• Le petit peuple des Mousses


     

    L

    e vieux chêne trônait fièrement dans la forêt. Il dépassait la plupart des arbres de quelques mètres et affichait un tronc bien plus large que ceux qui l’entouraient.

    C’est qu’il était âgé, de plusieurs milliers d’années. Il avait vu la forêt naître et grandir. Au fil du temps, il en était devenu le gardien. Sa large ramure s’étalait sans gêne repoussant toute concurrence et affirmant son autorité.

    Sa large ramure s’étalait sans gêne repoussant toute concurrence et affirmant son autorité. Des grosses branches noueuses exprimaient une force indispensable et les rides profondes de son écorce lui conféraient un air de sagesse qu’aucun habitant de la forêt n’aurait pu de même contester.

    Au pied du vieux chêne courait d’immenses racines s’étalant dans toutes les directions. Sous cette ramification apparente s’étendait un autre réseau bien plus gigantesque encore. Les racines du vieux sage se glissaient sous l’entière sylve jusqu’à sa périphérie où les dernières radicelles chatouillaient le monde des hommes à plusieurs kilomètres de là. À travers cet immense tissu racinaire, le chêne tirait son savoir et tout comme il diffusait sa rassurante tranquillité.

    Il était le centre, le cœur de cette vieille forêt de Thuringe, témoignant des essences passées là où maintenant l’épicéa s’était répandu formant une masse uniforme quelque peu mêlée de sapins, de hêtres et de bouleaux. Pas loin d’ici un autre bout de cette étendue boisée présentait un paysage différent. La forêt de Hainich  avec ses vieux hêtres, tilleuls et frênes qui lui donnaient des airs de forêts primitive avait comme un parfum des rêves anciens.


        L’immense forêt allemande courait de colline en colline offrant aux regards une marée verte semblant presque se mouvoir. Pour qui ce serait attardé longtemps sur ce relief, il aurait décelé certainement cet arbre qui forme une large tache au centre de celui-ci. Il en aurait deviné la cime sans pouvoir néanmoins prendre pleinement conscience qu’il apercevait là le cœur battant de la forêt. Car toutes les forêts possèdent un cœur. Un arbre millénaire qui distille sa bienveillance dans le sol et qui au fil de siècles a tissé un lien particulier avec l’ensemble des êtres des bois. L’abattre est un sacrilège.

    On a bien souvent vu des forêts périr lentement après un tel acte inconscient. La pure folie qu’est la cupidité des hommes est sourde et le cri de la nature muet. Après une telle mise à mort, c’est d’abord les oiseaux qui se taisent, ensuite le gibier qui tombe malade, enfin l’ensemble des végétaux qui se met à pourrir. Seule la ronce demeure, recouvre tout et rend le territoire mal aimé. Elle offre pour nourriture ses baies noires dont l’homme se délecte sans savoir qu’elles sont en réalité le prix du sang payé par les ancêtres et les petits êtres qui vivent sous les ramures, dans les moindres interstices que les arbres, les arbustes, le sol nourricier leur offrent comme abris.

    Abattre un arbre n’est pas anodin. Avec lui s’en va la vie de milliers de créatures. Des millions lorsqu’il s’agit d’un  gardien. Fort heureusement pour la sylve de Thuringe, le vieux chêne est toujours debout.

    Ses feuilles bruissent encore et emportent le chant des Sylphes tout alentour. Une douce musique qui rassure l’ensemble des créatures vivant au sein de ce havre de paix.

    A la base du vieux chêne, une épaisse mousse est l’objet de la convoitise du plus mystérieux secret de ces bois. Deux minuscules êtres escaladent une grosse racine leurs dos chargés d’un panier rempli de lichen. Ce sont des lutins.

    Des petits hommes des mousses. Les anciens mes nommaient ainsi à cause de leur dépendance envers cette matière qui recouvre les sous-bois. Ils confectionnent leurs vêtements à partir celle-ci jusqu’à leur chapeau qu’ils ornent parfois d’une plume, d’une fleur ou de tout autre élément leur permettant quelque originalité. Les petits hommes des mousses affichent entre eux une ressemblance étonnante et il est difficile pour l’œil profane de les distinguer et si ce n’est un détail de leur physionomie, souvent la taille de la barbe ou un ornement particulier accolé à leur tenue. Entièrement vêtus de vert, ils ont la peau variant du gris au verdâtre, sans doute à cause de leur nourriture, toujours élaborée à base de mousse et de lichen. Un lichen que l’on retrouve dans les longues barbes grises de leurs anciens. La mousse tapisse aussi l’intérieur de leurs demeures. Des habitations naturelles au sein des arbres, dans de petits creux entre les racines qui permettent à ces bonhommes hauts comme deux ou trois pommes de s’y abriter la nuit venue et d’échapper aux crocs des loups. Certains s’accommodent encore d’une cavité rocheuse et on raconte même que quelque gnome intrépide se serait installé dans l’une ou l’autre brèche murale d’une ferme ou maison jouxtant la forêt.

    Le jour, il est rare de croiser les Petits Hommes. Ceux-ci se font très discrets et les légendes parlent bien plus des Petites Femmes des Mousses. La raison est simple. La récolte de la matière qui sert à confectionner vêtements et literie est la tâche des petites Dames, leurs compagnons piquant plus volontiers un roupillon dans un endroit calme et frais de la forêt.

    Les deux êtres transportant ces gros paniers, escaladant les racines du vieux chêne ne sont donc pas des Petits Hommes, mais bien en réalité des Moosweibchen comme on dit là-bas. Elles regagnent leurs demeures pour quelque préparation à base de cette mousse fraichement récoltée.

    Osé tranquillement sur une branche, un écureuil observe la scène. Il a le regard accroché aux mouvements saccadés des deux Petites Dames se démenant  pour passer au-dessus de la grosse racine. Soudain l’animal se met à bouger et à descendre le long du tronc. En deux, trois bonds, il rejoint les deux cueilleuses de mousse. De son dos jaillit une créature qui se laisse glisser jusqu’au sol.

    - Salut à vous, s’exclame le petit bonhomme à la barbe grisonnante. J’appartiens au clan di vieil Hêtre de Hainich et sers d’éclaireur aux miens.

    - Salut à toi, répondent les deux petites Dames. Bienvenue chez nous, poursuit l’une, je devine que toi et les tiens arrive. Je me réjouis de cette fête.

    Le lutin siffla entre ses doigts et derrière lui apparut une cohorte de gnomes qui, un instant plus tôt, était totalement dissimulé dans les tas de mousse et d’herbes fraîches qui tapissent l’endroit. Certains à dos d’écureuil, d’autres marchant d’un bon pas, tous rejoignent les cueilleuses et la petite bande maintenant vers l’entrée d’une cavité sous le chêne millénaire.


     

    C’est là une coutume pour cette race de gnomes que de se réunit à chaque pleine lune afin d’échanger leurs plus invraisemblables histoires et légendes. Ces soirées contées sont un trésor précieux qui se transmet de génération en génération.

    Certains faits remontent à des siècles voire bien plus loin encore, au temps d’avant les hommes, au temps où les gardiens de nature s’étaient éveillés à la vie.

    La petite troupe pénétra dans la crevasse qui menait à l’intérieur du vieil arbre. Un court moment d’obscurité totale fit soudain place à une scène extraordinaire. L’arbre creux était tapissé en son intérieur d’une myriade de petites lueurs éclairant les lieux d’une douce et chaude lumière. Des cavités servaient d’abri aux différentes familles de gnomes qui y résidaient. On y montait par de nombreux et menus entrelacs de marches. On pouvait voir aux abords de ces abris certaines Petites Femmes occupées à tisser la mousse pour leurs besoins particuliers. L’une d’elle mesurait avec précision la longueur des bras d’un enfant. Elle devait sans doute lui confectionner une chemise ou un pull qui lui tiendrait chaud tout en le dissimulant au regard des prédateurs. Car les Petits Hommes des Mousses étaient bien souvent victimes de griffes et de crocs de bêtes affamées ou de créatures bien plus sombre encore ...

    Au rez-de-chaussée, d’une largeur de plusieurs mètres, autant dire l’équivalent d’une de nos places de village pour ces petits êtres, se tenait justement un marché. Les badauds venus des autre tribus et bourgs de lutins s’affairaient à y dénicher le dernier modèle de pipe sculptée ou le fil de mousse des tribus du Nord, réputé pour sa solidité  à toute épreuve qui devait beaucoup à leur manière unique de tisser en mêlant au végétal la soie d’une certaine espèce d’araignée. Ce fil particulier avait e nombreuses utilisations.

    Beaucoup de villages en plaçaient autour de leur territoire et le garnissait de clochettes. Voilà bien une alarme aussi discrète qu’efficace qui les avertissait de la venue des loups ou de toute visite inopportune. Le fil solide servait aussi à remonter les seaux remplis d’eau des minuscules puits ou à s’attacher sur le dos ces mêmes récipients plein de la rosée des matins bleutés.

     


     

     

     D’autres gnomes profitaient de la grande assemblée pour goûter le vin de miel de Mestre Kurze. Celui-ci élaborait également des boissons à base de nectar qi vous enivraient l’esprit en quelques gorgées. Autant dire que devant son échoppe, l’humeur était aux rires et aux chansons. Ce que ne manquaient pas d’accompagner les musiciens jouant de la viole et du pipeau.

    Les enfants eux, s’engouffraient tous à droite du marché pour se délecter d’autres délices. Il. Il y avait là, les succulents bonbons au sirop de mousse, les sucettes au miel doré et des friandises qui faisaient frétiller les regards et saliver les gourmands. Assis dans le coin, adossés à la paroi on voyait de jeunes gnomes avaler goulument des gaufrettes de noisette noyées d’un coulis de baies de sureau tandis que d’autres avaient le nez plongé dans une fleur de lamier gorgée de nectar sucré. Les visiteurs se noyèrent dans la foule pour découvrir à leur tour les mille merveilles des échoppes en provenance des quatre coins de la forêt de Thuringe.

    Le soir venu, le marché fit place à un tout autre événement. C’était le temps de la veillée. La lune était pleine au dehors et ses rayons se posèrent sur la cime du chêne. Les petites lueurs intérieures prirent une teinte plus rougeâtre et moins dense. C’était le signal. Les marchands remballèrent leurs affaires et démontèrent leurs échoppes et de longues tables furent déposés auxquelles s’installèrent les centaines de Petites Gens. Au centre, une estrade surélevée permettait aux différents orateurs de captiver la foule.

    Soudain trois coups résonnèrent et le brouhaha cessa. Un gnome, dont la barbe de lichen affichait une longueur démesurée coulant depuis l’estrade jusqu’entre les câbles, se tenait à présent au milieu du Petit Peuple des Mousses. C’était le plus vieux d’entre eux et c’est à lui que revenait l’honneur d’ouvrir la grande veillée.

