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    Les Contrebandiers

    La lune était haute, blafarde, revêtant la nuit d’un tapis de noirceur bleutée.  La brume stagnante, comme du drap usé, se déchirait au tranchant des rochers, s’évaporant au vent frais de cette nuit d’automne.

    Une ombre glissant sur l’onde bougea, rompant l’immobilité sépulcrale.

    - Maudite brume !! Je te dis qu’on a dérivé et avec ces bons dieux de courants, on est à des lieux du rendez-vous !...
    -
    Arrête de t’énerver le père ! La marée va tourner, ça va casser la brume. De toutes manières, il faut accoster et décharger vite fait si on ne veut pas que les ballots de tabac prennent l’eau. Si tu n’étais pas aussi têtu on n’aurait pas écopé sans arrêt, cette barquasse part en morceaux, l’étoupe fout le camp et le bois est pourri !
    -
    Il faut dire que depuis quatre générations et plus, la famille Pouliquen exerçait la dangereuse, mais lucrative activité de contrebande. Vieille aristocratie de la margoule... Si l’on peut dire ! Nos deux compères : Jean et son fils Louis, avaient donc tout naturellement repris le flambeau : Jean enseignant à son rejeton toutes les astuces de sa noble charge.

    Ils passaient ainsi au nez et à la barbe des douaniers moult denrées, qui, sans être forcément précieuses n’en étaient pas moins recherchées.

    En quelques coups de rame vigoureux, la vieille barque s’échoua sur la grève sableuse.

    - Bon Dieu ! Grommela le vieux avec cette lune on est comme deux verrues sur les fesses d’un bébé ! Si les gabelous traînent dans le secteur...
    -
    Arrête tu veux. Sois plutôt content que la brume nous cache !  Ce qui m’inquiété, poursuivit Louis, c’est que la nuit s’avance... Le mieux serait de trouver un bon trou où cacher le tabac. On reviendra plus tard le récupérer !

    Sur ces mots, il s’enfonça dans les rochers, avalé par la nuit, en quête de l’abri sûr. Râlant de plus belle, son père entreprit de décharger les ballots et de les mettre au sec.

    - Un coup de main, l’humain ?! Clame une voix jaillie de l’ombre.
    -
    Ma Doué ! Les « rats de cave », mon compte est bon, gémit le vieux Jean, lâchant son fardeau et se tassant dans l’ombre protectrice des rochers.
    -
    Mais dites donc ! Ça râle, ça jure, ça crache, mais c’est timide comme une pucelle qui voit son galant ! T’es pas plus fier qu’à notre première rencontre, t’s vieilli, oui da ! Mais c’est bien toi : Jean Pouliquen ?
    -
    L’œil agrandi de surprise, Jean redressa prudemment la tête.
    -
    Ça par exemple ! Le... le Korrigan de « Toul ar Butun » ! Mais que fais-tu par ici ?
    -
    Seigneur des côtes je suis ! fit le petit drôle gonflant le torse. Partout est ma demeure, je vais où souffle le vent, je, je suis où cogne la houle, la roche est ma maison, et de la nuit j’ai fait ma sœur Il...

    Louis qui s’en revenait de ses recherches, resta pantois devant le spectacle de son père en grande conversation avec un ... petit être hirsute et grimaçant, la clarté de la lune conférant à la scène  un aspect extraordinaire.

    - Que la nuit te soit paisible et profitable mon garçon !

    Jean, sans façons, présenta le gnome à son fils et expliqua leur rencontre des dizaines d’années plus tôt, alors qu’à son tour, il aidait son père à passer le tabac et autres marchandises et les cachait déjà sur l’îlot de « Toul ar Butun » au large de Roscoff.

    - C’est incroyable ! Fit Louis, abasourdi.
    -
    Bah ! Fit le vieux. Il est des choses de par le monde qui échappent à notre entendement... Autant faire avec !
    -
    Bien dit, Le Pouliquen ! Et pour revenir à notre Affaire....

    - Ma foi, fit ke vieux Jean, lorgnant vers sa barque chargée de tabac, un peu d’aide ne me ferait pas de mal.

    - C’est dit, fit joyeusement le Korrigan, holà vous autres cria-t-il aux ombres épaisses. De l’aide et des bras.

    A ces mots le chaos rocheux sembla s’animer .Les Contrebandiers Avec une certaine crainte, Louis et son père virent débouler sue eux une troupe de joyeux petits furieux qui sans plus de cérémonie, s’attelèrent à la tâche, transportant les ballots de tabac comme des sacs de plumes, au  pied d’un énorme rocher.

    - J’ai fait le tour de ce rocher, fit Louis avec respect, il n’y a pas de cache assez grande pour ...
    -
    Si fait, mon fils, mais c’est parce que tu n’as pas la clef ! Extirpant un objet de son ample veste, le petit bougre s’approcha du rocher.

    Les deux hommes intrigués, le virent frapper trois fois la pierre, et l’objet, au troisième coup, s’enfonça dans la roche. Un pan d’ombre sembla alors s’agrandir dans le rocher, attestant qu’effectivement la « clef » venait, par un prodige que Louis présumait non chrétien d’ouvrir une « porte béante ».

    Mais au lieu de charrier la cargaison dans la cache insolite, Jean vit avec horreur, les turbulents s’attaquer avec frénésie à un ballot au point de l’éventrer.

    - Holà ! Tout doux mes seigneurs ! Leur cria-t-il.
    -
    Pardonne-leur le vieux, nos bouffardes sont froides depuis belle lurette. Le tabac s’est fait rare au fond de nos bourses, et fumer du varech est un bien triste pis-aller !
    -
    Bon, bon bougonna le vieux. Remplissez vos brule-gueules. C’est bien le moins de vous accorder cela !... Un hululement troua soudainement la nuit.
    -
    On vient par ici fit le Korrigan dressant l’oreille, votre maréchaussée à ce qu’il semble !

    La lueur dansante de trois lanternes apparut sur le chemin des grèves, confirmant les dires du petit drôle.

