• Le Génie du grenier

     


     

     MArtin, pelotonné sous le gros édredon ne dormait pas bien. Bien avant la fin de l’après-midi, le vent s’était levé et avait vite tourné à la tempête. Venus du nord-ouest, de gros nuages noirs lâchèrent un déluge de pluie sur la campagne environnante. Les vents fous avaient dû déraciner un arbre qui, dans sa chute, avait sans doute sectionné un câble à haute tension. Sa mère sortit en toute hâte des bougies du fond d’un tiroir.

    Les lueurs dansantes des quelques bougies disséminées ici et là et la vieille lampe à pétrole dénichée Dieu sait où qui trônait au centre de la table avait bien du mal à lutter contre l’obscurité vorace qui envahissait les moindres recoins de la maison. Le repas se passa dans une morosité silencieuse. Ses parents avaient fermé en toute hâte les volets et lorgnaient avec anxiété vers les fenêtres, à l’écoute du mugissement infernal qui ne semblait jamais vouloir finir ! Sans grand appétit, Martin, du bout de sa fourchette, dessinait des arabesques imaginaires au fond de son assiette.

    Après le dîner, comme il n’y avait rien d’autre à faire, sa mère le força à aller se coucher. Au dehors le vent hurlait toujours, comme pour libérer une fureur trop longtemps contenue. Il entendait au-dessus de sa tête, le bois de la charpente craquer et se plaindre. Mais quelle idée stupide avait poussé ses parents à vouloir déménager de la grande ville pour se perdre dans ce coin perdu de la Bretagne !? Son père avait eu une proposition de travail plus intéressante, cela, il pouvait le comprendre, mais avaient-ils besoin pour autant de tomber amoureux de cette vieille ferme à rénover ? À ses yeux, le terme « tas de ruines » lui convenait nettement mieux !

    Cela faisait presque qu’un mois que la petite famille avait pris possession des lieux. Et, bien que boudeur et râleur au début, Martin avait dû admettre que l’endroit et les environs où se cacher et à explorer, sans parler des grands bois noirs et, plus loin, les landes où vagabonder. Ça n’était plus la ville, mais c’était bien quand même !...

    Mais à l’écoute de la tourmente et des craquements sinistres de la vieille bâtisse, le gamin n’était plus sûr de se plaire autant dans cet endroit. Soudain au-dessus de sa tête, il crut entendre un piétinement ! Son père lui avait bien dit qu’il y avait sans doute des rats dans la maison, et tant qu’il n’aurait pas déniché un chat ou acheter des pièges, il faudrait faire avec. Mais là, la bestiole devait être aussi grosse qu’un chien ... et portait des chaussures !

    Malgré tous ces sens aux aguets, il n’entendit plus rien et finit par s’endormit, bercé par la plainte du vent.

    Le lendemain matin alors qu’il allait raconter sa mésaventure de la vieille à ses parents, il trouva ceux-ci en bas de l’escalier, l’œil noir, attendant visiblement qu’il descende de sa chambre.

    - Tu peux m’expliquer ce chantier ? hurla sa mère en pointant un doigt vers le salon.

       Martin, qui du haut de l’escalier ne voyait rien et comprenait encore moins, descendit cependant quelques marches, tout en cherchant fébrilement dans sa mémoire ce qu’il avait pu faire la veille pour déclencher la fureur maternelle, et contempla éberlué, un spectacle qui le laissa sans voix !

       Les splendides dalles de schiste du salon que son père avait mis, lui semblait-il, un siècle à poser étaient entièrement recouvertes de paille ! Il faut dire que la grande pièce dévoue au salon, servait avant les travaux de rénovations, d’table à la ferme mais là, Martin eut l’impression de revenir quelques mois auparavant, quand ils avaient visité la ferme, pour la première fois, en compagnie du notaire. Il eut beau jurer et clamer son innocence à grand renfort de larmes, rien n’y fit et il dut passer sa journée à tout nettoyer jusqu’à la moindre brindille de paille !

       Le soir venu, il se mit à table en silence. L’ambiance, lourde de reproches, pesa sur son appétit et, la mine maussade, il bouda son assiette. Comme tous les soirs, il sortait Max, un superbe chien de race Bobtail. Et tandis que la grosse boule de poils gambadait joyeusement sur la pelouse, Martin ruminait l’évènement ...Qu’est-ce qui avait bien pu se passer dans pour que le salon se retrouve ainsi recouvert de paille. « Un peu comme une litière que l’on disposerait pour les animaux » se fit-il comme réflexion !? ... Après une dernière caresse à Max, il laissa la brave bête à son panier et monta se coucher. Il s’était à peine mis sous la couette qu’il dormait déjà ! Martin rêva qu’il naviguait sur une mer de paille au beau milieu de sa chambre et des rats en souliers dansaient la gigue dans le grenier.

    - Maaaartin !

       Le hurlement de sa mère le tira de son sommeil. Que pouvait-il encore se passer ? Il sauta du lit et descendit l’escalier en se frottant les yeux encore tout embués de sommeil. Devant la scène qui s’offrait à lui, sinon le visage empourpré de sa mère, il aurait éclaté de rire ! Son brave Max était assis aux pieds de sa maîtresse et frétillait de la queue ç la vue de son jeune ami. L’abondante et hirsute tignasse blanche de son compagnon à quatre pattes avait été entièrement tressée ! Pour le coup on pouvait apercevoir les yeux azur du chien qui n’avait pas l’air contrarié outre-mesure. Les dizaines et dizaines  de minuscules tresses donnaient à la brave bête un air encore plus comique que d’habitude ! Prenant un air de affligé circonstances, Martin assura à sa mère qu’il n’y était pour rien. Et comme il pouvait s’y attendre, celle-ci ne le crut pas un instant. Martin passa donc la matinée à défaire une par une la multitude de petite tresse de la tête de son chien qui se pâmait devant tant d’attention !... Une bonne heure à démêler et à brosser le poil épais, et Max recouvrait sa dignité et sa bonne tête de tous les jours.

    Il se passait décidément d’étranges choses dans cette maison !

    En fin d’après-midi, il accueillit son père qui rentrait de travail, le coffre de la voiture débordant d’emplettes.

    - Voilà de quoi faire la guerre aux rongeurs de tous poils ! fit-il en sortant fièrement de son coffre plusieurs cages à rats. Martin aida son père à les installer à des endroits jugés « stratégiques » de la vieille bâtisse. Ils déposèrent la dernière sur le vieux plancher du grenier et, une fois placé à l’intérieur de celle-ci un savoureux morceau de gruyère odorant, redescendirent par l’escalier branlant, satisfait du devoir accompli. Quelques amis de ses parents vinrent le soir à souper. Les conversations d’adultes ne le passionnaient guère et après avoir fait acte de présence à table, Martin, seul enfant présent, préféra s’éclipser vers sa chambre. Il joua avec ses soldats de plombs, lut quelques pages de son livre et finit par se mettre au lit pour sombrer dans un profond sommeil.

       Tard dans la nuit, alors que la maison s’était depuis longtemps endormie, un véritable chambard  provenant du grenier le tira de ses songes. Complétement réveillé à présent, Martin entendait de nouveau le chahut repartir de plus belle ! Immédiatement, il pensa à la cage. Ce devait être un rat de belle taille qui s’était laissé prendre ! Et au remue-ménage que faisait le bestiau au-dessus de sa tête, il devait être dans une fureur noire !...

       Résolu à en avoir le cœur net, malgré la peur panique qui le gagnait, il sauta de son lit et enfila ses pantoufles. Il s’empara du gros laser de combat, modèle « Tchérenko » à culasse rotative, engin de destruction terrifiant qui équiperait un jour sûrement tous les « marines de l’espace » mais pour l’heure et heureusement pour la planète, n’était qu’une réplique en plastique, tout juste bonne à lancer des fléchettes et à déclencher une pétarade d’enfer, extrêmement irritante pour les oreilles ! Il ne s’en servait guère d’ailleurs, car ses fesses avaient encore le cuisant souvenir de ses tirs de représailles » !...

       A l’écoute du moindre bruit suspect, Martin ouvrit doucement la porte et se dirigea à pas de loups, vers le vieil escalier qui menait au grenier. Une marche après l’autre, il arriva enfin à la porte vermoulue qui ouvrait sur le royaume du vieil  interrupteur. Dans la lumière blafarde de l’ampoule crasseuse, il avançait prudemment au milieu du bric-à-brac de vieilleries que ses parents s’étaient promis de débarrasser.


     

    Une voix nasillarde et haut perché se fit soudain entendre !

    - Holà, jeune humain ! Par ici, viens me libérer de cette maudite cage ! 

    Dans la faible clarté qui régnait dans le grenier, Martin aperçut la cage sur le plancher, mais ne distinguait à l’intérieur qu’une masse sombre et indéfinissable. Il dût bien convenir qu’il ne rêvait pas en entendant de nouveau la voix qui jaillissait du piège !

    - Vas-tu approcher à la fin, tu vois bien que je ne mords pas ?!

     Martin osa un pas de plus et essayait vainement d’apercevoir ce qui était enfermé au fond de la cage. N’y tenant plus, il fit demi-tour et dévala l’escalier pour aller cherche une lampe torche.

     Dans le faisceau puissant de la lampe se trouvait une chose, un être plutôt, que son imagination plutôt fertile, avait bien du mal à appréhender. Un bonhomme minuscule s’était fourré dans le piège, et secouait la cage comme une beau Diable. Il semblait vêtu come dans l’ancien temps. Il portait un gilet joliment ouvragé de broderies  dorées et une large ceinture lui serrait la taille. Il avait enfilé des sortes de pantalons bouffants, des « bragoù-bras » comme l’on disait ici Ce qui ressemblait à des guêtres, de coton ou de laine, descendaient jusqu’aux pieds qui étaient chaussés de sabots de bois. A vue de nez martin se disait qu’il mesurait  trente ou quarante centimètres.

    - Mais qu’est-ce que vous êtes ? demanda l’enfant fasciné ...

    - Qui je suis, jeune présomptueux ?   Grand valet, voilà qui je suis ! Et comme n’importe quel Teuz de noble lignée qui se respecte, je veille sur cette ferme depuis plus de vingt générations d’humains. Mais je dois bien avouer que depuis un certain temps, il y a grand chambardement, par ici, oui dà ! Je ne retrouve plus les choses à leur place, des meubles traînent partout là où il doit y avoir des bêtes ! Je n’entends plus les poules dans la cour, ni le coq au point du jour, les meuglements des vaches se sont tus ... sans parler des chevaux qui  ont fui leur enclos. J’essaie de vaquer à mes occupations, mais même les outils disparaissent ! ... Bien sûr j’ai vu vieillir et s’en aller nombre de mes maîtres humains, c’est dans l’ordre des choses, nous autres Korrigans nous savons bien cela. Vois-tu je vais toujours fleurir la tombe de mes anciennes maîtresses, elles m’aimaient tellement mes roses. Je bois un coup de lambig à l’occasion, à leur mémoire... Mais là, je ne reconnais plus la ferme où je vivais. La mine du Korrigan s’était assombrie à cette pensée.

