• L’Ozéganne et le Monsieur

    Il était une fois une vieille fille qui était pauvre. Elle revenait de la grève avec des morceaux de bois ramassés le long du rivage et remontait sur la falaise quand elle rencontra une adolescente de quatorze ou quinze ans, une Ozèganne en vérité.

    - D’où venez-vous, marraine ? lui demanda celle-ci ?

    - Je viens de faire le tour de la côte à ramasser des bouts de bois pour me chauffer car j’ai froid. N’ayant ni maison ni cheminée, quand ce bois est bien sec, je m’en fais un feu ici ou là, fût-ce au bord de la côte. J’ai aussi une petite poêle où je mets à réchauffer ce que les gens me donnent.

    - Venez donc avec moi marraine, lui dit la jeune Ozèganne.
    -
    Mais ma pauvre fille où voulez-vous m’emmener ? Vous êtes peut-être seule et sans abri.
    -
    Ce serait bien si vous en aviez autant que moi au-dessus de la tête ! J’ai trois manoirs sous terre, proche l’un de l’autre. Si cela vous, venez-y de bon cœur, mais ne vous forcez pas si c’est à contrecœur.
    -
    Je vais vous suivre mon enfant, en vous donnant la main, répondit la vieille fille.
    -
    Étant plus jeune, je risque de marcher plus vite que vous.

    Elles mirent une bonne heure, sans doute, pour faire la toute.

    En arrivant dans un taillis l’Ozéganne dit à la vieille fille :

    - Attendez-moi cinq minutes, marraine, le temps que j’ouvre la porte ; Vous descendrez la première et je vous suivrai.

    Quand elle arriva en bas la vieille fille resta stupéfaite devant tant de belles choses. Dans la maison personne, qu’un vieil homme, vieux comme le monde, dans un lit.

    - Pépé, lui dit l’Ozéganne, j’ai rencontré une vieille fille et l’ai amenée ici car elle est malheureuse.
    -
    Vous avez bien fait ma fille, répondit le pépé. Elle restera vous tenir compagnie quand je ne serai plus de ce monde. J’ai quatre-vingt-douze ans, vous n’en avez que seize et cette vieille fille, simple curiosité en a ....
    -
    ... quarante- quatre.
    -
    Quand vous aurez mangé, dit le grand-père à sa petite fille, vous irez montrer les deux autres manoirs à cette femme. Les jours sont long, prenez donc votre temps.

    Elles bavardèrent tout au long du chemin.

    - Mon pépé, disait la jeune Ozéganne, est le plus riche de tous les Ozègans. Je n’avais que quatre ans et demi quand j’ai perdu mon père et ma mère.
    -
    Moi c’est à dix ans que je me suis retrouvée seule, encore n’avais-je que ma mère. Mon père je ne l’ai jamais connu.

    - Vous serez heureuse avec moi, lui dit la jeune fille, car mon père n’en a plus pour longtemps et nous irons d’un manoir à l’autre. Il faut toutefois que je vous dise une chose : je dois vous avertir, que la nuit, deux ou trois jeunes Ozégans viennent frapper à ma porte. Mais ils ne sont pas aussi riches que moi et je ne leur réponds jamais, je ne leur ouvre jamais. Aujourd’hui, dit-elle encore à la vieille fille, je ne sais pas ce qui m’a conduite au bord de la mer, mais quand je vous ai rencontré, vous m’avez touché le cœur et je me suis dit que j’allais vous emmener chez moi pour avoir une compagnie après la mort de mon pépé.

    À peu près trois mois plus tard, celui-ci était à l’agonie.

    - Jamais, ma fille, dit-il, ne vous laisser entraîner par les libertins car ils vous tromperont, vous feront manger votre blé en herbe et vous laisseront sur la paille.

    Elle lui promit de garder ses paroles inscrites dans son cœur, de ne jamais les oublier. Le pépé fut enterré et les sept joies furent à elles.