    - Amis de toute de la Thuringue, Peuple des Mousses du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est, entonna le sage. Je vous souhaite la bienvenue et déclare la Cent mille trois cent cinquante troisième Grande Veillée ouverte !

    Un tonnerre d’applaudissements accompagné de sifflements de joie s’élança dans l’assemblée, les nains battant les tables de leurs cupules de glands remplies de bonne mousse.

    Le noble vieillard fit signe de se taire

    - Amis, voici venu le temps de nos contes et légendes. Écoutez bien ces histoires aussi merveilleuses que frémissantes, aussi extraordinaires que terrifiantes. Elles sont mises en garde et vérités portées par le vent et le temps jusqu’à vos oreilles. Que la mousse qui y réside ne vous empêche nullement d’entendre ! J’invite Gründrind de Goldlauer à venir vous conter son histoire.

    Un gnome de grande taille dépassant d’une bonne tête la plupart de ses semblables se leva et se dirigea d’un pas lent vers l’estrade. Il salua l’ancêtre puis se tourna vers la salle. Il fit signe à chaque clan et fut longuement applaudi ce qui témoignait de sa grande renommée parmi les siens. Puis lorsque les clameurs retombèrent, il s’éclaircit la gorge et déclara :

    - Chers amis, j’ai l’honneur d’ouvrir cette Grande Veillée. Cette tradition m’est chère, vous le savez. Les récits transmis de génération en générations sont porteurs de nos valeurs, de nos malheurs aussi. Nous ne redoutons nulle chose plus effrayante que le Chasseur. L’histoire que je vous conte s’est déroulé il y a bien longtemps déjà.

    - Un jeune bûcheron venait de s’installer dans la région. Il avait bâti de ses mains une cabane de rondins et y vivait seul depuis quelques mois, œuvrant de sa hache aiguisée en accompagnant les hommes des villages voisins quand le besoin s’en ressentait. S’il était avare en paroles, il ne l’était point en courage. Chacun admirait sa force tranquille, sa main sûre et sa façon bien à lui d’abattre la cognée sur les arbres, d’en débiter le bois sans jamais montrer la moindre fatigue. Or, il lui arriva une chose terrible qui le décida à quitter la région.

    - Un soir qu’il était à boire en quelque compagnie à l’auberge du Vert Cochon, il surprit la conversation de deux autres bûcherons.

    - L’un deux prétendait avoir croisé le chemin de l’être  le plus terrible de la forêt : Le Chasseur Sauvage. Il décrivait avec précision ce dernier, fournissant moult détails autant sur sa physionomie repoussante que sur ses vêtements épais, grossiers, et, vous vous en doutez, maculés de sang. Car le Chasseur Sauvage porte bien son nom. Il est celui qui terrifie la forêt depuis des lustres. Aucun gibier ne lui échappe lorsqu’il lance sa horde de chiens fantômes, hurlant à tout va, galopant derrière la biche affolée ou le sanglier ayant perdu toute sa fierté légendaire. On retrouve ses proies la tête tranchée, le corps absent, une traînée de sang laissant supposer la direction prise par cette meute infernale et leur sombre maître. Une piste qu’aucun chasseur, bûcheron ou homme des bois ne songeraient un instant à suivre. On raconte que le Chasseur Sauvage revient à chaque fois que gronde l’orage, que c’est dans cette colère des cieux qu’il frappe sans merci.

    Le voilà qui écoute attentivement ses voisins, et entre deux gorgées susurre un « Balivernes ! ». Le mot est lancé, rien qu’un murmure, mais assez clairement prononcé pour que les deux hommes se tournent vers l’énergumène et le prenne à parti. Comment cet étranger, ce gougnafier ose douter de leur bonne foi ? Pis encore, comment peut-il balayer d’un simple mot accompagné d’un haussement d’épaules hautain la pire créature cauchemardesque hantant la forêt de Thuringe ? La discussion s’envenime, les noms d’oiseaux commencent à voler ... Le jeune bûcheron se redresse et de toute son imposante stature domine à présent l’assemblée des fêtards. ON redoute quelques coups, on s’apprête à fuir le colosse. Mais celui-ci se contente de serrer les dents et les poings avant de lâcher :

    - Puisque vous croyez tous à vos sornettes, que votre Chasseur Sauvage m’invite à l’une de ses chasses, qu’il partage avec moi ses proies favorites et qu’il me prouve ainsi son existence.

    Ayant prononcé ces mots, le jeune homme arrache son manteau du banc où il l’avait posé. Une fois dehors, il s’enfonce dans un taillis en direction de sa cabane.

     Les rayons de la lune éclairaient la forêt laissant percevoir les ombres des troncs, les ramures des sapins. Le bûcheron remarque très vite qu’un silence anormal pèse sur le bois. Il ne croise aucun animal sur le chemin qui le mène à son habitation. Il n’entend pas la chouette hululer alors qu’en cette nuit de lune claire, elle aurait dû s’en donner à cœur joie. Il ne décèle aucun vol de chauve-souris ni même les déplacements feutrés des musaraignes et autres petits rongeurs dont l’activité nocturne ne peut échapper d’habitude à une oreille exercée à la vie forestière. Un étrange sentiment lui noue la gorge. Déchirant le silence, un rire diabolique lui parvient soudain. Ce son pénètre le cœur et quelques hurlements lui échappent tandis que les poils de ses bras se hérissent. Il sent sa nuque se raidir, ses muscles se tendre. Son corps est en alerte, son esprit est en panique. Le son inhumain lui fait prendre ses jambes à son cou. Au loin des aboiements s’éloignent dans les profondeurs de la forêt ...

    Le voici qui aperçoit enfin son foyer. Il bondit à l’intérieur et referme la lourde porte qu’il barricade d’une solide planche. Tout en sueur, il s’assied à la table, saisit de sa main puissante la bouteille de schnaps et en boit quelques traits rapides au goulot. Puis s’agenouillant près de l’âtre, il y jette quelques bûches. Par-dessous, il glisse quelques brindilles, du bois sec et cassant qu’il allume. Une flammèche se met aussitôt à luire et bientôt la cheminée remplit d’une chaleur réconfortante qui amoindrit l’angoisse du propriétaire des lieux. Il expire bruyamment. Relâche ses muscles. Son dos se voûte quelque peu ... La lumière de l’âtre a maintenant rempli la pièce. Du regard il balaye les murs, fixe un instant sa hache posée près de la porte. De là, il jette un regard vers la fenêtre, plisse les yeux tentant de percevoir la forêt et ce qui pourrait s’y cacher. « Balivernes ! », lâche-t-il à nouveau.

    Et le voilà qui se met à rire ... jusqu’à ce que ses yeux se posent sur le plancher et qui il y aperçoive une petite tache rouge. Levant le visage vers le plafond, il découvre horrifié le cadavre de trois gnomes, entièrement dépecés et pendus à des crochets eux-mêmes plantés dans la poutre de soutènement. Le colosse pore la main à la bouche, un cri s’étouffe en lui. Il recule précipitamment jusqu’à la porte. Se saisissant de sa précieuse hache, il quitte les lieux et s’enfuit loin, bien loin de notre forêt. Voilà ce qu’il en coûte de réclamer sa part au Chasseur Sauvage ...

    Le Petit Homme demeure là, debout, fixant tour à tour les rangs des siens plongés dans le silence. Sur leurs visages blêmes, il décèle la peur. Au bout d’une interminable minute, il se met en mouvement et descend les quelques marches pour se fondre dans la foule et regagner sa place.

    L’ancêtre remonte les planches. C’est qu’on ne plaisante jamais avec une histoire de Chasseur Sauvage. Cette créature est responsable de trop de morts parmi les Petits Êtres de des Mousses pour qu’on puisse se permettre le moindre ricanement, le plus petit élan de joie. L’atmosphère est lourde e c’est par un geste néanmoins cordial que le Sage invite le prochain orateur à prendre place à ses côtés.

     

    - Amis de la Forêt, je vous demande d’accueillir notre prochain conteur, Maître Heilkrant, savant manipulateur des simples, connaisseur des secrets des plantes, mais également féru de légendes. Qu’il prenne la parole et puisse nous enchanter.

    Un gnome bedonnant au visage garni d’une barbe verte taillée avec soin monte sur l’estrade et s’adresse à son tour à la foule :

    - Je vais tenter de vous faire oublier l’affreuse et malheureusement véridique histoire qui vient de nous être contée. Le récit qui vous sera ici dévoilé est bien plus joyeux et aidera sans doute à détendre quelque peu l’atmosphère. Si les hommes nous ont oubliés pour la plupart, il en demeure quelques-uns qui nous tendent la main. Ceux-là nous déposent parfois ces quiches de pain à l’orée de la forêt, ce qui fait notre régal.

     L’histoire se passe dans l’ouest de Thuringe. Un petit Homme des Mousses portait une brouette remplie lorsque sa roue de bois claqua sèchement contre une pierre. La brouette se  renversa et lorsque notre ami tenta de la redresser, il découvrit que celle-ci était fendue sur le côté et que l’essieu s’était rompu. Désœuvré, le Petit Homme s’assit par terre et par dépit se prit la tête entre les mains. Il était tout à son désespoir lorsqu’un humain se présenta à lui.

    - N’aie pas peur Petit Homme, dit celui-ci. Quelle est donc la cause de tes soucis ? Je vois  à ton air renfrogné que quelque chose te contrarie. J’ai entendu tes soupirs ... Si je peux t’aider, cela sera avec un grand plaisir.

    - Eh bien l’homme, voilà qui me remplit de joie. Rares sont les humains qui se soucient de nous. Déjà que la plupart ne nous voient même pas. Il faut une oreille attentive et un cœur ouvert aux esprits de la forêt pour que tu m’aies entendu ... répliqua le gnome.

    - Et il en est ainsi, répondit l’homme. Je suis de ceux qui vous laissent les offrandes à chacune de leurs promenades. Ce genre d’homme qui s’émerveille devant le cri du geai, du martèlement du Pic épeiche, qui passent des heures en silence afin d’observer le jeu des écureuils et qui sourient lorsque leur regard se pose sur la parisette, cette herbe magique qui leur assure à chaque  fois de retrouver le chemin qui mène à leurs foyers. Ainsi je ne m’étonne point de te rencontrer, c’est la forêt qui m’a guidé ici et qui me permet de t’aider. Viens avec moi à la lisière des bois et jai chez moi de quoi réparer ta précieuse brouette.

     

     

     

    Le lutin accepta la proposition de l’homme. L’humain glissa la petite brouette dans sa besace et souleva le gnome pour l’assoir sur son épaule. Puis, il prit la direction de sa demeure. Au bout d’une demi-heure de marche, au détour d’un sentier forestier, ils déboulèrent face ç une petite maison de bois toute simple. Le Lutin remarqua aussitôt le toit creusé et son piteux état.