    - Qu’est-ce qu’on va faire ? Glapit le vieux Jean, se voyant déjà menottes aux poignets et boulets aux pieds.
    -
    Ce qu’on va faire, répéta moqueusement le gnome, se tournant vers sa turbulente troupe. Allez donc leur chauffer le sang dans les veines.
    -
    Réveillez leurs peurs d’enfants et que sur ces grèves revivent les vieilles légendes !!

    Un hurlement de joie sauvage accompagna ces derniers mots et la horde s’élança farouchement dans les rochers à la rencontre des douaniers.

    Les Contrebandiers  Les Contrebandiers Les Contrebandiers

     

     

    Les glapissements de folle terreur qui leur parvinrent aux oreilles firent rire nos trois compères.

    Plus tard, remis de leurs émotions, et le tabac caché, les deux jeunes hommes s’apprêtaient à reprendre la mer dans cette épave ? Fends-toi d’un peu de ton or Pouliquen, et foi de moi-même, je me fais fort de te trouver un bateau que ni les gens d’armes ni même le grand cornu ne pourront rattraper.

    - Tu crois sans doute que l’or pousse aux branches comme les prunelles dans les haies ? Déjà que nos affaires déclinent avec cette maudite douane...

    - Dur en affaire, le vieux. Soit ! Alors écoute le marché, une balle de tabac pour moi et mes cousins à chaque lune et tu auras ta barque et une « clé de roche », qu’en dis-tu Pouliquen ?

    Un sourire entendu éclaira le vieux visage raviné.

    - Topons là ! Fit-il en tendant sa grosse main.

    - Cette nuit fut bonne entre toutes ! S’exclama le gnome, Frères allumez un grand feu ! Fumons et chauffons nos carcasses !!

    - Holà, Louis... fit le vieux à son fils, si tu nous jouais quelques airs de bombarde ?...

    Louis, qui de longue date, n’avait vu son père aussi gai, s’exécuta et sortit l’instrument d’une poche de son caban. Les douaniers qui moitié courant, moitié chancelant, s’en revenaient vers le port, virent, jetant un dernier regard par-dessus leurs épaules une immense lueur éclairer la nuit du côté des grèves. L’effroyable certitude qu’ils venaient de voir s’ouvrir la porte des enfers s’imposa à leur raison vacillante.

    Jamais ils ne pipèrent J mot de leur mésaventure. Mais les rondes de nuit qu’ils firent par la suite, évitèrent soigneusement toutes les grèves venteuses, ces lieux maudits entre tous.

    © Le Vaillant Martial 


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  • L’art du bois sculpté

     

    L'art du Bois Sculpté


     

    P

     

     ierre et bois sont depuis des lustres des matières que les korrigans ont l’habitude tailler et sculpter pour rappeler la luxuriante flore qui fait malheureusement défaut sous terre. Sans doute l’envie d’avoir un gentil foyer décoré fut-elle plus forte que la triste réalité :

     Les fleurs des champs n’aiment pas l’obscurité ! Sortilèges et charmes de tous poils n’y faisaient rien, les pauvrettes s’étiolaient et se flétrissaient loin du père soleil.

     Que faire alors, sinon trouver moyen de représenter cette chaleureuse nature absente des obscures entrailles de la terre... ?

     De fait, beaucoup plus qu’un ersatz de nature, cette manie de railler la roche ou de sculpter les bois d’essences diverses fut bien d’emblée l’émergence d’un Art floral décoratif, appelons cela de la manière qu’il nous plaira. Toujours est-il que cette passion pour la sculpture alla grandissante jusqu’à son apogée sous le règne d’Izra Mordul le troisième, roi sous la terre et grand archonte du conseil des vents jusqu’aux marches des landes de l’Est.

     

    L'art du Bois Sculpté

    On ne peut imaginer plus grande surprise que la nôtre, le jour où l’on vit apparaître dans l’habitat humain cet engouement pour la décoration sur bois, en haut et bas relief, qu’on peut voir à outrance sur tout leur mobilier.

    On suppose que c’est lors d’une chasse au blaireau ou au renard que par hasard, un humain a mis au jour, au cœur d d’un talus, quelque logis korrigan. Sans nul doute fut-il très surpris, dans le trou saccagé par les chiens, de découvrir ces tableaux sculptés qui font notre plus grande fierté ! N’étant pas assez finaud, et cela on le conçoit facilement pour s’étonner outre mesure, notre bonhomme a du s’emparer de ces charmantes babioles et a fait sienne, au fil du temps, cette habitude d’ouvrager pareillement les façades de son mobilier, ses portes, ses chaises et tout ce qui s’ensuit.

     L'art du Bois Sculptéelaté dans les chroniques du très révérencieux Emphysème de Toucqs en particulier dans son traité sur les relations entre les jours de bruine et le sale caractère chez l’humain de bord de mer, ce récit : « L’ornementation du sieur Mènez, maquignon de son état, était en cela si ostentatoire, si pompeuse, qu’il n’y avait plus de place pour une quelconque chose de goût.

     

    Il en était là de ses envies ne pouvant plus toucher aux murs, le bonhomme s’était mis en tête de sculpter ses plafonds. Bien mal lui en prit car les évènements lui donnèrent malheureusement tort. Sous le poids des décorations de bois sculpté, les plafonds de la maison s’écroulèrent sur la tête de notre esthète... »

     

     

    L'art du Bois Sculpté

     

    L'art du Bois Sculpté


     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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    uand les premiers coups ébranlèrent les piliers millénaires qui soutenaient le royaume caverneux, les guetteurs arrivèrent des confins obscurs pour donner l’alerte. Dans les « tours pendues » taillées dans les grandes stalactites par les maîtres sculpteurs Korrigans, les « hurleurs » s’époumonèrent à qui mieux-mieux !

     

    D’imposantes cornes lancèrent leurs plaintes lugubres portées par l’écho au long des cavernes. Des Korrigans-estafettes sautèrent prestement sur le dos de leur gros rat noir et  s’élancèrent vers le cœur du monde souterrain.

     

    Après une course folle dans les couloirs sombres, ils déboulèrent dans une immense caverne, au centre de laquelle se dressait le « pilier roi ». Une stalagmite géante que l’exubérante folie des nains avait transformée en un magnifique château. Ses tours ouvragées s’enroulaient autour de la colonne rocheuse et allaient se perdre dans l’obscurité de la voûte.


