• L'esprit de la Forêt

    L'esprit de la Forêt


     

    C

    L’esprit de la forêt

    ’était du temps de la grande forêt de Brécilien, ainsi appelait-t-on Brocéliande autrefois. C’était au printemps du monde. Un roi vivait au plus haut d’une tour. Elle se dressait tel un phare sur un océan de verdure immobile.

    Chaque matin avant l’aube, le roi, du haut de cette tour, se pressait au balcon d’orient. Il voulait s’assurer que le soleil viendrait une nouvelle fois honorer de sa présence un nouveau jour. Car il faut savoir que le roi craignait deux choses.

    L’une, qu’un matin, nulle lueur ne vint révéler l’horizon. Qu’un matin, il n’y ait plus de matin ... Qu’un matin, les ténèbres de la nuit demeurassent à jamais sur le monde.

    Son autre crainte était liée à la forêt. Cette vaste forêt dont  il se sentait prisonnier. Elle couvrait une partie de son royaume et continuait de s’étendre, là-bas, bien au-delà des collines lointaines. Elle était si ancienne, malgré le jeune âge du monde, si mystérieuse. Aucun voyageur ne s’y engageait sans appréhension. Et si parfois, le soleil parvenait à réchauffer de ses rayons obliques, d’épais tapis de mousses humides, ces furtifs havres de lumière ne faisaient qu’approfondir la noirceur de l’ombre avoisinante : nourrir l’étrange sentiment qu’elle pouvait être habitée de créatures fantastiques.

    Pendant un temps, il y eut bien un ramasseur de champignons. Un vieil homme aux cheveux blancs et clairsemés. Il errait de-ci, de-là, paisible, courbé vers le sol. Il serpentait incertain, à petits pas,   fouillant d’une baguette de noisetier l’humus parfumé, un panier d’osier sous le bras. Sa présence rassurait. Si on ne le voyait pas, on l’entendait. Si on ne l’entendait pas, on le devinait, on l’imaginait, là, quelque part, tout proche. C’était bien commode. On lui attribuait bruissements et craquements divers.

    Le tranquille ramasseur de champignons aux cheveux blancs et clairsemés, conjurait le mystère de la grande forêt. Puis un jour, au début d’un bel automne, pourtant, il disparut. On ne le vit plus. Alors de nouveau, bruissements et craquements devinrent source d’inquiétudes. Le bel esprit du petit ramasseur de champignon ne pouvait plus rien justifier de ce que l’on ne comprenait pas. Alors il y eut encore plus de récits, d’histoires étranges contées le soir à la veillée dans toutes les chaumières et auberges du royaume. La sombre réputation de la grande forêt grandit dans le cœur de tous, et avec elle la peur de l’obscurité, refuge des mauvais esprits.

    L'esprit de la Forêt


     

    Le roi prit une décision. Une décision radicale. Les gouvernants sont souvent comme ça. Il arriva un beau matin dans la salle du conseil, entouré de quatre nains porteurs de lanternes car le malheureux souverain était arrivé à craindre sa propre ombre. Il fit part de sa décision aux ministres, il fallait soigner le mal ... Par la racine. Si la forêt était crainte de tous, il n’y avait qu’à la raser. Couper tous les arbres, sans exception, les taillis et les buissons.


     

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    Le matin suivant, aux premières heures du jour, que le soleil avait une nouvelle fois décidé d’honorer, on fit armer les soldats de lourdes haches. Et comme la tache semblait considérable, il en fut distribué à l’ensemble des hommes valides du royaume. Aussi durant des jours, des semaines, on entendit le son mat des cognées fendant le bois. On entendit de longs grincements, des craquements secs. C’était le chant ultime d’arbres séculaires abattus, jonchant le sol par milliers. Et ce chaos de résonner  en écho dans une forêt, laquelle, de jour en jour, voyait son territoire fondre telle neige au soleil au point de n’en garder le nom que dans la mémoire des hommes qui l’avaient habitée ...

