• L’épi changé en sceptre

    Lorsque Jozon, fils de Gounideg, se trouva à la mort de ses parents, à la tête de son héritage, il n’eut pas besoin d’appeler le notaire. Il lui restait pour unique avoir un épi de blé :

    « Je regrette mon pauvre gars, lui avait dit son père, de ne pas t’en laisser davantage. Il yen d’autres qui sont mieux partagés que toi, je le reconnais, mais tu as des ressources dans la tête. Va, le monde est grand, les bonnes occasions ne sont pas rares, la fortune est une belle et capricieuse dame qui a de longs cheveux. Tu finiras, le temps aidant, pas la saisir au passage. »

    Ces paroles n’étaient pas tombes dans l’oreille d’un sourd. Jozon, aussitôt les siens au cimetière prit le large. Il voulait sans retard courir sa chance.

    Il marchait allégrement, le pas léger, sans crainte des voleurs, avec son épi pour seul bagage, le cœur néanmoins gonflé d’espérance, comme on l’a vingt ans.

    À la fin de la première étape, il était loin. Il était parvenu dans une contrée où il ne connaissait personne pas un chat vivant. Une maison de ferme s’ouvrait au bord de la route. Il y rentra hardiment.

    « Peut-on, demanda-t-il, donner un gîte cette nuit à un étranger qui s’en va par les chemins cherche la fortune ?

    - Oui, oui, lui répondit-on, on ne te refusera rien ici. » Néanmoins, le fermier et la fermière avaient eu un regard qui ne signifiait guère la sympathie et la confiance chez eux. « Suis-moi, reprit l’homme, d’un ton goguenard, et en l’introduisant dans le poulailler, ici, personne ne te dérangera, le coq est un peu matinal, mais tu es fatigué. Il ne t’empêchera pas de dormir.

    - Jozon murmura :

    « Ils ont une bien singulière façon de pratiquer l’hospitalité en cette demeure, ils aiment à se moquer de leurs hôtes. Ils ne l’emporteront pas au paradis. »

    Le lendemain à l’aube, fermier et fermière étaient réveillés en sursaut. Dans le poulailler, il se faisait un vacarme assourdissant. Le coq et les poules criaient comme des perdus, tandis que le jeune homme lançait des imprécations furieuses, en réclamant son bien. Il avait déposé par terre son épi, et l’une des poules l’avait avalé. Il jurait, par les cornes du Diable, qu’il ne quitterait pas la maison avant  qu’il eût rendu son épi ou qu’on lui eût livré la coupable en échange.

    On pense quel fut l’embarras des bonnes gens. Restituer l’épi ? Il n’y fallait pas y songer. Ils préférèrent céder la poule et se débarrasser de l’importun.

    Heureux de son acquisition, Jozon se remit en route. La fortune commençait à lui sourire. Il importait de ne pas la laisser fuir. N’est-elle pas toujours avec les audacieux ?

    A la tombée du jour, il se trouvait à l’entrée d’un village où les ménagères vaquaient aux préparatifs du repas du soir. Les travailleurs rentraient des champs.

    « Seriez-vous assez bon, fit-il, en ouvrant une porte pour accorder l’hospitalité à un Breton qui se rend vers les lointains pays pour courir la chance ?

    - Nous n’aimons guère les vagabonds par ici, lui répondit la voix rude du maître de la maison. Les honnêtes gens travaillent et n’encombrent pas les chemins. Si tu tiens cependant à dormir chez moi, voilà l’écurie, elle est assez convenable pour toi. » Il n’avait soufflé mot, mais en son esprit, il ruminait déjà un projet de vengeance :

    «  Le rustre, pensait-il, mérite une leçon. Il l’aura et il y mettra le gris prix. »

    L’écurie était si étroite qu’on avait peine à s’y retourner. Il y avait juste un coin pour sa poule et lui. Or, à côté d’eux était attaché un jeune poulain qui sommeillait, la tête dans sa mangeoire. Mécontent d’être dérangé, il se mit à gambader de façon désordonnée. Un coup de pied atteignit la poule et l’écrasa. Aussitôt vives protestations de la part du voyageur :

    On verra bien de quel bois il se chauffait, lui, Jozon, le gars Breton, on lui avait tué sa poule. Eh bien, on la lui rendrait vivante, sinon il exigerait en vertu de la loi du talion qu’on la lui remplaçât par le meurtrier lui-même ! » Tous les habitants de la maison étaient accourus le maître à la voix rude en tête.

    « Que te faut-il ? demanda celui-ci.

    - Ma poule ! ma poule ! réplique Jozon.

    - Je ne puis la ressusciter.

    - Alors, je veux le poulain, à moins que vous n’aimiez mieux que nous nous adressions au juge »

    S’adresser au juge ! Cette seule pensée provoqua un froncement de sourcils chez le paysan qui protesta : « Ah non ! Pas de ça. Emmène le poulain et que je ne te revoie plus.

    - À vos souhaits ! » conclut le jeune homme, qui le poulain en laisse, partit vers d’autres profitables aventures. Décidemment, il avait le vent pour lui et la marée, jusqu’où n’irait-il pas ?

    Ce jour-là, il fournit une étape plus longue que les jours précédents, car il se sentait des ailes aux pieds. Il arriva à une petite ville dont la première maison était occupée par un gros maquignon possesseur des plus beaux chevaux de la contrée. Il le pria de lui accorder  une place, ainsi qu’à sa bête. Le marchand le toisa d’un air de dédain.

