• L'Anaon

    L’Anaon

    Le petit peuple des âmes en peine s’appelle L’Anaon

     

    La pensée de l’Anaon est associée à tous les actes de la vie bretonne. Les repas de noces même se terminent par un De profundis.

    A l’île de Sein, les enfants vont les 31 décembre, au soir, souhaiter de porte en porte une bonne année, on leur distribue à chacun dans chaque maison, une tranche d’un gâteau spécial que l’on a cuit la veille pour la circonstance, et les enfants, en recevant ces étrennes doivent dire en remerciements :

    - Joa d’an Anaon (Joie aux Âmes !)

    C’est aussi la formule courante pour prendre congé quand on sort d’une maison. Quelquefois on la paraphrase en ces termes :

    - Bennoz Doue war gement hini a zo êt da Anaon an ti-me (La bénédiction de Dieu (soit) sur tous ceux qui sont devenus des Anaons parmi les hôtes de cette maisons.)

    - Lorsque l’on a plus à se servir du trépied, il est mauvais de l’oublier au feu ;

    Pa chomm ann trebe war ann tàn
    Ann Anaon a ve en poan

    (Quand le trépied reste sur le feu
    Les pauvres âmes sont en peine)

     

    Si le trépied reste au feu, alors qu’on en a plus besoin, il faut avoir soin de placer dessus un tison allumé, afin d’avertir les morts, qui  voudraient s’y assoir, que le trépied est encore brûlant. Les morts ont toujours froid et cherchent constamment à se glisser jusqu’au foyer, où ils s’assoient sur le premier objet venu. Il importe de leur éviter des méprises douloureuses.

     

     

    Il n’est pas bon de balayer la maison après le coucher du soleil. On risquerait de balayer, avec la poussière, les âmes des morts qui, à cette heure-là, obtiennent souvent la permission de rentrer dans leur ancien logis.

     

    Surtout, si le vent fait rentrer la poussière, il faut se donner bien garde de la rejeter alors une seconde fois dehors.

    Les gens qui manquent à ces prescriptions ne peuvent dormir, sans être, à tout moment réveillés en sursaut par les âmes défuntes.

    Quand on balaie le soir, on chasse la Sainte-Vierge qui fait sa tournée pour savoir dans quelles maisons elle peut laisser rentrer ses âmes préférées

     

     

    Il est bon de laisser couver un peu de feu sous la cendre, pour le cas où le mort voudrait revenir se réchauffer au foyer de son ancienne demeure.

     

     

    Tant qu’il fait jour, la terre est aux vivants, le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes. Les honnêtes gens font en sorte de dormir, toutes portes closes, à l’heure des revenants. IL ne faut jamais rester dehors, sans nécessité, après le coucher du soleil. Les heures particulièrement indues sont entre dix heures du soir et deux heures du matin.

     

     

    On ne doit jamais allé seul, la nuit durant les heures indues, chercher un prêtre, un médecin ou une sage-femme.

    Mais il ne faut pas non plus être plus de deux.


     

    Il n’est pas bon de siffler quand on est dehors, la nuit, sous peine de s’attirer le courroux de l’Anaon.

     

    Quand  on va pour franchir un talus planté d’ajonc, il faut avoir soin, au préalable, de faire quelque bruit, de tousser par exemple, pour avertir les âmes qui y font peut-être pénitence et leur permette de s’éloigner.

    Avant de commencer à couper un champ de blé, on doit dire : Si l’Anaon est là, paix à son âme.

     


    Mr Dollo se promenait un jour à la campagne en compagnie d’un monsieur de la ville. Le chemin qu’il suivait était bordé d’une double haie d’ajoncs. Le Monsieur, tout en marchant, s’amusait à étêter à coups de cannes les pousses qui dépassaient les autres. Le vénérable Dollo lui prit brusquement le bras et lui dit :

    - Cesse ce jeu, songez que des milliers d’âmes accomplissent leur purgatoire, parmi les ajoncs et que vous les troublez dans leur pénitence...

