors qu’ils venaient chercher quelque chose. Un trésor !!! À ma crainte se mêlait soudain une vive curiosité. La chose prenait une tournure nouvelle.

    Ils commencèrent à creuser la terre, juste à proximité de mon refuge. Je n’osais bouger, à peine respirer tant ils étaient proches. Ils creusèrent, creusèrent longtemps.

    Je commençais à sentir mes membres s’engourdir, immobile comme je restais. Le trou devenait profond, et de trop belle dimension pour y cacher un trésor, ou extraire un coffre enterré. Et puis d’un coup, je compris ce que creusaient ces hommes à une heure aussi avancée de la nuit. J’ai compris la raison de ce trou allongé, noir et profond. Ils creusaient une tombe.

    L’intérêt grandissant, joint au secret de quelque gain malhonnête, éprouvé précédemment, s’estompèrent au profit d’une profonde angoisse retrouvée. J’en étais là de ma réflexion quand ils cessèrent leur ouvrage morbide. Deux des hommes retournèrent au carrosse. Je m’attendais au  pire. Les voir sortir un corps que j’espérais enveloppé pour m’épargner la vue du spectacle lugubre.

    De la voiture noire, sans aucun ménagement, ils extirpèrent une silhouette blanche... Une jeune fille, parée de belle manière. Il n’y eut pas à douter que ce fut une fiancée prête à être conduite devant l’autel pour s’y marier. Elle semblait ligotée et, sans nul doute bâillonnée, à la façon qu’elle avait de gémir. Un troisième complice, resté auprès d’elle, attendant que le trou soit terminé, sortit à son tour. J’étais paralysé d’effroi. Ces maudits devaient s’opposer à une mésalliance. Ils comptaient supprimer la malheureuse, certainement une paysanne ayant fait tourner la tête d’un jeune nobliau, puis faire disparaître le corps au fond de ce trou glacé. Croyez bien... J’aurais voulu intervenir, mais que pouvais-je faire, seul contre quatre hommes certainement maîtres dans l’art et le maniement de l’épée. Ils l’amenèrent vigoureusement au bord de la fosse. La jeune fille avait beau se débattre, en vain. Malgré l’étoffe sur la bouche, je la devine jeunette. Son visage inondé de larmes. Dans ses cheveux défaits demeurait une couronne de fleurs. À tout instant, je m’attendais à voir ces marauds porter le coup fatal... Je restais pétrifié lorsque l’un deux précipita l’innocente, vivante au fond du trou. Je serrai la mâchoire pour ne pas crier. Comme le temps me parut long. J’entendais les pelletées de terre. Chacune d’elle me faisait l’effet d’un coup de poignard au ventre.

    ... Comme le temps me parut long.

    Sitôt le carrosse éloigné, sitôt qu’il hors de vue, je sautai au sol. Je me jetai sur la terre fraîchement tassée... Je commençais à gratter de mes mains, de mes bras, avec toute l’énergie de mon désespoir.

    J’étais impuissant... Il me fallait de l’aide. Un court instant, je pensai abandonner, rentrer lâchement au village, ne rien révéler de ce que j’avais vu. Mais j’eu peur du souvenir de la dame blanche ... Je craignais qu’elle ne vînt hanter le reste de mes nuits.

    Je pris la décision de courir frapper aux portes du château de Trécesson, tout à côté. Peu importe que l’on m’interrogeât sur les raisons de ma présence à cette heure de la nuit. La bastonnade valait grand mieux qu’à être tourmenté jusqu’à la fin des temps.

    Les domestiques, d‘abord septiques, accoururent, munis de lanternes et de pelles. Ensemble nous nous mîmes à dégager la tombe. J’étais si empressé à la tâche, qu’ils finirent par engager la même hargne désespérée. Monsieur de Trécesson lui-même, vint sur les lieux, s’informer des raisons d’un tel tapage.

    Ce fut à cet instant qu’une main, horriblement crispée, jaillit du sol. Elle était blanche, toute souillée de terre : un lien de cuir brisé pendait à son poignet... Elle cherchait à nous saisir. Il y eut des cris d’effroi tandis que d’autres tombaient à genoux se signant fébrilement, plusieurs fois de suite... La main, le bras retombèrent, inertes. Les plus vaillants d’entre nous se précipitèrent afin de dégager la miraculée. Peut-être n’était-il pas trop tard. J’espérais qu’à la sortir de terre, nous ramenions cette pauvre jeune fille à la vie. L’ayant libérée de son bâillon, elle respirait encore, très faiblement. Monsieur de Trécesson commanda qu’elle fût portée avec précaution au château pour y recevoir des soins. Ce qui fut fait.

    Je suivais un cortège de gens fébriles et tenais à la main un bouquet flétri de terre humide. Les meurtriers, cyniques n’avaient pas manqué de le jeter avec la suppliciée.

    Elle ne survécut pas... J’étais effondré.

    Malgré les recherches, jamais personne ne sut qui était cette jeune femme. Ni même son histoire. Elle était morte sans laisser aucune trace. Monsieur de Trécesson, fort affecté par cette horrible tragédie, fit enterrer la dépouille religieusement, et pour honorer la mémoire de cette belle inconnue, sa couronne et son voile demeurèrent sur l’autel de la Chapelle du château. Mais... Rien n’y fit mon bon... Monsieur... Rien n’y fit. »

    Je restais suspendu aux lèvres de cet homme qui n’était plus que l’ombre de lui-même. Il reprit.

    - Chaque nuit, elle revient. Chaque nuit sur les bords de l’étang de Trécesson, y’a une Dame Blanche qui apparaît. C’est elle, la mariée enterrée vivante... Elle cherche à récupérer son voile, son voile et sa couronne, mais elle ne les retrouvera pas. Ils ont disparu... À l’époque de la révolution. Je suis maudit, pour l’éternité.

    !!! Je ne comprends pas plus.

    - La révolution ? Mais... Cette histoire remonte alors, à plus d’un siècle ? Ce n’est pas possible !...

    - Qu’est-ce qui n’est pas possible, Monsieur ? m’interrogea l’aubergiste, assis auprès du feu sur le point de s’éteindre.

    - Ce n’est pas que je m’ennuie, mais j’aimerais bien coucher, ajouta-il, je commence tôt demain, savez-vous.

    - Monsieur termine son histoire et nous vous laissons, l’assurais-je. Et comme l’aubergiste me regardait, intrigué, il me fit cette réponse à glacer le sang...

    - Mais... De quel Monsieur parlez-vous, Monsieur ? Vous êtes seul !... Seul depuis votre arrivée.

    Et comme je me tournais, incrédule, vers la table voisine, je ne vis rien d’autre que l’ombre noire d’une chaise vide danser sur le mur de l’auberge.

    © Le Vaillant Martial


     

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