    Le jour de ses duit-huit ans, elle dit à la vieille fille :

    - Et si nous allions nous promener, je sais bien que nous avons les trois manoirs et que nous pouvons aller de l’un à l’autre, mais je n’ai jamais vu le monde et, sans trop nous attarder, nous pourrions aller faire un tour ensemble.

    Un jour, par-dessus les autres jours, elle s’adressa donc à la vieille fille :

    - Attelez deux chevaux à la carriole la plus belle du garage, et partons visiter les autres pays. Pour notre premier voyage, nous n’irons pas trop loin.

    - Nous irons où vous voudrez ma fille. Vous ferez à votre idée et à votre goût

    Elles voyagèrent sans s’arrêter toute une journée et toute une nuit, mais à quatre heures du matin, voilà que deux hommes vinrent saisir les chevaux par le mors pour les faire stopper. La jeune Ozéganne leur envoya un coup de fouet pour leur faire lâcher prise. Les chevaux repartirent si vite qu’on ne voyait plus leurs pattes toucher terre, c’était voler plutôt que galoper.

    Six heures sonnaient alors qu’elles approchaient d’une ville.

    Descendons ! dit la jeune Ozéganne. Nous trouverons ici, à boire, à manger et à dormir à volonté.

    Au cours du repas, la vieille demanda à l’Ozéganne si elle connaissait les deux hommes qui avaient tenté de les arrêter sur la route.

    - Je les connais bien, ce sont deux hommes qui ont voulu du mal à mon pépé aujourd’hui disparu. Mais je suis sûre de l’emporter toujours sur eux, ce sont deux Ozégans comme moi, l’un est un cousin germain, l’autre son ami. Jamais ils ne parviendront à mettre la main sur moi. Il nous faudra seulement cesser de voyager la nuit.
    -
    Très bien, dit la vieille fille. J’obéirai toujours à ce que vous direz et j’irai vous chercher ce que vous me commanderez, de quoi qu’il s’agisse, j’en suis capable.
    -
    Vous risquez de ne pas pouvoir toujours me rapporter ce à quoi je pense.
    -
    Je ne pourrai pas le savoir avant que vous me l’ayez dit.
    -
    Il existe un grand bois de pins où il faudrait que vous vous rendiez seule pendant que je vous attendrai dans la carriole. Vous y trouverez une aubépine en fleur, si vous pouviez couper trois des branches les plus fleuries sans que personne ne vous tombe dessus nous serions sûres alors, de pouvoir voyager nuit et jour.

    En son cœur la jeune Ozéganne se disait : « Elle ne va pas tarder à avoir peur ...Je sais qu’elle en train de couper la dernière branche et qu’il est grand temps ! Dans cinq minutes, elle sera saisie de peur. »

    La vieille fille coupa les trois branches d’aubépine, fleuries comme au mois de Mai, partit en courant, mais elle se trouvait encore un peu à l’intérieur du bois quand retentit un coup de sifflet. Elle courut jusqu’à la grand-route, là on ne pouvait plus rien faire.

    - Venez vite ! foi cria l’Ozéganne. Pour cette fois vous êtes sauvée.
    -
    Oui, sauvée répondit-elle.
    -
    Vous n’avez vu personne ?
    -
    Non, je ne n’ai entendu qu’un coup de sifflet.
    -
    Si vous vous étiez attardée dans le bois, un vingtaine d’hommes vous aurait rattrapée et saisie. Les yeux bandés, vous n’aurez même pas su où ils vous auraient conduite. Ici, sur la route, vous n’avez plus rien à craindre. Et maintenant retournons à nos manoirs, nous planterons une branche d’aubépine dans chacun des trois jardins et personne ne viendra plus nous faire peur. Nous pourrons aussi grâce à elles faire venir dans nos manoirs tout ce qui nous plaira.

