• La Charrette fantôme

    La charrette fantôme

     

     

     

        Ce jour de novembre ne présageait rien de bon. Le ciel était bas et gris comme souvent en cette saison. Les nuages venaient s’accrocher aux plus hautes collines de la lande glissant doucement sur les pentes arides tels d’informes fantômes cherchant à gagner silencieux le creux des vallons. Excepté quelques corneilles tournoyant dans l’air froid, il n’y avait âme qui vive à des lieues à la ronde et si jamais il y en avait eue, ne serait-ce qu’une, elle aurait quitté l’endroit, chassée par le chant lugubre de ces noirs volatiles.

       Tout n’était donc que caillasse, bruyère sauvage et buissons ras. Les arbres eux-mêmes ayant décidés depuis fort longtemps d’aller planter leurs racines ailleurs en des terres plus meubles. Une route unique traversait de part en part ces landes inhospitalières reliant la côte au nord du pays. Le voyageur cherchant à rallier l’une ou l’autre des deux destinations, n’avait d’autre choix que d’emprunter cet itinéraire peu engageant.

       Pour achever de ternir une réputation qui n’en avait plus guère besoin, de vieilles histoires, étaient colportées par les vents dans toutes les oreilles qui, à l’époque et en ces lieux, s’ouvraient aux paroles les plus sombres.

       Oui vraiment ce jour de novembre ne présageait rien de bon car outre l’atmosphère inquiétante et immobile de cette région, un détail laissait apparaître que le temps de cette immobilité était compté.

       En contrebas d’une ravine, là où la route formait un coude, trois grosses pierres se trouvaient en travers du chemin, et leur disposition laisser à penser qu’elles n’étaient pas là suite à un éboulement naturel, mais que quelqu’un les y avait placées délibérément ... pour faire barrage

       Jill-le-Filou n’était pas un mauvais bougre. Il devait son sobriquet au tempérament facétieux hérité de son père. Bien des fois, ce grand gars au regard malicieux avait fait tourner les gabelous en bourrique, et au village, on se plaisait à raconter ses nombreux tours pour échapper aux gendarmes chargés de faire main basse sur les marchandises de contrebande qui fleurissaient sur toute la région côtières.

       Jill habitait dans une petite masure isolée, là-bas tout au bord de la falaise avec le vent et les goélands pour uniques compagnons. Lorsque ses maraudes ne l’entraînaient pas dans les criques les plus reculées pour traiter quelque affaire louche, il gagnait la ville, allait se perdre dans le méandre d’étroites ruelles commerçantes, terrain de jeu favori des « vide-goussets et autres diseurs de bonne aventure.

       L’aventure ... elle n’était qu’à quelques toises, en contrebas de la venelle du port. Il n’y avait qu’à suivre l’odeur du goudron de calfatage mêlée aux relents de poisson. L’aventure commençait dans les tavernes où les recruteurs d’équipage trouvaient leur compte parmi une clientèle enivrée. Le gars qui s’endormait sur un coin de table encombrée de verres vides avait toutes les chances de se réveiller, un baquet d’eau salée à la figure, sur le pont principal d’un navire à destination des Indes, des Caraïbes ou autre bout du monde exotique.

       Jill-Le-Filou, lui fréquentait les tavernes pour toute autre raison. Les langues s’y déliaient plus que partout ailleurs. Du pain béni pour les oreilles indiscrètes. Une source d’information sans pareil. Y  avait juste qu’à entrer s’assoir dans un recoin sombre et se faire oublier, fondu dans le décor te un marin solitaire à méditer ses voyages passés. Puis sans rien laisser paraître, observer, écouter, s’informer des nouvelles d’ici et d’ailleurs, saisir une confidence, une indiscrétion ... glaner le moindre indice, signe d’une belle affaire à venir. Un lieu d’inspiration, territoire de chasse au sein duquel, Jill-Le-Filou se comportait comme une bête à l’affut.

       Voilà, comment en soir, les brides d’une conversation vinrent se poser sur le rebord de sa bolée de cidre, te un oiseau sur la branche d’un arbre. Une conversation évoquant l’envoi de monnaie trébuchante fort attendue par le capitaine d’un navire de commerce sur le départ. Les fonds, nécessaires aux achats d’étoffes précieuses et autres épices rares devaient arriver le surlendemain, par simple malle postale pour ne pas attirer la convoitise. Jill-Le-Filou tenait son affaire. Les conditions semblaient favorables pour échafauder un mauvais coup comme lui seul pouvait l’imaginer.