    Qui l’avaient abattue.

    Il n’en resta plus qu’un. Un chêne gigantesque. 


     

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    Vingt hommes se tenant la main n’auraient pas pu faire le tour de son tronc. L’histoire dit ... L’histoire dit, l’arbre le plus ancien de cette forêt des premiers âges. Il restait seul, dressé sur une hauteur dominant un paysage désormais meurtri. On sentait ses racines noueuses profondément ancrées dans les entrailles de la terre. Des dalles de granit formaient autour, ‘une muraille naturelle.

    La crête visible d’un dragon lové, recouvert par la poussière des siècles. Combien de haches brisées sur ce tronc tortueux. Combien de scies élimées. On avait tenté d’y mettre le feu ... en vain. Le vieux chêne restait droit et fier. Sa ramure si dense procurait une ombre si profonde que l’on aurait pu croire la nuit endormie à son pied. On s’effraya. Le chêne était maléfique. »L’arbre du Diable ». Ses racines devaient descendre jusqu’en enfer.

    Il y avait, tout au bout d’un vallon, une grotte, une tanière, dans laquelle vivait une Groac’h, sorcière sèche et bossue. Elle connaissait disait-on l’art de la magie. Le roi, toujours accompagné de ses quatre nains porteurs de lanternes s’engagea au creux de cette contrée inhospitalière pour demander conseil.

    - Je te connais roi Luciole, et je connais ta requête ... Si tu n’as aucun doute, prends cette fiole. Tu verseras la totalité de son contenu au pied du chêne tourmenteur. C’est un puissant poison. Grâce à lui, passée la nuit, tu auras vaincu la forêt. Toute la forêt, cependant, sois certain de ton choix.

    Le roi était certain. Si bien qu’il fit comme lui commanda la Groac’h. Le soleil descendait sur l’horizon, le roi se rendit auprès du vieux chêne, ultime représentant d’un passé révolu. Comme il craignait d’approcher l’ombre dévoreuse de la lumière, il ordonna à son capitaine d’arme de répandre le poison entre les racines. Ainsi fut fait. Demain serait un jour nouveau.

    Passa la nuit.

    Au chant du coq noir, avant l’aube, le chambellan empressé vient trouver le roi.

    - Sire, Majesté quelque chose s’est passé ... Une chose terrible. Vous devez venir voir ... Sans perdre un instant.

    Au chant du coq gris, le roi quittait la haute tour dans le ciel ... il chevauchait la morne plaine. Au chant du coq blanc, dans le soleil levant, il arrivait à l’endroit même où se dressait le chêne séculaire. Mais l’arbre n’était plus. Seuls les soldats, les bûcherons formaient un grand cercle. Ils s’écartèrent en silence, laissèrent passer le roi étonné d’un tel recueillement. Le capitaine d’arme, le regard empli d’une grande tristesse s’effaça à son tour laissant le roi découvrir ... Découvrir un cercle de pierre, vieux dolmen oublié.

    Le roi resta stupéfait. Au centre du cercle de pierre, en lieu et place du chêne disparu reposait  ... une jeune femme à la beauté irréelle. Une jeune femme, de celles évoquées dans les chants dédiés aux divinités célestes. Elle semblait endormie, mais son teint laissait à penser qu’il n’en était rien.

    Les premiers rayons du matin caressaient une plaine nue de tout arbre, lentement la lumière réchauffait un paysage blessé. Lentement elle gravissait la pente douce du tertre, gagnait le granit. La lumière vint effleurer le doux visage d’une finesse sans pareil. Un visage auréolé de longs cheveux d’or. Et comme le soleil baignait soudain ce corps vêtu de soie verte, ce corps sans vie, la chaude lumière pâlie.