    Martin l’avait écouté sans l’interrompre et ressentait une profonde tristesse en comprenant le désarroi du Teuz. Comment aurait-il pu savoir que les nouveaux occupants de la ferme seraient des citadins, ignorants des choses de la terre, et non pas des paysans comme ce fut le cas, à chaque fois par le passé. Le Teuz contrit avoua qu’il était bien l’auteur de l’innocent « saccage » du salon et des tresses sur la tête de Max. C’était ainsi, il fallait qu’il s’occupe. C’est alors que petit à petit, une idée germa dans la caboche de Martin ....

    - Ils vous donnent combien, vos anciens maîtres comme salaire ? demanda le gamin. 

    - Salaire ? Des gages tu veux dire Mais rien, la drôle d’idée ! J’étais bien nourri, logé douillettement, j’avais du lin, du coton et du cuir à discrétion pour mes habits ... 


     

       Tu vois bien que je ne manquais de rien, et comme c’était justice de rendre sans compter devant tant de générosité !... s’exclama le Teuz avec sérieux.

       Au demeurant, chacun sait en Bretagne que le Korrigan a la force de dix hommes et abat son ouvrage dix fois plus vite, mais cela, Marin, l’ignorait !...

    - Si je te sors de là, tu me promets d’attendre mon retour ? demanda le gamin fébrilement.

       Le Teuz accepta bien volontiers, trop heureux d’avoir quelqu’un avec qui discuter, et Martin, après avoir libéré le lutin, redescendit le plus silencieusement possible dans la cuisine pour remonter quelques instants plus tard, les bras chargés. Il déposa aux pieds du Korrigan : un verre de lait tiède, une tablette de chocolat et un paquet de savoureuses galettes bretonnes ! Sans façon le petit drôle décora avec un bel appétit les bonnes choses que l’enfant lui avait offertes l’enfant.

     

    - Si tu as quelque chose à me demander, c’est le moment ! fit le Teuz avec une grimace d’aise, en se frappant la panse, c’était un régal !

    - Ben si genre de salaire vous convient, avança Martin, j’aurais bien deux ou trois corvées à vous faire faire de temps en temps !

       Cette nuit-là, à même le plancher du grenier, dans une pénombre qui sied aux conspirateurs, un étrange marché fut conclu entre les deux compères ...

       Le lendemain matin, Martin se leva comme d’habitude. Il déboula dans la cuisine où ses parents l’attendaient. Il redoutait le pire mais dans les yeux rieurs de son père, il  vit de la fierté sur le visage épanoui de sa mère, un sourire attendri.

    - C’est toi qui as fait tout ça !? C’était plus une affirmation qu’une question. Après la soirée entre amis d’hier soir, j’avais tout laissé en plan dans l’intention de m’y mettre ce main et .... la main tendue, sa mère désignait la cuisine tout entière.


     

       Celle-ci brillait comme un sous neuf ! Tout était rangé, lavé, nettoyé, briqué, les couverts dans leurs tiroirs, verres et assiettes dans le placard. Les plans de travail, la plaque de cuisson et l’évier scintillaient de mille feux, les reliefs du repas débarrassés et mis à la poubelle, le carrelage reluisait à se mirer dedans. La cuisine tout entière respirait la fraîcheur et le propre !

       La table était même dressée pour le petit déjeuner et en son centre, au milieu des brioches et des pots de confiture, trônait dans un vase, une magnifique rose qui embaumait toute la maisonnée.

    © Le Vaillant Martial


     


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  • Le bâton merveilleux


     

    L

    ouis observait avec une inquiétude grandissante les nuages menaçants qui s’amoncelaient au-dessus de la montagne. « Montagne » était certainement très exagéré pour qualifier la chaîne de collines granitiques des Monts d’Arrée qui culminaient laborieusement à quelques centaines de mètres, mais c’était ainsi ... Il était gardien de vaches et homme à tout faire dans la plus riche ferme des environs. Comme à l’accoutumée, une fois ces corvées quotidiennes expédiées, il avait mené paître le troupeau de vaches dans l’une des vastes prairies du domaine. Tout près de là, à la lisière du pré, comme autant de schiste pointés vers le ciel, s’élevaient les premiers affleurements rocheux de la lande ... La lande, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un malaise en contemplant son étendue désolée. En d’autres circonstances, il se serait délecté de ce paysage grandiose et sauvage.


     

       Les derniers jours avaient été si chauds qu’il fallait bien que ça craque ... Et depuis l’après-midi, Louis sentait l’orage venir. L’air devenait lourd et oppressant, presque immobile. Les chants d’oiseaux et les stridulations des grillons s’étaient tus quand les premières gouttes de pluie commencèrent à jouer des claquettes sur les feuilles du chêne sous lequel il avait l’habitude de s’installer pour surveiller ses protégées. Il rameuta  ses troupes aussi vite qu’il le put avec l’aide de Sidonie, la matriarche du troupeau qui avançait pesamment en faisant tinter la cloche qu’elle portait à l’encolure. Mais les demoiselles rechignaient à obéir et à quitter l’herbe grasse et savoureuse du champ. Il entendait, à présent, rouler le tonnerre sur la montagne, grondant comme une bête menaçante. Sans prévenir, le vent s’invita en rafales violentes et on eut l’impression, d’un coup, que les écluses du ciel s’entrouvraient. En un instant, un déluge biblique s’abattit sur la contrée, noyant les champs et transformant les chemins creux en ruisseaux tumultueux charriant une eau boueuse. Sans plus de manière, il commença à caresser les croupes charnues des belles de vigoureuses tapes de sa baguette de noisetier. Ses encouragements bruyants finirent par avoir l’effet escompté et le troupeau s’ébranla en meuglant vers le chemin de la ferme sous une pluie battante.

       L’orage était maintenant suer eux et le tonnerre jouait un concert assourdissant. Un éclair blanc embrasa le ciel et un craquement terrifiant s’en suivit aussitôt ! Louis sentit l’air se déchirer et le sol trembler ! La foudre venait de frapper tout près de son troupeau. Alors qu’il se démenait pour faire aller ses bêtes, marchant en tête ou courant derrière pour faire avancer les trainardes, il crut entendre dominant le fureur déchaînée des éléments, un chapelet de jurons s’envoler sur les ailes du vent. À quelques pas de là, il découvrit tout un pan de talus qu’un énorme chêne avait éventré dans sa chute. Le bel arbre, couché, sur le flanc, était sans doute la triste victime de la foudre !

    - Elle n’est pas tombée loin ce coup-ci ! se dit Louis

       S’approchant pour constater les dégâts, il entendit de nouveau une volée de noms d’oiseaux fuser de la masse de branches et de feuilles et réalisa qu’il était bel et bien prisonnier de la grosse tignasse du chêne ! La voix qui continuait à beugler comme un cochon qu’on va saigner était haut perchée, ce que Louis mit sur le compte de l’énervement et de la panique, mais quand il découvrit enfin l’auteur de tous ces hurlements, il  tomba à la renverse !... Le braillard prisonnier des branches n’était ni plus ni moins qu’un Korrigan.


     

     

    - Quel bougre de couillon je fais ! Me faire prendre par la furieuse comme un benêt de « pieds lourds » !

       Le drôle bougonnait et râlait tout son saoul en essayant de s’extirper du lacis de branches entremêlées, et ne semblait pas avoir remarqué » la présence de Louis quand celui-ci l’apostropha pour lui demander s’il avait besoin d’aide ! Il eut un sursaut de recul quand le regard noir et scrutateur du nain plongea dans ses yeux bleus. Sans plus de manières et sans attendre la réponse du Korrigan, il commença à écarter et à casser les branches. Tant et si bien qu’au bout de cinq minutes, l’infortuné prisonnier était sur ses deux pattes, libéré de sa cage végétale. Le petit bougre lui arrivait difficilement au-dessus de la taille et Louis s’agenouilla. Ce geste de courtoisie naturelle sembla adoucir l’humeur du Korrigan ...

    - Tu es bien brave, jeune humain ! Marmull, ainsi se nommait-t-il, n’était pas prodigue ne civilités et Louis, prenant cela pour un remerciement, lui  sourit en haussant les épaules.

    - Si vous n’avez rien de cassé, c’est tant mieux ! 

       L’orage était toujours au-dessus d’eux mais semblait perdre de sa fougue, les éclairs et les coups de tonnerre s’espaçaient. La pluie, par contre, tombait toujours à seaux mais cela ne semblait gêner ni l’un, ni l’autre ... Louis était fasciné par le petit personnage et l’observait avec attention. Le Korrigan attira sur sa bedaine l’espèce de besace qu’il portait en bandoulière et farfouilla dedans.

    - Tiens gamin ! fit-il, en tendant à Louis une grosse poignée de pièces d’or. Louis était interloqué : il ne pouvait imaginer qu’on puisse avoir autant de richesse sur soi ! Il repoussa gentiment la main tendue ...

    - Ce n’est pas nécessaire, je n’ai rien fait d’extraordinaire !
    -
    Bien la première fois qu’un humain refuse mon or ! s’étonna Marmull dans un rictus. Peut-être que ceci sera plus à ton goût ? 

       Notre Louis stupéfait, vit le Korrigan extirper de sa besace un grand bâton. Comment quelque chose d’aussi long pouvait-il tenir dans une si petite sacoche ? se demanda-t-il.

    - Ceci va te plaire ! fit-il, sûr de lui, en tendant cérémonieusement le bâton comme s’il s’était agi de l’épée Excalibur elle-même !...

    - C’est un beau bâton, pour sûr ! approuva Louis, en admirant les entrelacs qui couraient le long de la hampe de bois ciré. Le pommeau ouvragé était serti d’une grosse pierre d’obsidienne luisante et toute ronde. La base du bâton semblait cerclée d’or sur  la longueur d’un doigt.

    - Oh !... murmura le Korrigan, l’air mystérieux, mais il n’est pas seulement beau ... vois-tu, ce bâton possède de grands pouvoirs ! 