     

     

    Lorsque, cheminant, par temps de pluie, vous voyez sur la route mouillée des parties sèches, soyez assuré qu’il y a des Anaons faisant pénitence.
    Aussi pressées que les brins d’herbes dans les champs ou que les gouttes d’eau dans l’averse sont les âmes qui font sur terre leur purgatoire.


     

    Toutes les fois que l’on nomme un trépassé, si l’on ne veut pas encourir sa colère, il ne faut jamais manquer à faire suivre son nom de la formule sacramentelle :

    - Doué d’he bardono ! (Dieu lui pardonne ! )

    Ceux qui autrefois écourtaient leurs prières du matin ou du soir allaient à leur ouvrage ou gagnaient leur lit sans prendre le temps de dire l’Amen final errent parmi les chemins abandonnés, en murmurant des patenôtres. Arrivés à la dernière phrase, ils s’interrompent tout à coup et ne parviennent jamais à trouver le mot qui achève la prière.

    Par exemple, on les entend qui  répètent désespérément :

    Sed leberas nos a malo !... sed libera nos a malo !...

     

    Ils ne seront délivrés que le jour ou quelque vivant aura assez de courage et de présence d’esprit de leur répondre : Amen !
        Il suffit cependant qu’un passant qui va récitant ses prières par les chemins prononce le mot que cherche l’âme en peine, pour que celle-ci soit sauvée.
        Certaines âmes sont condamnées à faire pénitence jusqu’à ce qu’un gland, ramassé le jour de leur mort, soit devenu un plant de chêne propre à quelque usage.

     

    Tel fut le cas de Jouan Cäinec. Mais Jouan Caïnec avait été, de son vivant, un homme avisé, et il lui en était resté quelque chose après sa mort. Le gland semé le jour de son trépas, ne fut pas plus tôt hors de terre qu’il coupa la jeune pousse et en fabriqua une « cheville de voiture ». Grâce à ce stratagème, il n’eût pas longtemps à rôtir dans les flammes.

     

     


     

    Il y a beaucoup de champs qui sont diviés en parcelles, appelées en Breton tachennoù. Ces parcelles ne sont, en général, délimitées que par des bornes en granit plantées à chauqe angle. Or il ne manque pas de gens peu scrupuleux  qui ayant acheté, ou loué une de ces tachennoù vont, de nuit, déplacer les pierres bornales afin de gagner un bout de terre sur la propriété du voisin. De là, des contestations fort longues et sur lesquelles, les tribunaux sont presque toujours hors d’état de se prononcer, puisqu’il n’y a jamais eu d’arpentage préalable et que les bornes seules sont loi.

    Le plus souvent le voisin lésé n’a recours que devant le justice de Dieu. C’est donc devant elle qu’il assigne le coupable en disant :

    - Puisse la pierre que tu as déplantée peser de son poids dans la balance de tes péchés, au seuil de l’autre monde !

    - Aussi n’est-il pas rare que l’on rencontre, la nuit par les chemins ruraux ou dans les voix charretières des gens courbés en deux sous le faix d’un lourd bloc de pierre qu’ils ont une peine infinie à maintenir en équilibre sur leur dos. Ils se traînent avec accablement et vont répétant, d’un ton lamentable, la même question éternelle à tous les passants qu’ils croisent :

    - Pelec’h a lakin me heman ? (Où poserai-je ceci ?)

    Ce sont les Anaons des déplanteurs de bornes que Dieu condamne à erre ainsi sir terre, en quête du point précis où était la pierre bornale, sans qu’ils le puissent retrouver par leurs seuls moyens.
        Pour les délivrer, il faut que quelque vivant ait la présence d’esprit de leur répondre :

    - Laket anezhan e  lec’h ma oa (Posez-le où il était)

    Pierre Le Goff –Argol

    © Le Vaillant Martial 

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