    Une fois à l’intérieur, l’homme proposa au gnome un morceau de gâteau et un peu de tisane. Les deux êtres échangèrent quelques mots. L’humain expliqua au gnome qu’il vivait seul ici depuis des années. Il se nourrissait des plantes et des baies qu’offraient la forêt et des légumes de son potager. Hélas cet hiver, son toit avait cédé sous le poids de la neige et il ne disposait pas de l’ ’argent nécessaire à sa réparation. Peut-être devrait-il bientôt quitter cet endroit, mais l’idée même de partir loin de cette forêt lui déchirait le cœur. Sur ces paroles, il se leva et invita le Petit Homme à le suivre dans son atelier. Là, l’homme sortit ses outils et se mit à travailler la minuscule brouette. D’abord il rabota légèrement les côtés. Ensuite il s’attaqua à l’essieu qu’il remplaça par un morceau de son meilleur bois qu’il tailla à l’exacte mesure. La pièce s’emboîta parfaitement. Il plaça alors la petite roue.

    Enfin il ponça le tout avec minutie afin que son propriétaire ne s’y coupe point en la manipulant, qu’aucune mauvaise écharde ne puisse le blesser. Le gnome fut bluffé par le résultat ! Sa brouette était comme neuve. Il remercia l’homme et quitta la demeure le sourire aux lèvres.

    Dans un dernier salut, il lança à son ami :

    - Homme, tu m’as aidé et je t’aide à mon tour. La forêt te remercie pour ton écoute, l’attention que tu lui portes et l’amour qui t’anime. Regagne ton atelier, je t’y ai laissé un petit cadeau...

    Le gnome disparut, l’homme retourna à son atelier. Il regarda tout autour de lui sans déceler  le moindre paquet déposer à son attention. Une pointe de déception le pique au cœur. Il se dit que le lutin lui avait certainement joué une de ses blagues. Il haussa les épaules et se dirigea vers on étable afin de le débarrasser des copeaux et de la poussière de bois du à son travail sur la jolie brouette ... Ce n’était plus du bois, mais bien de l’or : Il venait de découvrir le cadeau que lui avait laissé le Petit Homme de Mousses. Avec cet or, il réparerait sa toiture et sa chaumière durerait plus longtemps encore, l’assurant de vivre le reste de sa vie auprès de ce qu’il aimait profondément sa chère forêt de Thuringe ...

     

     La fin de l’histoire fut accueillie cette fois par un élan de joie. Les chopes cognant sur les tables, Les Petits Hommes échangèrent entre eux leurs propres expériences avec des humains. Et c’est dans un tumulte naissant que Heilkraut descendit les marches et se dirigea vers sa place, maintes fois salué et complimenté pour son récit.

    Le vieux Sage calma les langues déliées

    En reprenant parole

     - Mes amis, mes amis, je demande à nouveau le silence. La lune avance haut dans le ciel et il nous reste encore un récit afin de clore cette Grande Veillée et vous laisse le temps à tous de rejoindre vos demeures avant que ne pointe l’aurore. J’accueille maintenant Haraün, du clan du Nord. Puisse-t-il nous régaler d’un dernier d’un dernier conte de notre peuple.

    C’est une Petit Homme aux vêtements de mousse sombre qui rejoint l’Ancêtre. S’il est revêtu d’habits d’ombre, son visage n’affiche lui que lumière. Souriant, les yeux pétillants de malice, on reconnait de suite en lui, un bon Farceur, ce genre de gnomes à aimer chiper le déjeuner des bûcherons, leur faire entendre les voix imitée de leurs épouses ou allant parfois jusqu’à pénétrer dans leurs habitations pout y dissimuler les menus objets. C’est avec un sourire franc et les bras généreusement ouverts qu’il s’adresse à l’ensemble de son auditoire :

    - D’abord, je tenais à remercier très chaleureusement les habitants du vieux chêne pour leur accueil en cette Veillée lunaire. Notre clan est très heureux de retrouver les autres membres du Peuple des Mousses et de pouvoir partager ce moment privilégié.

    Mon histoire, je la tiens d’un Ancien. Elle s’est passée il y a plusieurs lunes déjà et met en scène une belle dame bien connue de tous, la Buschgrossmutter.

    Un jour que trois des nôtres s’étaient aventurées bien loin de leurs abris une tempête de grêlons les surprit. Courant pour se mettre à couvert, Les Petite Femmes se glissèrent sous un amas de gros rochers. La pluie mêlée de grêle présenta vite un nouveau danger pour nos cueilleuses. L’eau s’infiltrait dessous les rochers et risquait de se noyer. S’aidant les unes les autres, elles escaladèrent l’étroite crevasse qui les surplombait tentant de rejoindre la lumière du jour qu’elles apercevaient bien loin au-dessus d’elles. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elles ne regagnent la surface, dans un état de fatigue intense. Heureusement pour elles, l’orage était déjà passé. Elles profitèrent de ce répit pour se reposer un temps.

    Une heure passa


    Nos trois Mooscweibchen s’étaient remises debout et cherchaient un moyen de descendre des rochers autre que la crevasse bien plus facile à escalader qu’à dégringoler. L’une d’elles dénicha un étroit chemin de terre qui semblait mener vers le bas. Les voilà donc qui se suivent, grimpent sur les pierres leur barrant le chemin, évitant de poser le pied dans la boue collante et glissante du sol détrempé

       Elles arrivent finalement en bas des rochers pour se retrouver nez à nez avec un danger d’une tout autre mesure que la tempête qui les avait surprises. Juste là, en face d’eux, se trouvait une créature endormie : un loup solitaire.


     

    Tous ici connaissent l’appétit vorace des loups qui n’hésitent pas à croquer l’un des nôtres quand l’occasion se présente. Si les meutes chassent volontiers de plus gros gibiers, un loup solitaire représente un réel danger pour les gens de notre peuple. Souvent affamés ces jeunes loups sont aussi vifs que cruels. Sans se consulter nos trois amies se détournent de l’animal pour se diriger tout doucement vers le petit amas de buisson à sa gauche. La première s’est déjà glissée sous un épineux, la deuxième sur ses talons, toutes deux remarquent que la troisième, une intrépide n’est plus avec elles. Jetant un coup d’œil au loup, elles constatent avec stupeur que leur compagne dont la mousse avait certainement pénétré le cerveau par l’une de ses oreilles se tenait sur la tête du loup endormi.

    L’imprudent, la folle, l’inconsciente tentait maintenant de soulever l’une des paupières du monstre. Une fois remontée elle la laissa retomber retenant quelque esclaffement et jetant un regard amusé à ses amies. Aux signes de celles-ci la sommant de les rejoindre, elle ne répliqua que d’une grimace avant de réitérer l’étrange expérience.

     

    Elle souleva à nouveau la paupière du loup et la laissa choir comme la première fois. Exécutant une petite danse improvisée sur la tête de l’animal. Elle se laissa glisser jusqu’au bout de son museau. Prenant appui sur les poils de la moustache du loup, elle répéta une troisième fois l’exercice périlleux du soulèvement de paupière.

    Mais cette fois, celle-ci relâchée, elle ne retomba pas. Un œil jaune fixait la lutine. Et de la gueule du loup, un grognement se fit entendre. La gnome fut propulsée d’un coup de museau dans les airs avant de s’aplatir aux pieds de ses compagnes. Elles couraient à droite, le loup les y attendait. Elles fonçaient sur la gauche, l’animal y était déjà. Ce petit jeu ne dura pas. Les trois lutines se jetèrent sous un arbuste épais  et broussailleux afin de se blottir en son milieu.

    Alors que le loup grognait de plus en plus fort dévoilant d’énormes crocs baveux, tournant autour de ses proies, la gnome qui s’était sottement comportée recula et chuta. Elle se retrouva sur le derrière assise sur un ... pied !

    Les trois Petites Femmes posèrent un regard sur cette chaussure marron apparue là au milieu du buisson. Ils longèrent une cheville et rencontrèrent le tissu verdâtre d’une robe. Là-haut, après avoir suivie le vêtement qui se confondait avec les végétaux, elles reconnurent les traits rassurant de Mère Buisson ! Quelle chance de tomber sur une fée en pareil moment ... La gentille Dame se baissa et cueilli t les trois Petites Femmes. Elle les glissa dans la poche de son tablier avant de sortir de l’arbuste et de faire face au loup.

    Prenant une poignée de myrtilles dans sa main, elle les jeta à la gueule de l’animal. Les baies éclatèrent au contact de son museau et une poussière bleutée l’entoura soudain. Voilà le loup qui se met à gonfler comme un ballon ! Ses pattes quittent le sol et l’animal s’élève à un bon mètre dans les airs. La fée souffle alors longuement et dans un jappement de terreur, le loup s’envole au loin. Les gnomes sont sauvés. Elles ne manquent pas de remercier la fée, de s’excuser du comportement de leur amie qui affiche maintenant un air aussi embarrassé qu’admiratif des pouvoirs de l’esprit de la forêt.

    Elles ont eu bien de la chance, vous ne pensez pas ? Alors amis, restez prudents ! Les dangers de la forêt sont aussi nombreux que ses bienfaits. Il n’est jamais bon s’égarer  ou jouer de témérité. Sur ce, bonne soirée !

    Le Maître de la Veillée prend
    Une dernière fois la parole

     

    - Chers compagnons, je remercie nos trois conteurs de cette Veillée lunaire. Voilà des histoires remplies de souvenirs et de leçons. Qu’elles vous accompagnent sur le chemin de votre retour. Mais avant de vous laisser regagner vos pénates, je vous convie à un dernier verre de cette délicieuse mousse accompagné de quelques airs de nos troubadours. Ceci afin que vos cœurs et cos esprits se remplissent de joie. Je déclare la Cent mille trois cinquante-troisième Grande Veillée refermée.

    A ces mots, les gnomes lâchèrent un tonitruant « Hurrah ! » avant de cogner leurs chopes et de se souhaiter plein de bonnes choses d’ici la prochaine pleine lune. Au bout de quelques mélodies, de chants fredonnés et de verres avalés, tous se lèvent, s’embrassent longuement avant de quitter l’abri du Vieux Chêne. Certains s’enfonçant alors dans la forêt, d’autres de grimper sur le dos de leurs écureuils afin de repartir vers leurs foyers. La tête remplie de ces légendes du Petit Peuple des Mousses.

    La Thüringer Wald, forêt de Thuringe se situe au cœur de l’Allemagne. Cette contrée est faite de collines boisées d’épicéas s’étendant sur des dizaines de kilomètres. Au nord de celle-ci, anciennement unie à la forêt de Thuringe, la forêt de Hainich présente une toute autre apparence. On y trouve de jolies hêtraies, des frênes, des érables, des tilleuls.

