• L'Elixir

    L’ÉLIXIR

      M. de Plougaz avait passé cette journée tristement enfermé dans son appartement. Le pauvre seigneur regrettait amèrement son joli château de Coquerel. Il songeait à toutes les belles fêtes qu’il avait données dans la grande salle, à tous les bons repas qu’il avait faits sur la vaste table du salon à manger ; il songeait à ses magnifiques écuries où cent chevaux dormaient à l’aise à son chenil, renommé dans toute la contrée, où cent couples de chiens de toutes tailles, de tous poils, de toutes races, s’ébattaient et faisaient vacarme au soleil levant. Il songeait à tout cela, et, comme la tristesse rend l’âme bonne, il songeait aussi à son fils Arthur qu’il n’avait point vu depuis dix ans.

    – Hélas ! hélas ! disait-il ; mon Arthur et mon Coquerel, mon pauvre fils et mon pauvre château ! Le vieux Plougaz n’a plus ni manoir ni famille !

    Et il se reprochait d’avoir laissé si aisément partir l’unique héritier de son nom.

       Ce n’était pas la première fois que M. de Plougaz se souvenait d’Arthur. À diverses reprises, il avait chargé maître Luc d’envoyer d’assez fortes sommes aux chevaliers hospitaliers de Saint-Jean, pour qu’ils les fissent parvenir au jeune homme. Nous savons quel emploi maître Luc avait fait de ces sommes.

       Et, tout en donnant son cœur à ces sombres pensées, le vieux seigneur arpentait d’un pas saccadé le parquet de sa chambre. La fièvre lui montait au cerveau. Il ne pouvait point tenir en place et trouvait chaque heure aussi longue qu’une semaine. Vers le soir il sortit de son appartement pour voir si maître Luc n’était point revenu de son voyage. Le disque du soleil, rougi par les vapeurs terrestres, touchait la ligne de l’horizon, et inondait de ses derniers rayons les galeries et les salons de Coquerel. Le joli château resplendissait. Les vitraux colorés des fenêtres, décomposant au passage cette ardente lumière, teignaient de pourpre ou d’azur les panneaux historiés des lambris. On voyait s’allumer, comme autant de brillantes étoiles, les dorures de la voûte, l’acier poli des trophées d’armes et les cristaux diamantés des lustres. M. de Plougaz semblait voir pour la première fois ces merveilles, tant il les admirait de bon cœur. Et plus il admirait, plus il gémissait, le malheureux vieillard. Toutes ces belles choses n’allaient-elles point changer bientôt de maître ? Combien de fois pourrait-il voir encore le soleil se coucher à travers les vitraux des hautes fenêtres de Coquerel ?

       C’était là un affreux sacrifice. Mais c’était un sacrifice nécessaire ; car, pour un chrétien, mieux vaut vivre dans un taudis que de partager sa demeure avec Satan.

       Pendant que M. de Plougaz se promenait ainsi de salle en salle, de corridor en galerie, comme une âme en peine, il se passait d’étranges choses dans son manoir.

       Vers une heure après midi, un homme, portant la robe blanche des pèlerins d’outre-mer, avait soulevé le marteau de la grande porte et demandé l’hospitalité. Il n’y avait point d’exemple qu’on n’eût jamais refusé pareille requête à Coquerel. Le mendiant fut introduit. C’était un personnage de haute taille, dont les traits hâves et fatigués révélaient de longues années de souffrances. Sa robe était poudreuse et tombait en lambeaux.

       Au moment où il traversait la cour, Pluto, retenu par sa chaîne, dormait au soleil devant l’ouverture de sa loge. Son sommeil parut subitement agité. Ses larges naseaux se dilatèrent. Il jappa doucement et remua la queue comme font les chiens à la vue d’une personne connue. Puis, quand l’étranger passa devant lui, il s’éveilla en sursaut et bondit.

