• L’histoire du forgeron

       Fañch Ar Floc’h était forgeron à Ploumilliau. Comme c’était un artisan modèle, il avait toujours plus de travail qu’il pouvait en exécuter. C’est ainsi qu’une certaine veille de Noël, il dit à sa femme après le souper :

    - Il  faudra que tu ailles seule à la messe de minuit avec les enfants, moi, je ne serai jamais prêt pour t’accompagner. J’ai encore une paire de roues à ferrer, que j’ai promis de livrer demain matin, sans faute, et, lorsque j’aurai fini, c’est ma foi, de mon lit que j’aurai besoin.

    À quoi sa femme répondit :

    - Tâche au moins que la cloche de l’Élévation ne te trouve pas encore travaillant.

    - Oh, fit-il, à ce moment-là, j’aurai déjà la tête sur l’oreiller. Et, sur ce, il retourna à son enclume, tandis que sa femme apprêtait les enfants et s’apprêtait elle-même  pour se rendre au bourg, éloigné de près d’une lieue, afin d’y entendre la messe. Le temps était clair et piquant, avec un peu de givre. Fañch lui souhaita bien du plaisir.

    - Nous prierons pour toi, dit la femme, mais souviens toi de ton côté, de ne pas dépasser l’’heure sainte.

    - Non, non, tu peux être tranquille.

       Il se mit à battre le fer avec une telle ardeur, tout en sifflotant une chanson, comme c’était son habitude, quand il voulait se donner du cœur à l’ouvrage. Le temps s’use vite, lorsque l’on besogne ferme. Fañch Ar Floc’h ne le senti pas s »couler. Puis, il faut croire que le bruit de son marteau sur l’enclume l’empêcha d’entendre la sonnerie lointaine des carillons de Noël, quoiqu’il ouvert tout exprès une des lucarnes de la forge. En tout cas l’heure de l’élévation était passée qu’il travaillait encore. Tout à coup, la porte grinça sur ses gonds.

    Étonné Fañch Ar Floc’h demeura, le marteaux suspendu, et regarda qui entrait.

    - Salut ! dit une voix stridente
    -
    Salut, répondit Fañch

       Et il dévisagea le visiteur, mais sans réussir à distinguer ses traits que les larges bords rabattus d’un chapeau de feutre rejetaient dans l’ombre.

       C’était un homme de haute taille, le dos un peu voûté, habillé à la mode ancienne, avec une veste à longues basques et des braies nouées au-dessus du genou. Il reprit après un court silence :

    - J’ai vu de la lumière chez vous, et je suis entré, car j’ai le plus pressant besoin de vos services.
    -
    Sapristi ! dit Fañch, vous tombez mal, car j’ai encore à finir de forger cette roue, et je ne veux pas, en bon chrétien, que la cloche de l’Élévation me surprenne au travail.
    -
    Oh, fit l’homme, avec un ricanement étrange, il a plus d’un quart d’heure que la cloche de l’Élévation a tinté.
    -
    Ce n’est pas Dieu possible !  s’écria le forgeron en laissant tomber son marteau.
    -
    Si fait, répartit l’inconnu. Ainsi que vous travaillez un peu plus ou un peu moins ! .... D’autant que ce n’est pas ce que j’ai à vous demander qui vous retardera beaucoup, il ne s’agit que d’un clou à river.

       En parlant de la sorte, il exhiba une large faux, dont il avait jusqu’alors caché le fer derrière ses épaules, ne laissant apercevoir que le manche, que Fañch Ar Floc’h avais, au premier aspect prit pour un bâton.

    - Voyez, continua-t-il, elle branle un peu : vous aurez vite fait de la consolider.
    -
    Mon Dieu, oui ! Si ce n’est que cela, répondit Fañch, je veux bien.

       L’homme s’exprimait d’ailleurs d’une voix impérieuse qui ne souffrait point de refus. Il posa lui-même le fer de la faux sur l’enclume.

    - Eh ! mais il est emmanché à rebours votre outil ! observa le forgeron. Le tranchant est dehors ! Quel est le maladroit qui a fait ce bel ouvrage ?
    -
    Ne vous inquiétez pas de cela, dit sévèrement l’homme. Il a faux et faux. Laissez celle-ci comme elle est et contentez-vous de bien la fixer.
    -
    À votre gré, marmonna Fañch Ar Floc’h, a qui le ton du personnage ne plaisait qu’à demi.

    Et,  en un tour de main, il eut rivé un autre clou à la place de celui qui manquait.

    - Maintenant, je vais vous payer, dit l’homme.
    -
    Oh ! ça ne vaut pas qu’on en parle.
    -
    Si, tout travail, mérite salaire. Je ne vous donnerai pas d’argent Fañch Ar Floc’h, mais, ce qui a plus de prix que l’argent et que l’or : un bon avertissement. Allez-vous coucher, pensez à votre fin, et, lorsque votre femme rentrera, commandez-lui de retourner au bourg pour vous chercher un prêtre. Le travail que vous de faire pour moi est le dernier que e vous ferez de votre vie. Kenavo !
    -
    L’homme à la faux disparut. Déjà Fañch Ar Floc’h, sentait ses jambes se dérober sous lui : il n’eut que la force de gagner son lit où sa femme le trouva suant les angoisses de la mort.

    - Retourne, lui dit-il, me chercher un prêtre.

    Au chant du coq, il rendit l’âme pour avoir forgé la faux de l’Ankou.

    Conté par Marie-Louise Daniel, Ploumilliau

    © Le Vaillant Martial

     

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