       Et notre Korrigan d’évoquer à l’enfant, qui allait d’étonnement en étonnement, les surprenants pourvois du bâton. Il lui expliqua comment, en le frappant contre une pierre, son sommet s’embrasserait comme une torche. Il lui assura qu’en la plantant en terre, une source jaillirait à son pied. Le bâton continua-t-il, pour peu qu’on le tende bien droit devant soi, s’allongerait comme une perche, chose, somme toute, assez pratique si l’on veut faire choir des châtaignes ou chaparder des fruits dans l’arbre ! Si enfin, il l’empoignait comme le ferait un roi avec son sceptre, il pourrait faire venir à lui et commander aux bêtes sauvages. Les animaux domestiques, quant à eux, se rangeraient en ordre derrière lui et le suivraient docilement où qu’il les mène ...

     

       L’orage était loin à présent et la pluie avait cessé. Louis ne s’en était même pas rendu aperçu quand il s’empara avec d’infinies précautions, du bâton merveilleux. Satisfait, semblait-il, le Korrigan, sur un dernier salut de la main à son nouvel ami, tourna sur les talons et galopa vers la lande. Le garçon de ferme fit grande sensation en revenant ; les vaches à sa suite, marchant docilement en rang par deux ! Brave parmi les braves, Louis ne put tenir sa langue et raconta à qui voulait l’entendre sa mésaventure. De bouche à oreille, son histoire arriva à celles de la bonne qui s’empressa d’aller la conter à son seigneur et maître.



     

       Bien qu’au début perplexe, le maître du convenir, devant les prodiges du bâton, que Louis avait bien fait cette étrange rencontre. Il en conçut un plan qui peu à peu prit forme dans son esprit. Il se savait un personnage puissant et considéré dans la région, mais s’il voulait réaliser son rêve d’entrer un jour dans les hautes sphères du pouvoir et de la politique, il lui fallait s’allier les bonnes grâces de personnes beaucoup plus puissantes que lui et pour se faire, sa fortune seule ne suffirait pas ; Après tout, se disait-il, si ces Korrigans avaient tellement d’or à distribuer à la ronde, c’aurait été bien dommage ne pas en profiter ! Il alla aux cuisines et, se rappelant les histoires de nains que lui contait sa nourrice, prit au garde-manger quelques saucisses et un beau morceau de lard, des galettes de froment et une douzaine de crêpes, un pot de babeurre, un pichet de cidre, fourra le tout dans un grand sac de toile et prit la direction de la lande. Il marcha d’un bon pas et retrouva sans peine le chemin et chêne abattu durant l’orage. Il continua plus avant, dépassant les pâtures et s’enfonça sur plusieurs lieues dans la lande sauvage.

       Le soir s’en venait quand il décida enfin de s’arrêter près d’un îlot rocheux, estimant l’endroit aussi bon qu’un autre. Comme il déballait ses victuailles et les installait sur la roche, la bonne odeur de lard cuit et des saucisses fumées monta à ses narines. Ce sera l=bien le diable si avec tout ça, je n’attire pas un de ces bougres ! se convint-il. Il se cacha derrière les rochers et fit silence. Il ne savait pas depuis combien de temps il était caché là, mais l’envie furieuse de tirer sur sa bouffarde le démangeait prodigieusement. Il commençait à désespérer devant cette attente interminable quand il entendit quelqu’un approcher en sifflotant !... Une petite voix s’exclama.

    - Ventrecouille, que le cornu me patafiole si ce n’est pas là cadeau des fées !?... 

       Persuadé qu’il tenait là, son Korrigan, le maître empoigna fermement des deux mains le bord du sac de jute et le laissa s’approcher. Il attendit un bon moment que l’autre glouton soit à son affaire et fasse un sort aux victuailles, et se jeta sur lui ! La chance sourit au fermier car le Korrigan se retrouva sans comprendre, proprement ficelé comme un jambon au fond du sac ! Le petit bougre jurait tout ce qu’il pouvait mais il avait beau faire et lancer des ruades en tous sens, il était bel et bien piégé ! Au bout de quelques minutes, le sac s’arrêta de faire des bonds. Le Korrigan semblait s’être calmé et se taisait. Le maître observait le sac avec méfiance, s’attendant à un tour pendable du Korrigan, mais rien ne se passait. Puis le sac se mit à parler.

    - Tu m’as bel et bien attrapé l’humain ... que veux-tu ? L’homme eut un geste de recul en devinant toute la rage froide qui couvait à la lisière des mots. 

    La légende disait donc vraie ! Dès lors qu’on faisait prisonnier un lutin et qu’on le tenait en son pouvoir, il devait obéir au moindre de vos souhaits. Le maître jubilait ! Avec prudence, il mit genou à terre et se pencha vers le sac.

    - Si je te libère, tu resteras bien tranquille, n’est-ce pas !?
    -
    C’est l’ancienne loi, si on est capturé, on doit obéir, oui da !
    -
    À la bonne heure ! s’écria le maître en tranchant prestement la ficelle qui fermait le sac. Le Korrigan jaillit du sac comme un diable de sa boîte et toisa l’humain.
    -
    Tu es bien celui qui a fait cadeau d’un bâton à un jeune garçon cet après-midi, durant l’orage ?  demanda le maître.
    -
    Je veux ce que ce petit imbécile a refusé, je souhaite que tu me rendes riche, immensément riche ! Je veux tout ton or ! Le maître exultait en s’imaginant devenir aussi riche et puissant que l’empereur de Chine lui-même !
    -
    Oui tout ton or, des montagnes d’or ! Je veux que tu me couvres d’or ! 


     

    À ces mots, un étrange sourire se dessina sur les lèvres closes du Korrigan.


     

    - Qu’il en soit selon tes désirs mon maître ! 

       Une légère inquiétude s’empara de l’humain ... bien vite balayée par la perspective des richesses sans prix.

       Le lendemain, les premiers chants du coq accueillirent le lever du soleil. Les ouvriers étaient déjà à l’ouvrage dans la ferme, mais au bout d’un certain temps, quelques-uns s’inquiétèrent de l’absence du maître. La bonne monta jusqu’à sa chambre mais la trouva dans l’état où elle l’avait laissée le jour précédent. Tous se mirent à chercher aux quatre coins de la vaste demeure mais ne trouvèrent nulle trace du propriétaire.


     

     

       Comme à leur habitude, René Riou et Françis Madec étaient partis de bon matin faire leur promenade quotidienne. Mais alors qu’ils cheminaient à travers champs dans les bruyères, en grande conversation, leur regard fut attiré par quelque chose, sur la lande, qui luisait intensément au soleil. S’approchant, ils découvrirent éberlués, plantée au milieu des herbes, la statue d’un homme. Il avait été représenté les mains en avant, comme une attitude de défense. Ils tournèrent autour, avec prudence, en se demandant qui avait bien pu se donner le mal de la porter ici, et surtout de l’abandonner ainsi, perdue au milieu de nulle-part ? Du bout ferré de son bâton, l’un des deux vieux frappa le métal. Ils durent bien convenir, incrédules, que la statue semblait faite d’or massif ! Ils n’eurent aucune peine à reconnaître le « Grand Fermier » comme tous les gens du coin aimaient à l’appeler, avec une pointe de moquerie, tant le personnage était connu pour sa prétention et son orgueil  démesuré. Le sculpteur avait en effet, restitué avec grand talent les moindres détails du bonhomme, à tel point que l’on aurait pu le croire revêtu d’or. Le spectacle de cette statue d’or scintillant sous les rayons du soleil était saisissant. Les vieux avaient cependant bien du mal à regarder le visage de la statue tant  il émanait de lui une expression dérangeante de terreur absolue.


     © Le Vaillant Martial

     

     


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  • Le trésor des Korrigans

       De Morlaix à Lannion et même à Tréguier la coquette, il n’y avait pas plus jolie fille que Loïze la blonde, l’aînée de Jean de Kernaret. Avec sa cotte bleu foncé et son châle aux reflets changeants, quand elle assistait à la grand-messe du dimanche, les pauvres gars avaient mille distractions et ne suivaient plus qu’à grand peine l’office que le bon vieux curé psalmodiait lentement à l’autel.

       Malgré leur bonne volonté, ils semblaient, quand Loïze était présent, ne pouvoir fixer leur attention sur leurs gros paroissiens – ceux qui savaient lire -, et pendant le prône, beaucoup d’entre-eux se détournaient à la dérobée vers la belle enfant dont les joues s’empourpraient de temps à autre d’une rougeur confuse sous tous ces regards.

       C’est qu’elle était vraiment charmante, cette douce Loïze, avec sa taille élancée, ses mains plus mignonnes que celle d’une châtelaine, ses yeux profonds abrités de longs cils, et surtout ces magnifiques cheveux blonds que dissimulait mal  sa grande coiffe. Avec cela, bonne travailleuse, il fallait la voir se lever le matin pour se mettre à l’ouvrage, toujours la première sur pied et bien souvent demeurant la dernière pour achever ce que les autres n’avaient pas terminé.

       Elle demeurait au-dessus du bourg, au milieu des champs, dans la petite ferme de Kernaret que son père habitait depuis des années et dont il tenait la jouissance d’un riche propriétaire du pays. Le père Jean avait trois grands gars qui l’aidaient dans la besogne, et Loïze, dont la mère était morte, il y avait bientôt six ans, remplissait avec un courage jamais abattu, le rôle de mère de famille.

       La terre rapportait peu et il fallait tout l’effort des quatre hommes réunis pour arriver à noue les deux bout de l’année et à payer le fermage. Pourtant ils étaient heureux ainsi, et quoique Loïze n’eût point grande dot, elle avait la beauté pour elle, et beaucoup parmi les jeunes paysans du voisinage, aisés, presque riches, n’auraient pas mieux demandé que de l’accepter  pour compagne.

       Mais elle ne se mariait pas, elle semblait de pas s’occuper de ce que l’on pensait d’elle, et quelquefois, on la voyait devenir triste, pensive, les yeux fixés comme sur un rêve lointain, au moment même où une causerie venait de la faire rire aux éclats. Elle avait hérité du tempérament nerveux de sa mère, quelquefois dans les jours de grande fatigue, ses mains se mettaient à trembler, alors elle ne pouvait plus rien faire et s’arrêtait découragée malgré les éloges que chacun lui adressait pour son ardeur au travail.

       « Tu te fatigues trop, ma pauvre Loïze, lui disait son père, il ne faut pas te faire de chagrin parce que tu te trouves obligée de te reposer un instant, ta mère, Dieu lui fasse paix, était la même chose. »

       Et Loïze  se reposait quelques minutes, puis se remettait vite au travail dès que ses nerfs étaient un peu calmés.

