• La coupe d'or

     

     

    La coupe d’or

    C’était un sinistre après-midi d’hiver. La terre blanchie par le gel sonnait comme de la pierre. Un jeune berger emmitouflé dans une veste de laine, soufflait sur ses doigts engourdis par le froid. D’où il se trouvait assis, sur un muret de pierre, il pouvait surveiller quelques pauvres vaches qui tentaient d’arracher à la terre des fétus d’herbes jaunis.

    Soudain un souffle d’air tourbillonnant s’engouffra par l’entrée du champ.  Sean O’Driscoll, c’est ainsi qu’il se nommait, surpris, bascula cul par-dessus tête dans la broussaille du fossé. Tout à sa surprise, il  releva d’un doigt le bord de sa casquette et les yeux ronds comme des soucoupes fouillèrent l’enclos. Hormis ses vaches, il n’y avait pas âme qui vive. Pourtant son visage grêlé de tâches rousses s’éclaira lentement  puis se fendit d’un large sourire.

    - Puccapucca montre-toi ! Je sais que tu es-là.

    Sean n’avait encore jamais croisé le chemin du pucca mais il connaissait les bonnes histoires que le vieux Padraig racontait à son sujet. Il savait que ceux qui vivaient dans ce coin perdu du Connemara étaient des « good fellow’s », des lutins aimables qui, s’ils étaient bien considérés, apportaient volontiers aide et attention à leur bienfaiteurs. Et puis Sean n’ignorait pas que le chemin qui bordait l’enclos menait à une colline où les « Fées » se réunissaient chaque soir. Alors, il insista.

    - Pucca, si tu te montres, je te donnerai ma belle veste de laine. La nuit sera froide et elle te gardera bien au chaud.

    À peine la phrase achevée, un taureau apparut. Il s’approchait d’un pas tranquille. Le jeune berger se releva et fixa éberlué la queue de l’animal. Elle battait l’air comme l’hélice d’un aéroplane. Enfin, alors que l’animal s’arrêtait juste devant lui, Sean hésita un instant puis se dévêtit et frissonnant à l’avance jeta le manteau sur l’échine au pelage brun et  en s’exclamant joyeusement :

    - Chose promise, chose due !

    Une petite voix de crécelle, qui paraissait sortir des naseaux fumants de l’animal lui répondit.

    - Je te remercie de ton attention jeune berger. Lorsque la nuit sera venue, passe donc au vieux moulin. Peut-être auras-tu alors quelques bonnes surprises....
    -
    Puis l’animal, la queue toujours vrombissante s’enfonça dans la pénombre naissante du crépuscule.

    Aussitôt Sean rassembla son troupeau et le cœur battant pris la direction de la ferme.

    Sean marchait à pas de velours sur le sentier caillouteux qui menait au moulin. Le murmure de la rivière qui coulait le long de la vielle bâtisse le guidait dans l’obscurité. Ce moulin, il le connaissait depuis toujours, il appartenait au vieux Paddy O’Driscoll, son grand-père.

    Soudain, son pas se fit encore plus léger. Il tendit l’oreille. Plus loin sur la colline s’élevaient les notes cristallines d’une harpe et la rumeur confuse d’une assemblée joyeuse.
        Surtout ne pas faire de bruit.
        À chacun son heure...
        La nuit est le territoire des « Fées ».

    Enfin, il pénétra dans le moulin. À la lueur d’une chandelle, il devinait la masse de la meule qui reposait au centre de la pièce, comme un gros chat roulé en boule. Tout autour des sacs de toile étaient empilés en désordre, certains étaient éventrés, laissant échapper des coulées de grains dorés. Il avança. Ses sabots de bois glissaient sur la couche épaisse de la paille qui  s’amoncelait sur le plancher.

    Il règne ici un sacré désordre, songea le jeune garçon irrité par les ronflements des commis qui lui parvenaient du grenier. Ces bougres-là doivent se la couler douce ! Puis après avoir patienté et guetté les bonnes surprises » il se coucha dans un tas de paille et s’endormit en rêvant aux fées et aux aéroplanes.

    Lorsqu’il s’éveilla aux aurores la pièce était plongée dans une semi-obscurité. Les paupières encore closes il perçut des effluves qui ne manquèrent pas de l’étonner...

    C’était une bonne odeur de cire qui emplissait ses narines ! Alors il se dressa sur ses deux coudes et vil les reflets dorés du parquet qui scintillait. Puis, il découvrit les gros sacs de toi, dont certains, parfaitement pliés étaient empilés dans un coin pendant que d’autres, gonflés comme des outres, étaient emplis de farine.

    Et toujours les commis de ronfler dans le grenier....

     


    Pendant les trois nuits qui suivirent, Sean dormit sur le même tas de paille et chaque fois à son réveil, l’ouvrage qui n’était pas accompli la veille, l’était au matin.

    Il décida de se cacher dans un recoin du moulin et de rester éveillé.

    Après avoir allumé une chandelle qu’il posa sur un établi en bois, Sean se glissa dans un gros coffre à grain. Par le trou de la serrure, il pouvait surveiller l’étendue de la salle de travail. Le temps s’écoula lentement. Les quelques souriceaux qui allaient et venaient en ribambelle ne suffirent pas à le maintenir éveillé et lorsque l’horloge sonna les douze coups de minuit, il sursauta. Il lui semblait entendre des bruits lointains. Les craquements su beau parquet luisant ?

    Le jeune garçon aux aguets retint son souffle l’œil rivé à l’office.

