• L'enfant qui aimait les Arbres

    L’enfant qui aimait les arbres

    L'enfant qui aimait les Arbres


     

       Dans un petit village niché aux abords de la belle forêt d’Huelgoat en Bretagne, vivait le petit Sylvain. C’était un gentil gamin, pas méchant pour deux sous et toujours prêt à rendre service envers ceux qui lui témoignaient un semblant de sympathie. Ceux-ci n’étaient guère nombreux car Sylvain, dans le village était considéré comme l’idiot, celui a le « vent dans la tête ». Par ma foi, c’était vrai qu’il pouvait paraître différent, avec ce regard qui semblait toujours regarder vers ailleurs et ce sourire qui flottait sur ces lèvres, même quand on le montrait du doigt. Quand les autres gosses du village, le taquinaient ou lui jetaient des cailloux, il n’y prenait pas garde et préférait se réfugier au cœur de la forêt, sous les grands chênes majestueux, ses amis ....

       Sylvain avait une profonde affection pour sa forêt, il pouvait en nommer chaque arbre et avait même un nom pour chacun. Il aimait caresser leur écorce moussue et leur parlait longuement, comme  s’ils avaient été de silencieux confidents. Il restait ainsi des heures entières, allongé au pied de l’un deux, le regard perdu dans la contemplation du feuillage majestueux, avec pour seule musique, la brise jouant dans les feuilles qui lui contait d’extraordinaires histoires venues d’ailleurs.

       Un jour qu’il se promenait à travers bois, heureux comme un jeune animal en liberté, il entendit des cris qui semblaient venir de très loin. Il se rendit bien vite compte que les voix étaient beaucoup plus proches qu’il ne l’avait cru au début.

       Ce ne sont ni des jeunes enfants, ni deux vieilles femmes ! se dit-il. En effet, les voix bien que légères et haut perchées, hurlaient des flots de jurons qui auraient fait rougir les bigotes du village et déclencher la colère de monsieur le curé lors du sermon du dimanche.

       Avec d’infinies précautions, Sylvain s’approcha de l’endroit d’où provenaient les cris et découvrit, au détour d’un grand chêne, un spectacle qu’il n’allait pas oublier de sitôt !... Il contemplait incrédule, juchée sur une grosse racine, deux minuscules personnes vêtues d’habits aux couleurs de l’automne qui se disputaient un morceau de pain ! Ce n’était pas des nains, pour en avoir déjà vu, de cela Sylvain en était persuadé. Ces deux-là ne lui arrivaient pas à la ceinture, et il n’était portant pas bien grand ! ... Le gamin réalisa qu’il se trouvait, ni plus ni moins en présence de deux Korrigans ! C’était en fait deux Korrikaned, ces lutins farouches qui peuplent les forêts profondes, mais cela bien sûr Sylvain ne pouvait le savoir ! Il en avait bien sûr déjà entendu parler lors des longues veillées d’hiver où, es heures durant, suspendu à la voix des conteurs, il rêvait en écoutant ces contes et ces histoires extraordinaires peuplées d’être fantastiques ... Mais de les voir ainsi, là devant lui le laissait pantois.

       Sylvain n’arrivait pas à détacher son regard de ces deux petits êtres qui se chamaillaient comme deux chiens après un os ! Mais une fois la surprise passée, il commença à trouver la scène plutôt cocasse, jusqu’au moment où l’un des deux Korrigans l’aperçut ! ...

    - Holà, petit d’homme, que fais-tu là à nous observer sans façon ? ... Alors qu’il toisait l’enfant, grand de plus de deux fois sa taille, nulle peur ne transperçait dans sa voix. 

    - Je ne voulais aucun mal monsieur, mais vous criiez tellement fort que ...

    - Que tu es venu voir, oui da ! Eh bien, dis-moi si tu trouves équitable que ce maraud me vole le pain de la bouche ?

    - Voleur, toi-même, s’écria l’autre, ce pain tu l’as dérobé à une corneille qui l’avait elle-même chapardé dans un poulailler des grandes gens ! 

     

    Et la querelle repartit de plus belle et semblait de jamais vouloir s’apaiser.

    L'enfant qui aimait les Arbres

       L’enfant se souvint alors qu’il avait toujours sur lui un guignon de pain et un peu de fromage que lui laissait sa mère, avant de quitter la maison pour partir laver le linge des bourgeoises du  village.

    - Attendez, leur dit-il, inutile de vous quereller, voici mon repas, je veux bien le partager avec vous, si vous arrêtez votre dispute. 

       Les deux Kornikaned se mirent à l’observer, flairant le piège. Mais devant l’innocence de ce visage où ne respirait que la gentillesse, leur méfiance s’envola. S’installant confortablement sur un tapis de mousse, nos deux petits drôles, sans plus de façon, prirent qui le pain qui le fromage et dévorèrent avec bel appétit le repas de l’enfant, tout heureux de les voir réconciliés et oubliant même que le soir venu, il irait se coucher le ventre vide ... Sans trop savoir pourquoi, Sylvain se mit à leur raconter sa petite vie, tout heureux pour une fois d’avoir deux « personnes » qui l’écoutent sans se moquer. Les deux goinfres avec forte mastication, opinaient de temps à autre du chef, témoignant ainsi de l’intérêt qu’ils portaient à ce bavardage, malgré leur ouche pleine. Une fois les dernières miettes de ce royal festin avalées, les deux compères le regardèrent avec sérieux ...