       Elle aimait la solitude et la rêverie, et souvent, les jours de fête, tandis qu’on entendait sur les chemins rire et causer les jeunes filles entre elles, ou pendant qu’elles étaient au pardon, Loïze s’en allait pensive, par un sentier étroit rempli d’eau boueuse, jusqu’aux grandes landes qui s’étendent à perte de vue. Elle se plaisait à les parcourir dans tous les sens et à s’approcher du cercle dessiné par des pierres blanches, de vieilles pierres celtiques, sur le haut d’un monticule qui domine les environs et sur lequel – raconte-t-on encore – avait aussi été établi par les Romains un camp d’observation. Lieu consacré par les plus antiques souvenirs et les plus mystérieuses traditions.

       Avec la mer dans le lointain, au-dessous de la lande, une profonde vallée où court un filet d’eau, le paysage avait quelque chose de sauvage qui charmait l’esprit de Loïze. Elle allait s’asseoir dans le cercle des roches blanches et restait là, de longues heures, écoutant le bruit des vagues se brisant sur le sable que lui apportait la brise  ou le mugissement du vent de la forêt de sapins qui s’échelonnait sur le flanc opposé de la vallée.

       Un soir, il pouvait bien être onze heures, le petit Yannick pâtour à Pen-ar-Lan, qui se trouve à peu de distance de Kermaret, se rendait en toute hâte au bourg voisin. Son maître avait reçu, pendant le jour une ruade d’un jeune poulain et se trouvait si mal qu’il faisait demander le prêtre. Dans notre pays, on ne peut pas mourir sans s’être réconcilié avec Dieu. Il prit le chemin boueux  qui passe derrière l’aire de Kernaret et suivit la chaussée de pierres pointues, reste d’une voie romaine, qui côtoie le bord du marécage. Il  allait vite, sans regarder devant lui, quand tout à coup, un bruit léger, venant de la direction vers laquelle il pressait le pas lui fit relever la tête. À quarante mètres environ, il entrevoyait, malgré les gros nuages noirs qui couraient dans le ciel et affaiblissaient la lueur de la lune, une grande forme blanche qui s’avançait rapidement vers lui. Transi de peur l’enfant fit un grand signe de croix et se blottit tout contre le talus d’un champ voisin, trop élevé pour qu’il pût l’escalader. Croyant que c’était quelque âme en peine qui demandait des prières, il se mit à réciter un Pater, ne trouvant pas autre chose et trop ému pour réfléchir.

       La forme blanche avançait toujours si légère qu’elle ne semblait pas toucher le sol. Yannick avait fermé les yeux et pourtant sa curiosité fut si forte qu’au moment où le spectre passait près de lui, presque à le toucher, il les ouvrit un instant par un mouvement instinctif. Il faillit pousser un cri en reconnaissant la belle Loïze, leur voisine, dont il distinguait la figure maintenant qu’elle était tout près. Elle portait une longue chemise blanche, telle qu’en ont les femmes du pays, qui lui descendait jusqu’aux pieds, sur sa tête, un mouchoir de toile emprisonnait ses longs cheveux, elle allait pieds nus, toute droite, sans regarder autour d’elle, n’hésitant jamais, ne heurtant pas une pierre, ne frôlant pas une ronce, elle semblait plutôt voler que marcher, tant elle était agile. Elle passa, et l’enfant resta un instant encore, la suivant le plus loin qu’il put du regard.

       Elle prit à travers la lande et disparut dans la nuit devenue plus épaisse. Enfin, l’enfant prenant son courage à deux mains et pensant qu’il y avait un homme qui allait mourir, se remit à courir sans regarder derrière lui. Il arriva hors d’haleine, tremblant encore de frayeur au presbytère où il rendit son message. On ne lui demanda rien et il n’eut pas à révéler la chose terrible qu’il avait aperçue, mais quand il revint, il avait attendu le prêtre et il n’était plus seul.

       Yannick était un enfant de Basse-Bretagne, simple et bon, comme tous ses pareils, mais gardant cette fierté natale qui semble attachée au sol de la province. Car ils restent Bretons, quoiqu’on dise et qu’on fasse, plus Bretons que Français dans quelque pays lointain que vous les transportiez. Un caractère très franc et pourtant gardant le souvenir de l’injure fait taire par la rancune, par l’oubli. Or Yannick n’aimait pas la belle Loïze, un jour qu’il gardait son troupeau dans les champs, Loïze avait passé près de lui et comme il lui offrait des fleurs, elle avait eu un léger sourire en voyant la petite taille et l’habit en lambeaux de son amoureux en herbe. L’enfant avait gardé la mémoire de l’affront sanglant, ne désirant pas précisément la vengeance, mais ne sachant pas non plus s’il ne se souviendrait pas, le jour où il pourrait humilier sa voisine, nulle apparence que ce pût être jamais !

       Et Yannick songeait la tête dans le creux de sa  main, le lendemain de cette nuit, où il avait ressenti une si grande terreur dans ce champ témoin de l’insulte ! Et il se demandait à lui-même ce que la belle Loïze, seule au milieu de la nuit, pouvait bien aller faire sur la bruyère. Il résolut d’en avoir le dernier  mot, dût-il en mourir de frayeur, car le premier moment passé, Yannick était un enfant décidé.

       Le surlendemain, après avoir quitté la ferme à pas de loup, pour n’éveiller personne et ne pas être suivi, il revenait s’embusquer dans le chemin creux, près de la chaussée de pierres, à l’endroit où il avait aperçu l’apparition la nuit précédente. Les heures passèrent lentement, l’obscurité était profonde et Yannick tendait en vain l’oreille, attentif au moindre bruit. Mais le vent seul remuait les feuilles et l’on entendait au loin la chouette et l’orfraie qui poussaient leurs cris lugubres, et parfois, arrivant à tire-d’aile, venaient le frôler de leurs longues plumes. Enfin, au moment où les derniers tintements d’un clocher de la côte annonçaient une heure déjà avancée de la nuit, un bruit léger, semblable à celui que Yannick avait déjà entendu l’avant-veille, se produisit à quelque distance et devint bientôt plus distinct. Le pas se rapprochait, toujours aussi régulier et aussi rapide, et Loïze passa, comme la première fois plus légère qu’un sylphe, et se dirigeant sans regard, dans le sentier qui menait à la grande lande de bruyère. Cette fois, l’enfant, dès qu’elle eut passé, se leva doucement et se prit de la suivre. Il la voyait à vingt pas devant lui, il avait pris  à la main, ses gros sabots et évitait avec soin le moindre bruit qui eût pu déceler sa présence nocturne.

       Mais il n’allait pas aussi vite qu’elle, il était obligé de contourner les flaques d’eau, qu’elle enjambait avec une parfaite aisance sans même sembler les apercevoir. Quelquefois, il la perdait, puis il la retrouvait ensuite, toujours devancé par elle, infatigable dans sa course, comme il l’était dans sa poursuite. Il fut portant retardé par un endroit plus difficile, et arrivé à un croix-chemin, ne voyant plus celle dont il suivait la trace, il se perdit et ne put la retrouver. Il dut la rentrer au logis, mort de fatigue, en prenant des précautions inimaginables pour dissimuler son escapade. De quelques jours, il ne put s’échapper de nouveau, mais il s’était promis de découvrir le secret, et il en soupçonnait un, et, avec toute la ténacité d’un Bas-Breton, il gardait la résolution de se remettre en quête au premier jour.

       Il revint donc à son poste plusieurs fois. Son attente était rarement trompée, mais il perdait le plus souvent, toujours distancé par l’ombre fuyante de la belle Loïze qui semblait prendre plaisir à l’emmener au loin pour lui échapper subitement quand il croyait enfin la tenir. Enfin, un certain soir, il put aller jusqu’au bout de la tâche qu’il ‘était imposée, il connaissait maintenant les moindres détails du chemin suivi par sa voisine, toujours le même, et il s’embusqua plus loin, sachant qu’elle n’avait aucun arrêt possible, sur la lande plate et découverte, jusqu’à cet endroit. Elle arriva à l’heure dite et il l’accompagna, rapide comme elle, ayant fait provisions de forces pour tenter une dernière épreuve. Loïze marchait, grande et svelte, en avant de lui, sans jamais se détourner pour voir si elle était suivie.


     

       Elle  le conduisit jusqu’au monticule aux pierres blanches, il avait une mauvaise réputation dans le pays ce cercle de rocs, et Yannick n’osa pas s’y aventurer. La jeune fille gravit la pente devant lui et pénétra entre les rochers, dans l’enceinte où elle demeura cachée. Yannick s’était étendu au bas, tout de son long dans la bruyère et attendait comme un sauvage en vedette pour voir ce qui allait se passer.

       Mais rien, le temps s’écoula, et après une heure environ, la belle Loïze reparut, tenant dans sa main une poignée d’herbes brulée dont elle laissait lentement tomber les brins, un à un, et elle reprit le chemin de Kernaret. L’enfant l’accompagna jusqu’à sa demeure et la vit refermer doucement la porte du vieux chêne, puis tout pensif, il rentra dans son grenier de Pen-ar-Lan avant que le jour n’eût commencé à blanchir l’horizon.

       Deux  jours passèrent ... Il était allé, au grand soleil, visiter cette enceinte dont une superstitieuse  terreur l’empêchait de s’approcher la nuit, mais il n’avait rien trouvé, et le secret de Loïze restait encore à découvrir. Il songeait, en gardant ses bêtes, et se rapprochait mais en vain, la crainte invincible qui avait arrêté sa curiosité sur le point d’être satisfaite. Il fallait prendre un parti. Il alla trouver son camarade Michel et le petit Loïc qui, comme lui, gardaient, non loin de là, les troupeaux de leur maîtres. Il leur conta sa découverte et les supplia de l’aider à la rendre complète : il voulait pénétrer à tout prix le mystère des promenades nocturnes de la jeune fille. Michel et Loïc, tentés par ses belles promesses, car il promit tout ce qu’on voulut, même ce qu’il n’avait pas, consentit à lui prêter main-forte et décidèrent même le grand Nicolas qui devait quatorze ou quinze ans, à les accompagner.

       La nuit suivante, ils étaient tous les quatre réunis au pied d’un grand hêtre, qui se détachait seul avec ses longs rameaux au milieu du vaste espace découvert. Yannick les conduisit avec mille précautions, au pied du monticule où les grands rochers se dressaient, leurs pointes tournées vers les nuages. Ils se tapirent tous les quatre dans un trou creusé par des chasseurs de renards et attendirent que l’apparition se manifestât. Elle ne tarda guère, elle vint comme à l’ordinaire, sans soupçonner ces quatre paires d’yeux qui la suivaient avec une curiosité intense, et, gravissant de son pied léger l’escarpement rocheux, elle pénétra dans l’aire de l’ancien camp Romain.