    – À bas, Pluto ! dit Francin, qui remplissait l’office d’introducteur. Ne vous effrayez pas, mon maître. La chaîne est bonne.
    – Je ne m’effraie point, répondit l’étranger d’un ton grave.
    – Hé ! Hé ! Sire pèlerin, il y a pourtant de quoi, je vous jure. Pluto est une méchante bête, et, sans la chaîne, vous n’auriez pas beau jeu... Mais que faites-vous ? Arrêtez !

       L’étranger s’était avancé vers Pluto, et, sans tenir compte de l’avertissement du vassal, il avait appuyé sa main sur la tête du redoutable chien.


     

       Francin fit un geste de terreur. Il crut que le pèlerin allait être dévoré, mais Pluto se recoucha. Son grand œil rouge devint doux et humide. Tout son corps se prit à frémir, et il n’ouvrit la gueule que pour lécher les sandales poudreuses de l’étranger.

    – Dieu vous protège ! grommela Francin, qui regarda dès lors l’étranger avec un respect mêlé de défiance. Nous vivons dans un temps de malheur ! Le diable la nuit, des sorciers le jour...

       Il n’acheva point, mais il se signa à la dérobée. L’étranger revint vers son guide, qui le fit entrer dans la cuisine où la vieille Anne Parker, seule et plongée dans sa somnolence habituelle, faisait mine de filer sa quenouille absente, auprès du foyer presque éteint.

    – Mon maître, dit Francin, chauffez-vous, et reposez vos membres en attendant le repas.

       Excusez-moi si je ne vous tiens point compagnie, mais vous êtes arrivé au château de Coquerel dans un triste moment. On veille un mort à l’heure qu’il est dans la chapelle. Mon pauvre camarade Yaumi viendrait longtemps pleurer à mon chevet, durant les nuits d’hiver, si je ne faisais pas ce que peut un chrétien pour abréger son temps de purgatoire.

    – Y a-t-il un prêtre pour mener la veillée ? demanda l’étranger.
    – Hélas ! répondit Francin, depuis bien des années, nul prêtre n’a franchi le seuil de Coquerel.
    – Le mort a-t-il reçu les secours d’un médecin ?
    – Les médecins sont rares, sire pèlerin, et d’ailleurs il y a des maladies que ne sait point guérir l’art des hommes : c’est un coup de poignard au cœur.
    – La science peut tout ! interrompit sévèrement l’étranger. Va ! Je te rejoindrai. Un homme qui a vécu cinq ans parmi les infidèles et surpris leurs plus merveilleux secrets, ajouta-t-il presque à voix basse, a le droit de se dire maître en l’art de guérir : je remplirai l’office de médecin.

     

    Francin secoua la tête.

    – Va, te dis-je, reprit le pèlerin. S’il est mort, je prierai Dieu pour son âme ; s’il reste une étincelle de vie en lui, je le guérirai.
    – Ainsi soit-il ! murmura Francin d’un air incrédule.

       Il sortit. L’étranger s’assit sur une escabelle, et remua les cendres pour ranimer le feu.

    – Dame, dit-il en s’adressent à la vielle Anne, Luc Morfil est-il toujours intendant de Plougaz ?

       La centenaire tressaillit à cette voix. Ses doigts, mus par une ardeur machinale et subite, poussèrent activement sa besogne imaginaire. Elle ne répondit point.

    L’étranger répéta sa question d’un ton bref et impérieux.

       Alors Anne laissa son rouet, remua, sans produire aucun son, ses lèvres desséchées, et leva son regard fixe et morne sur l’étranger.

       Elle le regarda longtemps ainsi. Son œil terne comme un cristal dépoli, ne reflétait point ce qui se passait au-dedans d’elle, mais les rides de ses joues se mouvaient et s’entrechoquaient ; ses doigts étendus semblaient vouloir repousser une vision.

