• La Bûche d’or

    Trois frères, orphelins, vivaient ensemble dans une hutte faite de mottes de gazon et de branches entrelacées, au milieu de la forêt de Brocéliande.

    Ils n’avaient d’autres ressources que leur métier de charbonnier ; aussi travaillaient-ils jour et nuit pour subvenir au besoin de leur existence.

    Un soir, après avoir terminé une fournée de charbon, Jean, l’aîné, dit aux deux autres :

    - Frères, maintenant que la besogne est à peu près achevée, et qu’il n’y a plus qu’à surveiller le feu, je vous laisse pour aller danser à la noce de Jérôme Chouan, qui a lieu cette nuit au bourg de Paimpont.

    - Va, répondirent Jacques et François.

    Il se rendit aussitôt dans la cabane pour faire sa toilette. Il prit son petit veston de tirtaine, un pantalon qui n’avait encore que deux pièces, l’une au genou, l’autre au derre, des cocars frais ressemelés, et son grand chapiau des dimanches, puis il partit en chantant.

    Le cadet se dit à son tour : « À quoi bon rester deux ici pour entretenir le fourneau ? Petit François fera bien cela tout seul. D’autant plus, pensait-il, qu’ils sont tous réunis, filles et gars, chez Julien Guenel, autour du feu, à boire du piot, à manger des châtaignes et à dire des contes. Plus que ça que je resterais ici à mourir d’ennui. »

    Et lui aussi s’en alla, recommandant bien à François de ne pas laisser le feu s’éteindre ou sans quoi tout serait perdu.

    Petit François n’avait encore que treize ans, et était d’une obéissance et d’une complaisance dont ses frères abusaient souvent.

    Or, ce soir-là, le pauvre enfant tombait de sommeil, car, outre qu’il avait aidé ses frères tout le jour, il avait encore passé une partie de la nuit précédente à veiller.

    Il ne dit cependant rien, et prit la pique pour remuer la braise du fourneau afin d’attiser le feu.

    Les heures s’écoulaient lentement et le sommeil le gagnait, malgré tout ce qu’il pouvait faire pour y résister. Il marchait cependant pour se tenir éveillé et allait du fourneau à la hutte et de la hutte au fourneau ; mais rien n’y faisait, il eut beau lutter, il succomba et s’endormit.

    François fit un rêve : il était roi, croyait-il, et gardait les vaches, monté sur un grand cheval blanc. Ses richesses lui permettaient de manger de la galette et du lard à tous ses repas. Qui eut pu le voir endormi aurait lu sur sa figure le plaisir que lui causait ce songe enchanteur.

    Ô ciel ! Désenchantement et malheur ! Lorsqu’il se réveilla, il n’était plus le beau prince chevauchant sur la lande ; mais bien le pauvre charbonnier dont le fourneau était éteint, et qui allait être battu par ses frères.

    Que faire ? Que devenir ? Comment se tirer de là ? Les allumettes étaient inconnues et l’on voyait, chaque matin, les bonnes femmes aller de porte en porte chercher, dans un vieux sabot, quelques charbons embrasés chez les voisines qui avaient pu conserver du feu sous la cendre.

    Le pauvre petit François s’arrachait les cheveux de désespoir, en invoquant, à son aide, tous les saints du paradis.

    Tout à coup, en levant les yeux au ciel, il aperçut au-dessus des arbres de la forêt, des flammes qui s’élevaient à une hauteur prodigieuse.

    - Tiens, s’écria-t-il, d’autres compagnons noirs ont allumé un grand feu pour se préserver de la rosée, je vais aller, bien vite, leur demander quelques tisons.

    Il s’élança dans la direction des flammes, et fut étrangement surpris de voir, en approchant, qu’elles étaient de diverses couleurs : bleues, blanches, jaunes, rouges, etc.

    Elles éclairaient à une telle distance qu’il put distinguer l’endroit où il se trouvait.