       C’est ainsi qu’au jour dit, au creux d’une ravine, un des endroits les plus isolés que devait emprunter la malle postale, trois pierres barraient la route, juste au sortir d’un virage un peu sec. Trois pierres au lieu-dit Forc’h Ar Dioul, « La Fourche du Diable » Une étroite sente pierreuse traversait la grand-route formant cette croisée de chemin. Un calvaire y avait été dressé pour conjurer le mauvais sort.

       Dissimulé derrière ce petit monument de pierres de granit couvert d’un lichen vert-de-gris, Jill-Le-Filou, s’était embusqué dans la bruyère secouée par les bourrasques de vent, un petit mousquet chargé, dont il ne s’était jamais servi si ce n’est pour se donner un air des plus convaincants.  

      Il attendait depuis bientôt une heure, avec une attention croissante au fur et à mesure que s’égrainaient les minutes ... l’oreille attentive au moindre signe d’approche d’une voiture à cheval, puis son attention se relâcha un peu.

       Le ciel semblait venir s’écraser sur la terre tant il était bas, un ciel devenu plus sombre, menaçant. Jill-Le-Filou considérait ce paysage austère mangé par d’épais nuages, combien l’endroit portait bien son nom ... Forc’h Ar Dioul

       Soudain, il dressa l’oreille ... là-bas, il en était certain une roue cerclée de fer avançait sur la route. Jill se figea, la main refermée sur la crosse du mousquet. Une voiture allait sortir du virage ... Jill-Le-Filou, recroquevillé, vint se caler contre le pied du calvaire, prêt à surgir.

       Le grincement de l’équipage était maintenant bien net, mêlé au souffle du vent ... le craillement des corneilles là-haut. Elles s’envolaient vers l’est. À l’écoute, Jill sut que la malle poste venait de surgir du tournant ... surgir ? C’est étrange, une chose n’allait pas. Ce qu’il entendait ne correspondait pas à la course d’un puissant attelage tirant une lourde voiture. Ça grinçait ... terriblement  l’essieu semblait gémir d’une telle lenteur ... lenteur ordonnée par le pas fatigué d’un unique cheval ....Alors l’attelage s’immobilisa. Suivi d’un frémissement de naseau. Il devait avoir atteint l’obstacle de pierres. Jill-Le-Filou restait interdit, dans l’attente alourdie par un silence oppressant. Un silence terrible. Les corneilles avaient disparu et le vent, le vent même s’il soufflait encore donnait le sentiment de murmurer ... le vent gémissait, une longue plainte, plainte glaçante. Jill-Le-Filou, dos appuyé au granit, risque un œil avec l’appréhension de ce qu’il allait découvrir.

       Dans ce paysage lugubre, l’ombre d’un équipage se tenait à l’arrêt, juste au-delà de trois pierres. Un cheval osseux  à la robe noire était attelé à une charrette sépulcrale surgie de la nuit des temps. La bâche claquait au vent laissant flotter quelques lambeaux de toile tels de sinistres étendards. Sur l’avant, une lanterne pâle et terne oscillait doucement. La faible lueur révélait la silhouette du conducteur. L’homme se tenait debout, immobile sous un long manteau sombre dont le col relevé, ainsi qu’un chapeau de feutre à large bord dissimulait un invisible vissage. Cette vision irréelle, glaça le sang du malheureux Jill. Dans le lointain, de derrière les collines, montait le glas d’un clocher, soudain couvert par l’appel du mystérieux charretier.

    « Ola, toi !!! Toi qui te cache quelque part alentour, viens, viens donc libérer le chemin que je puisse reprendre ma route sans tarder karrig an ankou, la charrette du passeur ne peut attendre ... Si mon temps est précieux, sache que le tien, bien plus que jamais est compté.

       Écoute ! Écoute bien inconscient que tu es, à rester tapi dans la bruyère, écoute ce que je vais te dire. Pour chaque minute ... entends bien ... pour chaque minute que me feront perdre ces pierres, placées là, par tes soins, en travers du chemin, je me dédommagerai sur ton espérance de vie. Au plus tu tarderas, au plus tôt ton dernier souffle rendra ... Allons à moins que tu ne souhaites rejoindre mon chargement pour un repos éternel !... Ne lanterne pas. »

    Et souffle le vent d’ouest, sur la lande rase.

