• L'homme de Glace

    L’homme de glace

       Daïc Parker était un rude gaillard : il n’avait peur de rien. « Je viens de servir sept ans dans les armées du roi, disait-il à ses vieux parents, trois ou quatre jours après son retour au pays, j’ai donc vu plus d’un chat dans ma vie, eh bien, je veux que votre pain m’étouffe si jamais autre chose que le froid m’a fait trembler.

    - Tu ne parlerais peut-être de la sorte, répondit son père, si tu avais été l’année dernière à la place du Ros Laouïc, notre voisin.
    -
    Ou de Fañch le Bras ou de Jakez le Carn, ajouta la mère.
    -
    Et que leur est-il donc arrivé ?
    -
    Ah, les pauvres, reprit l’ancien, ils n’ont pas profité depuis ton départ. Voilà un bout de temps, garçon qu’il se passe, il faut te le dire, de terribles choses à la ferme du Cosquer, là-bas, à l’entrée du bois.

       Or, chacun d’eux, à tour de rôle, a voulu prendre cette ferme à bail. Méchante idée ! Méchante idée, car pas un n’a pu tout seulement y tenir trois mois. Caque nuit un vacarme d’enfer, des cris, des jurons, des coups, des menaces, tout le tremblement. Les malheureux à l’heure présente, en sont encore tout abêtis. À vrai dire, ce qu’ils ont vu ou ouï  dans la maisonnette du coin du bois, personne ne sut au juste, attendu que ni Jakez, ni Fañch, ni Laoïc n’ont congé d’en souffler mot, mais paraît bien ....

    - Faites excuses, père, si je vous coupe la parole, mais ou je me trompe fort, ou vous nous racontez là des histoires de revenants. Tonnerre rouge ! vous me mettez l’eau à la bouche, j’ai toujours eu grand désir d’en voir moi, des revenants, et de savoir s’ils ont la bouche sous le nez, comme nous autres. Dites-moi, la ferme est-elle toujours hantée ?
    -
    Faut croire que oui, car le grand Alain, le propriétaire, ne peut ni trouver à la louer ni à la vendre et se voit forcé de la mettre en valeur lui-même. La terre n’est pas de mauvais rapport et, mais elle est éloignée de son bien et comme la maison a dû être abandonnée, il a fort à faire. » Une heure après cet entretien, Daïc Parker entrait chez le grand Alain.

       « Bonjour la compagnie ! N’aurait-on ^pas besoin d’un valet ici ? Je ne suis ni borgne, ni boiteux, ni manchot, et ce n’est pas moi, non plus, que la peur empêcherait de dormis au Cosquer. »

       L’accord fut tôt fait et le lendemain, sans plus attendre, Daïc, s’installait de son mieux dans la maison déserte. On était alors au cœur de l’hiver et le froid était déjà vif. Le soir venu, notre homme alluma un grand feu, soupa de bon appétit, fuma deux ou trois pipes avant de se mettre au lit.

       Il n’avait pas peur, non ! À preuve qu’il n’avait pour se défendre en cas d’alerte, d’autre arme que son poing et n’était pas sûr d’avoir poussé la barre de la porte.

      Aussitôt couché, aussitôt endormi. Ce ne fut pas toutefois pour longtemps, ver le milieu de la nuit, voilà qu’un bruit de sabots ferrés l’éveille, on entre dans la maison, on marche près du lit.

    « Qui va là ? crie-t-il
    -
    Brrrr, brrr, brrou ! fait une voix.
    -
    Ne connais pas ce langage, parlez Breton.
    -
    Brrrr, brrr, brrou ! » Daïc, impatienté de ne pas recevoir d’autre réponse, allait sauter à terre, lorsqu’une bouffée de vent ayant ranimé dans l’âtre un tison, il aperçut penché sur la flamme, le plus laid, mais aussi le plus curieux petit homme qu’il ait rencontré de sa vie. Haut comme la botte d’un gendarme, le nabot n’avait pour tout vêtement qu’un grand chapeau troué comme une écumoire et de gros vilains sabots cerclés de fer ! Oh l’affreux bonhomme, maigre bossu, caqueux et rouge de la tête aux pieds, rouge comme s’il eût été taillé dans une betterave.

    Daïc ne put se défendre d’en avoir pitié.

    - Je comprends l’ami, que vous n’ayez pas chaud.
    -
    Brrr ! Répondit le nain.
    -
    Vous êtes très peu couvert.
    -
    Brrr, brrr !
    -
    Et il souffle un gredin de vent qui vous picote le cuir comme ferait un quarteron d’épingles.
    -
    Brrr !
    -
    Prenez donc le fagot d’ajoncs, que j’ai dressé contre la porte de l’étable, et faites une flambée. »

    Le petit homme ne bougeait pas.