    Il s’arrêta soudain. Une sueur froide lui coulait sur le front en s’apercevant qu’il était à deux pas de la Crezé[i] de Trécelien près de la fontaine de Barenton hantée par les fées.

    Minuit sonna à l’église de Paimpont.

    Ce fut alors seulement que François se souvint que les divinités des bois se donnaient rendez-vous en ces lieux, chaque nuit à pareille heure, pour se livrer à leurs ébats et à leurs danses. Il se rappela que les mortels qui voulaient les épier et les surprendre, étaient entraînés, malgré eux, dans leur ronde infernale et tombaient morts d’épuisement.

    Fallait-il avancer ? Fallait-il retourner sur ses pas ? Était-ce encore possible ?

    Comme il faisait ces réflexions, plusieurs nymphes sortirent des bocages qui l’entouraient, le saisirent et l’emmenèrent, bon gré, mal gré, plus mort que vif, au milieu de la Crezée, en face d’un immense brasier devant lequel le dieu des chênes se rôtissait les jambes.

    Ce dernier en apercevant le nouveau venu, s'écria d’une voix formidable : « Mortel ! Que viens-tu faire ici ? »

    François lui raconta, en pleurant, ses chagrins et sa méprise. Le dieu des chênes, en l’entendant, vit bien que le pauvre enfant ne mentait pas et s’attendrit à son récit, aussi lui dit-il, d’une voix presque douce, en lui désignant le feu : « Jeune homme, pique, n’y reviens pas, et fais-en bon usage. »

    Le petit charbonnier ne se le fit pas dire deux fois ; il enfonça sa pique dans le brasier et en retira une bûche enflammée qui l’éclaira pour retrouver son chemin. Aussitôt arrivé, il la mit dans son fourneau dont le feu reprit comme par enchantement. Quand ses frères revinrent, la cuisson du charbon était terminée et rien ne pouvait leur faire supposer ce qui était arrivé.

    Le matin, François fut chargé, comme d’habitude, de nettoyer le fourneau.

    Il enlevait les cendres et le frasil avec une pelle en songeant aux événements de la nuit, lorsque tout à coup il recula surpris en voyant la bûche qu’il avait apportée briller encore d’un éclat merveilleux.

    Une fois remis de son émotion, il s’en approcha, la retourna dans tous les sens, reconnut qu’elle était éteinte, l’essuya du revers de son tablier et s’aperçut enfin qu’il avait sous les yeux, et en sa possession un énorme lingot d’or.

    Ses frères étaient allés vendre le charbon.

    François ne songea toute la journée qu’à sa trouvaille. Abandonné à lui-même depuis son enfance, il se laissait aller à ses mauvaises passions : « Cette bûche d’or, songeait-il, représente des sommes immenses, c’est-à-dire la richesse qui procure le bonheur et les plaisirs. Elle m’appartient, puisque c’est à moi seul qu’elle a été donnée, Jean et Jacques n’y ont aucun droit. »

    Les bons sentiments, cependant, se révoltaient à cette idée et lui faisaient dire : « Tu as été orphelin tout enfant et tes frères ont remplacé tes parents morts. »

    Aussitôt les mauvaises pensées revenaient à la charge et lui soufflaient : « Depuis que tu as l’âge de travailler, tu leur as rendu au centuple ce qu’ils ont fait pour toi. Tu es quitte envers eux depuis longtemps, ne te gêne pas, garde ton or. »

    Satisfait de ce dernier raisonnement, François alla faire un trou sous un hêtre et y cacha son trésor.

    À partir de ce jour, il n'eut plus un instant de repos ; adieu les rêves joyeux. Sa vie changea complètement. Les soucis s'emparèrent de lui et ne le quittèrent plus. Il fuyait ses frères, ses amis, ses camarades, tout le monde. Il errait seul dans la forêt, songeant à quitter ces lieux pour aller à Paris monnayer son or et revenir ensuite acheter, dans le pays, toutes les propriétés à vendre, afin de faire crever de dépit et de jalousie ceux qui l’entouraient présentement, car le démon de l’orgueil le dominait.