    Dans cette contrée verdoyante de l’Allemagne, on évoque souvent, à commencer par les frères Grimm, des histoires à propos de ces Petites femmes des Mousses et de petits hommes couverts de mousse de la tête aux pieds.

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     


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  • Le Génie du grenier

     


     

     MArtin, pelotonné sous le gros édredon ne dormait pas bien. Bien avant la fin de l’après-midi, le vent s’était levé et avait vite tourné à la tempête. Venus du nord-ouest, de gros nuages noirs lâchèrent un déluge de pluie sur la campagne environnante. Les vents fous avaient dû déraciner un arbre qui, dans sa chute, avait sans doute sectionné un câble à haute tension. Sa mère sortit en toute hâte des bougies du fond d’un tiroir.

    Les lueurs dansantes des quelques bougies disséminées ici et là et la vieille lampe à pétrole dénichée Dieu sait où qui trônait au centre de la table avait bien du mal à lutter contre l’obscurité vorace qui envahissait les moindres recoins de la maison. Le repas se passa dans une morosité silencieuse. Ses parents avaient fermé en toute hâte les volets et lorgnaient avec anxiété vers les fenêtres, à l’écoute du mugissement infernal qui ne semblait jamais vouloir finir ! Sans grand appétit, Martin, du bout de sa fourchette, dessinait des arabesques imaginaires au fond de son assiette.

    Après le dîner, comme il n’y avait rien d’autre à faire, sa mère le força à aller se coucher. Au dehors le vent hurlait toujours, comme pour libérer une fureur trop longtemps contenue. Il entendait au-dessus de sa tête, le bois de la charpente craquer et se plaindre. Mais quelle idée stupide avait poussé ses parents à vouloir déménager de la grande ville pour se perdre dans ce coin perdu de la Bretagne !? Son père avait eu une proposition de travail plus intéressante, cela, il pouvait le comprendre, mais avaient-ils besoin pour autant de tomber amoureux de cette vieille ferme à rénover ? À ses yeux, le terme « tas de ruines » lui convenait nettement mieux !

    Cela faisait presque qu’un mois que la petite famille avait pris possession des lieux. Et, bien que boudeur et râleur au début, Martin avait dû admettre que l’endroit et les environs où se cacher et à explorer, sans parler des grands bois noirs et, plus loin, les landes où vagabonder. Ça n’était plus la ville, mais c’était bien quand même !...

    Mais à l’écoute de la tourmente et des craquements sinistres de la vieille bâtisse, le gamin n’était plus sûr de se plaire autant dans cet endroit. Soudain au-dessus de sa tête, il crut entendre un piétinement ! Son père lui avait bien dit qu’il y avait sans doute des rats dans la maison, et tant qu’il n’aurait pas déniché un chat ou acheter des pièges, il faudrait faire avec. Mais là, la bestiole devait être aussi grosse qu’un chien ... et portait des chaussures !

    Malgré tous ces sens aux aguets, il n’entendit plus rien et finit par s’endormit, bercé par la plainte du vent.

    Le lendemain matin alors qu’il allait raconter sa mésaventure de la vieille à ses parents, il trouva ceux-ci en bas de l’escalier, l’œil noir, attendant visiblement qu’il descende de sa chambre.

    - Tu peux m’expliquer ce chantier ? hurla sa mère en pointant un doigt vers le salon.

       Martin, qui du haut de l’escalier ne voyait rien et comprenait encore moins, descendit cependant quelques marches, tout en cherchant fébrilement dans sa mémoire ce qu’il avait pu faire la veille pour déclencher la fureur maternelle, et contempla éberlué, un spectacle qui le laissa sans voix !

       Les splendides dalles de schiste du salon que son père avait mis, lui semblait-il, un siècle à poser étaient entièrement recouvertes de paille ! Il faut dire que la grande pièce dévoue au salon, servait avant les travaux de rénovations, d’table à la ferme mais là, Martin eut l’impression de revenir quelques mois auparavant, quand ils avaient visité la ferme, pour la première fois, en compagnie du notaire. Il eut beau jurer et clamer son innocence à grand renfort de larmes, rien n’y fit et il dut passer sa journée à tout nettoyer jusqu’à la moindre brindille de paille !

       Le soir venu, il se mit à table en silence. L’ambiance, lourde de reproches, pesa sur son appétit et, la mine maussade, il bouda son assiette. Comme tous les soirs, il sortait Max, un superbe chien de race Bobtail. Et tandis que la grosse boule de poils gambadait joyeusement sur la pelouse, Martin ruminait l’évènement ...Qu’est-ce qui avait bien pu se passer dans pour que le salon se retrouve ainsi recouvert de paille. « Un peu comme une litière que l’on disposerait pour les animaux » se fit-il comme réflexion !? ... Après une dernière caresse à Max, il laissa la brave bête à son panier et monta se coucher. Il s’était à peine mis sous la couette qu’il dormait déjà ! Martin rêva qu’il naviguait sur une mer de paille au beau milieu de sa chambre et des rats en souliers dansaient la gigue dans le grenier.

    - Maaaartin !

       Le hurlement de sa mère le tira de son sommeil. Que pouvait-il encore se passer ? Il sauta du lit et descendit l’escalier en se frottant les yeux encore tout embués de sommeil. Devant la scène qui s’offrait à lui, sinon le visage empourpré de sa mère, il aurait éclaté de rire ! Son brave Max était assis aux pieds de sa maîtresse et frétillait de la queue ç la vue de son jeune ami. L’abondante et hirsute tignasse blanche de son compagnon à quatre pattes avait été entièrement tressée ! Pour le coup on pouvait apercevoir les yeux azur du chien qui n’avait pas l’air contrarié outre-mesure. Les dizaines et dizaines  de minuscules tresses donnaient à la brave bête un air encore plus comique que d’habitude ! Prenant un air de affligé circonstances, Martin assura à sa mère qu’il n’y était pour rien. Et comme il pouvait s’y attendre, celle-ci ne le crut pas un instant. Martin passa donc la matinée à défaire une par une la multitude de petite tresse de la tête de son chien qui se pâmait devant tant d’attention !... Une bonne heure à démêler et à brosser le poil épais, et Max recouvrait sa dignité et sa bonne tête de tous les jours.

    Il se passait décidément d’étranges choses dans cette maison !

    En fin d’après-midi, il accueillit son père qui rentrait de travail, le coffre de la voiture débordant d’emplettes.

    - Voilà de quoi faire la guerre aux rongeurs de tous poils ! fit-il en sortant fièrement de son coffre plusieurs cages à rats. Martin aida son père à les installer à des endroits jugés « stratégiques » de la vieille bâtisse. Ils déposèrent la dernière sur le vieux plancher du grenier et, une fois placé à l’intérieur de celle-ci un savoureux morceau de gruyère odorant, redescendirent par l’escalier branlant, satisfait du devoir accompli. Quelques amis de ses parents vinrent le soir à souper. Les conversations d’adultes ne le passionnaient guère et après avoir fait acte de présence à table, Martin, seul enfant présent, préféra s’éclipser vers sa chambre. Il joua avec ses soldats de plombs, lut quelques pages de son livre et finit par se mettre au lit pour sombrer dans un profond sommeil.

       Tard dans la nuit, alors que la maison s’était depuis longtemps endormie, un véritable chambard  provenant du grenier le tira de ses songes. Complétement réveillé à présent, Martin entendait de nouveau le chahut repartir de plus belle ! Immédiatement, il pensa à la cage. Ce devait être un rat de belle taille qui s’était laissé prendre ! Et au remue-ménage que faisait le bestiau au-dessus de sa tête, il devait être dans une fureur noire !...

       Résolu à en avoir le cœur net, malgré la peur panique qui le gagnait, il sauta de son lit et enfila ses pantoufles. Il s’empara du gros laser de combat, modèle « Tchérenko » à culasse rotative, engin de destruction terrifiant qui équiperait un jour sûrement tous les « marines de l’espace » mais pour l’heure et heureusement pour la planète, n’était qu’une réplique en plastique, tout juste bonne à lancer des fléchettes et à déclencher une pétarade d’enfer, extrêmement irritante pour les oreilles ! Il ne s’en servait guère d’ailleurs, car ses fesses avaient encore le cuisant souvenir de ses tirs de représailles » !...

       A l’écoute du moindre bruit suspect, Martin ouvrit doucement la porte et se dirigea à pas de loups, vers le vieil escalier qui menait au grenier. Une marche après l’autre, il arriva enfin à la porte vermoulue qui ouvrait sur le royaume du vieil  interrupteur. Dans la lumière blafarde de l’ampoule crasseuse, il avançait prudemment au milieu du bric-à-brac de vieilleries que ses parents s’étaient promis de débarrasser.


     

    Une voix nasillarde et haut perché se fit soudain entendre !

    - Holà, jeune humain ! Par ici, viens me libérer de cette maudite cage ! 

    Dans la faible clarté qui régnait dans le grenier, Martin aperçut la cage sur le plancher, mais ne distinguait à l’intérieur qu’une masse sombre et indéfinissable. Il dût bien convenir qu’il ne rêvait pas en entendant de nouveau la voix qui jaillissait du piège !

    - Vas-tu approcher à la fin, tu vois bien que je ne mords pas ?!

     Martin osa un pas de plus et essayait vainement d’apercevoir ce qui était enfermé au fond de la cage. N’y tenant plus, il fit demi-tour et dévala l’escalier pour aller cherche une lampe torche.

     Dans le faisceau puissant de la lampe se trouvait une chose, un être plutôt, que son imagination plutôt fertile, avait bien du mal à appréhender. Un bonhomme minuscule s’était fourré dans le piège, et secouait la cage comme une beau Diable. Il semblait vêtu come dans l’ancien temps. Il portait un gilet joliment ouvragé de broderies  dorées et une large ceinture lui serrait la taille. Il avait enfilé des sortes de pantalons bouffants, des « bragoù-bras » comme l’on disait ici Ce qui ressemblait à des guêtres, de coton ou de laine, descendaient jusqu’aux pieds qui étaient chaussés de sabots de bois. A vue de nez martin se disait qu’il mesurait  trente ou quarante centimètres.

    - Mais qu’est-ce que vous êtes ? demanda l’enfant fasciné ...

    - Qui je suis, jeune présomptueux ?   Grand valet, voilà qui je suis ! Et comme n’importe quel Teuz de noble lignée qui se respecte, je veille sur cette ferme depuis plus de vingt générations d’humains. Mais je dois bien avouer que depuis un certain temps, il y a grand chambardement, par ici, oui dà ! Je ne retrouve plus les choses à leur place, des meubles traînent partout là où il doit y avoir des bêtes ! Je n’entends plus les poules dans la cour, ni le coq au point du jour, les meuglements des vaches se sont tus ... sans parler des chevaux qui  ont fui leur enclos. J’essaie de vaquer à mes occupations, mais même les outils disparaissent ! ... Bien sûr j’ai vu vieillir et s’en aller nombre de mes maîtres humains, c’est dans l’ordre des choses, nous autres Korrigans nous savons bien cela. Vois-tu je vais toujours fleurir la tombe de mes anciennes maîtresses, elles m’aimaient tellement mes roses. Je bois un coup de lambig à l’occasion, à leur mémoire... Mais là, je ne reconnais plus la ferme où je vivais. La mine du Korrigan s’était assombrie à cette pensée.

