• L'élue des Pixies

    L’élue des Pixies


     

    A

     

    Bigaël avait préparé le repas qu’elle venait à l’instant de déposer sur la table. John son mari ne tarderait pas à rentrer. En attendant, elle jetait un œil par la fenêtre surveillant ses deux filles.

    Leah, l’ainée, avait sept ans. C’était l’âge où l’on commençait à quitter la petite enfance. Elle était devenue plus secrète. Elle avait appris à lire aussi, ce qui s’est traduit par des heures passées dans sa chambre à découvrir mille et une histoires. Ses premiers voyages ... Ses  premiers pas, seule dans d’autres pays merveilleux.

    Charlotte, la petite affichait un caractère tout opposé à celui de sa sœur. Rieuse, jouette, elle passait son temps à explorer le jardin. Elle n’aimait rien tant que l’eau croupie remontée du puits abandonné, qu’elle transvasait en riant d’un vieux pot à l’autre jusqu’à a en arroser le muret de pierres sèches qui marquait la limite du jardin.

    La maison était vieille. Elle appartenait à la famille d’Abigaël depuis des lustres. L’histoire familiale voulait qu’un de ses aïeuls l’eût reçue des villageois en remerciement d’un immense service rendu au village.

    En ce temps de légendes, le Dartmoor  était sous l’emprise de Vixina. C’était une sorcière, une mauvaise sorcière. Elle résidait dans les grottes au pied du Vixen Tor. De là, elle guettait le voyageur isolé, empruntant le sentier qui passait sous les rochers. Elle provoquait alors une brume épaisse, surnaturelle qui empêchait le promeneur d’apercevoir jusqu’à ses propres pieds. Ensuite l’effrayant d’un cri ou de quelque sinistre craquement, elle le déviait du chemin pour le pousser vers les marécages, et le rire de la mégère résonnait dans la lande lorsque le pauvre bougre s’y noyait.


     

    On raconte qu’un beau jour, l’ancêtre d’Abigaël entendit parler de la vilaine. L’homme était un ami des Pixies. Un de ces sachants habitué à leur rendre visite dans leur repaires, souvent sous un Tor, une de ces collines où la roche affleure et qui ont façonné le paysage si particulier du Dartmoor ou sous l’un de ces amas rocheux qui porte un nom les reliant à leur peuple : Pixie, Parlour, Pool, Puggie, Stone, Care, Rings, le pays en est rempli.

    De leur mystérieux peuple, il avait reçu deux cadeaux. Le don de clairvoyance qui lui permettait de voir à travers la brume aussi épaisse qu’elle fut et une bague, un anneau magique qui procurait à celui qui le portait une parfaite invisibilité. C’est ainsi qu’il se rendait sur le sentier menant au domaine de Vixina. Immédiatement la sorcière sentit venir à elle sa prochaine victime. Juchée sur son rocher, elle envoya la brume à la rencontre du promeneur. Mais celui-ci la traversa sans qu’elle ne lui pose le moindre problème. Son don de clairvoyance lui faisait voir le sentier à travers le brouillard  maléfique.

    La sorcière, passé son étonnement, se mit à formuler un sort afin de l’abattre sur l’homme, mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps. L’anneau au doigt, il disparut à son regard. Dépitée la sorcière hurla de colère, dévoilant à l’homme invisible sa position. Il fit le tour du rocher, y grimpa et une fois arrivé sans bruit dans le dos de Vixana, la poussa violemment. La sorcière se brisa les os sur les rochers en contrebas et la contrée fut délivrée de ses maléfices.

    C’est ainsi que la famille d’Abigaël hérita de cette petite chaumière aux murs de pierre, transmise au fil des siècles de génération en génération. Ce ne fut pas le seul héritage.



     

    Abigaël conservait précieusement l’anneau magique dans une boite glissée dans la penderie de sa chambre. Quant au don de clairvoyance, elle l’avait également hérité de sa mère, et le père de sa mère avant elle, et ainsi de suite ... Ce don marquait l’amitié entre la famille d’Abigaël et le peuple des Pixies. Seule  la personne dotée du pouvoir de voir à travers le brouillard pouvait communiquer avec les petits êtres. Ce secret était révélé à son héritier et à lui seulement.