    Un, nuage masquait le soleil, s’étendait dans le ciel. Un couvercle gris que l’on referme. Un manteau sombre que l’on rajuste sur les épaules quand vient le froid. Il se mit à pleuvoir et ce n’est pas des gouttes d’eau qui tombaient du ciel, non. Ce n’étaient pas des gouttes d’eau, mais des larmes. Alors tous les hommes présents firent comme le roi. Ils tombèrent à genoux et pleurèrent avec le ciel.

    - J’ai ... j’ai touché à l’intouchable, murmura le roi.

    - J’ai tué l’esprit de la forêt. J’ai tué le rêve et le merveilleux. Nous sommes maudits.

    Alors comme s’il se réveillait brutalement d’un mauvais rêve, le roi se ravisa. Son cœur venait de basculer. Son regard s’illumina d’un nouvel éclat ....

    - Peut-être ... Peut-être est-il encore temps ! Tout espoir n’est pas perdu, fit-il le visage inondé de larmes et de pluie.

    - Nous devons faire revivre la forêt. Avec elle son esprit. L’esprit de la forêt doit renaître ... Nous devons semer, planter, chacun de nous doit s’y employer. Commençons par le genêt et la bruyère. Cette eau venue du ciel ne tombera en vain. Au bord de ces étangs qui se forment sous nos yeux, doivent pousser de nouveaux chênes, de nouveaux hêtres, des châtaigniers aussi ....

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    Et toutes sortes d’arbres aux feuilles légères pour faire chanter le vent à nouveau. L’espoir n’est pas mort. Mettons-nous au travail sans attendre.

    Alors ... alors chacun s’y employa, quelle que soit la condition. Soldats ou paysans. Bûcherons ou lavandières les enfants soutenant les anciens. Dans tout le royaume, la terre fut ensemencée.

    Il fallut beaucoup de temps. Il fallut toujours du temps au temps pour réparer les erreurs. C’est parfois bien long. Trop long pour une vie d’homme.

    Passèrent les années. Le roi était devenu bien vieux. Ses cheveux avaient blanchi comme autant de plaines et vallons avaient verdi. De nouveau le royaume se couvrait d’une jeune forêt clairsemée  de genêts et d’ajoncs, d’étangs de larmes aux berges touffues. Du haut de sa tour, au balcon d’orient, le monarque s’enthousiasmait à voir chaque aurore révéler cet océan de verdure retrouvé.

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    Lorsqu’il sentit entamé l’hiver de sa vie, le roi, sans rien en dire prit congé des siens. Le souverain fatigué sa couronne et gagna la forêt. Il ne redoutait plus l’ombre. En toute sérénité il chevaucha sur la route blanche, entre les deux lisières, sur les chemins, les cavées. Il emprunta sentiers et layons. Mit pied-à-terre, se fraya un passage sans les sentes étroites ...

    Puis lorsqu’il n’y eut plus aucune trace à suivre, il sut qu’il était au plus profond de celle qu’i l avait eu crainte jadis. Mais le vieux roi n’avait plus peur. Il progressait au cœur d’épais taillis, éprouvant l’écorce des arbres comme s’ils partageaient ensemble d’anciens secrets. Enfin, il sentit un terrain plus pentu. Le pas se fit plus long, plus lent, alternance d’humus et de mousse. Le souffle court, il parvint au tertre. L’anneau de pierre, le vieux dolmen oublié. À l’endroit même où reposait l’esprit des lieux, un hêtre majestueux étendait ses branches, hautes dans le ciel. Ses feuilles d’or bruissaient au vent léger.

    Dans la lumière du jour finissant, elle apparut soudain d’entre les arbres. Longue silhouette sylphide, auréolée de cheveux aux reflets de lune. Une tunique de soie verte, délicate et légère dans l’air du soir.

    Ce n’était pas les étoiles, tombées du ciel, qui volaient autour de cette apparition fantastique. Juste les esprits de la forêt et des sous-bois. Dans sa main si blanche elle tenait un rameau, rameau de vie. Elle le tendit au roi. Et comme il s’en emparait, les chemins du dedans s’ouvrirent à lui.

    © Le Vaillant Martial


     

     

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