• L'Union des Lutins et Fées

    a  tradition du Petit Peuple unit les lutins aux fées, Théodore Hersart de la Villemarqué[1] est l’un des rares folkloristes à s’en faire l’écho, évoquant un lien direct entre les deux types de créatures.

    Selon lui, le terme « Korrigan » désigne autant les lutins que les fées : « Le nom le plus commun des fées bretonnes est Korrigan[2]» Or, précise-t-il plus loin : « [les nains] portent le nom de korr, korrik et korrigan qui s’appliquent aux deux sexes ». L’auteur suggère ainsi que fées et lutins appartiennent à la même espèce et sont connus sous le même vocable, les unes étant les épouses et mères des seconds. Il affirme ainsi que « [les lutins] sont pareillement de race naine [comme les fées] et passent pour être leur progéniture. Il faut signaler ici que, bien que le terme « korrigan » soit féminin, il est devenu masculin en se francisant, jusque dans les emplois de la plupart des folkloristes.

    Le Men, qui utilise la forme authentique, n’est pas de l’avis de La Villemarqué. Il refuse de croire que les fées sont les femelles des lutins et prend soin de préciser en note : « Pour éviter la confusion, je traduis littéralement Corrigan par naine au lieu la traduire par le mot fée, comme on le  fait ordinairement. »

     

     

     

    La formule prouve tout de même que la théorie de La Villemarqué reste la plus fréquemment admise dans la tradition orale. Le Men étayer son argumentaire : « Il y a entre ces deux classes d’êtres surnaturels une différence essentielle. La Corrigan est toujours une affreuse créature, tandis que la fée est souvent douée d’une beauté surhumaine. » Cette remarque ne s’oppose pas frontalement à la vision de la Villemarqué qui prend soin de signaler dans sa présentation que la « puissance des nains est la même que celle des fées, mais leurs forme est très différente. »

    Quelques lignes avant, il assure qu’il s’agit bien des mêmes créatures, observées sous différents visages. Il s’explique : « Les Korrigans prédisent l’avenir, elles savent l’art de guérir les maladies incurables au moyen de certains charmes qu’elles font connaitre, dit-on, à leurs amis, protées  ingénieux, elles prennent la forme de tel animal qu’il leur plaît, elles se transforment, en un clin d’œil, d’un bout du monde à l’autre. [...]

    Les chants populaires de tous les peuples, les représentent souvent peignant leurs cheveux blonds, dont elles paraissent prendre un soin particulier. Leur taille est celle des autres fées Européennes, elles n’ont pas plus de deux pieds de haut (soit environ 60 cm). Leur forme admirablement proportionnée, est aussi aérienne, aussi délicate aussi diaphane que celle de la guêpe : elles n’ont d’autre parure qu’un voile blanc qu’elles roulent en écharpe autour de leur corps. La nuit leur beauté est dans tout son éclat, le jour on voit qu’elles ont les cheveux blancs, les yeux rouges et le visage ridé : aussi ne se montrent-elles que la nuit et haïssent la lumière.

     

     

    Belles la nuit, hideuses le jour, cette caractéristique semble pouvoir mettre d’accord les deux folkloristes. L’opposition demeure quant à savoir s’il existe un lien de filiation entre les deux types de créatures. Paul Sébillot évoque une proximité entre les fées et les lutins, mais reste extrêmement prudent sur la question : « Les féetauds ou Fès mâles, leurs frères ou leurs maris, vivaient à côté d’elles (les fées) moins nombreux, semble-t-il, et inférieurs en puissance. Quelquefois, on voyait encore d’autres personnages, les Fions qui étaient de si petite taille que leurs épées n’étaient guère plus longue que des épingles à piécettes, ils remplissaient les fonctions de pages ou même de domestiques. Il n’y avait pas de Fions femelles, du moins dans les houles[3] ». Pour  ne pas trop s’engager dans le débat, Sébillot préfère utiliser un terme plus neutre que « lutin » : il nomme « féetauds » les maris et enfants des fées. Contrairement à l’auteur du Barzaz-Breiz, il leur confère un pouvoir inférieur à celui de leurs épouses, mais les cadres de son propos se limitent au cas du Petit Peuple des Houles, autrement dit, aux habitants surnaturels des falaises et des rivages.