    Cependant, malgré sa bûche d’or, il était pauvre et ne pouvait effectuer ce voyage tant désiré. De longues années s’écoulèrent ainsi à économiser liard par liard, sou par sou, la somme qui lui était nécessaire.

    Son temps se passait à aider ses frères auxquels il n’adressait jamais la parole, à rêver à sa fortune, à compter ses épargnes cachées dans un bas, et à surveiller son trésor qu’il couvait sans cesse du regard.

    Ses économies n’augmentant pas selon ses désirs, il laissa ses frères pour aller travailler avec d’autres charbonniers qui le payèrent plus cher.

    Enfin le jour tant désiré arriva.

    Sans dire adieu à personne, il quitta le pays, emportant sur son dos sa bûche d’or dissimulée par de vieux habits attachés avec des cordes.

    En voyant passer par les chemins ce failli gars, pâle, maigre, chétif, sous un aspect misérable, l’on ne pouvait se douter qu’il était porteur d’une fortune considérable.

    Il voyageait ainsi, de village en village, économisant le plus qu’il pouvait afin de ne pas subir de retard, et, pour cela, vivant en Bretagne de pommes et de châtaignes tombées des arbres ; plus loin de raisins dérobés aux vignes, ou de mûres sauvages. Il acceptait aussi, avec empressement, l’hospitalité que les paysans lui offraient par compassion et pitié pour sa mauvaise mine.

    Un soir, après une longue route, il vit les toits de la grande ville se dessiner devant lui ; mais exténué de fatigue, il chercha un gîte dans les faubourgs.

    Le lendemain matin, il brisa sa bûche d’or en morceaux et s’en alla les vendre chez les orfèvres. Des sommes énormes lui furent versées. Il dépouilla dans l’échoppe d’un marchand, ses vêtements de charbonnier et revêtit des habits de bourgeois qui, avec son teint hâve, lui donnèrent l’air d’un monsieur.

    Il s’en alla loger dans un hôtel et goûta bientôt à tous les plaisirs qu’offre Paris.

    Doué d’une intelligence peu commune, d’une physionomie douce et agréable, et ayant avec cela de l’or à pleines mains, il se façonna promptement aux belles manières.

    Un cortège d’amis lui fraya son entrée dans le monde. Les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes devant lui, et le marquis de Comper tel était le nom qu’il avait pris,  ne tarda pas à devenir un chevalier accompli, adulé, choyé, envié !

    Tous ces succès, qu’il accueillit d’abord avec enthousiasme, le fatiguèrent de bonne heure, il était breton, et le souvenir de son pays le suivait partout.

    Au milieu des fêtes les plus brillantes, François, le charbonnier, songeait aux grandes futaies de la forêt de Trécelien et aux champs de blé noir parfumés. Souvent il se disait : « Je pourrais là-bas, tout aussi bien qu’ici, m’amuser et recevoir mes amis.

    Or, un beau matin, en sortant d’un bal  sans prévenir personne, selon sa coutume  il rentra à l’hôtel, prit son or, acheta un cheval et des armes, car les routes n’étaient pas aussi sûres que de nos jours, et revint en Bretagne.

    Le voyage s’effectua sans encombre et, à son arrivée, il acheta un superbe château aux environs de Plélan.

    Après cela les fêtes commencèrent. Les gentilshommes de la contrée furent invités.

    Les meutes de chiens aboyèrent dans les cours. Les cors retentirent dans la forêt. La musique se fit entendre dans les salons.

    Les dîners, les bals, les chasses ne cessèrent pas. Des prodigalités sans nombre furent faites, les pauvres seuls n’y prirent pas part et se virent délaissés et oubliés.

    À ce train, la bûche d’or diminua sensiblement, aussi le marquis de Comper voulut-il demander au jeu les sommes qu’il avait follement dissipées. Ce fut là son malheur ; il acheva de perdre ce qui lui restait.