     

        Le vieux roi, qui sommeillait sur son trône, fut brutalement tiré de ses songes. L’affaire était très grave ! L’humain, dans sa soif éperdue de piller les richesses de la terre, avait de nouveau fait incision dans le monde souterrain.

        Le conseil des sages mandé en toute hâte, se perdit en palabres inutiles et, pendant ce temps l’homme creusait toujours ! À bout d’arguments, tous se mirent d’accord sur au moins une chose : s’il existait un Korrigan qui puisse résoudre l’épineux problème, c’était bien Antelmus le Mystique, grand détenteur des secrets de ce monde et de l’autre. Ils trouvèrent le ténébreux Korrigan, au fond de son antre, dans un capharnaüm de grimoires poussiéreux, de parchemins, d’éprouvettes et de cornues. Dérangé dans ses œuvres obscures, il écouta néanmoins d’un air bourru. Le récit achevé, tous attendaient dans un silence pesant que le sorcier prenne la parole. Sa voix caverneuse les fit tous sursauter :

     

     Il n’y a qu’une chose qui puisse faire reculer les fols d’humains et les éloigner à tout jamais de notre royaume ...


     

    La petite délégation retenait son souffle ...

    - Il faut ouvrir le « puits aux ombres » !

    Dans un ensemble parfait, une plainte douloureuse monta de toutes les gorges. Le remède n’était-il pas pire que le mal ?

     

    - Mais les êtres de folie vont s’échapper !

    - Évidemment, gronda Antelmus, nous avions un pacte avec les anciens du peuple des hommes ! Mais les temps ont changé, et les fils ont oublié les leçons des pères ! A présent, seule la peur les fera partir, lâchez les dragons-cauchemars et ils se souviendront pourquoi, ils doivent tant craindre l’obscurité !

    Tous se regardèrent mais n’osèrent piper mot. Tout était dit. La troupe, Antelmus en tête, descendit le long des escaliers sans fin, vers les profondeurs oubliées du monde souterrain. Ils arrivèrent en fin à la caverne du « puits aux ombres », là où les peurs du monde prennent leur source. Le couvercle du gouffre sans fond fut descellé.

    La petite compagnie entendit avec effroi d’innombrables gorges exhaler un soupir de joie mauvaise.

    S’éleva alors une multitude de formes effrayantes. Elles étaient que noirceur mais semblaient pourtant palpiter d’une vie malsaine. Malgré le sort de protection, les Korrigans sentaient la peur autour d’eux lancer ses griffes, comme une bête affamée, avide de de s’insinuer  en eux.


     

    Certains claquaient des dents et tous tremblaient.

    - Restez groupés et ne fuyez surtout pas ! leur intima Antelmus. Ça serait votre perte !

    Le vieux sorcier leva les mains et, en une gestuelle compliquée, traça dans l’air oppressant d’étranges signes cabalistiques.

    Les ombres serpentèrent alors sur le sol de la grotte pour aller former une plaque d’obscurité. Puis, soudain, répondant à l’ordre silencieux, elles jaillirent pour se répandre dans les galeries, vers la surface.

    - Le sort en est jeté, dit sombrement Antelmus.

    Le silence était sinistre et tous retenaient leur souffle, quand ils entendirent enfin portés par l’écho, les hurlements d’effroi des mineurs.

    Longtemps, longtemps plus tard, le silence retomba !

    Les hommes avaient fui à jamais le monde d’en-dessous. Envolés les rêves d’or, les espoirs de richesse. La mine se rendormit. Son entrée fut oubliée et envahie peu à peu par les ronces et les genêts. Mais derrière les entrelacs de végétation veillaient dorénavant de terrifiants gardiens  ... Les cerbères de la peur.

     

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Les Seigneurs de La Lande


     

    T

    oute la maisonnée était réunie pour le dîner autour de la table, alors qu’au dehors le vent hurlait comme pour libérer une fureur trop longtemps contenue. Le repas se passa dans une étrange atmosphère. Là où d’ordinaire la bonne fée électricité dispensait gaiement sa chaude clarté dans toute la maison, à présent des ombres dansantes s’accrochaient partout comme de grosses mains griffues.

    Les petits recoins si familiers prenaient alors des allures de royaumes d’obscurité. La vieille lampe à pétrole semblait avoir perdu son combat contre les ombres. C’est du moins ce que se disait Benoit en lorgnant par-dessus son assiette au-delà du cercle de lumière vers la noirceur inquiétante.

    - Je plains celui qui encore sur la lande à cette heure ! lança brusquement le grand-père, assis en bout de table. Vous ne les entendez donc pas crier ? dit-il à la ronde.

    - Tu parles du vent, Papy ? demanda Benoît, lorgnant vers les volets.

    - Du vent ? oui dam ! ...et des autres ! tu vois quand j’avais à peu près ton âge, les vieux chez nous appelaient ça un « temps à hurleurs » !

    Le grand-père fit semblant d’ignorer le regard noir que lui lançait sa fille, la mère de Benoît, occupée à la vaisselle, et continua son histoire.


     

    Si le vent soufflait si fort les soirs de tempête c’était, disait-on, parce que les bouqueteux galopaient sur la lande et le cinglaient méchamment à grands coups de leur fouet. Il criait alors sa douleur en une plainte infinie. Ce qui était sans doute le plus terrifiant était d’entendre les petits démons hurler leur plaisir jusqu’à dominer les mugissements lugubres du vent.


     

    Benoît écoutait, fasciné, comme à chaque fois que son grand-père lui contait une histoire. Mais ce soir, la tempête qui sévissait et l’obscurité qui régnait autour d’eux dans la maison conféraient au récit une saveur particulièrement sinistre. Benoît, l’angoisse au ventre, écouta comment les démoniaques petits korrigans, mi-hommes, mi- boucs, dépouillaient les infortunés voyageurs surpris par la nuit sur la lande.

    Au fil des siècles, ils avaient ainsi, dit-on, accumulé d’immenses richesses sur lesquelles ils veillaient jalousement. Et même on affirmait que les « bouqueteux » appelaient la tempête pour pouvoir en toute quiétude transporter leurs précieux butins vers une nouvelle cachette.