       Mais elle n’était plus seule comme précédemment, ils  l’avaient suivie, et derrière, à quelques pas, ils observaient tous mouvements. Elle chercha de ses longs doigts  la muraille de granit, et l’ayant trouvée, elle compta  à partir de la pierre, droit en face d’elle, un nombre qu’ils n’entendirent pas. Enfin elle s’arrêta devant une roche plus élevée que les autres et au pied de laquelle avait été récemment creusé un trou peu profond. La lune, à  ce moment se levait toute blanche et permettait de ne rien perdre de ce qu’elle faisait. S’agenouillant, elle retira de son sein, une longue pointe de fer et se mit à creuser le sol rocailleux dont les mottes se détachaient peu à peu. Elle rejetait la terre autour de l’ouverture et l’on entendait murmurer :

       « C’est ici qu’est caché le grand trésor des Korrigans, le trésor de l’amour qui rend le pauvre heureux comme le riche. Le Korrigan me l’a dit, le trésor m’appartiendra ! »

       Les enfants écoutaient étonnés, ne sachant que faire, quand le grand Nicolas, d’un signe, les réunit autour de lui. Il leur parla bas, si bas qu’ils avaient de la peine à l’entendre, car il ne fallait pas troubler Loïze, mais enfin, ils se comprirent car tout à coup, s’élançant en avant sans plus de souci d’être entendu de celle qu’ils épiaient, et se prenant par la main, ils se mirent à danser en rond autour d’elle en chantant à pleine voix :

    Les Korrigans sur la bruyère sombre,
                                            Dansent en rond se tenant la main
                                            Malheur à celui qui dans l’ombre
                                           Passe trop près de leur chemin
                                           Malheur !

     

       Et ils répétaient malheur ! Avec des cris si sauvages qu’il faisait froid à entendre dans le silence de la nuit. Aux premiers chants, Loïze avait relevé la tête, puis elle se souleva, se retrouva debout d’un seul bond. Le mouchoir qui entourait sa tête s’était dénoué dans ce brusque mouvement et ses cheveux blonds retombant en arrière, brillaient d’un éclat doré sous les rayons de la lune.

       Elle leva les bras, avec un geste perdu, vers le ciel, et poussant un cri rauque qui domina la voix des quatre enfants, elle se précipita hors de la ronde, écartant les bras qui l’enserraient et s’enfuit hors du cercle des pierres celtiques. Mais sa marche n’était pas aussi sûre que tout à l’heure, elle glissait sur l’herbe humide et fut sur le point de s’abattre trois ou quatre fois en descendant la colline. Elle prit ensuite sa course au travers de la lande, mais elle semblait alourdie et n’évitait plus les mares formées par la pluie ni les cailloux tranchants qui lui déchiraient les pieds. Elle alla tout droit n semblant pas avoir conscience de la direction à suivre, trébuchant contre les racines et laissant aux épines de lambeaux de sa longue tunique. De temps en temps, elle poussait un gémissement et le souffle sortait haletant de sa poitrine épuisée.

       Enfin elle fit un faux pas en descendant dans l’un des sillons qui s’entrecroisaient dans la bruyère et elle tomba de tout son long sur le sombre tapis de verdure. Et la belle Loïze demeura là, étendue pendant de longues heures, évanouie, ses longs cheveux dénoués, froide et pâle comme une morte dans ses derniers vêtements.

      Les enfants étaient restés là-haut, stupéfaits de cette fuite rapide. Ils gravirent les blocs les plus élevés et, de là, suivirent pendant un certain temps la course furieuse de leur victime. Puis, tout rentra dans le silence autour d’eux, seul de temps à autre un gémissement lugubre arrivait jusqu’à leurs oreilles troublant le silence du camp romain. Ils se séparèrent presque aussitôt se jurant de garder le secret de la belle Loïze.

       Hélas ! Il leur appartenait bien à cette heure, mais à quel prix ! Loïze était là-bas, sur la lande, avec une blessure qu’elle s’était faite au front dans sa chute, elle demeurait immobile et ses membres se glaçaient peu à peu.

      Le lendemain, Jean de Kernaret se leva pour aller aux champs. Il fut tout surpris de ne pas voir sa fille vaquant à ses occupations ordinaires. Quoi la soupe n’était pas prête et il allait falloir attendre pour se mettre au labeur ! Il éveilla les trois garçons et leur parla bien haut pour éveiller la dormeuse. Rien ! Le grand lit-clos placé près de la cheminée, restait muet, pas un souffle ne s’échappait de l’alcôve profonde.

      Alors, le vieillard, saisi d’un sombre pressentiment, se dirigea vers le fond de la pièce et écarta le long rideau. Mais Loïze n’était pas là, le nid était vide et le vieillard eut une exclamation d’étonnement inquiet en le constatant.

      Ils sortirent tous les quatre au dehors et poussèrent des cris d’appel que l’écho seul leur rapporta. Enfin, après mille recherches, après avoir fouillé sans succès tous les champs voisins, l’un des gars qui s’était avancé jusqu’à la lande, aperçut dans le lointain un point blanc qui se détachait au milieu du paysage  nu et désolé. Il courut vite jusqu’à cet endroit et trouvant sa sœur gisante, glacée sur le sol, il appela les autres par ses cris déchirants. Bientôt, tous furent réunis, et pleurant à sanglots, ils soulevèrent la jeune fille pour la rapporter à Kernaret.

       À force de soins, on finit par rappeler la chaleur dans le corps brisé de la blonde fille, mais lorsqu’elle ouvrit les yeux, l’éclat de sa prunelle profonde avait disparu pour toujours, le regard était vague et inconscient. Loïze la somnambule était devenue folle. Quand elle put se lever, après de longs mois, elle s’asseyait dans le grand fauteuil au coin de la cheminée de pierres, et quand vinrent les beaux jours, elle allait au soleil, dans l’aire, là immobile, elle restait pensive, nouant et dénouant ses beaux cheveux. Parfois – elle avait une folie douce -, elle jetait un regard de côté de la lande, au-dessus de laquelle on apercevait la colline couronnées de pierres blanches, un regard qui s’imprégnait d’une immense terreur et elle murmurait à demi voix :

     

    Les Korrigans sur la bruyère sombre
                                                            Dansent en rond, se tenant par la main
                                                            Malheur à celui qui dans l’ombre
                                                            Passe trop près de leur chemin !
                                                           Malheur !

     

    On n’a jamais su à Kernaret comme Loïze avait perdu la raison, mais Yannick qui ne chante plus, vient souvent à la  ferme, s’asseoir  aux pieds de la folle et reste de longues heures  à la contempler.

    © Le Vaillant Martial

     


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    François Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    rançois Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    rançois Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

     

    L’été, cette année s’annonçait plutôt clément, sans trop de pluies qui viennent pourrir les algues. En somme, Fañch ne se plaignait pas. Riche de son seul courage, il s’échinait à sa tâche pour entasser sur les dunes des tas impressionnants. Il s’obligeait à des journées de forçat, crochant dans le goémon sans relâche. Le maître qui plus est, avait, cette saison, conclu de nouvelles affaires : si le pauvre Fañch voulait faire ‘bonne figure’ face à lui, il ne pouvait se montrer avare d’efforts. La parole donnée pour l’un, le travail pour l’autre !...

    - Ma foi, c’est dans la nature de choses ... pensait notre brave homme.

       Fañch, le jour suivant, était trop éreinté pour contempler le soleil rougeoyer de mille feux en s’éteignant sur la mer. Sans prendre garde, alors qu’il remontait de la grève par les grands rochers, il glissa malencontreusement et culbuta, cul par-dessus tête.

       Après un long silence, le malheureux remua enfin, laissant échapper un grognement de douleur. Son bras le lançait atrocement.

    - Me voilà bien, pensait-il lugubrement, en essayant maladroitement de se relever. Il entendit soudain un grand rire fuser du chaos rocheux, juste au-dessus de lui.

    - Tu n’es plus que plaies et bosses, l’homme. Ça pour sûr c’était une jolie pirouette ! Et le rire de repartir de plus belle.

       Blessé douloureusement dans sa fierté, Fañch se redressa d’un coup et scruta en tous sens à la recherche du moqueur. Il trouva enfin le plaisantin » et en oublia toute colère. Il contemplait bouche bée un être impossible.

    - Mais qui es-tu ? lança Fañch, je ne t’ai jamais vu ! 

    - Je suis d’ici pourtant ... Et d’ailleurs. Seigneur de ces grèves je suis, oui da ! Ton bras est tordu l’homme, ça doit faire mal !
    -
    Oui me voilà bien, grimaça le malheureux Fañch, je n’ai fait que la moitié de mon dû et avec ce bras, c’est maintenant impossible ... Oh mon Dieu ... et ma femme et mes gosses ? Fañch n’avait pas vraiment le courage d’envisager l’avenir.
    -
    Laisse donc le vieux barbu en paix ! le malheur t’accable l’humain ... Tu prends soin de ma grève et tu nettoies ma plage ... je vais donc t’aider. 

    Balançant entre le rire et l’agacement, Fañch regarda le petit bougre.

    -  Ta plage ? ta grève ? Et bâti comme tu es, tu comptes m’aider ? je te remercie bien, mais ....
    -
     Ne refuse pas mon aide, l’homme ce serait impoli et ... malvenu ! Accepte simplement !

    En disant cela, la voix du petit être s’était durcie et Fañch, mal à l’aise, sentit poindre une sourde peur.

    - Va, retourne chez toi à présent et n’en fais pas plus !

        Sur ces mots, il vit le petit diable bondir de roche en roche et disparaître dans un grand rire. Le lendemain, après une nuit agitée, Fañch s’en retourna sur la grève. Il s’arrêta stupéfait : un énorme tas d’algues se dressait à côté de son ouvrage de la veille. Le travail qu’il avait fallu déployer pour en amasser autant le laissa sans voix.

    Fañch ne doutait plus des pouvoirs de son « aide » minuscule.

    - N’aie crainte l’homme. J’ai appelé une gentille petite brise de mer, ton goémon va sécher doucement.

    Le drôle le regardait nonchalamment installé sur un rocher et lui souriait.

    - Comment puis-je te remercier, je ne suis pas riche et .... 

    - Bah, laisse ça, tu trouveras bien, et ... On peut s’aider entre ... voisins ! Sur ces mots, il disparut.