    Après une orgie effroyable, François joua, dans une nuit, jusqu’à sa dernière obole et redevint aussi gueux que dans ses jeunes années. Au plus fort de la partie on vint le prévenir que le feu s’était déclaré dans les écuries et qu’on ne pouvait s’en rendre maître. Trop occupé de son jeu, et voulant regagner au plus vite de quoi tenter de nouveau la fortune, il se contenta de hausser les épaules.

    Quelques heures après, tous les bâtiments étaient la proie des flammes, et rien ne put être sauvé.

    Lorsque l’incendie eut tout consumé, chacun rentra chez soi, mais personne n’invita François à l’accompagner. Ses amis de débauche l’évitèrent. Le malheureux resta seul assis sur les débris en cendres de sa fortune envolée.

    Il y resta tout le jour abimé dans sa douleur. La faim l’obligea à chercher un abri. Il se souvint seulement alors qu’il avait des frères dans le pays et se dirigea du côté de son ancienne cabane.

    Jacques et Jean étaient en train de faire le fourneau et chantaient en travaillant.

    Ils avaient aperçu, plusieurs fois, le marquis à cheval, suivant sa meute, et lui avaient trouvé un air de ressemblance avec leur frère ; mais ils ne pouvaient croire que ce fût lui. Cependant, quand ils le virent entrer chez eux, il n’y eut plus de doute, c’était bien François vêtu comme un grand seigneur.

    - Frère, lui dirent-ils, tu es donc bien riche pour avoir un château, des chevaux, des chiens qui doivent coûter plus cher à nourrir que tous les paysans de la forêt, et de nombreux amis.

    - Je ne le suis plus, répondit-il ; mon château est brûlé, mes chevaux et mes chiens sont vendus, mon argent est dépensé, mes amis m’ont fui. Je n’ai plus rien et j’ai faim et froid.

    - Partage notre repas et réchauffe-toi à notre feu reprirent les charbonniers en lui désignant le foyer et un pot rempli de soupe de pain noir. Il y a toujours ici une place pour le pauvre.

    François mangea et s’approcha du feu pendant que ses frères continuaient leur travail.

    L’accueil, bienveillant, de ceux-ci l’humilia plus que s’ils l’avaient repoussé. Il souffrit de les voir meilleurs que lui, et ne voulut pas rester plus longtemps chez eux.

    D’un autre côté, le travail lui était devenu impossible, et il comprenait bien qu’il ne pouvait rester avec ses frères sans les aider. - Allons ! se dit-il, du courage ! Tentons la fortune une dernière fois et, pour cela, allons rendre visite aux dieux de la forêt, dans la Crezée de Trécelien.

    Il profita des ténèbres pour s’éloigner de la cabane.

    Un peu avant minuit, l’infortuné marquis s’achemina timidement vers la Crezée.

    Il faisait un temps affreux, le tonnerre grondait, les éclairs sillonnaient la nue.

    François aperçut, comme la première fois, les flammes de diverses couleurs qui passaient par-dessus les cimes les plus élevées des arbres de la forêt.

    Les hiboux faisaient entendre leurs cris sinistres. Les chauves-souris et les engoulevents passaient comme des ombres autour des buissons. C’était en été, c’est-à-dire à l’époque où les grenouilles, les crapauds, les sauterelles et les grillons chantent toute la nuit ; mais ils ne donnaient pas signe de vie. Par exemple on entendait le bruissement du vent dans les halliers, les mélèzes se plaignaient, les fougères tremblaient, les bruyères frissonnaient, la nature entière gémissait.

    Le marquis s’arma de courage et avança.

    Des éclats de rire, des voix, des chants partirent tout à coup du bocage et le malheureux se vit cerné et entraîné dans une danse échevelée.