    Martin l’avait écouté sans l’interrompre et ressentait une profonde tristesse en comprenant le désarroi du Teuz. Comment aurait-il pu savoir que les nouveaux occupants de la ferme seraient des citadins, ignorants des choses de la terre, et non pas des paysans comme ce fut le cas, à chaque fois par le passé. Le Teuz contrit avoua qu’il était bien l’auteur de l’innocent « saccage » du salon et des tresses sur la tête de Max. C’était ainsi, il fallait qu’il s’occupe. C’est alors que petit à petit, une idée germa dans la caboche de Martin ....

    - Ils vous donnent combien, vos anciens maîtres comme salaire ? demanda le gamin. 

    - Salaire ? Des gages tu veux dire Mais rien, la drôle d’idée ! J’étais bien nourri, logé douillettement, j’avais du lin, du coton et du cuir à discrétion pour mes habits ... 


     

       Tu vois bien que je ne manquais de rien, et comme c’était justice de rendre sans compter devant tant de générosité !... s’exclama le Teuz avec sérieux.

       Au demeurant, chacun sait en Bretagne que le Korrigan a la force de dix hommes et abat son ouvrage dix fois plus vite, mais cela, Marin, l’ignorait !...

    - Si je te sors de là, tu me promets d’attendre mon retour ? demanda le gamin fébrilement.

       Le Teuz accepta bien volontiers, trop heureux d’avoir quelqu’un avec qui discuter, et Martin, après avoir libéré le lutin, redescendit le plus silencieusement possible dans la cuisine pour remonter quelques instants plus tard, les bras chargés. Il déposa aux pieds du Korrigan : un verre de lait tiède, une tablette de chocolat et un paquet de savoureuses galettes bretonnes ! Sans façon le petit drôle décora avec un bel appétit les bonnes choses que l’enfant lui avait offertes l’enfant.

     

    - Si tu as quelque chose à me demander, c’est le moment ! fit le Teuz avec une grimace d’aise, en se frappant la panse, c’était un régal !

    - Ben si genre de salaire vous convient, avança Martin, j’aurais bien deux ou trois corvées à vous faire faire de temps en temps !

       Cette nuit-là, à même le plancher du grenier, dans une pénombre qui sied aux conspirateurs, un étrange marché fut conclu entre les deux compères ...

       Le lendemain matin, Martin se leva comme d’habitude. Il déboula dans la cuisine où ses parents l’attendaient. Il redoutait le pire mais dans les yeux rieurs de son père, il  vit de la fierté sur le visage épanoui de sa mère, un sourire attendri.

    - C’est toi qui as fait tout ça !? C’était plus une affirmation qu’une question. Après la soirée entre amis d’hier soir, j’avais tout laissé en plan dans l’intention de m’y mettre ce main et .... la main tendue, sa mère désignait la cuisine tout entière.


     

       Celle-ci brillait comme un sous neuf ! Tout était rangé, lavé, nettoyé, briqué, les couverts dans leurs tiroirs, verres et assiettes dans le placard. Les plans de travail, la plaque de cuisson et l’évier scintillaient de mille feux, les reliefs du repas débarrassés et mis à la poubelle, le carrelage reluisait à se mirer dedans. La cuisine tout entière respirait la fraîcheur et le propre !

       La table était même dressée pour le petit déjeuner et en son centre, au milieu des brioches et des pots de confiture, trônait dans un vase, une magnifique rose qui embaumait toute la maisonnée.

    © Le Vaillant Martial


     


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  • Le bâton merveilleux


     

    L

    ouis observait avec une inquiétude grandissante les nuages menaçants qui s’amoncelaient au-dessus de la montagne. « Montagne » était certainement très exagéré pour qualifier la chaîne de collines granitiques des Monts d’Arrée qui culminaient laborieusement à quelques centaines de mètres, mais c’était ainsi ... Il était gardien de vaches et homme à tout faire dans la plus riche ferme des environs. Comme à l’accoutumée, une fois ces corvées quotidiennes expédiées, il avait mené paître le troupeau de vaches dans l’une des vastes prairies du domaine. Tout près de là, à la lisière du pré, comme autant de schiste pointés vers le ciel, s’élevaient les premiers affleurements rocheux de la lande ... La lande, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un malaise en contemplant son étendue désolée. En d’autres circonstances, il se serait délecté de ce paysage grandiose et sauvage.


     

       Les derniers jours avaient été si chauds qu’il fallait bien que ça craque ... Et depuis l’après-midi, Louis sentait l’orage venir. L’air devenait lourd et oppressant, presque immobile. Les chants d’oiseaux et les stridulations des grillons s’étaient tus quand les premières gouttes de pluie commencèrent à jouer des claquettes sur les feuilles du chêne sous lequel il avait l’habitude de s’installer pour surveiller ses protégées. Il rameuta  ses troupes aussi vite qu’il le put avec l’aide de Sidonie, la matriarche du troupeau qui avançait pesamment en faisant tinter la cloche qu’elle portait à l’encolure. Mais les demoiselles rechignaient à obéir et à quitter l’herbe grasse et savoureuse du champ. Il entendait, à présent, rouler le tonnerre sur la montagne, grondant comme une bête menaçante. Sans prévenir, le vent s’invita en rafales violentes et on eut l’impression, d’un coup, que les écluses du ciel s’entrouvraient. En un instant, un déluge biblique s’abattit sur la contrée, noyant les champs et transformant les chemins creux en ruisseaux tumultueux charriant une eau boueuse. Sans plus de manière, il commença à caresser les croupes charnues des belles de vigoureuses tapes de sa baguette de noisetier. Ses encouragements bruyants finirent par avoir l’effet escompté et le troupeau s’ébranla en meuglant vers le chemin de la ferme sous une pluie battante.

       L’orage était maintenant suer eux et le tonnerre jouait un concert assourdissant. Un éclair blanc embrasa le ciel et un craquement terrifiant s’en suivit aussitôt ! Louis sentit l’air se déchirer et le sol trembler ! La foudre venait de frapper tout près de son troupeau. Alors qu’il se démenait pour faire aller ses bêtes, marchant en tête ou courant derrière pour faire avancer les trainardes, il crut entendre dominant le fureur déchaînée des éléments, un chapelet de jurons s’envoler sur les ailes du vent. À quelques pas de là, il découvrit tout un pan de talus qu’un énorme chêne avait éventré dans sa chute. Le bel arbre, couché, sur le flanc, était sans doute la triste victime de la foudre !

    - Elle n’est pas tombée loin ce coup-ci ! se dit Louis

       S’approchant pour constater les dégâts, il entendit de nouveau une volée de noms d’oiseaux fuser de la masse de branches et de feuilles et réalisa qu’il était bel et bien prisonnier de la grosse tignasse du chêne ! La voix qui continuait à beugler comme un cochon qu’on va saigner était haut perchée, ce que Louis mit sur le compte de l’énervement et de la panique, mais quand il découvrit enfin l’auteur de tous ces hurlements, il  tomba à la renverse !... Le braillard prisonnier des branches n’était ni plus ni moins qu’un Korrigan.


     

     

    - Quel bougre de couillon je fais ! Me faire prendre par la furieuse comme un benêt de « pieds lourds » !

       Le drôle bougonnait et râlait tout son saoul en essayant de s’extirper du lacis de branches entremêlées, et ne semblait pas avoir remarqué » la présence de Louis quand celui-ci l’apostropha pour lui demander s’il avait besoin d’aide ! Il eut un sursaut de recul quand le regard noir et scrutateur du nain plongea dans ses yeux bleus. Sans plus de manières et sans attendre la réponse du Korrigan, il commença à écarter et à casser les branches. Tant et si bien qu’au bout de cinq minutes, l’infortuné prisonnier était sur ses deux pattes, libéré de sa cage végétale. Le petit bougre lui arrivait difficilement au-dessus de la taille et Louis s’agenouilla. Ce geste de courtoisie naturelle sembla adoucir l’humeur du Korrigan ...

    - Tu es bien brave, jeune humain ! Marmull, ainsi se nommait-t-il, n’était pas prodigue ne civilités et Louis, prenant cela pour un remerciement, lui  sourit en haussant les épaules.

    - Si vous n’avez rien de cassé, c’est tant mieux ! 

       L’orage était toujours au-dessus d’eux mais semblait perdre de sa fougue, les éclairs et les coups de tonnerre s’espaçaient. La pluie, par contre, tombait toujours à seaux mais cela ne semblait gêner ni l’un, ni l’autre ... Louis était fasciné par le petit personnage et l’observait avec attention. Le Korrigan attira sur sa bedaine l’espèce de besace qu’il portait en bandoulière et farfouilla dedans.

    - Tiens gamin ! fit-il, en tendant à Louis une grosse poignée de pièces d’or. Louis était interloqué : il ne pouvait imaginer qu’on puisse avoir autant de richesse sur soi ! Il repoussa gentiment la main tendue ...

    - Ce n’est pas nécessaire, je n’ai rien fait d’extraordinaire !
    -
    Bien la première fois qu’un humain refuse mon or ! s’étonna Marmull dans un rictus. Peut-être que ceci sera plus à ton goût ? 

       Notre Louis stupéfait, vit le Korrigan extirper de sa besace un grand bâton. Comment quelque chose d’aussi long pouvait-il tenir dans une si petite sacoche ? se demanda-t-il.

    - Ceci va te plaire ! fit-il, sûr de lui, en tendant cérémonieusement le bâton comme s’il s’était agi de l’épée Excalibur elle-même !...

    - C’est un beau bâton, pour sûr ! approuva Louis, en admirant les entrelacs qui couraient le long de la hampe de bois ciré. Le pommeau ouvragé était serti d’une grosse pierre d’obsidienne luisante et toute ronde. La base du bâton semblait cerclée d’or sur  la longueur d’un doigt.

    - Oh !... murmura le Korrigan, l’air mystérieux, mais il n’est pas seulement beau ... vois-tu, ce bâton possède de grands pouvoirs ! 