    - Petit humain, tu as été bon envers nous, demande ce que tu veux !

       Sylvain s’étonna, il n’avait besoin de rien, les assura-t-il, il courait les bois et il était bien heureux ainsi. Les Korrigans n’ont pas coutume d’avoir ce genre de considérations mais peuvent parfois donner plus qu’ils ne reçoivent ...

       Enfant, tu es trop naïf, d’autres de ton peuple n’auraient pas hésité à nous demander monts et merveilles ! Nous allons cependant faire quelque chose pour toi, chaque jour au dernier rayon de soleil, tu viendras à ce vieux chêne et tu trouveras sur sa plus grosse une pièce d’or. Ainsi, pièce après pièce, tu penseras à nous, enfant d’homme, car sois sûr que nous, nous ne t’oublierons pas.

       Sur un signe de la main, les deux Korrikaned prirent congé de leur nouvel mai et, bondissant de branche en branche, disparurent dans l’épaisse tignasse des feuilles du vieux chêne.
     

       Les semaines s’écoulèrent ; L’enfant rapportait chaque soir une pièce d’or à sa mère qui préférait croire à un don du ciel qu’à l’œuvre du malin. C’était une femme humble qui s’était jusqu’à lors passé du superflu. Elle acheta malgré tout quelques petites choses pour embellir leur triste quotidien et garda précieusement le reste de l’or pour les jours plus sombres. Mais quand les habitudes s’étiolent, s’en vient la jalousie ... Les habitants du village virent ce changement d’un mauvais œil et les ragots allaient bon train.

        Les autres gosses avaient remarqué le manège de Sylvain et un soir, décidant d’an avoir le cœur net, ils le suivirent au tréfonds de la forêt. Lui continuait son bonhomme de chemin, insouciant et heureux sous les grands chênes.

       Un craquement de bois mort le fit sursauter ! Il réalisa qu’on le suivait et prit peur. Il détala comme un lièvre, ses poursuivants collés à ses basques. Après une course effrénée, n’y pouvant plus, il s’écroula mort d’épuisement au pied du vieux chêne. Les autres garnements arrivèrent armés de bâtons et de cailloux, le sourire mauvais et de la méchanceté plein les yeux. Le pauvre Sylvain terrorisé, s’était recroquevillé entre les grosses racines qui lui faisaient un bien maigre refuge. Mais au moment où les sales gosses allaient lâcher leurs projectiles, les arbres semblèrent prendre vie.

    L'enfant qui aimait les Arbres
     

       Comme d’incroyable Titans, les grands chênes ondulèrent dans de terribles craquements d’écorce, leurs branches se tendirent comme des serres voraces vers les assaillants qui n’en menaient pas large. Juchés sur chacune d’elles, comme un cavalier sur sa monture, des dizaines de Korrikaned hurlaient, criaient, vociféraient, faisaient un vacarme de tous les diables !...

       Les gosses abasourdis reçurent sur la tête un déluge de glands et de minuscules javelines qui les piquèrent méchamment aux bras et au visage ! Terrifiés au-delà du possible, les vauriens lâchèrent leurs armes et détalèrent sans demander leur reste ! Quand leurs cris de terreur ne fut plus qu’un écho mourant dans le lointain, la forêt sembla enfin s’apaiser.

       Osant enfin relever sa tête, Sylvain réalisa qu’une multitude de lutins hilares faisaient cercle autour de lui, visiblement très satisfait du tour pendable qu’ils venaient de jouer aux sales gosses. L’un des petits diables s’avança vers lui. Il reconnut alors l’un des deux Korrigans à qui il avait offert son repas.

    L'enfant qui aimait les Arbres


     

    - Tu vois, bout d’homme, nous ne t’avons pas oublié !
    -
    Vous avez su que j’étais en danger ici et êtes venus à mon secours, merci ...
    -
    Nous ne pouvions tout de même pas laisser un ami en fâcheuse posture, n’est-ce pas ? fit l’autre en souriant.


       Cette nuit-là, sylvain ne rentra pas au village. Il  était l’invité du petit peuple et ceux-ci lui firent grande fête ! Les tables dressées à même la mousse et recouvertes de somptueuses soieries coulaient sous les victuailles. Les chants joyeux portés par la musique des fées durèrent ainsi jusqu’au point du jour.

       Quand le lendemain, l’enfant revint au village, il n’y avait plus ni moqueries ni railleries dans la bouche des villageois. La peur avait place aux quolibets et cloué les gosiers. Il était « l’ami des Korrigans », tous le savaient à présent. Dès lors, plus jamais Sylvain n’eut à souffrir de la méchanceté des autres.

    © Le Vaillant Martial


     

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