    Chaque matin sans exception, la jeune Ozéganne se rendait au jardin pour vois si les trois branches d’aubépine prenaient. Un jour, un homme vint la surprendre alors qu’elle était seule. Crier lui aurait fait trop mal, elle ne le put. Lorsque la vieille fille décida d’aller voir où l’Ozéganne était restée, elle la trouva nez-à-nez avec un grand monsieur.

    - Jeune fille, lui disait-il, c’est vous que je suis venu voir.
    -
    Moi ? Je ne vous connais pas !
    -
    Que si ! Peut-être aussi bien que vos parents, votre père et votre mère qui m’ont promis, au-dessus de votre berceau, que vous seriez ma femme.
    -
    Sans aucun doute, monsieur, lui dut l’Ozéganne, mais il y a que vous êtes bien vieux pour une belle jeune fille comme moi.
    -
    J’avais alors dix-huit ans et vous un mois, lui répondit-il.
    -
    Si mes parents se sont engagés à faire de moi votre femme, j’accepte à condition d’être certaine de cet engagement.

    Il tira de sa poche un papier cacheté et le lui montra. Alors elle pleura car c’étaient bien son père et sa mère qui avaient signé de leur sang, lui promettant leur fille, si elle avait vécu. L’homme la prit dans ses bras et ils échangèrent quelques mots. L’Ozèganne dit à la vieille fille de retourner au manoir préparer à manger.

    - Mettez la table, nous n’en avons pas pour longtemps au jardin. Faites simple et au plus vite. Vous préparerez d’autres choses cet après-midi pour le dîner. Cet homme est mon galant et il ne partira d’ici avant que nous soyons mariés, pas même pour aller chez lui.

    - La vieille fille revint donc au manoir, tandis que la jeune Ozèganne et son galant parlaient en marchant.

    - Un jour, je voyagerais, lui raconta-t-il, et j’ai été conduit, parce qu’il n’y avait pas d’auberge, à entrer chez vous demander de l’eau. En fait d’eau, on m’a donné du vin. Vous dans votre berceau, vous aviez à peine un mois. Je vous ai trouvé si belle que je n’ai pu m’empêcher de le dire à votre père et à votre mère : « Ce sera ma maîtresse ! » C’est alors qu’ils m’ont signé le papier que je viens de vous montrer.

    - Si vous ne me l’aviez pas montré, jamais je ne vous aurais cru, jamais je ne vous aurais écouté.

    De retour au manoir, ils se mirent à table, commencèrent à manger et à boire. À un moment l’homme déclara :  

    - À présent, nous allons prendre la carriole et partir en promenade. Nous serons peut-être deux ou trois jours sans revenir à la maison. Nous prendrons du plaisir sans que personne ne nous dise rien.

    Trois nuits se passèrent ainsi.

    - C’est demain, dit l’homme, qu’il faudra nous marier
    -
    Comme vous voudrez, répondit l’Ozéganne.

    Ils se marièrent donc, sans autre fête qu’un repas. Ensuite, ils emmenèrent la vieille et partirent rendre visite à toute la famille du mari, en ville.

    - Nous ne reviendrons plus dans ces bois ni dans ces manoirs, nous habiterons en ville, dit-il à l’Ozéganne, mais vous vous y plairez plus encore que dans vos manoirs.

    - Mon pauvre homme, lui répondit-elle, les grandes villes regorgent de débauchés et de libertins, les gens s’y perdent vite, beaucoup plus vite qu’à la campagne, avec ces bals, ces danses et toutes ces bombances ! Je ne crois pas que je m’y plairai car je suis habituée à mes manoirs, pas du tout à la ville.

    - Demain soir, vous m’accompagnerez à un grand bal et danserez  avec moi.

    - Je ne sais pas danser.
    -
    Je vous tiendrai dans mes bras et vous ferai tourner comme une bergère.

    Il y avait une grande foule et l’Ozéganne que tout le monde regardait eut honte. Elle s’échappa de ses bras et à minuit, tous les deux moururent.

    Yves le Diberder, Contes des Korrigans 1913.

    © Le Vaillant Martial

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