    - Et vu comme souffle le vent, m’est avis qu’ils sont en pleine besogne !

    Devant la mine déconfite de Benoît, le grand-père repartir d’un éclat de rire

    - Ne t’inquiète donc pas, ils ne vont pas venir te cacher sous ton lit ! Tiens dis-moi plutôt l’heure qu’il se fait à la pendule !

    - Mais tu n’as plus ton oignon ? demanda la mère du gamin, toi qui ne perds jamais rien, tu aurais égaré ta précieuse montre ? fit-elle d’un air goguenard. 

    - Je ne l’aie pas perdue, je sais même parfaitement où elle est !

    Benoît fut le seul à surprendre l’œillade furtive que lança son grand-père à la fenêtre.

    Bien plus tard, alors que la maisonnée dormait, blotti, sous la grosse couette, il écoutait le bois des charpentes craquer et se plaindre de la furie des vents.

    Il adorait son grand-père, et l’idée que quelqu’un lui fasse du mal, fût-il un démon de Korrigan, lui était parfaitement insupportable. Il décida brusquement d’en avoir le cœur net !



     

    La tempête fut une précieuse alliée, il se retrouva dehors au beau milieu de la tourmente emmitouflé dans un gros anorak, un chaud  cache-nez autour du cou sans avoir réveillé qui que ce soit.

    La lune semblait jouer une partie de cache-cache endiablée, apparaissant et disparaissant sans cesse, voilée par les sombres nuées qui traversaient le ciel en une course effrénée.

    Benoît s’lança dans la nuit. Courant comme un forcené, oublieux des dangers du terrain, il sentit tout à coup le vide sous ses pieds et partit bouler cul par-dessus tête dans un fossé.

    Alors qu’à moitié assommé il se remettait à peine de sa chute, un éclat de rire terrifiant à glacer les os dans la nuit. Une voix caverneuse empreinte de moquerie s’éleva :

    - Holà, frères boucs ! Laissez choir votre ouvrage et venez voir le petit drôle que le « grand hurleur » nous amène ! ...

     

    L’instant d’après la lueur d’une lanterne éclairait un spectacle qui le laissa bouche bée. Autour de lui, en un cercle désordonné, se tenaient les « bouqueteux » de la légende !

    - Ce n’est pas un temps à perdre un enfant dans la nuiteuse, que viens-tu donc fouiner par ici ? 

    Benoît regarda, fasciné, celui qui avait parlé et puisa le peu de courage qui lui restait pour répondre :

    - Je viens faire un échange !



     

    Un silence stupéfait accueillit ses paroles. Les Korrigans se regardèrent, puis, dans un ensemble parfait, éclatèrent de rires tonitruants.

    Le « bouqueteux » qui l’avait débusqué demanda l’air narquois :

    - Échange, dis-tu, mais-tu donc à qui tu as affaire ? Youhadenngivri nus sommes ! Nous prenons, oui da ! Vol, pillage et rapine ! Point d’change en cela Nous sommes seigneurs sur la lande, nous appelons les tempêtes et devant nous l’humain tremble et se terre !

    - Je veux que vous rendiez la montre de mon grand-père ! fit Benoît têtu.

    - La montre, tu parles de cette mécanique qui a la prétention de débiter la ronde infinie du temps en petits morceaux ? Mesurer le temps ... Quelle faribole ! Décidemment je ne comprendrai jamais l’humain, et en admettant qu’en notre possession se trouve la montre, tu comptes l’changer contre quoi ?

    Les yeux des bouqueteux brillèrent de convoitise quand Benoît sortit de sa poche un petit filet où scintillaient doucement une dizaine de grosses pièces dorées.

    - Ma foi, ça semble un bon échange ! fit le bouqueteux, l’œil calculateur, un sourire au coin de lèvres... suis nous !

    Entouré par l’étrange petite troupe, Benoît arriva devant une énorme masse sombre qui se détachait sur le fond bleu de la nuit. Il reconnut le tertre que les gens de la région nommaient « la panse du géant ».

    Il frissonna de la tête aux pieds car le lieu avait une bien sinistre réputation dans le pays. L’un des bouqueteux s’approcha et, dans une langue que ne comprit pas l’enfant, lança une formule qui devait être magique, car l’entrée d’une caverne s’ouvrit alors sur son flanc.

    Bien malgré lui, il pénétra à son tour dans le tertre et, le long d’un tunnel aux blocs de pierre cyclopéens, s’enfonça loin sous la terre. Ils débouchèrent enfin dans une immense salle où les leurs des lanternes accrochèrent alors mille brillances, mille reflets dorés, et devant ses yeux ébahis, Benoît contempla le fabuleux trésor des Youhadenngivri.

    Des monceaux de pièces venues du fond des temps s’entassaient là, à même la pierre. D’impressionnants coffres ventrus, débordant de bijoux sans prix, de colliers de perles scintillantes, de vaisselles ciselées d’or et de vermeil, s’empilaient en un joyeux désordre et émergeaient de cette montagne d’or. Par un hasard inespéré, un léger mouvement dans ce trésor inestimable accrocha son regard.



     

     

    Était-ce possible ? Là, sa chaine enroulée sur la poignée ouvragée d’une grande d’une grande épée à deux mains, se balançait la montre de son grand-père !

    Ne croyant pas à sa bonne fortune, Benoît s’lança, ignorant superbement les richesses qu’il foulait aux pieds pour approcher enfin de l’épée et décrocher avec précaution l’objet de sa convoitise.

    Il descendit du tas d’or tout à sa joie d’avoir retrouvé la montre volée.

    - N’oublie pas marche ! lui rappela le bouqueteux !

    - Ah, c’est vrai ! fit Benoît, distrait, en plongeant la main dans sa poche pour ressortir le filet aux pièces dorées qu’il balança sans façon par-(dessus son épaule.

    Le filet et les pièces allèrent se perdre dans l’incroyable fatras.

    - Nous aimons à sentit le noble métal en nos mains, fit le bouqueteux sur un ton de reproche.

    - Je ne savais pas ... répondit Benoît, penaud en regardant vers le trésor. Dites, vous pouvez me ramener chez moi, si ma mère se réveille avant que je ne sois rentré, je vais me faire gronder !