       Jill-Le-Filou ne se le fit pas dire deux fois ? C’est un homme courbé, la peur sur les épaules, qui sortit à découvert, il se précipita sans oser le regard vers le terrible attelage, il s’arc-bouta contre la première roche, s’éreintait dans l’effort pour la faire verser sur la bas-côté, puis la seconde ... lorsque la troisième roula dans le fossé, de nouveau la voix d’outre-tombe couvrit le bruissement des naseaux du cheval famélique :

       « Voilà qui est bien, Jill Marie Kerguenou dit « Le Filou ». Le sablier de tes jours à vivre peut à nouveau s’écouler normalement. Cependant ... sache que par ta faute, ton heure viendra plus tôt qu’elle n’aurait dû, je viendrai donc te cherche enta demeure, là-bas, tout au bout de la falaise. Tu as encore le temps, mais ne tarde pas à régler tes affaires. Jill Marie Kergeunou, Kenavo »

       Et l’équipage de s’ébranler sans qu’aucun ordre ne soit donné. Il passe devant Jill-Le-Filou, chapeau en main, tête basse, ruisselant d’une sueur froide. Les roues cerclées de fer, de leur lenteur pesante, broyaient les pierres du chemin. À nouveau, les essieux laissaient échapper de lugubres grincements, des grincements à faire éclater les dents, à déchirer les oreilles.

       La charrette fantôme s’engagea dans la sente pierreuse pour rejoindre quelques villages ou hameaux isolés prochainement frappés par la funeste nouvelle.

       C’était assez pour le pauvre bougre, Jill-Le-Filou rassembla ce qu’il lui restait de forces et de courage pour se carapater à travers la lande, accrochant bragou-bras et bas de veste aux broussailles griffues.

       C’est bien pâle qu’on le vit entrer, tard le soir, dans une des tavernes du port. Il paraissait avoir vieilli de dix ans, l’éclat malicieux de son regard s’était éteint.

       Il vint échouer à une petite table vide près de la cheminée avec le désir de se réchauffer l’âme et le corps, se ressourcer dans cette atmosphère ambrée aux senteurs de tabac blond.

       Pourtant rien n’y faisait. Il ressentait toujours ce grand froid intérieur. L’idée de s’en retourner chez lui, au risque d’entendre à chaque instant le sinistre gémissement d’un essieu au bout du chemin, cette funeste perspective le plongeait dans un profond désarroi, si bien qu’il prit la décision de ne jamais y retourner, de quitter le pays au plus tôt. Demain, aux premières heures du jour, il partirait en quête d’une place de matelot. Peu importe que le navire soit marchand ou militaire, qu’il soit flibustier ou Terre Neuva, Jill-Le Filou voulait prendre la mer avec l’espoir de mettre une grande distance entre lui et cette terre dont les croyances et autres légendes s’estomperaient peut-être avec les milles parcourus sur de vastes océans.

       Ainsi fut fait. Au matin, Jill-le-Filou griffonnait avec maladresse son nom au bas d’un papier jauni signifiant son engagement parmi l’équipage d’un petit brick de commerce. Son arment achevé, le deux-mâts devait appareiller à la prochaine marée.

       Jill passa sa première nuit sur le navire. Il était d’usage de partager son hamac avec un autre marin du bord, dans le gaillard d’avant, réservé aux simples matelots. L’espace n’était pas bien grand. Cependant, la cohabitation, les ronflements, les conversations à voix basses, les odeurs de pipe ... cet environnement le rassurait tant il se sentait encore marqué par la terrible rencontre.

       Le lendemain, à l’aube, profitant d’un vent léger, le brick prenait la mer. Jill-le-Filou à l’ouvrage sur le pont, n’eut pas le loisir de contempler la côte qui s’éloignait en poupe ; Tout juste jeta-t-il un dernier regard sur les falaises grises au loin, un sentiment partagé entre regret et soulagement.