    – Ne voulez-vous point me dire, dame, reprit encore le pèlerin, comment se nomme l’intendant de Plougaz ?
    – Simon Troarec, répondit enfin la voix cassée de la centenaire. Mais il a un autre nom... un nom qu’il ne faut pas répéter, un nom que nul ne connaît. Je le sais, moi, parce que j’ai passé la nuit à la tour du Diable : Il s’appelle Satan.

       L’étranger se leva et prit le chemin de la porte, croyant ne pouvoir rien tirer de cette insensée. Anne se tourna lentement et tout d’une pièce, afin de le suivre du regard. Puis elle répéta en souriant d’un air mystérieux :

    – Il s’appelle Satan. Le château est à lui, et moi, je suis sa fiancée.

       Le pèlerin, comme s’il eût parfaitement connu les aîtres de la maison, traversa sans hésiter les corridors et arriva au seuil de la chapelle. C’était un vieil édifice dont le style était en harmonie avec celui du château, mais qui, délaissé par la négligence des derniers seigneurs de Plougaz, gardait un aspect triste et désolé. Les dalles disparaissaient sous une épaisse couche de poussière humide. L’autel était nu ; de longues toiles d’araignées pendaient aux voûtes, et le vent pénétrait de toutes parts à travers les vitraux brisés des fenêtres saxonnes.

       On avait étendu le pauvre Yaumi sur une table, recouverte d’un drap, au milieu de la nef. Aux quatre coins de ce rustique catafalque brûlaient, en guise de cierges, quatre résines soudées au sol. Tout autour, les gens de Coquerel étaient assis sur des bancs. Les uns priaient, les autres faisaient semblant ; ceux qui étaient bavards causaient; la fiancée de Yaumi pleurait.

       Le soleil, caché sous des nuages opaques, laissait l’intérieur de cette chapelle ruinée dans un sombre demi-jour, que rendait plus mélancolique la rouge et vacillante clarté des résines. La décoration allait merveilleusement à cette scène mortuaire, dont les acteurs, comme tous les paysans de la Bretagne, étaient plus que d’autres disposés, par la pente de leur nature, à en sentir la lugubre poésie. Le Breton, en effet, aime ce qui attriste et ce qui effraye. Quand il chante, ce sont de mystiques et lamentables refrains ; quand il raconte, ce sont de terribles histoires. Ses récits ont pour personnages le démon et la mort, pour lieu de scène un cimetière ou le chauve sommet d’une montagne hantée par les maudits ; on y entend le sifflement de la tempête, le cri du chat-huant, et, dans le lointain, les vagues vibrations d’un glas funèbre.

       Une dernière circonstance portait au comble l’inquiet recueillement de la majeure partie de l’assemblée. Francin n’avait pas manqué de parler du pèlerin dont le regard avait dompté Pluto, et qui se vantait de posséder les secrets des docteurs païens. Chacun se sentait ému d’une curiosité mêlée de crainte. On attendait avec impatience l’arrivée de ce personnage extraordinaire, et la pensée d’un miracle possible se glissait dans tous les esprits.

       L’étranger parut enfin sur le seuil, et un frémissement subit parcourut les rangs des serviteurs de Plougaz. Ceux qui priaient furent distraits. Ceux qui causaient se turent. La fiancée de Yaumi elle-même essuya ses yeux et regarda.

       Le pèlerin traversa la chapelle d’un pas lent et grave. Il s’arrêta devant la table où était couché Yaumi et appuya la main sur la poitrine du cadavre. Durant une minute il demeura ainsi immobile et profondément attentif, puis il secoua la tête.

    – Je suis venu trop tard, dit-il ; cet homme est mort.

       Un sanglot déchirant souleva la poitrine de la fiancée de Yaumi. L’étranger leva les yeux sur elle et parut touché de sa douleur. Il prit dans son sein un flacon de métal qu’il ouvrit avec effort. Un parfum acre et saisissant emplit aussitôt la chapelle. L’étranger fit couler une goutte du contenu de son flacon sur la lèvre de Yaumi, et replaça sa main sur le cœur du gars.