    - Le troc fut bon ! qu’’il en soit donc ainsi, adieu, l’enfant !

    Sur le dos d’un grand bouqueteux, Benoît revint chez lui, souriant de plaisir malgré les gifles du vent qui lui fouettaient le visage.

     

    Quant au matin, sur un coin de la table, le grand-père découvrit sa  montre chérie, il n’en crut pas ses yeux et se demanda qui avait pu réussir le tour de force de reprendre son bien aux seigneurs de la lande. Benoît se disait que c’était quand même bien cher payé : imaginez donc : dix belles pièces, emballées dans un délicat papier doré, du plus délicieux chocolat au lait ...  !


    © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

     


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  • Le lutin de la mare

    Teuz ar Pouliet

     

    Tout au bout d’un chemin bordé de châtaigniers se trouvait une belle et grande ferme, entourée de vastes près à l’herbe tendre où paissaient des vaches bien grasses. Son propriétaire, un brave et honnête homme du nom de Jalm Riou, était connu de tous pour sa bonne compagnie et la volonté qu’il mettait à l’entretien de son affaire. De très tôt le matin à très tard le soir, il courait partout, traire les vaches, couper le foin, retourner la terre, semer les graines, tirer l’eau du puits. Vraiment Jalm Riou n’était pas de ceux qui restaient à ne rien faire.

    Mais ... Jalm Riou était aussi et surtout connu pour être le père de sa fille, Barbaïk, Ah Barbaïk. Qui ne connaissait pas Barbaïk !!! Surtout chez les jeunes hommes du pays ... et les moins jeunes aussi. Lequel d’entre ces messieurs n’avait pas un jour, désiré la convoiter. Il faut savoir que Barbaïk était sans aucun doute la plus jolie fille du pays. Ses cheveux avaient la couleur des blés, ses yeux la couleur du ciel au petit matin lorsque le vent a chassé les nuages ... ça arrive dans ce pays, il n’y a pas que la pluie. Qu’allez-vous croire ?


     

    Le dimanche matin, lorsqu’elle venait écouter la messe, Barbaïk paraissait toujours avec de belles robes plissées. Des robes aux broderies délicates. Sa coiffe était composée des dentelles les plus fines, les plus précieuses. C’est dire si elle faisait des jalouses, la ravissante Barbaïk. À l’arrivée de la toute belle, sur son passage, l’ensemble des femmes hochait la tête, le visage pincé ... Oh ! Elles l’avaient mauvaise, ces persifleuses. Elles étaient jalouses que l’on puisse afficher autant de beauté.

    « Elle aura vendu son âme au diable, cette prétentieuse ! » chuchotait-on dans son dos.

    Mais elle se moquait bien de tous ces commérages. Barbaïk. La seule chose qui importait à ses yeux était d’être la plus élégante. La plus élégante, mais aussi la plus belle pour aller danser. Car c’était-là son autre plaisir et Barbaïk ne manquait pas de soupirants, tout autant que de cavaliers pour la faire tourner, virer, giguer ... danser, danser jusque tard dans la nuit. On peut imaginer le nombre d’amoureux dont elle transperçait le cœur.

    Parmi ceux-là, il y en avait un qui l’aimait plus que tous les autres réunis. C’est dire !!! C’était Jégu le garçon de ferme du père de Barbaïk. Un sacré besogneux que ce Jégu. À lui seul, il abattait le travail de trois hommes, un mulet et deux bœufs. Par contre et c’était-là son drame, il était un brin rustre et laid comme un Korrigan sorti du berceau. De ce fait l’amour qu’éprouvait Jégu pour la fille de son patron n’avait d’égal que l’indifférence de cette dernière à son égard.

    Il avait bien essayé, une fois ou deux ... révéler ses sentiments, évoquer cette flamme qui le brûlait intérieurement ... depuis si longtemps. Mais dès qu’il croisait le regard de Barbaïk, Jégu sentait son courage fondre comme un beurre salé au soleil. Il balbutiait quelques mots incompréhensibles, se mettait à suer à grosses gouttes et prenait la fuite en prétextant quelque travail urgent. Barbaïk s’en amusait gentiment. Et l’autre derrière un muret, au fond d’une étable dans un coin isolé, de se lamenter et manger son chapeau, tant il s’en voulait d’être à ce point nigaud et laid.


     

    Mais, elle se moquait bien de tous ces commérages, Barbaïk. La seule chose qui importait à ses yeux était d’être la plus élégante. La plus élégante, mais aussi la plus demandée pour aller danser. Car c’était-là son autre plaisir. Et Barbaïk ne manquait pas de soupirants, tout autant que de cavaliers pour la faire tourner, virer, giguer ... danser, danser jusque tard dans la nuit. On peut imaginer le nombre d’amoureux dont elle transperçait le cœur.

    Parmi ceux-là, il y en avait un qui l’aimait plus que les autres réunis. C'est-à-dire !!! C’était ...c’était Jégu, le garçon de ferme du père de Barbaïk. Un sacré besogneux que ce Jégu. À lui seul, il abattait le travail de trois hommes un mulet et deux bœufs. Par contre, et c’était là son drame, il était un brin rustre et laid comme un Korrigan sorti du berceau. De ce fait, l’amour qu’éprouvait Jégu pour la fille de son patron n’avait d’égal que l’indifférence de cette dernière à son égard.

    Il avait bien essayé une fois ou deux ... révéler ses sentiments, évoquer cette flamme qui le brûlait depuis si longtemps. Mais dès qu’il croisait le regard de Barbaïk, Jégu sentait son courage fondre comme beurre salé au soleil. Il balbutiait quelque mots incompréhensibles, se mettait à suer à grosses gouttes et prenait la fuite prétextant quelque travail urgent. Barbaïk s’en amusait gentiment. Et l’autre, derrière un muret, au fond d’une étable, dans un coin isolé, de se lamenter et manger son chapeau, tant il s’en voulait d’être à ce point nigaud ... nigaud et laid.


     

    Et ainsi passait le temps sans qu’il ne parvienne à se révéler. Un soir qu’il ramenait les vaches du pré, les drôlesses s’arrêtèrent un temps sur les bords de la mare où elles aimaient à boire. Jégu, assis sur un gros caillou, laissait filer ses pensées vers la belle Barbaïk. Il était bien malheureux Jégu. Il poussait de gros soupirs ... énormes soupirs.