       Tout s’arrangea par la suite. Fañch remis de sa mauvaise chute, reçut les compliments de son maître. Un soir, les enfants couchés. Jeanne vit son homme s’approcher de l’âtre où, accrochée à sa crémaillère, la marmite de soupe fumait encore. Elle le regarda, quelque peu surprise, remplir un grand bol, puis couper dans le pain, deux belles tranches qu’il beurra généreusement. Tenant précieusement bol et tartines, elle le vit se diriger vers la porte.

    - Jeanne, fit-il, ma douce, dorénavant, veille a ce qu’il y a ait toujours de la bonne soupe au chaud - Oui, mais commença-t-elle ...

     - Quand j’étais en peine, « quelqu’un » a veillé sur nous, m’a remplacé à la tâche sans rien demander en retour. Alors, je le dois et je le fais de bon cœur !

    Sans rien dire de plus, il sortit en silence.

    © Le Vaillant Martial

     

     


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  • Gildas-Tête-de-Bois


     

       Sur le chemin, là-bas, y’a un enfant, haut comme trois pommes. Il marche d’un bon pas et sifflote comme un pinson. Il porte un petit baluchon par-dessus l’épaule, noué à l’extrémité d’un bâton. A bien regarder, le gamin, il semble partit pour un long voyage.

       Clac ! Cloc ! Cloc ! Font ses sabots de bois. Puis encore Frrt ! Frrt ! Frrt, lorsqu’il foule le tapis d’herbe fraiche, au centre du chemin. Perdu, dans ses pensées, il imagine ... De part et d’autre dans la boue séchée, ces ornières creusées par le passage des charrettes, sont deux profonds ravins au fond desquels rôdent des bêtes terrifiantes. Des monstres aux dents pointues, pourvus de tentacules visqueux. Surtout ... ne pas tomber !

    Frrrt ! Frrrt ! Frrrt il marche en fouettent l’herbe tendre au mépris du danger.


     

       Le gamin longe un long muret de pierres sèches, un petit muret garni de mousse et de fougères. De l’autre côté, y’a un paysan qui bêche son champ.

    « Oh, là, Bugale, mon enfant.. Où cours-tu donc ainsi, d’un pas si pressé ? »

    « Je vais chercher fortune, M’sieur » lance le gamin sans même s’arrêter.

    « Ho-oh ! Chercher fortune ? » Rien que ça ! «  S’amuse le paysan accoudé sur la manche de sa bêche.

       T’es sacrément jeune, dis-moi, t’as bien raison. Mieux faut s’y prendre de bonne heure pour pareille aventure. Cependant il n’est pas dit que ta vie suffise à trouver  ce que tu cherches, mon garçon. Et puis, à marcher si vite, rigole le bonhomme, tu risques de passer à côté de « Dame Fortune » sans jamais la remarquer.

       « C’est que je ne peux pas trainer si je dois venir en aide à mes parents. Y z’ont pas le sou. Mon père a beau travailler sa terre du matin au soir, on mange jamais que des pommes de terre, à la maison. Mes sœurs et moi, on en a marre de manger ça à tous les repas. Alors ce matin, après j’ai terminé mon bouillon de patates, j’ai décidé de partir chercher fortune. J’leur ai dit comme j’vous le dis. Ils ont bien ri à la maison. On ne me prend jamais au sérieux. Tout ça parce que je suis le plus petit. Mais à mon retour, ils verront ! Y seront bien contents et fiers de moi lorsque j’aurai les poches pleines de pièces dorées. »

    Et le gamin de reprendre son chemin.



     

        Voilà qu’il passe en lisière d’un petit bois. Là, dans un buisson, son attention est attirée par un bruissement bref et soudain. Il s’arrête immobile ... le bruissement reprend pour de nouveau s’interrompre. Alors le jeune téméraire s’approche, doucement, le plus silencieux possible, à la faveur de l’herbe tendre. Il essaie de voir, entre le feuillage  ... il tend la main, écarte iun bouquet de branchage ... et là, il découvre.

       Une boule de poils pourvue de deux grandes oreilles rabattues en arrière. Un gros œil tout rond l’observe plein d’inquiétude.

       « Bah ! Que fais-tu là, M’Sieur Lapin ? S’étonne l’intrépide aventurier, soudain redevenue enfant. Ah ! Je comprends. Tu es pris au piège de ce méchant collet. »

       Alors sans geste brusque, le gamin saisit l’animal docile et le libère du lacet dont il restait captif.

       « Voilà tu es libre, l’ami. Ce n’est pas ce soir que tu finiras en civet ; garde où tu mets les pattes dorénavant. Tu ne pourras pas toujours compter sur moi. »

       Après quelques caresses et délicates grattouilles affectueuses, le jeune garçon repose la bestiole trop heureuse de se carapater dans une succession de petits bonds rapides ... et de disparaître au cœur d’un épais taillis.

       « C’est une bonne fortune pour ce lapin d’avoir croisé mon chemin. Déjà, ce voyage n’aura pas été vain. J’en suis certain, c’est un signe pour m’encourager à poursuivre ma route. »

       Tout à ses pensées, il repart donc, plus déterminé que jamais. Et pour se donner encore plus de courage, il entame un refrain :

     

    Trotte, trotte, trotte menu
    Range ta barbe dans ta culotte
    Trotte, trotte, trotte menu
    Tu vas finir par marcher dessus

     

        Et bien jeune homme ! Est-ce donc l’usage ? ... se moquer ainsi des personnes à la barbe fleurie ? Du respect. Je vous prie ! »

       Assis sur une pierre, de celles qui marquent les distances, se trouve un petit homme, un Teuz. Vêtu tout à l’ancienne, il fume une pipe en bois et regarde passer le temps, le temps et les gens.

       « Du tout, M’sieur ! Loin de moi cette mauvaise pensée, je chantais voilà tout. Il n’y avait rien contre vous. »

       « C’est heureux, sourit le barbu tout en se laissant glisser de son promontoire, lequel n’était pas pourtant bien haut. Le contraire m’aurait moult chagriné. Tu chantais donc ! C’est une bonne chose de chanter en marchant. On finit par en oublier le poids de ses sabots. La foulée devient ainsi plus légère. Mais dis-moi ... où cours-tu si vite, le cœur en chanson ? »

       « Je vais chercher fortune, M’sieur, pour aider mes parents qu’ont pas le sou. Aussi chez nous, y’a jamais rien d’autre à manger que des patates. Matin, midi et soir. »

       « Des patates, le matin, Beurk ... Je comprends ton empressement, gamin. Quel est ton nom, dis-moi ? »

       « On m’appelle Gildas, Gildas-Tête-De-Bois, parce que je suis têtu, à ce qu’on dit. »

       « Eh bien Gildas-Tête-de-Bios, mon ami, tu veux bien être mon ami, n’est-ce pas ? Gildas mon gars, si tu continues sur ce chemin, tu n’iras pas bien loin ! »

       « Et pourquoi ça, M’sieur ? »

       « Parce que plus loin, il y a un pont, et que ce pont s’est écroulé avec les dernières crues. À moins de savoir nager, dans une eau vive et profonde, tu ne pourras pas traverser. Sauf ... sauf si je t’apporte une aide précieuse ! »

       « Vous pourriez faire, ça, M’sieur le p’tit homme ? » s’enthousiasme le gamin.

       « Je veux mon garçon, et plus encore ! Tu es d’une taille qui m’est agréable, toiser petit m’est plaisante compagnie. De plus un marmot de ton âge doit être accompagné d’un aîné, et les poils de cette barbe démontrent que je suis le plus âgé. Allons, cheminons ensemble. Je te crois pressé dans ton entreprise. »



     

       Et les deux nouveaux compères de descendre le chemin en direction de la rivière. Lorsqu’ils y parviennent, le petit homme n’a pas mentit. Le pont de pierre s’est effondré sur lui-même. On ne peut plus passer !

       Et les deux compères de descendre le chemin en direction de la rivière. Lorsqu’ils y parvinrent, le petit homme n’a pas menti. Le pont de pierre s’est effondré sur lui-même, on ne peut plus passer !

       « Ne t’inquiète pas mon bon ami ! Nous n’allons pas rebrousser chemin pour si peu. Je vais remédier à cela à l’instant. »

       Le petit bonhomme s’approche de la berge. Il se penche vers l’eau claire. Alors doucement, il souffle, à la manière que l’on a de souffler une bougie. Un long souffle délicat.

       Dans le soleil printanier, un petit nuage de givre scintille de milliers d’éclats argentés.

       Par enchantement, juste à cet endroit de la rivière, la surface de l’eau se met à geler. Elle se transforme en une épaisse glace, une glace d’une transparence si pure qu’elle laisse distinguer les poissons, gracieux, nager sous sa surface aux reflets bleutés. Tous alentour, l’air est vif presque piquant. Le gamin n’en croit pas ses yeux !

    « Comment faites-vous cela ? » dit-il en redressant son col

       « Allons Fiston ! L’heure n’est pas à la questionnade. Hâtons-nous de traverser avant qu’un mauvais rhume ne nous gagne. Et gardons-nous de ne pas glisser sur nos derrières. Les postérieurs sont ainsi faits qu’ils préfèrent les coussins moelleux !

       Cependant pour répondre à ta question, et remplir cette tête qui ne demande qu’à être pleine. C’est naturel ! Réfléchissons. Ne t’es-tu jamais brûlé ? Comment apaises-tu la douleur ? De même, s’il s’agit de refroidir un potage bouillant ? Tu souffles dessus n’est-ce pas ? Et ton souffle est froid. C’est ce que je viens de faire, comprends-tu ? Excepté que j’ai soufflé un peu plus froid. Simple comme « Bonjour » ! »



     

       Une fois qu’ils gagnent la berge opposée, le petit homme se penche au-dessus de l’eau gelée. À nouveau, il souffle, la bouche arrondie. Il souffle à la façon qu’ont les enfants de vouloir couvrir de buée le carreau d’une fenêtre pour y faire un dessin. Sous l’effet du souffle magique, la glace commence à fondre, et l’eau, se met à couler de nouveau, son chant cristallin mêlé à celui des oiseaux.

       « Économise ta salive, gamin, je devine ta question ! Lorsqu’en hiver, tu as froid aux mains tu ne sens plus le bout de tes doigts, que fais-tu pour te réchauffer ? Tu souffles dessus, n’est-ce pas ? Je viens de faire de même. Certes, j’avoue avoir soufflé un peu plus chaud. Tout est dans l’art ne pas cuire les poissons. Merveilleux n’est-il pas ! Allons ! Ne reste pas ainsi, les yeux écarquillés et la bouche béante. Tu pourrais avaler une vilaine mouche. »

    Et tout deux de se remettre en route.