    Le dieu des chênes, en le voyant, le reconnut aussitôt et lui dit d’une voix terrible :

    « Mortel ! Que viens-tu faire ici ? »

    François voulut lui raconter la même histoire de son fourneau éteint ; mais le vieillard l’interrompit :

    « Je la connais, celle-là, elle est trop forte ! Du reste, ajouta-t-il en ricanant, nous verrons bien tout à l’heure si tu dis vrai. Enfonce ta pique dans le feu et tâche d’en retirer une bûche. »

    Pâle, les yeux hagards, le pauvre diable se précipita vers le brasier, y introduisit sa pique et chercha à la retirer. Impossible ! Elle semblait retenue par une force invisible. Ses mains se contractèrent et semblèrent faire partie inhérente de l’instrument. Les flammes vinrent d’abord lécher la pique, puis les bras du malheureux qui, malgré ses cris de douleur, fut enlevé et dévoré par le feu.

    Le matin, à l’aube, les danses cessèrent, les nymphes disparurent, les flammes s’éteignirent, le cadavre calciné de l’infortuné jeune homme resta seul dans la Crezée.

    Plus tard, ses cendres se couvrirent d’écorce, des rameaux poussèrent et, aujourd’hui l’on voit encore, à la même place, un vieux petit arbre rabougri, dont les branches piquent la terre, et que l’on nomme l’arbre au charbonnier.

    Conté par Marie Niobé, du village du Canée, commune de Paimpont.

    © Le Vaillant Martial 



    [i] Clairière.


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    I

     

    mmensité désertique et sauvage, la lande couverte de ronciers et d’ajoncs percée d’îlots schisteux, devient à la nuit tombée l’exclusif et inquiétant territoire de Korrils.

    « La nuit est affaire de Fées, Malheur au voyageur attardé... »

    Jaillissant de leur royaume souterrain, les Korrils déferlent en hordes innombrables pour se lancer tout au long de la nuit, en joyeuses débauches faites de danses frénétiques et de folles sarabandes.

    Furieux ripailleurs, ils festoient autour des pierres levées, en beuglant des chants interminables jusqu’au petit jour.

    Dotés d’une force peu commune, ils aiment à se lancer à la figure d’énormes rochers. On dit même qu’une de ces joutes épiques entre deux factions rivales aurait, à force d’amoncellement, formé la chaîne des Monts d’Arrée.

    Rares sont ceux qui les ont vus d’assez près pour pouvoir en parler sans effroi. Toutefois, Le Men affirme « qu’ils sont noirs et mal faits, avec une tête énorme et hideuse ».

    D’autres témoins, tout aussi digne de foi, assurent qu’ils ont les pieds palmés et ornés de corne de bouc, qu’ils sont pourvus d’une longue queue et, enfin, qu’ils sentent mauvais et ont une haleine fétide...


    Ceux des Landes ....


     

    L

    Carnac Capitale Du Royaume.

    es visiteurs qui parcourent l’été la région de Carnac n’imaginent pas que sous leurs pieds s’étend la plus importante colonie de Korrigans de nos contrées.

    Ils grouillent, ils fourmillent, s’activent incessamment dans les vertigineuses profondeurs souterraines de leur royaume.

    Les Kérions, plus précisément, puisque c’est d’eux qu’il s’agit. Quelle extraordinaire forfanterie peut-être à l’origine d’un tel chambardement ?

    Q

    D’aucuns se plaisent à penser que l’irraison, l’œuvre insensée, n’a qu’un seul but évidemment : c’est que pour rêvent les enfants...

    uand Loïc Le Fur décide de rentrer chez lui, il est fort tard.

    Il  est ma foi d’humeur guillerette alors qu’il quitte le village de la Trinité : la journée, il est vrai, s’est écoulée de charmante manière, les mariés étaient rayonnants de bonheur, les parents reconnaissants et les invités de bons lurons, il faut vous dire que Loïc, sonneur de son état, à l’habitude d’être appelé pour mettre « joyeuse ambiance » dans les banquets qui suivent les mariages.

    L’affaire fut donc rondement menée, mais quand Loïc décida de regagner ses pénates, la lune a depuis longtemps pris possession du ciel.