    « Et bien mon ami ... Rroââââ !!! Si tes soupirs sont à la mesure de tes prrrroblèmes, je te plains mon garçon, dit une voix nasillarde sorti des joncs.

    Jégu sursauta, surpris qu’il était. Il se pensait seul, tout seul avec ses vaches. Et comme il interrogeait, de savoir qui était là ? Qui se cachait ?

    « C’est moââââ ... Teuz-âââr-Poulier, le lutin de la moââââre. »

    « J’te vois point, copain », reprit Jégu, dressé sur son derrière.

    « Rrrregarde bien les roseaux, tu me verras sous la forme d’une jolie grenouille verrrte. Rrhoâââa, Rhoioââââa !

    « Tu te moques de moi ! Je suis bien sot, c’est entendu. Mais j’en sais assez pour ne pas ignorer que les grenouilles ne parlent pas ! »

    « RRooäâ !... Et tu n’as pas tort. Jégu « garçon de ferme ». Cependant si pour l’heure, je suis bien lutin ! Je prends la forme que je veux, quand je suis invisible si je le souhaite. »

    « Tu t’amuses de moi coquin ! C’est bien vilain ... et d’abord comment connais-tu mon nom ?.... Si tu as le pouvoir que tu dis, montre-toi sous ton vrai jour, que je sache à quel plaisantin j’ai à faire. »

    « Ma foi, si c’est là ton bon plaisir ! »

    A ces mots, Zbouinng, une jolie grenouille verte jaillit d’un bond hors des joncs et vit se poser entre les cornes d’une vache au regard passif.

    Pouf !!!! Au profit d’un petit nuage scintillant, la grenouille se transforma en lutin fort élégant, tout de vert vêtu, portant guêtre et souliers de cuir cirés. Sur la tête un haut chapeau à ruban et boucle dorée.

     

     


     

    Jégu resta pantois, bouché bée.

    « Allons, ressaisis-toi, Jégu « garçon de ferme » reprit le teuz. Je suis ici pour ton bien. Je connais ce petit secret qui te ronge et te tourmente. Je voudrais bien d’être utile, si cela te convient. Rien ne t’oblige. »

    « Et d’où te vient cet intérêt pour moi ? demanda Jégu d’un air soupçonneux. Mon âme n’est pas à vendre ! »

    « Que voudrais-tu que j’en fasse, s’amusa le Teuz, je ne suis pas le Diable tout de même. Te souviens-tu de ce jour, tu étais si seul et malheureux dans un recoin de l’étable. Tu te lamentais sur ton sort, te maudissais de ne pas pouvoir dire à ta belle combien tu l’aimais ... Ce même jour, souviens-toi, tu as découvert une pauvre musaraigne prise au piège qu’avait posé Jalm Riou le fermier. »

    « Oui je me rappelle, elle faisait bien pitié cette pauvre bête, avec ses petites moustaches frémissantes un peu comme les tiennes d’ailleurs. »

    « Mon ami, tu ne crois pas si bien dire. Cette musaraigne n’était autre que moi ! Et ce jour-là, tu m’as sauvé des griffes du chat, lequel n’aurait pas manqué de me trouver. Sans toi, c’est un peu de féerie, qui aurait disparu. Pour te remercier de m’avoir sorti d’un si mauvais pas je veux faire de toi rien de moins que l’époux de la belle Barbaïk, puisque tu l’aimes. De ce fait, lorsque Jalm Rioux se sentira trop vieux pour tenir son domaine, tu en deviendras le maître. Qu’en dis-tu mon bon compère ? »

    « Ah ! Teuz-ar-Pouliet, si tu fais cela, je te serai éternellement reconnaissant et je ne saurai jamais rien te refuser ! »

    « Tu n’auras rien à e devoir, répondit le nain. Ne me tourmente plus et continue selon ton habitude. Peu à peu les choses iront à ton avantage. Rentre chez toi confiant. »

    Comme il l’aurait fait à l’intention d’un prince ou d’un roi. Jégu retira son chapeau poussiéreux pour saluer l’étranger personnage d’une révérence maladroite. Puis tout lourdaud qu’il était, il prit le chemin de la ferme devancé de ses vaches. Guilleret, il se mit à sautiller dans le pré, avec l’élégance d’un ours, cueillant par-ci, par-là d’éparses pâquerettes.


     

    Ce même soir avant le repas, Barbaïk confia à Jégu, son désir, le lendemain, de se lever au premier chant du coq. Plus vite elle aurait fini de nettoyer l’étable, nourrir les bêtes, plus tôt elle pourrait se faire belle à l’occasion des fêtes données en l’honneur de Saint-Nicolas. Fêtes durant lesquelles on ne manquerait pas de danser aux heures avancées de la nuit.

    Le dimanche au petit matin, une nappe de brume couvrait la campagne et Barbaïk était encore tout ensommeillée. Lorsqu’elle poussa la porte grinçante de l’étable, elle fut bien surprise de constater que cette dernière était déjà propre et les vaches satisfaites de mangeoires bien pleines. De plus le lait avait été tiré. Ainsi libérée de ces contraignantes corvées, Barbaïk, pu regagner sa chambre, s’occuper d’elle à tout loisir.

    Lorsqu’au moment de se rendre à la grand’messe, elle croisa Jégu, elle remercia ce dernier pensant qu’il était à l’origine de cette aide bienvenue. Le bourru, ne comprenant rien à cette affaire balbutia quelques mots sans plus cherche à en connaître les détails.

    La gêne du garçon de ferme ne fit que conforter Barbaïk dans ses pensées. Et chaque matin la même scène se produisait. Enchantée, Barbaïk découvrait l’étable, sans qu’elle n’ait plus rien à y faire.

    De ce fait, elle retournait profiter quelque peu de la tiédeur de sa couette. Et lorsqu’à neuf heures tapantes, elle arrivait dans la cuisine, pour s’y’ activer, elle trouvait cette dernière ordonnée comme jamais. Les terrines étaient prêtes, le pain chaud sorti du four ... le poêle à bois chargé avec sa réserve de bûches.