    Étrangement seulement un seul héritait du don. Jamais le deuxième, si les suivants. Abigaël avait remarqué dès sa naissance que Leah le possédait. Elle voyait à travers la brume, se riait du brouillard quand petite, elle courait jouer dans le jardin par tous les temps. Plus posée que sa sœur, elle avait ce regard porté vers l’ailleurs celui qui traine longtemps dans les rêves le matin, s’y perd tout au long de la journée. Elle n’avait pas encore rencontré les Pixies qui pourtant s’amusaient chaque jour autour de la maison, prolongeant de quelques mètres le lancer de ballon,, plongeant leur nez curieux dans leur goûter et faisait toutes sortes de grimaces, assis sur le muret du fond.

    Pour les découvrir les sentir, leur parler, il fallait effectuer une sorte de pèlerinage. Retourner sur les lieux où des siècles auparavant, l’aïeul avait reçu les dons. Abigaël avait décidé d’emmener ses filles dans ce lieu magique, pour que le miracle s’accomplisse. Demain elle porterait l’offrande aux Pixies du Wisman’s Wood et les laisserait venir à son aînée.

    Elle appela les filles et tous se mirent à table ; John raconta sa journée au bureau. Abigaël ne pouvait quitte Leah du regard. Elle se demandait si tout se passerait bien le lendemain. Comment sa fille réagirait à l’apparition de ceux dont elle devait certainement soupçonner l’existence.

    Si vois à travers la brume est, finalement, presque normal pour qui possède le don depuis sa naissance, découvrir une foule de petits être aux visages tordus, pouvait se révéler un véritable choc. Il fallait le faire durant l’enfance, avant l’âge fatidique de huit ans où l’esprit se ferme aux autres possibles. Leah les attendrait dans quelques mois, le moment était donc venu.



     

    Le lendemain matin, Abigaël embarqua avec ses deux filles dans la voiture et prit la route pour le Witsman’s Wood. Les chemins bordés de murets recouverts de mousse conféraient au Dartmoor à la fois une splendeur et une quiétude bienvenue. On s’y sentait bien. Les bois s’ouvrait à la douce lumière de ce sus anglais tandis que les maisons éparses avec leur jardinets soignés et les devantures couvertes de babioles et de pots fleuris  animaient avec grâce et curiosités les voyages à travers de ce comté de Devon si riche en légendes. Mais rien ne pouvait rivaliser avec le Witsman’s Wood. Un paysage unique de chênes recouvert de mousse donnait à cette forêt un air étrange. On entrait dans une toute autre dimension, comme si un petit monde s’était posé là au milieu du nôtre. Depuis quelques années les hivers s’étaient faits moins rudes. Les arbres semblaient se redresser et d’autres essences s’étaient mises à pousser. Malgré ce changement imperceptible pour qui débarquait en ce lieu pour la première fois, Abigaël reconnut la forêt de son enfance, alors encore plus incroyable. Que ce bois fût l’objet de tant de croyances était une évidence. L’une d’elles était connus de par le monde et liait au Witsman’s Wood un terrifiant chasseur sauvage et une meute de chiens de l’enfer qui avaient inspiré les plus grands romans de garous et célèbre chiens de Baskerville d’Arthur Conan Doyle.

     

    Il est vrai qu’au premier ressenti, l’aspect tortueux du paysage pouvait donner le frisson. Surtout quand un banc de brouillard y trainait et qu’on s’y aventurait seul. Il fallait alors un peu de courage pour faire le premier pas dans l’imaginaire des hommes, tout ce qui est recroquevillé, tordu, malformé est mauvais et rien de bon ne pouvait donc vivre dans cette forêt. En réalité si Witsman’s Wood présentait ce visage, c’était pour se protéger des curieux. Les enfants quant à eux ne ressentaient pas cette peur. Pour eux cette forêt prenait l’aspect d’une véritable plaine de jeux. Ils l’exploraient avec délice, grimpant sur les pierres moussues et glissant depuis leur sommet jusqu’au sol. Passant sous les branches grimaçantes, frôlant le lichen pendant et s’amusant follement à deviner des visages, des silhouettes sans les ombres dessinées par la brume ; Tel était le Wistman’s Wood un lieu repoussant pour qui ne savait voir, un lieu magique pour les âmes d’enfants.