    Le chemin du retour lui semble malheureusement très long, surtout quand la bière et quelques liqueurs aidant, il lui faut faire un pas en arrière quand il en fait deux en avant.

    Notre bonhomme, pour le coup, décide de couper par les terres pour rejoindre Ploërmel. 

    Après une longue marche hésitante, il aperçoit enfin, éclairée par la lune, les formes obscures des menhirs, dressant leur masse vers le ciel. Mais l’angoisse le gagne alors qu’il  s’enfonce parmi les alignements : il existe tant d’histoires qui courent sur ces champs de pierres, de ces « choses » qui s’y passeraient la nuit venue.

    Il  est maintenant au cœur ru royaume mégalithique, jetant à gauche et à droite, des regards craintifs, essayant de percer les ombres inquiétantes. À présent, il s’en veut amèrement d’avoir pris ce raccourci !

    Et, puis soudain, ils jaillissent, comme nés des ombres, hirsutes et grimaçants, ils environnent de toutes parts le malheureux sonneur, lui faisant mille misères.

    L’ivresse a disparu et, après nombre de croche-pieds, le pauvre Loïc, dans un effet désespéré s’échappe du cercle infernal et se met à courir droit devant lui.

    Ceux des Landes ....


     

    Les ornières du chemin ne l’arrêtent pas et c’est sous un concert tonitruant de rires et de cris qu’il disparaît, avalé par la nuit

    .Loïc le fur ne sut jamais si les « Bugale an Noz » lui voulaient réellement du mal, mais s’il dut, par la suite, couper par les alignements de pierre, jamais plus la nuit ne le surprit...

     

    S

    ans cesse repoussés vers les contrées les plus inhospitalières et les plus sauvages, les Korrils ne s’avouent pourtant jamais définitivement vaincus !

    Ils veillent... Promis à se réapproprier les lieux, jadis consacrés aux divinités antiques, et d’où ils ont été chassés.

    Ainsi, ces calvaires et ces chapelles de campagne élevées sur les hauteurs ou près des sources sacrées, qui, aujourd’hui, soumis à la désaffection des hommes et aux autres vicissitudes du temps, deviennent à la nuit tombée, le théâtre de cérémonials peu orthodoxes...

    Au siècle dernier, des Korrigans auraient été surpris, d’après la Villemarqué, « Au brun de nuit, commettant en rond et en se tenant par la main, avec mille éclats de rire diaboliques, certains actes moitié bouffons, moitié sérieux, mais toujours fort impies et cyniques... au pied des croix des carrefours. »

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    © Le Vaillant Martial 


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  • Korrigans les Origines

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    Les Contrebandiers

    La lune était haute, blafarde, revêtant la nuit d’un tapis de noirceur bleutée.  La brume stagnante, comme du drap usé, se déchirait au tranchant des rochers, s’évaporant au vent frais de cette nuit d’automne.

    Une ombre glissant sur l’onde bougea, rompant l’immobilité sépulcrale.

    - Maudite brume !! Je te dis qu’on a dérivé et avec ces bons dieux de courants, on est à des lieux du rendez-vous !...
    -
    Arrête de t’énerver le père ! La marée va tourner, ça va casser la brume. De toutes manières, il faut accoster et décharger vite fait si on ne veut pas que les ballots de tabac prennent l’eau. Si tu n’étais pas aussi têtu on n’aurait pas écopé sans arrêt, cette barquasse part en morceaux, l’étoupe fout le camp et le bois est pourri !
    -
    Il faut dire que depuis quatre générations et plus, la famille Pouliquen exerçait la dangereuse, mais lucrative activité de contrebande. Vieille aristocratie de la margoule... Si l’on peut dire ! Nos deux compères : Jean et son fils Louis, avaient donc tout naturellement repris le flambeau : Jean enseignant à son rejeton toutes les astuces de sa noble charge.

    Ils passaient ainsi au nez et à la barbe des douaniers moult denrées, qui, sans être forcément précieuses n’en étaient pas moins recherchées.