       À partir de ce jour, Jill-le-Filou parcourut les océans du globe, les mers aussi. Il connut la promiscuité du bord, la dure vie des matelots, les tempêtes les plus terribles ... il fut effrayé d’apprendre qu’il ne s’agissait là que de simples coups de vent ... « Une tempête ! ... Dam gast !!! c’est autre chose mon garçon ! ». Plusieurs fois il changea de navire, se retrouvant même à bord d’un brigantin corsaire. Flibustier, il sentit l’odeur  et le goût de la poudre, la clameur des hommes sur les ponts, dans les haubans, sous la mitraille, les râles et les plaintes après le combat ... plus d’une fois, il crut s’être jeté malgré lui, dans les bras de celui qu’il avait tant voulu fuir. Combien de lames qu’elles soient issues de la mer ou de l’acier des hommes, combien de lames avaient voulu couper court à sa vie. Combien de boulets l’avaient frôlé ...

       Et puis le temps avait fait son œuvre, la crainte s’était estompée, pour disparaître, diluée dans les nombreux souvenirs que génèrent les voyages lointains.

       Passèrent les années. D’un continent à l’autre, quelques tours du monde. Puis d’un coup sans crier gare, les marins savent bien eux, comment les choses se passent, voilà t’y pas que le marin a la nostalgie d’un bon café bouillu. Cette odeur si particulière qu’à le café breton, resté un temps indéterminé sur le poêle à bois dans une vieille cafetière qui siffle. Un parfum de chez soi, plus fort que tous les parfums d’ailleurs.

       Alors Jill-Le-Filou décida de rentrer chez lui, il avait eu son compte d’aventures. Il se sentait fatigué, épuisé, tant d’errances maritimes. Il se mit donc en quête d’un navire à bord duquel il pourrait rallier, sans délai, le premier port breton.

       L’occasion se présenta très vite. Voyage de retour passèrent les semaines. L’impatience de journées trop longues puis ce fut Kornorg, le vent d’ouest qui souffla dans les voiles. Kornorg, c’était déjà un peu la Bretagne même si l’horizon restait vide de toute terre, jusqu’à cette fin d’après-midi. Le soleil était rasant sur les vagues. Jill était dans la mature. A la proue, la nuit gagnait sur un jour sans nuages. Le ciel flamboyait aux derniers rayons du couchant et le navire filait droit, une légère gîte sur bâbord. Une mouette vint tourner autour du vaisseau. Une mouette rieuse, avec sa tête noire. De son cri rauque, elle venait souhaiter la bienvenue aux marins de retour chez eux. On sent la terre avant de la voir, et, c’est bien vrai. Ça sentait la bruyère, ça sentait le jonc.

       Au petit matin le navire glissait vers Lorient.

        Grâce aux bénéfices tirés de ses voyages, Jill-le-Filou put se poser dans un petit coin paisible. C’en était terminé des errances aux longs cours comme de ses filouteries des temps passés. Juste le désir de cultiver un petit lopin de terre. Regarder pousser ses salades, ses tomates et par la fenêtre ouverte, savoir au sifflement de la cafetière en émail sur le poêle à bois, que le café est prêt. Un bon café bouillu. Et puis descendre au bourg, prendre des nouvelles, faire la causette, de tout de rien ...

       Un jour que Jill s’en revenait, il pleuvait comme il arrive parfois en Bretagne. Une pluie drue, sans un souffle de vent. Une de ces pluies qui laisse imaginer qu’elle ne cessera jamais, tant elle ne fait qu’un avec le ciel immobile. Un ciel gris, d’une telle densité qu’on pourrait presque le toucher. On n’y voyait pas à cinquante pas et le chemin que Jill empruntait n’absorbait plus tant la terre se gorgeait d’eau. Ce n’était plus qu’un ruban de boue grasse au milieu duquel, à mi- pente, une voiture semblait bloquée dans les ornières.

     

     D’un coup les vieux démons de Jill ressurgirent d’obscurs souvenirs enfouis. Comme il marquait un temps d’arrêt, il fut rassuré autant qu’étonné par l’étrange chargement. L’arrière de charrette était rempli de fers à cheval rouillés, et de chaussures aux semelles usées. Comme il arrivait à hauteur du conducteur, afin de lui proposer une aide éventuelle, son sang se glaça d’un coup. Il reconnut le cheval noir, ses flancs osseux. Il reconnut la sombre silhouette immobile, laquelle le toisait de toute sa grandeur, le large chapeau, le long manteau ruisselant de pluie, et toujours la faible, très faible lanterne sur le point de s’éteindre.

     

    « Monte, Jill Marie Kernegou. Ne sois pas effrayé, il est encore un voyage à entreprendre. Un voyage ultime. »

     © Le Vaillant Martial 

     

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