    Cette fois, il attendit longtemps. Au bout de quelques minutes, un sourire satisfait releva sa fine moustache noire. Yvonne, la fiancée de Yaumi, se sentit venir à l’âme un vague espoir. Les autres serviteurs de Plougaz ouvrirent les yeux et les oreilles.

    – Son cœur bat, dit le pèlerin d’une voix si faible qu’on avait peine à l’entendre. Il est suspendu entre la vie et le trépas. Il faut beaucoup pour le sauver ; pour le perdre il ne faut qu’un souffle. Retirez-vous, bonnes gens, et priez Dieu dévotement, car Dieu seul peut donner à un homme le pouvoir d’opérer semblable cure.

       Ce disant, l’étranger se mit à genoux. Les gens de Plougaz s’éloignèrent sans bruit. Yvonne seule s’avança vers le pèlerin et lui présenta une petite croix d’or qui ornait sa poitrine.

    Je n’ai que cela, murmura-t-elle. Si j’avais un beau château comme Coquerel, je vous le donnerais.

    L’étranger lui imposa silence d’un geste impérieux, et la pauvre fille sortit à son tour.

       Une fois seul, le pèlerin releva les manches traînantes de sa robe, et se mit en besogne. Il sortit de sa poche une petite trousse et diverses fioles, dont il se servit si bien que Yaumi reprit vie et s’agita sur sa couche de pierre. Ses plaies, il faut le dire, étaient peu de chose ; le poignard de maître Luc n’avait touché aucune partie vitale, mais le froid de la nuit, joint à une énorme perte de sang, avait si bien engourdi le tondeur de landes, que ses camarades n’avaient pu voir en lui qu’un cadavre.

       Quand il eut recouvré ses sens, il se trouva fort surpris de la pompe mortuaire qui l’entourait, et voulut demander des explications. Mais ce n’était point le compte de l’étranger, qui, après lui avoir fait boire quelques gouttes d’un cordial dont la recette est restée un secret entre lui et les païens de Palestine, lui ordonna de rester immobile.

       Quatre ou cinq heures se passèrent ainsi, pendant lesquelles Yaumi goûta un bienfaisant repos. Les gens de Plougaz venaient de temps à autre regarder par la porte entrebâillée, mais la mine sévère et hautaine du pèlerin les retenait toujours à distance.

    Il faisait nuit lorsque Yaumi se réveilla. Le sommeil lui avait donné des forces. Il se dressa sans trop d’effort et s’assit sur la table.

    – Yaumi, dit l’étranger, tu es le frère de lait de l’unique héritier de Plougaz ?
    – Que Dieu ait l’âme du pauvre seigneur ! répondit le gars en se signant ; c’est la vérité.
    – Le reconnaîtrais-tu ? poursuivit le pèlerin.
    – Il y a douze ans que mes yeux ne l’ont vu ; mais ses traits sont là (il montrait son cœur). Je le reconnaîtrais.

       L’étranger rejeta en arrière ses longs cheveux, et approcha une résine de son visage. Yaumi le contempla une seconde d’un air de doute ; puis, appuyant sa main à un pilier, il essaya de fléchir le genou.

    – Monseigneur, murmura-t-il, je bénis Dieu qui vous a ramené sain et sauf au joli château de Coquerel.

       Arthur de Plougaz tendit sa main que son frère de lait baisa avec une respectueuse affection ; ensuite, il y eut entre le maître et le serviteur une longue conversation. Arthur apprit ce qu’il avait vainement demandé à la vieille Anne Parker, savoir que maître Luc Morfil était toujours intendant à Coquerel. Il entendit sans manifester trop de surprise le récit de ce qui était arrivé à Yaumi dans la tour du Diable. Une seule chose parut l’intéresser vivement, c’est l’existence de la porte masquée et de l’escalier secret qui conduisait de la cour à la chambre que lui-même habitait jadis.

