• L'Histoire d'un Fossoyeur

    Histoire d’un fossoyeur

     

    Le fossoyeur de Penvénan était en ce temps-là Poëzevara le Vieux. On ne l’appelait guère que Poaz-coz. Si vieux qu’il fût, et, quoiqu’il eût « labouré par six fois toute l’étendue du cimetière », c’est-à-dire quoiqu’il eût couché successivement dans le même trou jusqu’à six morts, c’était un homme qui pouvait vous dire, à un jour près, depuis combien de temps tel ou tel était en terre, et même à quel degré de « cuisson »[ devait être arrivé son cadavre. Bref, on eût difficilement trouvé un fossoyeur plus entendu. Il continuait de voir clair comme en plein jour dans les fosses qu’il avait comblées. La terre bénite du cimetière était, pour ses yeux, transparente comme de l’eau.

    Or, un matin, le recteur le fit appeler :

    - Poaz-coz, Mab Ar Guenn vient de trépasser. Je pense que vous pourrez lui creuser son trou là où le grand Roperz fut enfoui, il y a cinq ans. N’est-ce pas votre avis ?
    - Non, monsieur le recteur, non !… Dans ce coin-là, voyez-vous, les cadavres se conservent longtemps. Je connais mon Roperz. À l’heure qu’il est, c’est à peine si la vermine a commencé à lui travailler les entrailles.
    - Tant pis ! Arrangez-vous !… La famille de Mab Ar Guenn désire vivement qu’il soit enterré à cette place. Roperz y est depuis cinq ans. Qu’il cède le tour à un autre. Ce n’est que justice.

    Poaz-coz s’en alla, hochant la tête. Il n’était pas le maître, il devait obéir, mais il n’était pas content. Le voilà de mettre pioche en terre. La fosse fut bientôt déblayée aux trois quarts.

    - Encore un coup de pioche, se dit Poaz, et j’aurai, si je ne me trompe, atteint le cercueil.

    Il le donna de si bon cœur, ce coup de pioche, que non seulement il atteignit le cercueil, mais même qu’il l’éventra. Des éclaboussures infectes lui jaillirent au visage. Il se reprocha d’avoir frappé trop fort.

    - Dieu m’est témoin pourtant, murmura-t-il, que je n’avais nulle intention de blesser ce pauvre Roperz ! Même, je vais faire en sorte qu’il ne soit pas trop gêné par le voisinage de Mab Ar Guenn.

    Le brave fossoyeur passa deux heures à évider de telle façon le fond de la fosse que deux cercueils y pussent tenir à l’aise, celui de Roperz occupant une espèce de retrait.

    Cela fait, il se sentit la conscience plus tranquille, quoique, néanmoins, il ne fût pas rassuré tout à fait. L’idée d’avoir « brutalisé un de ses morts » lui causait de l’ennui. Il ne soupa point de bon appétit ce soir-là, et s’alla coucher plus tôt que d’habitude.

    Il avait déjà fait un somme, quand le bruit de la porte tournant sur ses gonds le réveilla.

    - Qui est là ? demanda-t-il, en se mettant sur son séant.
    - Tu ne m’attendais donc pas ? répondit une voix qu’il reconnut aussitôt, malgré son ton caverneux.
    - À te dire vrai, François Roperz, je pensais que tu serais venu…
    - Oui, je suis venu te montrer en quel état tu m’as mis !

     La lune était haute dans le ciel ; sa vive lumière éclairait toutes choses dans la maison du fossoyeur.

    - Vois, continua le spectre… On ne traite pas ainsi un vivant, encore moins un mort.

    Il avait déboutonné sa veste à longues basques. Poaz-coz ferma les yeux. Il y avait de quoi mourir de dégoût. La poitrine du grand Roperz n’était plus qu’un trou hideux où des fragments de côtes brisées apparaissaient mêlés à une sorte de bouillie verdâtre.

    - En vérité, François Roperz, suppliait le malheureux Poaz, en vérité, pardonne-moi !… Je ne suis pas aussi coupable que tu penses. Je ne voulais pas toucher à ta fosse. Je savais bien que ton temps n’était pas fini… Mais je ne suis qu’un domestique. Quand le recteur commande, je ne peux que m’incliner, sous peine de perdre mon unique gagne-pain, car je suis trop vieux pour changer de métier… D’ailleurs, c’est la première fois que pareille chose m’arrive. Jamais défunt n’avait encore eu à se plaindre de moi : tous ceux du cimetière te le diront…
    - Aussi, je ne te garde pas rancune, Poaz-coz. D’autant plus que tu as fait ton possible pour réparer le dommage que tu m’as causé involontairement…

    Le fossoyeur rouvrit les yeux. Le spectre avait reboutonné sa veste. Poaz-coz l’écouta parler désormais sans épouvante.

    - Je vois bien, s’écria-t-il, que, même dans l’autre monde, tu es resté le meilleur des hommes.
    - Hélas ! fit Roperz, le meilleur d’ici ne vaut pas grand ’chose là-bas.
    - Tu n’es donc pas entièrement heureux ?
    - Non. Il me manque une messe. J’ai pensé qu’après ce qui vient d’avoir lieu, tu n’hésiterais pas à la faire dire et à la payer de tes deniers.
    - Certes non, je n’hésiterai pas. Tu auras la messe qui te manque, François Roperz !
    - Tu ne m’as pas laissé finir ; il faut que cette messe soit dite par le recteur de Penvénan, par lui-même, entends-tu ?
    - J’entends.
    - Merci, Poaz-coz ! Prononça le spectre. Ce fut sa dernière parole. Le fossoyeur le vit sortir, traverser la place du bourg, et franchir l’échalier du cimetière.

    Le surlendemain, qui était un dimanche, au prône de la grand’messe, le recteur annonça pour le mardi de la semaine à venir un service « recommandé par Poëzevara, le fossoyeur, pour l’âme de François Roperz, de Kerviniou»

    Ce mardi arriva. La messe fut dite. Le recteur officiait en personne, et au premier rang des assistants était agenouillé Poaz-coz. J’y étais aussi, moi qui vous parle. Ma chaise touchait celle du fossoyeur.

    Au moment où, l’office terminé, le recteur s’acheminait vers la sacristie, Poaz me poussa le coude.

    - Regarde donc ! dit-il, d’une voix qui tremblait.
    - Quoi ?
    - Ne vois-tu pas quelqu’un qui entre à la sacristie, derrière le recteur ?
    - Si fait.
    - Tu ne le reconnais pas ?

    Et, comme je ne trouvais pas assez vite qui ce pouvait être, Poaz-coz me souffla dans l’oreille :

    - Mais, c’est François Roperz, malheureux, c’est François Roperz !

    C’était vrai. Je le reconnus tout de suite, quand Poaz me l’eut nommé. Le port, la démarche, le vêtement, c’était de tout point François Roperz. J’en demeurai tout abasourdi.

    - Tu verras, me dit Poaz-coz, il y a encore quelque chose là-dessous.

    En effet.

    Comme le recteur, après avoir dépouillé les ornements sacerdotaux, traversait le cimetière pour gagner son presbytère par le plus court, on le vit soudain s’affaisser sur lui-même et tomber mort, non loin de la fosse fraîchement comblée où, près du cercueil de François Roperz, reposait celui de Mab Ar Guenn.

     

    (Conté par Baptiste Geffroy. - Penvénan, 1886.)

    © Le Vaillant Martial 

     

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