    « Vraiment Jégu c’est bien aimable à vous, d’ainsi me soulager des tâches les plus lourdes. »

    Et le brave Jégu de n’oser contrarier la belle dans ses convictions. Il finit tout de même par se demander si le Teuz-ar-pouliet n’était pas pour quelque chose dans la tournure que prenaient les événements. Outre le ménage, Barbaïk n’avait plus à s’occuper de rien. Cela ne dura pas bien longtemps. 

    Le matin suivant, même le ménage était fait, les meubles cirés et les draps frais. La soupe à mijoter, le lard et le pain coupé, le couvert dressé ... Il n’y avait plus qu’à appeler les gens aux champs, qu’ils viennent pour s’attabler devant un bon repas ! »

    « Il ne dort donc jamais, se demandait-elle. En tous cas, c’est un bonheur qu’un homme comme celui-ci. Je n’ai d’autre souci que de m’occuper de moi et de ce qui me plait. »

    Tout ce que désirait Barbaïk, il suffisait qu’elle s’en confie à Jégu pour être satisfaite dans l’heure suivante. Si bien qu’il devint son confident.

    Elle lui rapportait ses petites contrariétés : « Cette andouille s’est moquée de moi l’autre jour. Ce lourdaud m’a écrasée le pied en dansant ... la grande gigue là-bas, elle porte des plus jolis rubans que les miens ... » Tous ces malheurs futiles de jeune fille désœuvrée se voyaient réparés par d’anodines vengeances dont Barbaïk se persuadait qu’elles étaient du fait de Jégu.

    La naïve finit par considérer le garçon de ferme avec beaucoup d’attachement. Il était l’auteur de tout ce qui lui arrivait de bon, une sorte d’ange gardien, un vengeur masqué.

    Quant à lui, malgré son esprit ballot, Jégu avait compris depuis longtemps le rôle du Teuz-ar-Pouliet dans cette machination.

    Un beau soir que Jégu rentrait des champs, le lutin vint trouver son protégé.

    « Mon bon ami, le fruit est mûr, il ne reste plus qu’à le cueillir. Va demander la main de celle que tu désires depuis si longtemps. Tu verras ton souhait exaucé, je te l’assure. »

    C’est ainsi que Jégu fit sa demande, et Barbaïk, auparavant si moqueuse en pareille situation, l’couta jusqu’au bout de sa déclaration. Lorsqu’il eut terminé, elle le considéra longuement. Certes pour un amoureux, il était bien rustre et bien vilain. Comme mari c’était une autre histoire. Son acharnement au travail était tel qu’elle se trouverait libéré de toute contrainte. C’était déjà le cas. Elle pourrait se consacrer à sa petite personne, rester les bras croisés à  faire la conversation avec ses amies.

    Au moindre souci, elle saurait pouvoir compter sur le dévouement sans limites de ce mari serviable.

    « Va donc demander à mon père, je me rangerai à son avis » répondit-elle enfin.

    Disant cela Barbaïk savait d’avance que Jalm Riou serait favorable à ce mariage. En effet, le fermier, déjà usé par des années de labeur, considérait qu’après sa mort seul Jégu serait capable de gérer la ferme et un époux n’était pas fait pour être beau.

    La noce eut lieu le mois suivant. Une bien belle noce. Les cloches sonnaient à toute volée. Les tables avaient été dressées pour recevoir mille invités. Ça sentait bon le cocon grillé et le cidre bien frais.

    Les meilleurs sonneurs, les meilleurs chanteurs avaient traversé les landes les plus vastes, les bois les plus profonds, pour être de la fête. Alors, on dansa, on chanta durant trois jours et trois nuits, sans jamais s’arrêter. Derrière les tonneaux de vin, dont ils avaient abusés, certains crurent apercevoir de petite personnes, hautes comme trois pommes, coiffées d’étranges chapeaux à grelots. Ils jouaient du violon, soufflaient dans les binious. Eux aussi dansaient comme des fous. Mais à trop boire, on finit par voir n’importe quoi !!!


     

    Il faut croire que Jam Riou attendait que sa fille soit bien mariée pour, enfin, s’autoriser un peu de repos ... éternel. Heureux le brave homme mourut après les noces de sa fille. D’un coup, ce fut une plus lourde charge de travail pour le nouveau maître de maison. Par chance Jégu pouvait encore compter sur le Teuz-Ar-Pouliet.

    Le lutin, fidèle en parole, restait aux côtés de Jégu. En ces temps particuliers, son aide était précieuse. Il se faisait à la fois garçon de charrue et bœuf attelé à cette dernière. Il réparait outils et harnais, travaillant et cousant le cuir tel un véritable cordonnier. De son nez frémissant, il humait l’air, connaissant d’avance le temps qu’il ferait. Ainsi il informait lorsqu’il fallait bêcher, récolter, faucher ... S’il y avait urgence à ramasser  le foin, en cas d’orage. Teuz-Ar-Pouliet soufflait dans une petite corne qu’il portait à la ceinture. Aussitôt un merle noir surgissait. Ce dernier s’envolait vers des contrées mystérieuses. Dans l’heure à suivre, il revenait accompagné de petits hommes vêtus à la mode ancienne. Et tous de prêter leur service avec entrain.

    « Teuz-Ar-Pouliet, demande un jour Jégu. Ton aide est si précieuse ! Je te dois tant ! Comment pourrais-je te remercier ? »

    « N’y compte pas, je t’ai déjà dit. Pourtant si tu insistes, une chose me ferait grand plaisir, à moi et mes mais ...’

    « Demande, mon bon compère » fit Jégu trop heureux de pouvoir manifester enfin sa gratitude.

    « Chaque soir, un bol de bouillie au lait me ravirait moi et mes compagnons. »

    «  ... ? De la bouillie !!! C’est là tout ce que tu désires ? Mais ... C’est fort dégoutant. Ne souhaites-tu pas ajouter un peu de lard fumé pour accompagner ce menu si frugal ? Pour ne pas dire austère ? »

    «  De la bouillie avec un peu de lait nous suffira, mon bon ami. Dans un petit bol à oreilles si joliment décoré de notre nom ... comme ceux que l’on fabrique à Quimper ... »

    Jégu alla donc acheter autant de petits bols en faïence qu’il y avait de lutins ouvriers. Et pour ceux travaillant aux champs, ceux s’occupant des bêtes, pour ceux de la forge comme pour les lutins cordonniers, il fit peindre autant de prénoms qu’ils étaient à rendre service. Ceci fait, il se rendit auprès de sa jeune et belle épouse, laquelle depuis peu, était d’humeur plutôt mauvaise.