    En quelques coups de rame vigoureux, la vieille barque s’échoua sur la grève sableuse.

    - Bon Dieu ! Grommela le vieux avec cette lune on est comme deux verrues sur les fesses d’un bébé ! Si les gabelous traînent dans le secteur...
    -
    Arrête tu veux. Sois plutôt content que la brume nous cache !  Ce qui m’inquiété, poursuivit Louis, c’est que la nuit s’avance... Le mieux serait de trouver un bon trou où cacher le tabac. On reviendra plus tard le récupérer !

    Sur ces mots, il s’enfonça dans les rochers, avalé par la nuit, en quête de l’abri sûr. Râlant de plus belle, son père entreprit de décharger les ballots et de les mettre au sec.

    - Un coup de main, l’humain ?! Clame une voix jaillie de l’ombre.
    -
    Ma Doué ! Les « rats de cave », mon compte est bon, gémit le vieux Jean, lâchant son fardeau et se tassant dans l’ombre protectrice des rochers.
    -
    Mais dites donc ! Ça râle, ça jure, ça crache, mais c’est timide comme une pucelle qui voit son galant ! T’es pas plus fier qu’à notre première rencontre, t’s vieilli, oui da ! Mais c’est bien toi : Jean Pouliquen ?
    -
    L’œil agrandi de surprise, Jean redressa prudemment la tête.
    -
    Ça par exemple ! Le... le Korrigan de « Toul ar Butun » ! Mais que fais-tu par ici ?
    -
    Seigneur des côtes je suis ! fit le petit drôle gonflant le torse. Partout est ma demeure, je vais où souffle le vent, je, je suis où cogne la houle, la roche est ma maison, et de la nuit j’ai fait ma sœur Il...

    Louis qui s’en revenait de ses recherches, resta pantois devant le spectacle de son père en grande conversation avec un ... petit être hirsute et grimaçant, la clarté de la lune conférant à la scène  un aspect extraordinaire.

    - Que la nuit te soit paisible et profitable mon garçon !

    Jean, sans façons, présenta le gnome à son fils et expliqua leur rencontre des dizaines d’années plus tôt, alors qu’à son tour, il aidait son père à passer le tabac et autres marchandises et les cachait déjà sur l’îlot de « Toul ar Butun » au large de Roscoff.

    - C’est incroyable ! Fit Louis, abasourdi.
    -
    Bah ! Fit le vieux. Il est des choses de par le monde qui échappent à notre entendement... Autant faire avec !
    -
    Bien dit, Le Pouliquen ! Et pour revenir à notre Affaire....

    - Ma foi, fit ke vieux Jean, lorgnant vers sa barque chargée de tabac, un peu d’aide ne me ferait pas de mal.

    - C’est dit, fit joyeusement le Korrigan, holà vous autres cria-t-il aux ombres épaisses. De l’aide et des bras.

    A ces mots le chaos rocheux sembla s’animer .Les Contrebandiers Avec une certaine crainte, Louis et son père virent débouler sue eux une troupe de joyeux petits furieux qui sans plus de cérémonie, s’attelèrent à la tâche, transportant les ballots de tabac comme des sacs de plumes, au  pied d’un énorme rocher.

    - J’ai fait le tour de ce rocher, fit Louis avec respect, il n’y a pas de cache assez grande pour ...
    -
    Si fait, mon fils, mais c’est parce que tu n’as pas la clef ! Extirpant un objet de son ample veste, le petit bougre s’approcha du rocher.

    Les deux hommes intrigués, le virent frapper trois fois la pierre, et l’objet, au troisième coup, s’enfonça dans la roche. Un pan d’ombre sembla alors s’agrandir dans le rocher, attestant qu’effectivement la « clef » venait, par un prodige que Louis présumait non chrétien d’ouvrir une « porte béante ».

    Mais au lieu de charrier la cargaison dans la cache insolite, Jean vit avec horreur, les turbulents s’attaquer avec frénésie à un ballot au point de l’éventrer.