    « Puisque c’est de bonne amitié que je vous l’offre, pourquoi le refusez-vous ? », pas de réponse.
    « Ah ça ! bien sûr que le pauvre est sourd et muet, pensa tout haut Daïc, je vais me lever pour lui faire du feu.

    - À quoi bon ! dit cette fois le nain qui ne le quitta pas des yeux : dans une heure ton fagot sera consumé et j’aurais encore froid, et demain, et toujours.
    -
    C’est vrai que la nuit est longue et que ma provision de bois est maigre, viens t’étendre près de moi il y a la place pour deux.
    -
    Non.
    -
    Pourquoi non ?
    -
    Si je te prenais au mot tu en aurais du regret.
    -
    Je te trouve terriblement effronté de parler de moi, si légèrement.
    -
    Tu ne l’es pas, toit, de m’inviter, sans me connaître à partager ton lit. Je suis un compagnon incommode.
    -
    Tu n’aurais pas été le premier.
    -
    Possible, mais ....
    -
    Assez causé ! Je ne me suis jamais dédit, veux-tu ? veux-tu pas ?
    -
    Brrr ! fit le petit homme, puisque tu insistes, me voilà ! » Et, comme un furet, il se glissa sous les draps. Si maître de lui qu’il fût, Daïc ne put se retenir de faire un soubresaut, le corps du nabot était un bloc de glace.

    « Tu n’as pas les pieds brûlants, fit-il

    - Je te disais bien que tu aurais du regret.
    -
    Je ne regrette rien, approche-toi.
    -
    Tes dents claquent pourtant, ce me semble.
    -
    Ça passera, serre-moi de plus près. »

    Pour sûr, Daïc eut cruellement froid cette nuit-là, mais il ne se plaignit mie.

    Au troisième chant du coq, le petit bonhomme rouge lui dit :

    « L’heure est venue pour moi de te quitter, te plairait-il de me loger encore la nuit prochaine ?

    - Certainement, si ça t’oblige
    -
    Alors, attends-toi à me revoir, mais ne parle à personne de ma visite.
    -
    Est-ce un commandement ?
    -
    Pourquoi cette demande ?
    -
    Si c’est commandement, je parlerais, si c’est une requête polie, je me tairai.
    -
    Ce n’est pas un ordre à ce soir !
    -
    A ce soir ! » Daïc se rendormit, mais pour peu de temps, il avait de l’ouvrage à abattre et se ne s’oublia point au lit. Jamais homme n’avait été aussi gai, plus dispos, aussi ne vint-il à l’esprit de personne si quelque apparition avait troublé son sommeil.
    -
    Après, tout, il n’eût pas été embarrassé pour clore le bec au curieux.

      La seconde nuit, à peu de chose près, s’écoula comme la première. Daïc toutefois reconnut au feu qu’il avait allumé, que le petit homme rouge, pour entrer dans les maisons n’avait besoins d’ouvertures tels qu’huis, chatières, fenêtres ou cheminées mêmement.

       Entre le seuil et l’encadrement des portes, il y avait assez d’espace libre pour lui livrer passage tant il savait à l’occasion se faire menu. Daïc remarque, aussi, bientôt, non sans quelque mécontentement, que le corps de son étrange camarade semblait reprendre un peu de chaleur.

    Au troisième chant du coq, le petit bonhomme se jeta au bas du lit, comme la veille.

       « Écoute-moi, fit-il, c’est aujourd’hui dimanche et tu me reverras ce soir, à dix heures, pour la dernière fois. Si tu veux finir bien ce que tu as bien commencé, il est de toute nécessité que tu ne t’attardes pas dans le voisinage. Quoi qu’il advienne, trouve-toi ici avant le dernier coup de dix heures. Me le promets-tu ?

    - Je te le promets.
    -
    Et tu ne diras mot de moi ?
    -
    Je serai muet. »

       Daïc Parker rencontra de nombreuses connaissances au bourg où il s’était rendu pour entendre la messe. Petits et grands voulaient le voir. Il était à ce jour, deux fois le coq du village. On se l’arrachait, mais personne n’osait l’interroger directement au sujet des revenants du Cosquer.

       A la moindre allusion d’ailleurs, Daïc détournait habilement la conversation. Tout alla bien jusqu’à la nuit. Plus d’une chopine fut bue, plus d’une partie de cartes aussi fut jouée et, chose étonnante, Daïc gagnait à chaque coup.

    « Ma revanche ! Ma revanche ! » Criaient les joueurs ahuris de leur déveine.

       Cependant, le temps passait et déjà, dans le bourg, il n’y avait plus guère de gens debout. Quand Daïc entendit sonner neuf heures, il jeta ses cartes sur la table et se leva pour se retirer.