    – C’est par là qu’il venait, le misérable, pensa-t-il. Hé bien ! Cette route peut servir à deux fins : c’est par là qu’il s’en ira s’il plaît à Dieu !... Je savais tout cela, mon homme, ajouta-t-il à voix haute, ou du moins je m’en doutais depuis hier. Après bien des traverses, je suis arrivé à Dinan. Là, j’ai appris que le château de mon père était hanté par les esprits mauvais. Or, j’avais souvenir de certains faits diaboliques qui furent cause autrefois de mon départ pour la Terre-Sainte. De par Dieu ! Mon homme, ce traître valet ne sera jamais seigneur de Coquerel !

    – Moi aussi, je suis son débiteur, dit Yaumi, d’une voix sombre.
    – Tant mieux ! Tu ne m’en serviras qu’avec plus de zèle... Peux-tu marcher ?

    Yaumi fit quelques pas en chancelant.

    – Encore une goutte de mon élixir ! poursuivit Arthur.

    Yaumi but et sentit une vigueur nouvelle circuler dans tous ses membres.

    – Par saint Guillaume, mon patron s’écria-t-il émerveillé, si vous n’étiez pas noble autant que les Valois de France, je vous croirais sorcier, monseigneur !

        La nuit était tout à fait tombée. Les gens de Coquerel, rassemblés comme d’habitude autour du foyer, regardaient fumer deux ou trois troncs d’arbres humides dans la cheminée. La vieille Anne Parker était à son poste, marmottant et filant. Il ne manquait là que Yaumi et Pluto.

       La veillée était plus triste encore que le soir précédent. Un morne silence régnait autour de l’âtre, et n’était guère interrompu que par les sanglots étouffés d’Yvonne. À tour de rôle, un des gars se levait pour aller voir ce qui se passait dans la chapelle. Le gardeur d’oies, qui s’était acquitté le dernier de ce soin, était revenu en disant que Yaumi était toujours couché sur la table.

       L’enfant mentait La peur l’avait pris dans les sombres corridors de la chapelle ; il n’avait point osé aller jusqu’à la chapelle.

    – Mes garçons, dit Marthe, le pauvre jeune homme est mort... bien mort ! N’a-t-on pas vu le cierge, hier ?
    – Ça c’est vrai, dit tristement l’assemblée.
    – Le mieux que nous puissions faire, c’est de réciter un De Profundis pour le repos de son âme.

       Cette proposition parut assez convenable. Les hommes ôtèrent leurs bonnets de laine ; les filles prirent leurs chapelets, et dame Marthe commença le premier verset de l’hymne funèbre.

       Mais, à ce moment, Anne Parker s’agita sur son escabelle, et poussa un strident éclat de rire, auquel succéda un morne silence.

    Lorsque, après le premier moment de stupeur, dame Marthe voulut continuer sa prière, la vieille Anne se reprit à rire :

    – Hé ! Hé ! hé ! dit-elle, Simon Troarec a beau dire. Plougaz est revenu, je l’ai vu.
    – Que dit-elle ? s’écrièrent plusieurs voix.
    – Paix, dame Anne, dit Marthe. Laissez-nous prier pour les morts !
    – Pour les morts ? Simon et toi, ma mie, vous mentez, il est vivant, bien vivant... hé hé hé hé !
    Son rire, sec et saccadé, se prolongea une seconde, puis s’éteignit. Marthe recommença son De Profundis.
    – Chut ! dit la centenaire ; tu ne sais pas chanter, ma mie... Écoute !

    Et elle entonna de sa voix chevrotante et cassée une ronde du pays :

                 C’est aux forêts de Bretagne
                Qu’on fait de jolis sabots :
                Tenez vos petits pieds chauds,
                Ma belle brune.
                Et vous, gars à marier,
                Cherchez fortune.

     

    – Silence, dame ! s’écria Marthe indignée. Il faut être damné d’avance pour chanter dans un pareil moment.