    Le travail ne manquant pas à la ferme. Teuz-Ar-Pouliet avait d’autres chats à fouetter que de tenir le foyer.

    Toutes ces tâches étaient de nouveau sous la responsabilité de Barbaïk. Au début elle s’était étonné avec amabilité de ne plus trouver les petits pains chauds au lever, la cuisine préparée, les meubles cirés, le linge lavé, étendu, repassé ... comme cela durait Barbaïk en fit le reproche le plus amer à son mari. Et l’autre de rétorquer qu’il avait déjà bien assez à s’occuper depuis qu’il était maître du domaine. Elle-même devait prendre sa part du travail. Il n’y avait rien à ajouter et toc !

    Du coup, Barbaïk s’était vue dans l’obligation de reprendre à son compte ces corvées épuisantes qui desséchaient les mains, abimaient les ongles et nuisaient à son si joli teint de peau.

    Lorsque Jégu vont lui demander de préparer, chaque soir, de petits bols de bouillie, agrémentés de lait chaud qu’il faudrait poser à l’entrée de l’étable, Barbaïk entra dans une colère noire !!!

    « Ne crois-tu pas que j’ai assez à m’occuper pour que tu m’en ajoutes encore, juste avant le coucher !!! D’où te viens cette fantaisie. »

    Alors Jégu, d’un ton bourru confia l’histoire de sa rencontre avec le Teuz-Ar-Pouliet. Comment, et pourquoi ce lutin providentiel avait apporté son aide à un simple garçon de ferme. La jeune épouse n’allait pas gober de tels mensonges. Il fallait que Jégu présente son compère. Voyant paraître l’autre, avec sa verte redingote, son chapeau à boucles, ses souliers cirés et ses guêtres à boutons dorés, Barbaïk crut perdre la tête. Il fallut lui tapoter les joues l’oindre d’une eau fraîche pour qu’elle retrouve ses esprits.

    « Vous ... Vous m’avez dupée, souffla-t-elle. Me voici dorénavant obligée de vivre aux côtés d’un nain de jardin et d’un homme rustre. Cela sans contrepartie d’une vie facile. Une vie que j’espérais à m’amuser et à danser. »

     Teuz-Ar-Pouliet, offusqué de pareils propos, lui fit remarquer que nul ne pouvait vire ainsi. Le plaisir prenait toute sa valeur s’il était confronté au labeur... Dès cet instant Barbaïk nourrit cet insolent personnage une grande colère intérieure. Mais lorsque son regard s’arrêta sur la face rougeaude de Jégu, ses cheveux gras, épars, sur un front bas aux sourcils épais, elle partit en courant se lamenter seule de son malheur. Toute la journée, Barbaïk ruminait sa rancœur... Elle ne décolérait pas « Jamais je ne te pardonnerai, maudit Teuz. Sans toit et ton mauvais tour, j’aurais encore le loisir de me rendre chaque dimanche aux fêtes dansées du pays. Des jeunes gens beaux et charmants viendraient à moi me complimenter, me courtiser, je m’entendrais dire combien je suis le plus belle. Au lieu de ça, je n’ai plus d’autres droits que celui de plaire à mon  vilain époux. Méchant Teuz ... tu me le paieras !!! »

    Et le soir même, comme lui avait demandé Jégu, Barbaïk, à l’attention des Teuz, prépara une bouillie et fit chauffer le lait. Une fois les bols remplis, elle les disposa sur un grand plateau de cuivre qu’elle plaça ... sur les  braises rougies d’un bon feu de cheminée. Elle l’y laissa le temps nécessaire à ce que l’ensemble devienne brûlant, su brûlant au toucher qu’il lui fallut porter le tout à l’aide d’un épais torchon de lin. À l’entrée de l’étable, elle déposa le large plateau garni de petits bols ardents puis elle s’empressa de se cacher derrière une étroite fenêtre. Là, elle pourrait se satisfaire du spectacle à venir. Elle n’eut pas longtemps à attendre.

    Attirés par la bonne odeur de bouillie, les Teuz se précipitèrent sur ce bon repas, qui plus est servi dans des bols marqués à leurs noms !!! Et là, ce fut la débandade ... Les uns se brûlèrent les pieds au contact du plateau, les autres, les mains ... ça criait, ça hurlait ... ça sautillait sur un pied puis sur l’autre en soufflant dessus ... ça courait dans tous les coins, les vaches meuglaient. Barbaïk derrière sa fenêtre riait aux larmes, le spectacle était cocasse.


     

    Le lendemain, Jégu n’en vit pas l’ombre d’un. Il avait beau appelé le Teuz-Ar-Pouliet, hurler son nom aux quatre vents, plus jamais il n’eut l’occasion de voir le bout de son nez. De ce jour, à la ferme, les choses allèrent de travers. Seul, Jégu ne pouvait tout faire. Barbaïk dû  se résoudre à accompagner son fermier de mari dans les travaux les plus durs les plus pénibles.

    Aussi chaque soir, après avoir soufflé la chandelle, épuisée d’une rude journée de labeur, Barbaïk, au seuil de son premier sommeil, croyait entendre une lointaine ritournelle. Elle venait du fond de la nuit, là-bas, dans la solitude des sous-bois.

                     Dré traytouréz, Barbaïk Riou,           Par trahison, Barbaïk Riou
                       En duez rostet hon tridigou               A rôti nos petits pieds
                       Hoguen, cetu an disparti                    Mais, voici le départ,
                      Kenavo ! Ha mollos dezy !                 Adieu, malheur à elle !

     

    Au village, les mauvaises langues disent que la jolie Barbaïk a toujours à son service dix petits nains, bons travailleurs. Dix petits nains pour l’aider au quotidien. Ce sont les dix doigts, les dix doigts de ses mains.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     


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