    Apparurent alors dans la lueur tremblante de la chandelle, six petits bonhommes. Ils portaient une tunique verte ornée de gros boutons nacrés et le bonnet effilé qui leur couvrait la tête supportait un petit grelot doré. Chacun ployait sous la charge d’un sac à grains. Derrière à quelques pas un personnage à longue barbe blanche et vêtu de guenille les suivait.

     

     

    Malgré son aspect misérable, Sean comprit qu’il dirigeait la troupe. Sur son ordre deux lutins saisirent une longue tige en bois et actionnèrent la meule pendant que les autres déversaient sur la grande pierre plate les sacs emplis de grains.

    Bientôt une bonne odeur de farine fraîche emplit la pièce.

    Leur tâche accomplie les lutins munis de plumes et de fines branches époussetèrent le plancher et les rouages de la roue. Puis, lorsque retentit le chant du coq, la petite troupe silencieuse s’évanouit dans la pénombre.

    Aussitôt, Sean sortit de sa cachette et courut jusqu’au cottage familial. Après avoir écouté le récit décousu de son petit-fils, le vieux O’Driscoll décida de se rendre au moulin et d’y passer la nuit.

     

    Après qu’il eut observé, caché dans le grenier, le manège des petits bonhommes, le meunier entra dans une colère noire.

    Maintenant je comprends qui fait le travail dans ce moulin. C’est ce sacré vieux Pucca ! Eh bien, qu’on le laisse travailler comme il lui plaît ! Quant à mes paresseux de commis qui ne pensent qu’à se prélasser et bien je veux qu’ils déguerpissent dès demain !

    Depuis ce jour le vieux meunier était devenu très riche. Les gens de la contrée qui ne manquaient pas de s’en étonner tentaient souvent de lui tirer les vers du nez. N’hésitant pas pour lui délier la langue à l’abreuver de pintes de bières dont ils le savaient friand. Mais l’homme, rusé comme un renard, même s’il ne dédaignait pas le délicieux nectar, garda son secret craignant de rompre le charme à tout jamais.

    Sean se rendait souvent au moulin. Dissimulé dans le vieux meuble, il se plaisait à observer les lutins, et pour tout dire, il s’était pris d’une tendre affection pour eux. Le vieux Pucca, avec son air pitoyable et ses vêtements en lambeaux le touchait plus que tout autre. Il fallait voir l’acharnement qu’il mettait à accomplir sa tâche et comment il menait de main de maître ses petits compagnons.

    Un soir Sean déposa sur un tabouret où le Pucca avait l’habitude de se tenir un bel habit coupé de soie bleue. Puis, comme chaque fois, il se glissa dans sa cachette.

    - Mais qu’est-ce donc cela ? S’exclama le Pucca de sa voix de crécelle en découvrant le vêtement.

    Il s’approcha et le saisit du bout de ses doigts effilés.

    Par le chignon de ma mère-grand, quelle petite merveille ! C’est un véritable habit de gentilhomme.

     Alors il arracha les guenilles qui couvraient son corps et enfila la veste colorée. Sean réprima un éclat de rire lorsque le lutin se mit à marcher comme un vieux marquis, et quand esquissant quelques ronds de jambe il traversa la pièce en admirant l’étoffe sous toutes les coutures.

    Mais soudain, le vieux Pucca s’immobilisa. Un voile sombre couvrit son visage. Il s’approcha avec lenteur d’un sac de grain, l’observa longuement puis, alors qu’il s’apprêtait à le saisir afin de commencer sa longue nuit de labeur, d’un bond il se redressa et se mit à hurler.

     - Non, non plus jamais ça ! Les beaux messieurs ont autre chose à faire que moudre le grain ! Maintenant je vais partir de par le monde afin que chacun puisse admirer mon beau costume.

     Il lança ses vieilles guenilles au plafond et sortit en claquant la porte.
         La meule ne tourna pas cette nuit-là, ni le lendemain, ni les jours qui suivirent.
         Envolées la bonne odeur de farine fraiche et la compagnie des petits Pucca. Seul le clapotement tranquille de la rivière berçait le moulin endormi.

     La disparition de celui qu’il considérait comme son ami  plongea le jeune garçon dans une grande tristesse. Longtemps il erra sur les landes désertes, guettant les créatures solitaires dont il savait que le Pucca aimait prendre l’aspect. Mais il ne le revit jamais.

     Un beau jour le meunier qui avait amassé un joli magot grâce au labeur des lutins vendit le moulin. Sean qui était devenu un jeune homme pût ainsi partir à la ville étudier dans une grande école. IL devint un parfait gentlemen lettré érudit et bientôt, il rencontra une belle demoiselle, si belle que partout on chuchotait qu’elle la fille du roi des fées.

     Le jour de leur mariage, il se produisit une chose étrange. Quand l’assemblée des convives se leva pour porter un toast à la santé des mariés. Sean remarqua au milieu des jonquilles, dispersées sur la nappe blanche, une coupe d’or emplie de vin. Son  cœur se mit à cogner dans sa poitrine. C’était, il en était certain, un présent du vieux pucca. Alors les deux jeunes gens, chacun leur tour, trempèrent leur lèvre dans le divin breuvage.

     Leur vie durant, ils vécurent heureux et prospères et eurent comme il se doit ... beaucoup d’enfants.
        La coupe d’or est devenue un trésor de famille et il se raconte encore aujourd’hui que les descendants de Sean O’Driscoll l’ont toujours en leur possession.

     

     

    © Le Vaillant Martial 

     

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