    La vieille reprit :

     

                Les rochers y sont de pierre.
                De pierre du haut en bas :
                Le soleil ne les fond pas,
                Non plus la lune...
                Et vous, gars à marier,
                Cherchez fortune.


     

      Ce chant frivole, qui interrompait si mal à propos la prière des morts, glaça d’une sorte d’horreur l’assemblée des gens de Plougaz. Ils se regardaient entre eux d’un air inquiet et indécis.

    -  On a perdu des fagots à brûler des sorcières qui valaient mieux qu’elle ! grommela dame Marthe avec colère.

       La vieille lui jeta un regard hébété, puis elle poursuivit en frappant ses mains ridées l’une contre l’autre :

     Le soir, on danse sur l’aire,
                     Sur l’aire à battre le blé.
                    Ah ! C’est qu’il fait bon sauter
                   Quand vient la brune...
                   Et vous, gars à marier,
                   Cherchez fortune
    [i]. 


     

       Pendant qu’elle chantait ce dernier couplet, sa voix devenait de plus en plus rauque et voilée. En terminant, elle poussa un profond soupir et laissa tomber ses bras.

    – Ha ! Ha ! murmura-t-elle, je suis contente d’avoir vu Plougaz avant de mourir... mais je ne sais si je mourrai, parce que je suis la fiancée de Simon Troarec, qui est le diable.

       Elle s’adossa au manteau de la cheminée et demeura immobile. L’assemblée fut quelque temps à secouer l’impression causée par cet incident bizarre. Enfin Francin se leva et annonça qu’il allait voir ce qui se passait dans la chapelle. Pendant cela dame Marthe, qui était une femme persévérante, entreprit d’achever son De Profundis.

       Mais il était écrit que ce soir-là elle échouerait dans son pieux dessein. À peine en effet avait-elle prononcé les premiers mots latins que Francin revint, les traits bouleversés et la pâleur au front.

    – Qu’y a-t-il ? s’écria-t-on de toutes parts.
    – Plus rien ! Balbutia Francin, à qui l’effroi coupait la parole ; plus rien dans la chapelle ! Yvonne s’élança vers lui et saisit son bras qu’elle pressa fortement.
    – Que dis-tu ? murmura-t-elle ; serait-il guéri ?

    Francin la regarda d’un air étonné.

    – Réponds donc ! cria-t-elle avec impatience ; le pèlerin a-t-il tenu sa promesse ?
    – Hélas ! Dieu ! dit le gars, dans quel temps vivons-nous ! Le sorcier maudit n’avait du pèlerin que l’habit, bien sûr ! Pauvre Yaumi ! Le sorcier s’est enfui avec son cadavre.

       Yvonne poussa un cri d’horreur, et tous les gens de Plougaz se précipitèrent eu tumulte vers la chapelle pour vérifier le rapport de Francin. Celui-ci avait dit vrai. À la lueur des résines expirantes on aperçut la table sur laquelle il n’y avait plus ni mort ni linceul.

       Une porte latérale de la chapelle était ouverte. C’était par-là qu’avait dû fuir le faux pèlerin. Les gens de Plougaz sortirent. Arrivés dans la cour, ils reconnurent que Pluto n’était plus dans sa loge. Un bout de chaîne brisée pendait seul à l’anneau de fer scellé dans la paroi de la cabane.

    – Que Notre-Dame ait pitié de nous ! murmurèrent les gens de Plougaz, et que Dieu nous protège contre les attaques du malin esprit !

       Un hurlement lointain de Pluto répondit à cette innovation, et la voix chevrotante d’Anne Parker lança son gai refrain à travers les fenêtres ouvertes de la cuisine :

     

                Ah ! C’est qu’il fait bon sauter
                              Quand vient la brune...
                             Et vous, gars à marier,
                             Cherchez fortune.


     

    © Le Vaillant Martial

    [i] Chanson morbihannaise qui a plus de cent couplets. Les paroles sont généralement vives et bizarres comme celles de tous les pots-pourris, mais l’air est lent et remarquablement mélancolique.

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