       Et notre Korrigan d’évoquer à l’enfant, qui allait d’étonnement en étonnement, les surprenants pourvois du bâton. Il lui expliqua comment, en le frappant contre une pierre, son sommet s’embrasserait comme une torche. Il lui assura qu’en la plantant en terre, une source jaillirait à son pied. Le bâton continua-t-il, pour peu qu’on le tende bien droit devant soi, s’allongerait comme une perche, chose, somme toute, assez pratique si l’on veut faire choir des châtaignes ou chaparder des fruits dans l’arbre ! Si enfin, il l’empoignait comme le ferait un roi avec son sceptre, il pourrait faire venir à lui et commander aux bêtes sauvages. Les animaux domestiques, quant à eux, se rangeraient en ordre derrière lui et le suivraient docilement où qu’il les mène ...

     

       L’orage était loin à présent et la pluie avait cessé. Louis ne s’en était même pas rendu aperçu quand il s’empara avec d’infinies précautions, du bâton merveilleux. Satisfait, semblait-il, le Korrigan, sur un dernier salut de la main à son nouvel ami, tourna sur les talons et galopa vers la lande. Le garçon de ferme fit grande sensation en revenant ; les vaches à sa suite, marchant docilement en rang par deux ! Brave parmi les braves, Louis ne put tenir sa langue et raconta à qui voulait l’entendre sa mésaventure. De bouche à oreille, son histoire arriva à celles de la bonne qui s’empressa d’aller la conter à son seigneur et maître.



     

       Bien qu’au début perplexe, le maître du convenir, devant les prodiges du bâton, que Louis avait bien fait cette étrange rencontre. Il en conçut un plan qui peu à peu prit forme dans son esprit. Il se savait un personnage puissant et considéré dans la région, mais s’il voulait réaliser son rêve d’entrer un jour dans les hautes sphères du pouvoir et de la politique, il lui fallait s’allier les bonnes grâces de personnes beaucoup plus puissantes que lui et pour se faire, sa fortune seule ne suffirait pas ; Après tout, se disait-il, si ces Korrigans avaient tellement d’or à distribuer à la ronde, c’aurait été bien dommage ne pas en profiter ! Il alla aux cuisines et, se rappelant les histoires de nains que lui contait sa nourrice, prit au garde-manger quelques saucisses et un beau morceau de lard, des galettes de froment et une douzaine de crêpes, un pot de babeurre, un pichet de cidre, fourra le tout dans un grand sac de toile et prit la direction de la lande. Il marcha d’un bon pas et retrouva sans peine le chemin et chêne abattu durant l’orage. Il continua plus avant, dépassant les pâtures et s’enfonça sur plusieurs lieues dans la lande sauvage.

       Le soir s’en venait quand il décida enfin de s’arrêter près d’un îlot rocheux, estimant l’endroit aussi bon qu’un autre. Comme il déballait ses victuailles et les installait sur la roche, la bonne odeur de lard cuit et des saucisses fumées monta à ses narines. Ce sera l=bien le diable si avec tout ça, je n’attire pas un de ces bougres ! se convint-il. Il se cacha derrière les rochers et fit silence. Il ne savait pas depuis combien de temps il était caché là, mais l’envie furieuse de tirer sur sa bouffarde le démangeait prodigieusement. Il commençait à désespérer devant cette attente interminable quand il entendit quelqu’un approcher en sifflotant !... Une petite voix s’exclama.

    - Ventrecouille, que le cornu me patafiole si ce n’est pas là cadeau des fées !?... 

       Persuadé qu’il tenait là, son Korrigan, le maître empoigna fermement des deux mains le bord du sac de jute et le laissa s’approcher. Il attendit un bon moment que l’autre glouton soit à son affaire et fasse un sort aux victuailles, et se jeta sur lui ! La chance sourit au fermier car le Korrigan se retrouva sans comprendre, proprement ficelé comme un jambon au fond du sac ! Le petit bougre jurait tout ce qu’il pouvait mais il avait beau faire et lancer des ruades en tous sens, il était bel et bien piégé ! Au bout de quelques minutes, le sac s’arrêta de faire des bonds. Le Korrigan semblait s’être calmé et se taisait. Le maître observait le sac avec méfiance, s’attendant à un tour pendable du Korrigan, mais rien ne se passait. Puis le sac se mit à parler.

    - Tu m’as bel et bien attrapé l’humain ... que veux-tu ? L’homme eut un geste de recul en devinant toute la rage froide qui couvait à la lisière des mots. 

    La légende disait donc vraie ! Dès lors qu’on faisait prisonnier un lutin et qu’on le tenait en son pouvoir, il devait obéir au moindre de vos souhaits. Le maître jubilait ! Avec prudence, il mit genou à terre et se pencha vers le sac.

    - Si je te libère, tu resteras bien tranquille, n’est-ce pas !?
    -
    C’est l’ancienne loi, si on est capturé, on doit obéir, oui da !
    -
    À la bonne heure ! s’écria le maître en tranchant prestement la ficelle qui fermait le sac. Le Korrigan jaillit du sac comme un diable de sa boîte et toisa l’humain.
    -
    Tu es bien celui qui a fait cadeau d’un bâton à un jeune garçon cet après-midi, durant l’orage ?  demanda le maître.
    -
    Je veux ce que ce petit imbécile a refusé, je souhaite que tu me rendes riche, immensément riche ! Je veux tout ton or ! Le maître exultait en s’imaginant devenir aussi riche et puissant que l’empereur de Chine lui-même !
    -
    Oui tout ton or, des montagnes d’or ! Je veux que tu me couvres d’or ! 


     

    À ces mots, un étrange sourire se dessina sur les lèvres closes du Korrigan.


     

    - Qu’il en soit selon tes désirs mon maître ! 

       Une légère inquiétude s’empara de l’humain ... bien vite balayée par la perspective des richesses sans prix.

       Le lendemain, les premiers chants du coq accueillirent le lever du soleil. Les ouvriers étaient déjà à l’ouvrage dans la ferme, mais au bout d’un certain temps, quelques-uns s’inquiétèrent de l’absence du maître. La bonne monta jusqu’à sa chambre mais la trouva dans l’état où elle l’avait laissée le jour précédent. Tous se mirent à chercher aux quatre coins de la vaste demeure mais ne trouvèrent nulle trace du propriétaire.


     

     

       Comme à leur habitude, René Riou et Françis Madec étaient partis de bon matin faire leur promenade quotidienne. Mais alors qu’ils cheminaient à travers champs dans les bruyères, en grande conversation, leur regard fut attiré par quelque chose, sur la lande, qui luisait intensément au soleil. S’approchant, ils découvrirent éberlués, plantée au milieu des herbes, la statue d’un homme. Il avait été représenté les mains en avant, comme une attitude de défense. Ils tournèrent autour, avec prudence, en se demandant qui avait bien pu se donner le mal de la porter ici, et surtout de l’abandonner ainsi, perdue au milieu de nulle-part ? Du bout ferré de son bâton, l’un des deux vieux frappa le métal. Ils durent bien convenir, incrédules, que la statue semblait faite d’or massif ! Ils n’eurent aucune peine à reconnaître le « Grand Fermier » comme tous les gens du coin aimaient à l’appeler, avec une pointe de moquerie, tant le personnage était connu pour sa prétention et son orgueil  démesuré. Le sculpteur avait en effet, restitué avec grand talent les moindres détails du bonhomme, à tel point que l’on aurait pu le croire revêtu d’or. Le spectacle de cette statue d’or scintillant sous les rayons du soleil était saisissant. Les vieux avaient cependant bien du mal à regarder le visage de la statue tant  il émanait de lui une expression dérangeante de terreur absolue.


     © Le Vaillant Martial

     

     


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  • Le trésor des Korrigans

       De Morlaix à Lannion et même à Tréguier la coquette, il n’y avait pas plus jolie fille que Loïze la blonde, l’aînée de Jean de Kernaret. Avec sa cotte bleu foncé et son châle aux reflets changeants, quand elle assistait à la grand-messe du dimanche, les pauvres gars avaient mille distractions et ne suivaient plus qu’à grand peine l’office que le bon vieux curé psalmodiait lentement à l’autel.

       Malgré leur bonne volonté, ils semblaient, quand Loïze était présent, ne pouvoir fixer leur attention sur leurs gros paroissiens – ceux qui savaient lire -, et pendant le prône, beaucoup d’entre-eux se détournaient à la dérobée vers la belle enfant dont les joues s’empourpraient de temps à autre d’une rougeur confuse sous tous ces regards.

       C’est qu’elle était vraiment charmante, cette douce Loïze, avec sa taille élancée, ses mains plus mignonnes que celle d’une châtelaine, ses yeux profonds abrités de longs cils, et surtout ces magnifiques cheveux blonds que dissimulait mal  sa grande coiffe. Avec cela, bonne travailleuse, il fallait la voir se lever le matin pour se mettre à l’ouvrage, toujours la première sur pied et bien souvent demeurant la dernière pour achever ce que les autres n’avaient pas terminé.

       Elle demeurait au-dessus du bourg, au milieu des champs, dans la petite ferme de Kernaret que son père habitait depuis des années et dont il tenait la jouissance d’un riche propriétaire du pays. Le père Jean avait trois grands gars qui l’aidaient dans la besogne, et Loïze, dont la mère était morte, il y avait bientôt six ans, remplissait avec un courage jamais abattu, le rôle de mère de famille.

       La terre rapportait peu et il fallait tout l’effort des quatre hommes réunis pour arriver à noue les deux bout de l’année et à payer le fermage. Pourtant ils étaient heureux ainsi, et quoique Loïze n’eût point grande dot, elle avait la beauté pour elle, et beaucoup parmi les jeunes paysans du voisinage, aisés, presque riches, n’auraient pas mieux demandé que de l’accepter  pour compagne.

       Mais elle ne se mariait pas, elle semblait de pas s’occuper de ce que l’on pensait d’elle, et quelquefois, on la voyait devenir triste, pensive, les yeux fixés comme sur un rêve lointain, au moment même où une causerie venait de la faire rire aux éclats. Elle avait hérité du tempérament nerveux de sa mère, quelquefois dans les jours de grande fatigue, ses mains se mettaient à trembler, alors elle ne pouvait plus rien faire et s’arrêtait découragée malgré les éloges que chacun lui adressait pour son ardeur au travail.

       « Tu te fatigues trop, ma pauvre Loïze, lui disait son père, il ne faut pas te faire de chagrin parce que tu te trouves obligée de te reposer un instant, ta mère, Dieu lui fasse paix, était la même chose. »

       Et Loïze  se reposait quelques minutes, puis se remettait vite au travail dès que ses nerfs étaient un peu calmés.

       Elle aimait la solitude et la rêverie, et souvent, les jours de fête, tandis qu’on entendait sur les chemins rire et causer les jeunes filles entre elles, ou pendant qu’elles étaient au pardon, Loïze s’en allait pensive, par un sentier étroit rempli d’eau boueuse, jusqu’aux grandes landes qui s’étendent à perte de vue. Elle se plaisait à les parcourir dans tous les sens et à s’approcher du cercle dessiné par des pierres blanches, de vieilles pierres celtiques, sur le haut d’un monticule qui domine les environs et sur lequel – raconte-t-on encore – avait aussi été établi par les Romains un camp d’observation. Lieu consacré par les plus antiques souvenirs et les plus mystérieuses traditions.