     


     

    Assise sur une pierre, Abigaël épiait ses filles. Leah jouait à cache-cache avec Charlotte et ne semblait accorder d’importance aux Pixies qui s’étaient rassemblés pour observer les deux jeunes humaines. Ils imitaient les filles sautant d’un rocher à l’autre ou se dissimulait derrière le tronc d’un chêne. Ils lançaient de drôles de grimaces à leur attention, mais Leah ne montrait aucun signe indiquant qu’elle les voyait. Il y en avait de toutes les tailles. Des grands, mesurant plus ‘un mètre de haut, jusqu’aux plus minuscules, de la hauteur d’une fourmi, presque invisibles aux yeux d’Abigaël. Las d’être invisible aux yeux de Leah, ils regagnèrent un à un l’abri de leur pierres au fur et à mesure que s’avançait la journée. Certains avaient chipé un peu de nourriture dans le panier qu’avait apporté Abigaël gratifiant au passage leur complice d’un clin d’œil que la femme leur rendait. Beaucoup couraient nus, d’autres portaient des haillons  qui devait si l’on se fiait à leur apparence malheureuse, être aussi vieux qu’eux. Il faut dire que leurs petits corps bruns ne craignaient pas la froideur de l’hiver ni le soleil sec de l’été.

    Leah s’était assise et avait l’air de rêver. Elle tournait le dos à sa mère qui détourna les yeux, laissant à son aînée toute la richesse de cette expérience unique. Elle ne se doutait pas un instant que le contrat venait d’être noué. Sa fille devenait elle-même une « sachante ». À partir de ce jour, elle assurerait la relève de la famille. Abigaël porta alors son attention sur sa cadette. Charlotte comme à son habitude sautillait, débordant de la même énergie dont elle avait preuve depuis leur arrivée au Witsman’s Wood. Sa pétillante insouciance fit sourire sa mère. Une heure passa encore avant qu’elle n’appelle ses filles et regagnent ensemble la voiture familiale pour rejoindre leur cottage.

    Sur le chemin Abigaël aperçut une eriophorum qu’on appelait ici  l’herbe aux Pixies. C’était une herbe magique dont usaient les malicieux  elfes pour vous perdre dans la brume. Il suffisait de passer à côté pour qu’un brouillard dense se lève et vous fasse hésiter sur la voie à prendre. Un pas de travers et vous étiez éconduits par les Pixies. Fort heureusement pour la conductrice ce jour-là, aucune brule  à l’horizon et dans quelques minutes, elles seraient à la maison.


     

     

     

    Ce soir-là, Abigaël coucha ses filles avec une pointe d’impatience. En bordant Leah, elle tenta de lui faire raconter sa rencontre avec les Pixies, mais la petite fille fit mine de ne pas comprendre. Qu’à cela ne tienne, la mère reviendrai vers elle plus tard. La transmission du secret était un passage délicat et avouer que l’on avait vu des créatures jusque-là associées à des légendes n’était pas chose facile. Elle déposa un doux baiser sur le front de la fillette et sortit. Depuis le couloir, elle entendit des chuchotements en provenance de la chambre de Charlotte.


     

    La porte était entrouverte et elle jeta un œil à l’intérieur. Sa cadette était occupée à jouer avec un chiffon. Elle entra dans la pièce et l’interrogea sur cette occupation. Charlotte lui répondit qu’elle s’amusait avec son nouvel ami.

    - Et peut-on savoir ma chérie, où tu as déniché ce petit ami poussiéreux ? s’exclama la mère en désignant du doigt la boule de tissu grisâtre qui retenait tan l’attention  de sa fille.

    - Eh bien dans le bois, cet après-midi, Maman !

    À cet aveu, Abigaël jeta un œil plus attentif au vieux chiffon et dans un clignement de paupières, elle entrevit le visage d’un Pixie grimaçant.

    Le Wistman’s Wood est un bois de chêne pédonculés qui possèdent la particularité de s’être recroquevillés au fil du temps. Cette firme  naine, tordue de l’arbre s’explique par les hivers rigoureux que subissait cette région avant le réchauffement climatique. A ces chênes étranges se mêlent quelques bouleaux pubescents et différentes mousses et lichens couvrant les roches et pierres qui parsèment les lieux. Le tout forme un paysage unique, un bout de forêt magique où les Pixies, ces elfes typiques du Devon et des cornouilles grimacent avec plaisir.

     

    © Le Vaillant Martial

     

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