     

     

    Sébillot, évoque d’ailleurs la présence d’un autre groupe de lutins : Les Fions, à propos desquels il prend soin de dire qu’il n’existe pas de « femelles ». Indéniablement la prudence de l’auteur révèle le flou qui entoure le sujet. Ailleurs, il ne peut toutefois s’empêcher de mettre côte à côte lutins et fées, reconnaissant que les premiers « au contraire [des secondes] sous l’apparence de nains, de feux-follets et de quadrupèdes divers, mais ainsi que ceux des fées, une grande partie de leurs actes sont localisés dans le voisinage des eaux, des forêts, des gros blocs et monuments mégalithiques ». Le Folkloriste parsème ainsi son œuvre de remarques unissant les deux êtres, suggérant un lien unique dans la grande famille des « entités surnaturelles ». Sébillot conduit donc, au fil de ses notes, que des lutins et des fées, bien que différents par la forme et le caractère sont liés comme mère et fils. Évoquant  l’épisode de la pierre de vision[4], il met en lumière le débat d’experts : « Le folklore des nains des grottes est beaucoup moins nettement déterminé  que celui des fées auxquelles on attribue la même résidence. Il présente un certain nombre de traits sensiblement parallèles parfois identiques à ceux que la tradition attribue aux bonnes dames (les fées).

    C’est ainsi qu’une sage-femme après avoir accouché une Korrigan reçoit une pierre ronde avec laquelle elle frotte l’œil droit du nouveau-né, elle se frotte aussi l’œil droit, et quelque temps après, ayant eu l’imprudence de dire à une Korrigan qu’elle l’a vue voler à la foire, celle-ci lui arrache l’œil. Le Men traduit littéralement Korrigan par naine, et non par fée, comme on le fait ordinairement, la Korrigan est toujours affreuse, tandis que la fée est souvent douée d’une beauté surhumaine. Quoique la Villemarqué les représente admirablement proportionnée, il ne leur attribue que deux pieds de hauteur. »

    Sébillot prend clairement le parti de la Villemarqué lorsqu’il rapporte l’une des légendes les plus répandues de Bretagne, relative à l’échange de progénitures. : « Les fées volent les enfants qui leur plaisent et y substitue les leurs, ceux-ci sont d’ordinaire noirs et laids, et ont un air vieillot, en quelques pays, notamment en Haute-Bretagne, quand un enfant présente cette particularité, on dit encore que c’est un « enfant des fées ». Les nourrissons que les dames des grottes dérobent à leurs voisins et ceux qu’elles mettent à leur place sont presque toujours des mâles. » La description succincte que l’auteur donne des enfants des fées correspond parfaitement à celle qui est faite des lutins ordinaires : petits, noirs, laids et vieux.

    Face à cette croyance, la plupart des auteurs s’accordent pour confirmer que les fées sont bien les épouses et mères des lutins. L’abbé de Chesnel[5] dans son dictionnaire des superstitions précise que les Poulpicans sont « une sorte de nains fort laids, que les uns disent les maris, les autres les fils des fées ». Cette union explique la confusion qui entoure l’emploi du terme « Korrigan » qui désigne aussi bien les fées que les lutins.


     

    © Le Vaillant Martial 



    [1] Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895) est un philologue et linguiste breton. Il est l’auteur du Barzaz-Breizh (1839)
    [2] La Villemarqué, Barzaz-Breiz, page 72
    [3] Sébillot, Légendes de la Haute-Bretagne : Les Margot  la fée Tome-1, P 41
    [4] Ce récit met en scène une Korrigan enceinte et une sage-femme humaine. Après l’accouchement, la première demande à la seconde de frotter les yeux de son enfant avec une pierre magique permettant de voir l’invisible. La sage-femme s’exécute et profite de l’occasion pour utiliser la pierre sur son œil droit. Quelques jours plus tard, le don de voir l’invisible acquis, elle dénonce la Korrigan qu’elle surprit en train de voler sur le marché. La voleuse démasquée », comprit que la sage-femme avait utilisé la pierre, pour se venger, elle lui arrache l’œil.
    [5]  Chesnel, Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés et traditions populaires (page 927)

     
    « L'Histoire d'un FossoyeurL’enterrement de la Gabelle, par la duchesse Anne »

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