       Avec la mer dans le lointain, au-dessous de la lande, une profonde vallée où court un filet d’eau, le paysage avait quelque chose de sauvage qui charmait l’esprit de Loïze. Elle allait s’asseoir dans le cercle des roches blanches et restait là, de longues heures, écoutant le bruit des vagues se brisant sur le sable que lui apportait la brise  ou le mugissement du vent de la forêt de sapins qui s’échelonnait sur le flanc opposé de la vallée.

       Un soir, il pouvait bien être onze heures, le petit Yannick pâtour à Pen-ar-Lan, qui se trouve à peu de distance de Kermaret, se rendait en toute hâte au bourg voisin. Son maître avait reçu, pendant le jour une ruade d’un jeune poulain et se trouvait si mal qu’il faisait demander le prêtre. Dans notre pays, on ne peut pas mourir sans s’être réconcilié avec Dieu. Il prit le chemin boueux  qui passe derrière l’aire de Kernaret et suivit la chaussée de pierres pointues, reste d’une voie romaine, qui côtoie le bord du marécage. Il  allait vite, sans regarder devant lui, quand tout à coup, un bruit léger, venant de la direction vers laquelle il pressait le pas lui fit relever la tête. À quarante mètres environ, il entrevoyait, malgré les gros nuages noirs qui couraient dans le ciel et affaiblissaient la lueur de la lune, une grande forme blanche qui s’avançait rapidement vers lui. Transi de peur l’enfant fit un grand signe de croix et se blottit tout contre le talus d’un champ voisin, trop élevé pour qu’il pût l’escalader. Croyant que c’était quelque âme en peine qui demandait des prières, il se mit à réciter un Pater, ne trouvant pas autre chose et trop ému pour réfléchir.

       La forme blanche avançait toujours si légère qu’elle ne semblait pas toucher le sol. Yannick avait fermé les yeux et pourtant sa curiosité fut si forte qu’au moment où le spectre passait près de lui, presque à le toucher, il les ouvrit un instant par un mouvement instinctif. Il faillit pousser un cri en reconnaissant la belle Loïze, leur voisine, dont il distinguait la figure maintenant qu’elle était tout près. Elle portait une longue chemise blanche, telle qu’en ont les femmes du pays, qui lui descendait jusqu’aux pieds, sur sa tête, un mouchoir de toile emprisonnait ses longs cheveux, elle allait pieds nus, toute droite, sans regarder autour d’elle, n’hésitant jamais, ne heurtant pas une pierre, ne frôlant pas une ronce, elle semblait plutôt voler que marcher, tant elle était agile. Elle passa, et l’enfant resta un instant encore, la suivant le plus loin qu’il put du regard.

       Elle prit à travers la lande et disparut dans la nuit devenue plus épaisse. Enfin, l’enfant prenant son courage à deux mains et pensant qu’il y avait un homme qui allait mourir, se remit à courir sans regarder derrière lui. Il arriva hors d’haleine, tremblant encore de frayeur au presbytère où il rendit son message. On ne lui demanda rien et il n’eut pas à révéler la chose terrible qu’il avait aperçue, mais quand il revint, il avait attendu le prêtre et il n’était plus seul.

       Yannick était un enfant de Basse-Bretagne, simple et bon, comme tous ses pareils, mais gardant cette fierté natale qui semble attachée au sol de la province. Car ils restent Bretons, quoiqu’on dise et qu’on fasse, plus Bretons que Français dans quelque pays lointain que vous les transportiez. Un caractère très franc et pourtant gardant le souvenir de l’injure fait taire par la rancune, par l’oubli. Or Yannick n’aimait pas la belle Loïze, un jour qu’il gardait son troupeau dans les champs, Loïze avait passé près de lui et comme il lui offrait des fleurs, elle avait eu un léger sourire en voyant la petite taille et l’habit en lambeaux de son amoureux en herbe. L’enfant avait gardé la mémoire de l’affront sanglant, ne désirant pas précisément la vengeance, mais ne sachant pas non plus s’il ne se souviendrait pas, le jour où il pourrait humilier sa voisine, nulle apparence que ce pût être jamais !

       Et Yannick songeait la tête dans le creux de sa  main, le lendemain de cette nuit, où il avait ressenti une si grande terreur dans ce champ témoin de l’insulte ! Et il se demandait à lui-même ce que la belle Loïze, seule au milieu de la nuit, pouvait bien aller faire sur la bruyère. Il résolut d’en avoir le dernier  mot, dût-il en mourir de frayeur, car le premier moment passé, Yannick était un enfant décidé.

       Le surlendemain, après avoir quitté la ferme à pas de loup, pour n’éveiller personne et ne pas être suivi, il revenait s’embusquer dans le chemin creux, près de la chaussée de pierres, à l’endroit où il avait aperçu l’apparition la nuit précédente. Les heures passèrent lentement, l’obscurité était profonde et Yannick tendait en vain l’oreille, attentif au moindre bruit. Mais le vent seul remuait les feuilles et l’on entendait au loin la chouette et l’orfraie qui poussaient leurs cris lugubres, et parfois, arrivant à tire-d’aile, venaient le frôler de leurs longues plumes. Enfin, au moment où les derniers tintements d’un clocher de la côte annonçaient une heure déjà avancée de la nuit, un bruit léger, semblable à celui que Yannick avait déjà entendu l’avant-veille, se produisit à quelque distance et devint bientôt plus distinct. Le pas se rapprochait, toujours aussi régulier et aussi rapide, et Loïze passa, comme la première fois plus légère qu’un sylphe, et se dirigeant sans regard, dans le sentier qui menait à la grande lande de bruyère. Cette fois, l’enfant, dès qu’elle eut passé, se leva doucement et se prit de la suivre. Il la voyait à vingt pas devant lui, il avait pris  à la main, ses gros sabots et évitait avec soin le moindre bruit qui eût pu déceler sa présence nocturne.

       Mais il n’allait pas aussi vite qu’elle, il était obligé de contourner les flaques d’eau, qu’elle enjambait avec une parfaite aisance sans même sembler les apercevoir. Quelquefois, il la perdait, puis il la retrouvait ensuite, toujours devancé par elle, infatigable dans sa course, comme il l’était dans sa poursuite. Il fut portant retardé par un endroit plus difficile, et arrivé à un croix-chemin, ne voyant plus celle dont il suivait la trace, il se perdit et ne put la retrouver. Il dut la rentrer au logis, mort de fatigue, en prenant des précautions inimaginables pour dissimuler son escapade. De quelques jours, il ne put s’échapper de nouveau, mais il s’était promis de découvrir le secret, et il en soupçonnait un, et, avec toute la ténacité d’un Bas-Breton, il gardait la résolution de se remettre en quête au premier jour.

       Il revint donc à son poste plusieurs fois. Son attente était rarement trompée, mais il perdait le plus souvent, toujours distancé par l’ombre fuyante de la belle Loïze qui semblait prendre plaisir à l’emmener au loin pour lui échapper subitement quand il croyait enfin la tenir. Enfin, un certain soir, il put aller jusqu’au bout de la tâche qu’il ‘était imposée, il connaissait maintenant les moindres détails du chemin suivi par sa voisine, toujours le même, et il s’embusqua plus loin, sachant qu’elle n’avait aucun arrêt possible, sur la lande plate et découverte, jusqu’à cet endroit. Elle arriva à l’heure dite et il l’accompagna, rapide comme elle, ayant fait provisions de forces pour tenter une dernière épreuve. Loïze marchait, grande et svelte, en avant de lui, sans jamais se détourner pour voir si elle était suivie.


     

       Elle  le conduisit jusqu’au monticule aux pierres blanches, il avait une mauvaise réputation dans le pays ce cercle de rocs, et Yannick n’osa pas s’y aventurer. La jeune fille gravit la pente devant lui et pénétra entre les rochers, dans l’enceinte où elle demeura cachée. Yannick s’était étendu au bas, tout de son long dans la bruyère et attendait comme un sauvage en vedette pour voir ce qui allait se passer.

       Mais rien, le temps s’écoula, et après une heure environ, la belle Loïze reparut, tenant dans sa main une poignée d’herbes brulée dont elle laissait lentement tomber les brins, un à un, et elle reprit le chemin de Kernaret. L’enfant l’accompagna jusqu’à sa demeure et la vit refermer doucement la porte du vieux chêne, puis tout pensif, il rentra dans son grenier de Pen-ar-Lan avant que le jour n’eût commencé à blanchir l’horizon.

       Deux  jours passèrent ... Il était allé, au grand soleil, visiter cette enceinte dont une superstitieuse  terreur l’empêchait de s’approcher la nuit, mais il n’avait rien trouvé, et le secret de Loïze restait encore à découvrir. Il songeait, en gardant ses bêtes, et se rapprochait mais en vain, la crainte invincible qui avait arrêté sa curiosité sur le point d’être satisfaite. Il fallait prendre un parti. Il alla trouver son camarade Michel et le petit Loïc qui, comme lui, gardaient, non loin de là, les troupeaux de leur maîtres. Il leur conta sa découverte et les supplia de l’aider à la rendre complète : il voulait pénétrer à tout prix le mystère des promenades nocturnes de la jeune fille. Michel et Loïc, tentés par ses belles promesses, car il promit tout ce qu’on voulut, même ce qu’il n’avait pas, consentit à lui prêter main-forte et décidèrent même le grand Nicolas qui devait quatorze ou quinze ans, à les accompagner.

       La nuit suivante, ils étaient tous les quatre réunis au pied d’un grand hêtre, qui se détachait seul avec ses longs rameaux au milieu du vaste espace découvert. Yannick les conduisit avec mille précautions, au pied du monticule où les grands rochers se dressaient, leurs pointes tournées vers les nuages. Ils se tapirent tous les quatre dans un trou creusé par des chasseurs de renards et attendirent que l’apparition se manifestât. Elle ne tarda guère, elle vint comme à l’ordinaire, sans soupçonner ces quatre paires d’yeux qui la suivaient avec une curiosité intense, et, gravissant de son pied léger l’escarpement rocheux, elle pénétra dans l’aire de l’ancien camp Romain.