     

       «Tu m’as confié chercher fortune ! J’imagine qu’un bugale[1] de ton âge, dépourvu de poil au menton, n’a pas la moindre idée de l’endroit où mener ç bien pareille quête. Et le Teuz de glousser. Tu as beaucoup de chance, car moi, je sais. Je sais où retrouver ton bonheur. »

       « Vrai ? – Vous ne vous moquez pas ! »

       «  Point du tout ! Facétieux à mes heures, jamais moqueur. Pour ton affaire je vais te guider. Je vais te guider parce que je sais où se cache un trésor ! Un fabuleux trésor. Mais, c’est loin, il nous faudra beaucoup marcher. Si tu partages mon avis, Gildas-Tête-De-Bois, cessons de « barlutiner » et hâtons le pas. Le chemin sera long. Long et périlleux. »

     

     

       Au bout d’un temps, de loin en loin, on ne distingue plus que des chaumières isolées, tapis dans le creux de vallons embrumés. Les dernières ne sont que des ruines abandonnées, affaissées sur elles-mêmes. La poussière des âges s’y est déposée en un délicat voile d’oubli.

       « Je ne reconnais pas ce pays ! Où sommes-nous ? J’suis fatigué ! J’ai mal aux pieds ! – C’est encore loin ? On est bientôt arrivé ? Vous pouvez me porter sur votre épaule ... juste un peu ? » ... ainsi sont les enfants.

     

       Et ils marchent, le pas long et mesuré, le petit homme devant, le gamin derrière, lieue après lieue.

       Enfin, ils atteignent une région escarpée. Devant eux se dresse l’entrée d’une gorge étroite au sein de laquelle ils s’engouffrent.

       De part et d’autre, de hautes murailles formées de lourds blocs de granit s’élèvent, verticales, jusqu’à un trait de ciel semblant fendre la roche bien au-dessus d’eaux. De parois en parois, le son roule, les précède, pour revenir en écho. Un  étroit chemin de mousse épaisse donne le sentiment de marcher sur un tapis cossu. Ce corridor naturel serpente, descend, s’enfonce doucement sous terre à mesure que fraîchit l’humidité pénétrante.

       « Je crois m’être un peu trop éloigné de chez moi, fait le gamin à voix basse, comme s’il se trouvait dans un lieu sacré. Je ...je ne suis plus tout à fait certain de vouloir faire fortune. Je ne croyais pas que cela soit si difficile. Et puis j’ai froid. C’est tout sombre ici. Il est encore loin le trésor ? »

       « Pen buzac. Tête de ver sans cervelle, as-tu déjà vu un trésor à la porte de chez toi ou celle de ton voisin ? Un trésor à découvrir se mérite. Il faut aller loin pour le chercher. Mais, chuuuuuut ... Écoute, écoute, écoute plutôt. »

       À peine perceptible, on distingue, un battement issu du cœur du monde.

       « Non, non, ce n’est pas un battement, reprend le Teuz l’oreille tendue. Il s’agit d’un pas. Je crois que l’on vient à nous. »

        Le pas est si lourd qu’à mesure qu’il approche, les parois résonnent, vibrent. De partout autour, tombent, dégringolent des volées de petits cailloux, de petites pierres, des touffes moussues. Quelle sorte de créature fantastique peut provoquer pareilles secousses à se déplacer ainsi ?

    Qui d’autre que le géant Goulaffre !

       « Le géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » ! Souffle le Teuz à son jeune protégé, terrorisé. Restons maîtres de nos nerfs. Il est à son sujet, une chose, que beaucoup ignorent. Un secret connu de moi seul. De le connaître nous tirera d’embarras. Laisse-moi faire veux-tu ! »

        Et comme il finit ces mots, apparaît le terrible géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » Large comme dix bœufs, sa tête aurait pu se perdre dans les nuages si le ciel avait déjà été présent. Déjà le gourmand gourmet dresse le nez, cherche à savoir de quoi sera composé ce dîner au savoureux fumet. Le Teuz vient au-devant du géant. Et après qu’il se soit raclé la gorge, il entame sur un air de gavotte :

     

    ’M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer ...

     Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites

     

    L’air est joyeux, entraînant à souhait. Le Teuz sautille d’un pied sur l’autre. Le chant haut et clair fuse sur les parois de granit, pénètre les cavités les plus secrètes. Le géant reste interdit, puis son pied bat la mesure.

     

    ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

    Et l’écho dédoublé » de donner la réplique :

     

    ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

    Le géant Goulaffre n’a plus l’esprit à manger il reprend le chant lui aussi. Et d’un pas léger que nul n’aurait soupçonné, il se met à danser, danser la gavotte, et il sautille et il chante, et l’écho lui répond, et c’est toute cette gorge, auparavant si austère qui résonne de ce Kan ha Diskan diabolique.

     

    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

       Tandis que le géant Goulaffre effectue cet élégant pas, le Teuz saisit son compère par le bras et entraine ce dernier à se faufiler dans le dos du colosse tout à son ballet. Et sans plus attendre, les deux se carapatent au nez et à la barbe de l’ogre.

     ...Tournez en arrière
    Tournez en arrière ...

     «  Dame !s’émerveille le gamin, vous avez plus d’un tour dans votre sac, assurément. Vous disiez ma compagnie agréable, la vôtre est utile, à ne pas en douter. Quand je raconterai ça à mon retour, jamais on ne voudra me croire. Tout de même, se débarrasser d’un géant par la danse et par le chant. ! »

    « Apprends mon ami, qu’il est bon de chercher à régler ses soucis autrement que par l’emportement, dont on ne sait jamais où il nous mènera. Allons, nous sommes tous près de notre but. Cette fois je crains la tâche plus ardue. »

        Les deux compagnons pénètrent maintenant au cœur du monde. L’Argoat. Méandre de chênes tortueux plusieurs fois séculaires. Les arbres majestueux déploient leurs ramures entremêlées interdisant au jour de se répandre. Peut-être ont-ils l’âge des pierres, tant les troncs sont larges et puissants. En ce lieu, parmi ces colonnes naturelles, dans cet écrin de végétation primaire, est un grand dolmen à peine visible, tant il est couvert de mousse. Il évoque les vestiges d’un temps oublié.

    « Le ... Le trésor ? Est-il là ? »

       « On ne peut rien te cacher ami ! Attends !!!! ... pas si vite. Ne t’avance pas plus, reviens vers moi, doucement. Ah ! Jeunesse fougueuse. Tu t’empresses sans savoir. Ne sens-tu pas ? Ne sens-tu pas comme l’air est chaud autour de toi ? Certes, il y a un trésor ; Il est à portée de main. Mais crois-tu qu’un trésor puisse s’acquérir de la sorte, avec cette facilité déconcertante ! S’il y a un trésor ... Il y a aussi .... »

       L’intérieur du vieux dolmen résonne d’un ronflement sourd. L’obscurité qui semble y régner, disparaît au profit d’une lueur rougeâtre évoquant une forge animée d’un feu ardent. L’onde d’un souffle chaud se propage jusqu’à eux.

    «  ... Il y aussi le gardien, disais-je », reprend le Teuz.

    Sous le dolmen, de nouveau les ténèbres.

    Se révèlent alors deux éclats froids à la pupille fendue ....

       La tête monstrueuse du dragon sort lentement d’entre les pierres. Elle ondule doucement à l’ ‘extrémité d’un long cou recouvert d’écailles brunes.

     

    Il semble que nous ayons réveillé la bête, dirait-on » fait calment le Teuz.

       « Que Saint-Georges, armé de sa lance, veille nous venir en aide » reprend le gamin terrifié.

       « Tu ne crois pas j’espère, à ce genre de sottise ! Ces récits ne sont que fables et coquecigrues. Brandis plutôt ton bâton libéré de ton baluchon. Sers-t-en à la manière d’une lance, et surtout, ne manque pas de viser les deux yeux. »

       « Mais c’est un simple bâton de Noisetier ! Rien de plus ! » S’affole le jeune garçon.

       « Il suffit d’un bâton pour soulever un roc !!! Ne perds pas un instant ! »

       Gildas-Tête-De-Bois fait à la façon que commande le Teuz Il brandit sa frêle branche de noisetier et ajuste son lancer du mieux qu’il peut. Le bâton vole en tournoyant, fragile et incertain. Alors le Teuz lève le bras et fait une passe magique de la main ... l’insignifiant bout de bois se transforme en un puissant javelot fendant l’air, vif éclair.

       Le dragon crache un puissant feu dévastateur lorsque le dard vient se ficher au beau milieu de son front. La créature fantastique s’effondre de tout son long, terrassée d’un coup, les naseaux encore fumants.

       Le trésor scintille dans la pénombre du vieux dolmen Ce n’est qu’abondance de pièces d’or, bijoux et autres objets précieux. Il y a là de quoi charger une charrette tirée par deux bœufs. Gildas-Tête-De-Bois n’en croit pas ses yeux.

    « Comme tu vois, je ne t’ai pas raconté d’histoires ! Le trésor est bien là. »
    « Comment allons-nous faire. Il va falloir des années pour le transporter. Nous n’avons rien d’autre que ce simple baluchon. »
    « Voilà qui est parfait ! Dénoue-le-donc et débarrasse-toi de son contenu ...Maintenant, dépose le carré de tissu sur ce bien précieux. »

       Sitôt le gamin jette l’étoffe comme on le fait d’un drap sur le lit...  Que l’ensemble du trésor vient à disparaître. En lieu et place ne reste plus qu’un petit baluchon, joliment rebondi.

       « Voici, mon ami. Tout est dedans. Lorsque le besoin se fera sentir, glisse ta main à l’intérieur. Prends ce dont tu as besoin, rien de plus. Ceci n’est pas une corne d’abondance. Tu as vu le trésor, s’il est important, il n’est pas inépuisable. Allons aimable compagnon, il faut songer au retour. Je devine loin d’ici, une modeste chaumière au sein de laquelle tous sont fort inquiets de ton absence prolongée. »

       « M’sieur le p’tit homme, je suis sacrément content de vous avoir rencontré !!! Miass concernant ce fabuleux trésor, il vous appartient tout autant qu’ç moi. »

       « Gildas-Tête-De-Bois, mon bon ami, as-tu le souvenir du matin où ti libéras un lapin prisonnier d’un vilain collet ?

    Tu n’es pas sans savoir que les lutins ont le pouvoir de métamorphose. Et bien ce captif ..., c’était moi.