      « Quitte ou double ! Quitte ou double ! Tu ne peux pas nous lâcher ainsi » lui criaient trois ou quatre mécontents, un tantinet pris de boisson, en essayant de lui barrer le passage.

       « Dans le mouchoir qui gonfle ta pochette, ajouta l’un deux, tu as à cette heure plus de dix écus en argent blanc : depuis quand, est-il de mode de déguerpir ainsi, sans accorder la belle aux camarades, après leur avoir tout raflé ?

    - Je ne jouerai pas plus longtemps, laissez-moi partir ! Je vous ai donné d’ailleurs ma revanche. A huitaine, nous reprendrons le peu, si vous le voulez. Bonsoir. ! »

       Une bousculade générale s’ensuivit, mais d’un rude coup de tête, le coup  du bélier, Daïc fit une trouée dans le tas et parvint à s’esquiver. Il marchait vite, n’ayant plus que le temps nécessaire pour arriver au Cosquer à l’heure convenue. Au moment où il venait de s’engager dans un chemin creux, flip, flap, toc ! Deux coups de bâtons, vigoureusement maniés, s’abattent sur sa nuque. Il tombe, d’un côté, son chapeau roule de l’autre. « Feu de Dieu, hurla-t-il en se relevant tout ensanglanté, j’aurai la peau des gredins qui m’ont trempé cette soupe et je ferai des sifflets de leurs os. » Mais, las ! Les agresseurs inconnus avaient joué des jambes, ils étaient loin déjà et son argent avait disparu avec eux.

       Quel parti prendre ? Allait-il donc leur donner la chasse comme il le disait ? Ce fut là  son premier mouvement, mais fort à propos, il songea à son compagnon de lit, à la promesse qu’il lui avait faite, et, remettant à plus tard le soin de sa vengeance, il reprit en homme de parole le chemin de sa maison.

       Le Cosquer était encore éloigné, le pauvre Daïc avait perdu du temps, beaucoup de temps, parviendrait-il à le rattraper ? « A la grâce de Dieu ! » pensa-t-il  en s’élançant résolument dans la voie sombre et étroite qui s’ouvrait devant lui.

       Ce fut pendant quelques minutes une course folle, désespérée. Quelle joie pour lui quand la petite maison blanche lui apparut sur la hauteur ! Quel bonheur, quand après un dernier coup de collier à la montée, sa main rencontra le loquet de la porte ! La vieille horloge du bourg sonnait en ce moment dix heures.

    Le petit homme rouge le suivait de près.

    « Comment, fit-il, tu n’es pas encore couché ?

    - Non, je rentre comme tu le vois, mais ce sera tôt fait. »

    Cette nuit-là, la dernière, le petit homme rouge n’avait presque plus froid. À minuit, il était entièrement réchauffé. Au troisième chant du coq, il réveilla son compagnon et lui dit :

    « L’épreuve que la juste colère de notre maître à tous m’avait imposée a pris fin. Ton brave et loyal cœur a fait ce prodige. Depuis des centaines et des centaines d’années, j’attendais en vain, ma délivrance. Tout homme me rebutait et j’étais l’ennemi de tout homme. Toi seul, tu as eu pitié. Ta main m’a retiré du gouffre de glace et m’a ouvert les portes de la joie. Tu n’auras point eu affaire à un ingrat. Adieu ! » Et il disparut.

    Le matin, en se réveillant, Daïc trouva sur son lit le chapeau qu’il avait perdu la veille et dans ce chapeau son mouchoir et son argent, il n’y manquait pas un denier. La première personne qu’il rencontra, en revenant de la fontaine où il était allé se laver, lui raconta que deux hommes du village voisin venaient d’être relevés à demi-morts à quelques pas d’un chemin creux, ce même chemin où il avait été lui-même si maltraité. Ils tenaient encore à la main, les bâtons dont ils s’étaient sans doute servis pour s’arranger de la sorte. Daïc reconnut à ces masques les deux vauriens qui l’avaient lâchement assailli et dévalisé. Le petit homme rouge l’avait vengé.

    A partit de ce jour, la fortune ne cessa de sourire au courageux compère. Tout entre ses mains, terres, bêtes et le reste, prospérait et doublait de valeur. Son maître qui, de bonne heure, avait appris à l’apprécier, ne voulut pas avoir d’autre gendre que lui. Avec la main de sa fille unique, il lui donna la ferme du Cosquer. Daïc, devenu propriétaire, se montra plus actif, plus laborieux, plus étendu que jamais, et, comme à ses qualités, il joignait l’ordre et l’économie, il ne tarda pas à prendre la première place parmi les hommes riches et considérés du pays.

     

    Revue des traditions populaires. L.F Sauvé

    © Le Vaillant Martial

     

     

     

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