    « Je ne loge pas les gens de basse condition, répliqua-t-il, et mes chevaux ne s’accommodent guère de bêtes aussi misérables que la tienne. Je ferai pourtant exception cette fois. Il y a une place vide dans mon écurie. Installez-vous-y tous les deux. Je n’ai que ça à t’offrir ou la rue. »

    Toi, mon bonhomme, se dit Jozon, tu es digne de tes prédécesseurs pour accueillir les passants, tu mérites aussi qu’on te rappelle aux procédés de la bienséance et au respect de tes hôtes. Comme eux, tu seras frappé à l’endroit vulnérable. »

    Le coin où il fut conduit était un réduit tellement sombre qu’on n’y distinguait pas sa main droite de sa main gauche. Trois brins de paille par terre formaient la couche. Chose plus fâcheuse, un cheval ombrageux était attaché auprès, qui, voyant l’homme et le poulain s’installer témoigna d »une violente colère. Il se mit à renâcler fortement et à jouer du jarret. Il advint ce qu’il y avait à redouter. Le poulain reçut un coup de pied dans la tête, et il tomba mort.

    Jozon n’attendait que cela. Il se précipita dehors en appelant au secours. Ses clameurs étaient telles que tous les voisins accoururent :

    « Quelle mouche te pique, jeune homme ? s’écria le maquignon. As-tu le cauchemar et faudra-t-il qu’on te fasse veiller par un garde-malade ?

    - Trêve de plaisanterie, riposta Jozon, mon poulain a été tué par votre cheval et je tiens à ce que vous me le rendiez.

    - Son corps, oui, sa vie, non s’il est trépassé, car je n’ai pas la faculté d’accomplir des miracles.

    - À votre aise, mais je vous déclare que si je n’ai mon poulain bien vivant ou le cheval qui l’a assommé, nous plaiderons au tribunal. »

    Le visage du maquignon changea de couleur. Sans doute n’avait-il pas la conscience très nette, car ce mot de tribunal eut pour effet de lui rabattre le verbe à l’instant.

    Si c’est ainsi que tu l’entends, murmura-t-il, l’air bonhomme, prends le cheval  et n’en parlons plus. Je déteste les procès.

    - Dieu vous le rende, seigneur ! » fit Jozon, en saluant courtoisement, et monté sur le superbe coursier, il partit au grand galop.

    La fortune le gâtait, et il avait peine à croire lui-même à son succès. Il finirait sans doute de la sorte pour parvenir jusqu’au trône du roi. Il n’était d’ailleurs plus loin de Paris lorsque la nuit le surprit à la porte d’un château. Il entra comme il eût fait chez lui. Son audace lui coûta cher.

    Il y avait là un énorme chien de garde qui, à la vue de l’étranger dont le costume en dépit de son beau cheval, était celui d’un gueux, s’élança sur lui, avec des aboiements furieux, et, en quelques coups de dents, lui mit les habits en lambeaux et les mollets en sang.

    Pour l’arracher de ses crocs, il n’y eut pas trop du personnel et du maître de la maison. Celui-ci se confondit en excuses.

    « Des excuses, dit le jeune homme volontiers, je les accepte, mais elle n’empêchent pas que le mal ne soit grand. Qui me rendra mes habits et qui pourvoira aux frais du médecin ?

    - Est-ce à-moi de vous fournir des habits neufs et de payer votre médecin, se récria le maître du château, puisque je ne suis pour rien dans votre accident ?

    - Nous irons le demander au juge.

    - Au juge, protesta le gentilhomme. Tenez voilà, les propres habits de fêtes et ma bourse. Prenez-les et quittez ce château au plus vite. »

    Jozon n’eut pas besoin qu’on l’y invitât deux fois ? Vêtu magnifiquement, la poche abondamment garnie et monté sur le plus beau cheval du royaume, il se dirigea vers la cour du roi et se présenta à lui en qualité d’envoyé d’une puissance étrangère. Il fut reçu avec les honneurs qu’on ne prodigue qu’aux couronnées. On lui accorda la chambre la plus luxueuse du palais et on désigna à son cheval la première place dans les écuries royales.

    Comme celui-ci traversait la place, la fille du monarque vint à passer :

    « Oh la superbe bête, observa-t-elle, combien serais-je heureuse de la monter ! »

    Sans plus réfléchir la voilà en selle et de galoper à fond de train à travers champs et de franchir les obstacles les plus dangereux. Elle courut si bien que le pauvre animal trébucha à bout de souffle ? Ses pattes s’engagèrent dans un trou, et il se cassa une patte.

    On juge du désespoir de l’amazone. Quant à Jozon, sa colère ne connut plus de bornes.

    « Sire, s’écria-t-il, je suis entré chez vous avec le meilleur cheval du monde. Il me le faut tel qu’il était quand je l’ai amené.

    - Il n’est pas en mon pouvoir de vous le remettre en l’état où il était. Les rois disposent de la puissance humaine, ils s’arrêtent aux limites du surnaturel.

    - Arrangez-vous à votre guise, reprit Jozon, mais si je n’ai pas mon cheval sain et bien portant, la justice me donnera droit sur le coupable qui a causé sa perte.

    - Aussi, bien sire, je vous demande la main de votre fille en échange. Il existe d’ailleurs à Paris des juges dont les sentences passent au besoin par-dessus la tête des princes, j’irai jusqu’à eux.

    - Un scandale à ma cour, s’exclama le roi. Que dira-t-on de moi ? J’aime mieux vous accorder la main de ma fille. »

     A quelques jours de là, des hérauts revêtus de superbes livrées annonçaient la surprenante nouvelle aux quatre coins de la France, Jozon épousait la fille du monarque et devenait l’héritier présomptif de couronne. Son père en murant ne l’avait pas trompé : il avait pris la fortune aux cheveux, et son épi s’était changé en sceptre.

    © Le Vaillant Martial

                                                              François Cadic, Contes Bretons sur douze métiers, Librairie Celtique Paris.

     

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