       Prive un être magique de sa liberté, il en perdra aussi sa magie. En me libérant, tu m’as rendu mes pouvoirs. C’était la moindre des choses que tu puisses en profiter ? Tu mérites grandement ce que tu as gagné. Mettons-nous  en chemin, la route est encore longue jusqu’à ta demeure. »

       Sur le chemin, deux ombres s’étirent dans la lumière du couchant. Ils sont deux à marcher en chantant. Le petit homme devant, le gamin derrière.

    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer

     

    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la beauté des marmites

     

       Au bout d’un temps, de loin en loin, on ne distingue plus que des chaumières isolées, tapis dans le creux de vallons embrumés. Les dernières ne sont que des ruines abandonnées, affaissées sur elles-mêmes. La poussière des âges s’y est déposée en un délicat voile d’oubli.

       « Je ne reconnais pas ce pays ! Où sommes-nous ? J’suis fatigué ! J’ai mal aux pieds ! – C’est encore loin ? On est bientôt arrivé ? Vous pouvez me porter sur votre épaule ... juste un peu ? » ... ainsi sont les enfants.

       Et ils marchent, le pas long et mesuré, le petit homme devant, le gamin derrière, lieue après lieue.

       Enfin, ils atteignent une région escarpée. Devant eux se dresse l’entrée d’une gorge étroite au sein de laquelle ils s’engouffrent.

        De part et d’autre, de hautes murailles formées de lourds blocs de granit s’élèvent, verticales, jusqu’à un trait de ciel semblant fendre la roche bien au-dessus d’eaux. De parois en parois, le son roule, les précède, pour revenir en écho. Un  étroit chemin de mousse épaisse donne le sentiment de marcher sur un tapis cossu. Ce corridor naturel serpente, descend, s’enfonce doucement sous terre à mesure que fraîchit l’humidité pénétrante.

       « Je crois m’être un peu trop éloigné de chez moi, fait le gamin à voix basse, comme s’il se trouvait dans un lieu sacré. Je ...je ne suis plus tout à fait certain de vouloir faire fortune. Je ne croyais pas que cela soit si difficile. Et puis j’ai froid. C’est tout sombre ici. Il est encore loin le trésor ? »

       « Pen buzac. Tête de ver sans cervelle, as-tu déjà vu un trésor à la porte de chez toi ou celle de ton voisin ? Un trésor à découvrir se mérite. Il faut aller loin pour le chercher. Mais, chuuuuuut ... Écoute, écoute, écoute plutôt. »

    À peine perceptible, on distingue, un battement issu du cœur du monde.

    « Non, non, ce n’est pas un battement, reprend le Teuz l’oreille tendue. Il s’agit d’un pas. Je crois que l’on vient à nous. »

        Le pas est si lourd qu’à mesure qu’il approche, les parois résonnent, vibrent. De partout autour, tombent, dégringolent des volées de petits cailloux, de petites pierres, des touffes moussues. Quelle sorte de créature fantastique peut provoquer pareilles secousses à se déplacer ainsi ?

    Qui d’autre que le géant Goulaffre !

       « Le géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » ! Souffle le Teuz à son jeune protégé, terrorisé. Restons maîtres de nos nerfs. Il est à son sujet, une chose, que beaucoup ignorent. Un secret connu de moi seul. De le connaître nous tirera d’embarras. Laisse-moi faire veux-tu ! »

        Et comme il finit ces mots, apparaît le terrible géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » Large comme dix bœufs, sa tête aurait pu se perdre dans les nuages si le ciel avait déjà été présent. Déjà le gourmand gourmet dresse le nez, cherche à savoir de quoi sera composé ce dîner au savoureux fumet. Le Teuz vient au-devant du géant. Et après qu’il se soit raclé la gorge, il entame sur un air de gavotte :

     

    ’M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer ...

     Je n’a plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites

     

    L’air est joyeux, entraînant à souhait. Le Teuz sautille d’un pied sur l’autre. Le chant haut et clair fuse sur les parois de granit, pénètre les cavités les plus secrètes. Le géant reste interdit, puis son pied bat la mesure.

     ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

    Et l’écho dédoublé » de donner la réplique :

     ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

       Le géant Goulaffre n’a plus l’esprit à manger il reprend le chant lui aussi. Et d’un pas léger que nul n’aurait soupçonné, il se met à danser, danser la gavotte, et il sautille et il chante, et l’écho lui répond, et c’est toute cette gorge, auparavant si austère qui résonne de ce Kan ha Diskan diabolique.

     

    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

       Tandis que le géant Goulaffre effectue cet élégant pas, le Teuz saisit son compère par le bras et entraine ce dernier à se faufiler dans le dos du colosse tout à son ballet. Et sans plus attendre, les deux se carapatent au nez et à la barbe de l’ogre.

     

    ...Tournez en arrière
    Tournez en arrière ...

     

    «  Dame !s’émerveille le gamin, vous avez plus d’un tour dans votre sac, assurément. Vous disiez ma compagnie agréable, la vôtre est utile, à ne pas en douter. Quand je raconterai ça à mon retour, jamais on ne voudra me croire. Tout de même, se débarrasser d’un géant par la danse et par le chant. ! »

    « Apprends mon ami, qu’il est bon de chercher à régler ses soucis autrement que par l’emportement, dont on ne sait jamais où il nous mènera. Allons, nous sommes tous près de notre but. Cette fois je crains la tâche plus ardue. »

        Les deux compagnons pénètrent maintenant au cœur du monde. L’Argoat. Méandre de chênes tortueux plusieurs fois séculaires. Les arbres majestueux déploient leurs ramures entremêlées interdisant au jour de se répandre. Peut-être ont-ils l’âge des pierres, tant les troncs sont larges et puissants. En ce lieu, parmi ces colonnes naturelles, dans cet écrin de végétation primaire, est un grand dolmen à peine visible, tant il est couvert de mousse. Il évoque les vestiges d’un temps oublié.

       « Le ... Le trésor ? Est-il là ? »

       « On ne peut rien te cacher ami ! Attends !!!! ... pas si vite. Ne t’avance pas plus, reviens vers moi, doucement. Ah ! Jeunesse fougueuse. Tu t’empresses sans savoir. Ne sens-tu pas ? Ne sens-tu pas comme l’air est chaud autour de toi ? Certes, il y a un trésor ; Il est à portée de main. Mais crois-tu qu’un trésor puisse s’acquérir de la sorte, avec cette facilité déconcertante ! S’il y a un trésor ... Il y a aussi .... »

       L’intérieur du vieux dolmen résonne d’un ronflement sourd. L’obscurité qui semble y régner, disparaît au profit d’une lueur rougeâtre évoquant une forge animée d’un feu ardent. L’onde d’un souffle chaud se propage jusqu’à eux.

    «  ... Il y aussi le gardien, disais-je », reprend le Teuz.

    Sous le dolmen, de nouveau les ténèbres.

    Se révèlent alors deux éclats froids à la pupille fendue ....

    La tête monstrueuse du dragon sort lentement d’entre les pierres. Elle ondule doucement à l’ ‘extrémité d’un long cou recouvert d’écailles brunes.

     

     Il semble que nous ayons réveillé la bête, dirait-on » fait calment le Teuz.

       « Que Saint-Georges, armé de sa lance, veille nous venir en aide » reprend le gamin terrifié.

       « Tu ne crois pas j’espère, à ce genre de sottise ! Ces récits ne sont que fables et coquecigrues. Brandis plutôt ton bâton libéré de ton baluchon. Sers-t-en à la manière d’une lance, et surtout, ne manque pas de viser les deux yeux. »

    « Mais c’est un simple bâton de Noisetier ! Rien de plus ! » S’affole le jeune garçon.
    « Il suffit d’un bâton pour soulever un roc !!! Ne perds pas un instant ! »

       Gildas-Tête-De-Bois fait à la façon que commande le Teuz Il brandit sa frêle branche de noisetier et ajuste son lancer du mieux qu’il peut. Le bâton vole en tournoyant, fragile et incertain. Alors le Teuz lève le bras et fait une passe magique de la main ... l’insignifiant bout de bois se transforme en un puissant javelot fendant l’air, vif éclair.

       Le dragon crache un puissant feu dévastateur lorsque le dard vient se ficher au beau milieu de son front. La créature fantastique s’effondre de tout son long, terrassée d’un coup, les naseaux encore fumants.

      Le trésor scintille dans la pénombre du vieux dolmen Ce n’est qu’abondance de pièces d’or, bijoux et autres objets précieux. Il y a là de quoi charger une charrette tirée par deux bœufs. Gildas-Tête-De-Bois n’en croit pas ses yeux.

    « Comme tu vois, je ne t’ai pas raconté d’histoires ! Le trésor est bien là. »
    « Comment allons-nous faire. Il va falloir des années pour le transporter. Nous n’avons rien d’autre que ce simple baluchon. »

       « Voilà qui est parfait ! Dénoue-le-donc et débarrasse-toi de son contenu ...Maintenant, dépose le carré de tissu sur ce bien précieux. »

       Sitôt le gamin jette l’étoffe comme on le fait d’un drap sur le lit...  Que l’ensemble du trésor vient à disparaître. En lieu et place ne reste plus qu’un petit baluchon, joliment rebondi.

       « Voici, mon ami. Tout est dedans. Lorsque le besoin se fera sentir, glisse ta main à l’intérieur. Prends ce dont tu as besoin, rien de plus. Ceci n’est pas une corne d’abondance. Tu as vu le trésor, s’il est important, il n’est pas inépuisable. Allons aimable compagnon, il faut songer au retour. Je devine loin d’ici, une modeste chaumière au sein de laquelle tous sont fort inquiets de ton absence prolongée. »

       « M’sieur le p’tit homme, je suis sacrément content de vous avoir rencontré !!! Miass concernant ce fabuleux trésor, il vous appartient tout autant qu’ç moi. »

        « Gildas-Tête-De-Bois, mon bon ami, as-tu le souvenir du matin où ti libéras un lapin prisonnier d’un vilain collet ?

       Tu n’es pas sans savoir que les lutins ont le pouvoir de métamorphose. Et bien ce captif ..., c’était moi.

       Prive un être magique de sa liberté, il en perdra aussi sa magie. En me libérant, tu m’as rendu mes pouvoirs. C’était la moindre des choses que tu puisses en profiter ? Tu mérites grandement ce que tu as gagné. Mettons-nous  en chemin, la route est encore longue jusqu’à ta demeure. »

       Sur le chemin, deux ombres s’étirent dans la lumière du couchant. Ils sont deux à marcher en chantant. Le petit homme devant, le gamin derrière.

    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer

     Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la beauté des marmites

     

     © Le Vaillant Martial


     

     

     



    [1] Enfant


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