       Mais elle n’était plus seule comme précédemment, ils  l’avaient suivie, et derrière, à quelques pas, ils observaient tous mouvements. Elle chercha de ses longs doigts  la muraille de granit, et l’ayant trouvée, elle compta  à partir de la pierre, droit en face d’elle, un nombre qu’ils n’entendirent pas. Enfin elle s’arrêta devant une roche plus élevée que les autres et au pied de laquelle avait été récemment creusé un trou peu profond. La lune, à  ce moment se levait toute blanche et permettait de ne rien perdre de ce qu’elle faisait. S’agenouillant, elle retira de son sein, une longue pointe de fer et se mit à creuser le sol rocailleux dont les mottes se détachaient peu à peu. Elle rejetait la terre autour de l’ouverture et l’on entendait murmurer :

       « C’est ici qu’est caché le grand trésor des Korrigans, le trésor de l’amour qui rend le pauvre heureux comme le riche. Le Korrigan me l’a dit, le trésor m’appartiendra ! »

       Les enfants écoutaient étonnés, ne sachant que faire, quand le grand Nicolas, d’un signe, les réunit autour de lui. Il leur parla bas, si bas qu’ils avaient de la peine à l’entendre, car il ne fallait pas troubler Loïze, mais enfin, ils se comprirent car tout à coup, s’élançant en avant sans plus de souci d’être entendu de celle qu’ils épiaient, et se prenant par la main, ils se mirent à danser en rond autour d’elle en chantant à pleine voix :

    Les Korrigans sur la bruyère sombre,
                                            Dansent en rond se tenant la main
                                            Malheur à celui qui dans l’ombre
                                           Passe trop près de leur chemin
                                           Malheur !

     

       Et ils répétaient malheur ! Avec des cris si sauvages qu’il faisait froid à entendre dans le silence de la nuit. Aux premiers chants, Loïze avait relevé la tête, puis elle se souleva, se retrouva debout d’un seul bond. Le mouchoir qui entourait sa tête s’était dénoué dans ce brusque mouvement et ses cheveux blonds retombant en arrière, brillaient d’un éclat doré sous les rayons de la lune.

       Elle leva les bras, avec un geste perdu, vers le ciel, et poussant un cri rauque qui domina la voix des quatre enfants, elle se précipita hors de la ronde, écartant les bras qui l’enserraient et s’enfuit hors du cercle des pierres celtiques. Mais sa marche n’était pas aussi sûre que tout à l’heure, elle glissait sur l’herbe humide et fut sur le point de s’abattre trois ou quatre fois en descendant la colline. Elle prit ensuite sa course au travers de la lande, mais elle semblait alourdie et n’évitait plus les mares formées par la pluie ni les cailloux tranchants qui lui déchiraient les pieds. Elle alla tout droit n semblant pas avoir conscience de la direction à suivre, trébuchant contre les racines et laissant aux épines de lambeaux de sa longue tunique. De temps en temps, elle poussait un gémissement et le souffle sortait haletant de sa poitrine épuisée.

       Enfin elle fit un faux pas en descendant dans l’un des sillons qui s’entrecroisaient dans la bruyère et elle tomba de tout son long sur le sombre tapis de verdure. Et la belle Loïze demeura là, étendue pendant de longues heures, évanouie, ses longs cheveux dénoués, froide et pâle comme une morte dans ses derniers vêtements.

      Les enfants étaient restés là-haut, stupéfaits de cette fuite rapide. Ils gravirent les blocs les plus élevés et, de là, suivirent pendant un certain temps la course furieuse de leur victime. Puis, tout rentra dans le silence autour d’eux, seul de temps à autre un gémissement lugubre arrivait jusqu’à leurs oreilles troublant le silence du camp romain. Ils se séparèrent presque aussitôt se jurant de garder le secret de la belle Loïze.

       Hélas ! Il leur appartenait bien à cette heure, mais à quel prix ! Loïze était là-bas, sur la lande, avec une blessure qu’elle s’était faite au front dans sa chute, elle demeurait immobile et ses membres se glaçaient peu à peu.

      Le lendemain, Jean de Kernaret se leva pour aller aux champs. Il fut tout surpris de ne pas voir sa fille vaquant à ses occupations ordinaires. Quoi la soupe n’était pas prête et il allait falloir attendre pour se mettre au labeur ! Il éveilla les trois garçons et leur parla bien haut pour éveiller la dormeuse. Rien ! Le grand lit-clos placé près de la cheminée, restait muet, pas un souffle ne s’échappait de l’alcôve profonde.

      Alors, le vieillard, saisi d’un sombre pressentiment, se dirigea vers le fond de la pièce et écarta le long rideau. Mais Loïze n’était pas là, le nid était vide et le vieillard eut une exclamation d’étonnement inquiet en le constatant.

      Ils sortirent tous les quatre au dehors et poussèrent des cris d’appel que l’écho seul leur rapporta. Enfin, après mille recherches, après avoir fouillé sans succès tous les champs voisins, l’un des gars qui s’était avancé jusqu’à la lande, aperçut dans le lointain un point blanc qui se détachait au milieu du paysage  nu et désolé. Il courut vite jusqu’à cet endroit et trouvant sa sœur gisante, glacée sur le sol, il appela les autres par ses cris déchirants. Bientôt, tous furent réunis, et pleurant à sanglots, ils soulevèrent la jeune fille pour la rapporter à Kernaret.

       À force de soins, on finit par rappeler la chaleur dans le corps brisé de la blonde fille, mais lorsqu’elle ouvrit les yeux, l’éclat de sa prunelle profonde avait disparu pour toujours, le regard était vague et inconscient. Loïze la somnambule était devenue folle. Quand elle put se lever, après de longs mois, elle s’asseyait dans le grand fauteuil au coin de la cheminée de pierres, et quand vinrent les beaux jours, elle allait au soleil, dans l’aire, là immobile, elle restait pensive, nouant et dénouant ses beaux cheveux. Parfois – elle avait une folie douce -, elle jetait un regard de côté de la lande, au-dessus de laquelle on apercevait la colline couronnées de pierres blanches, un regard qui s’imprégnait d’une immense terreur et elle murmurait à demi voix :

     

    Les Korrigans sur la bruyère sombre
                                                            Dansent en rond, se tenant par la main
                                                            Malheur à celui qui dans l’ombre
                                                            Passe trop près de leur chemin !
                                                           Malheur !

     

    On n’a jamais su à Kernaret comme Loïze avait perdu la raison, mais Yannick qui ne chante plus, vient souvent à la  ferme, s’asseoir  aux pieds de la folle et reste de longues heures  à la contempler.

    © Le Vaillant Martial

     


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    François Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    rançois Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    rançois Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

     

    L’été, cette année s’annonçait plutôt clément, sans trop de pluies qui viennent pourrir les algues. En somme, Fañch ne se plaignait pas. Riche de son seul courage, il s’échinait à sa tâche pour entasser sur les dunes des tas impressionnants. Il s’obligeait à des journées de forçat, crochant dans le goémon sans relâche. Le maître qui plus est, avait, cette saison, conclu de nouvelles affaires : si le pauvre Fañch voulait faire ‘bonne figure’ face à lui, il ne pouvait se montrer avare d’efforts. La parole donnée pour l’un, le travail pour l’autre !...

    - Ma foi, c’est dans la nature de choses ... pensait notre brave homme.

       Fañch, le jour suivant, était trop éreinté pour contempler le soleil rougeoyer de mille feux en s’éteignant sur la mer. Sans prendre garde, alors qu’il remontait de la grève par les grands rochers, il glissa malencontreusement et culbuta, cul par-dessus tête.

       Après un long silence, le malheureux remua enfin, laissant échapper un grognement de douleur. Son bras le lançait atrocement.

    - Me voilà bien, pensait-il lugubrement, en essayant maladroitement de se relever. Il entendit soudain un grand rire fuser du chaos rocheux, juste au-dessus de lui.

    - Tu n’es plus que plaies et bosses, l’homme. Ça pour sûr c’était une jolie pirouette ! Et le rire de repartir de plus belle.

       Blessé douloureusement dans sa fierté, Fañch se redressa d’un coup et scruta en tous sens à la recherche du moqueur. Il trouva enfin le plaisantin » et en oublia toute colère. Il contemplait bouche bée un être impossible.

    - Mais qui es-tu ? lança Fañch, je ne t’ai jamais vu ! 

    - Je suis d’ici pourtant ... Et d’ailleurs. Seigneur de ces grèves je suis, oui da ! Ton bras est tordu l’homme, ça doit faire mal !
    -
    Oui me voilà bien, grimaça le malheureux Fañch, je n’ai fait que la moitié de mon dû et avec ce bras, c’est maintenant impossible ... Oh mon Dieu ... et ma femme et mes gosses ? Fañch n’avait pas vraiment le courage d’envisager l’avenir.
    -
    Laisse donc le vieux barbu en paix ! le malheur t’accable l’humain ... Tu prends soin de ma grève et tu nettoies ma plage ... je vais donc t’aider. 

    Balançant entre le rire et l’agacement, Fañch regarda le petit bougre.

    -  Ta plage ? ta grève ? Et bâti comme tu es, tu comptes m’aider ? je te remercie bien, mais ....
    -
     Ne refuse pas mon aide, l’homme ce serait impoli et ... malvenu ! Accepte simplement !

    En disant cela, la voix du petit être s’était durcie et Fañch, mal à l’aise, sentit poindre une sourde peur.

    - Va, retourne chez toi à présent et n’en fais pas plus !

        Sur ces mots, il vit le petit diable bondir de roche en roche et disparaître dans un grand rire. Le lendemain, après une nuit agitée, Fañch s’en retourna sur la grève. Il s’arrêta stupéfait : un énorme tas d’algues se dressait à côté de son ouvrage de la veille. Le travail qu’il avait fallu déployer pour en amasser autant le laissa sans voix.

    Fañch ne doutait plus des pouvoirs de son « aide » minuscule.

    - N’aie crainte l’homme. J’ai appelé une gentille petite brise de mer, ton goémon va sécher doucement.

    Le drôle le regardait nonchalamment installé sur un rocher et lui souriait.

    - Comment puis-je te remercier, je ne suis pas riche et .... 

    - Bah, laisse ça, tu trouveras bien, et ... On peut s’aider entre ... voisins ! Sur ces mots, il disparut.

       Tout s’arrangea par la suite. Fañch remis de sa mauvaise chute, reçut les compliments de son maître. Un soir, les enfants couchés. Jeanne vit son homme s’approcher de l’âtre où, accrochée à sa crémaillère, la marmite de soupe fumait encore. Elle le regarda, quelque peu surprise, remplir un grand bol, puis couper dans le pain, deux belles tranches qu’il beurra généreusement. Tenant précieusement bol et tartines, elle le vit se diriger vers la porte.

    - Jeanne, fit-il, ma douce, dorénavant, veille a ce qu’il y a ait toujours de la bonne soupe au chaud - Oui, mais commença-t-elle ...

     - Quand j’étais en peine, « quelqu’un » a veillé sur nous, m’a remplacé à la tâche sans rien demander en retour. Alors, je le dois et je le fais de bon cœur !

    Sans rien dire de plus, il sortit en silence.

    © Le Vaillant Martial

     

     


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