    - Holà ! Tout doux mes seigneurs ! Leur cria-t-il.
    -
    Pardonne-leur le vieux, nos bouffardes sont froides depuis belle lurette. Le tabac s’est fait rare au fond de nos bourses, et fumer du varech est un bien triste pis-aller !
    -
    Bon, bon bougonna le vieux. Remplissez vos brule-gueules. C’est bien le moins de vous accorder cela !... Un hululement troua soudainement la nuit.
    -
    On vient par ici fit le Korrigan dressant l’oreille, votre maréchaussée à ce qu’il semble !

    La lueur dansante de trois lanternes apparut sur le chemin des grèves, confirmant les dires du petit drôle.

    - Qu’est-ce qu’on va faire ? Glapit le vieux Jean, se voyant déjà menottes aux poignets et boulets aux pieds.
    -
    Ce qu’on va faire, répéta moqueusement le gnome, se tournant vers sa turbulente troupe. Allez donc leur chauffer le sang dans les veines.
    -
    Réveillez leurs peurs d’enfants et que sur ces grèves revivent les vieilles légendes !!

    Un hurlement de joie sauvage accompagna ces derniers mots et la horde s’élança farouchement dans les rochers à la rencontre des douaniers.

    Les Contrebandiers  Les Contrebandiers Les Contrebandiers

     

     

    Les glapissements de folle terreur qui leur parvinrent aux oreilles firent rire nos trois compères.

    Plus tard, remis de leurs émotions, et le tabac caché, les deux jeunes hommes s’apprêtaient à reprendre la mer dans cette épave ? Fends-toi d’un peu de ton or Pouliquen, et foi de moi-même, je me fais fort de te trouver un bateau que ni les gens d’armes ni même le grand cornu ne pourront rattraper.

    - Tu crois sans doute que l’or pousse aux branches comme les prunelles dans les haies ? Déjà que nos affaires déclinent avec cette maudite douane...

    - Dur en affaire, le vieux. Soit ! Alors écoute le marché, une balle de tabac pour moi et mes cousins à chaque lune et tu auras ta barque et une « clé de roche », qu’en dis-tu Pouliquen ?

    Un sourire entendu éclaira le vieux visage raviné.

    - Topons là ! Fit-il en tendant sa grosse main.

    - Cette nuit fut bonne entre toutes ! S’exclama le gnome, Frères allumez un grand feu ! Fumons et chauffons nos carcasses !!

    - Holà, Louis... fit le vieux à son fils, si tu nous jouais quelques airs de bombarde ?...

    Louis, qui de longue date, n’avait vu son père aussi gai, s’exécuta et sortit l’instrument d’une poche de son caban. Les douaniers qui moitié courant, moitié chancelant, s’en revenaient vers le port, virent, jetant un dernier regard par-dessus leurs épaules une immense lueur éclairer la nuit du côté des grèves. L’effroyable certitude qu’ils venaient de voir s’ouvrir la porte des enfers s’imposa à leur raison vacillante.

    Jamais ils ne pipèrent J mot de leur mésaventure. Mais les rondes de nuit qu’ils firent par la suite, évitèrent soigneusement toutes les grèves venteuses, ces lieux maudits entre tous.

    © Le Vaillant Martial 


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  • L’art du bois sculpté

     

    L'art du Bois Sculpté


     

    P

     

     ierre et bois sont depuis des lustres des matières que les korrigans ont l’habitude tailler et sculpter pour rappeler la luxuriante flore qui fait malheureusement défaut sous terre. Sans doute l’envie d’avoir un gentil foyer décoré fut-elle plus forte que la triste réalité :

     Les fleurs des champs n’aiment pas l’obscurité ! Sortilèges et charmes de tous poils n’y faisaient rien, les pauvrettes s’étiolaient et se flétrissaient loin du père soleil.

     Que faire alors, sinon trouver moyen de représenter cette chaleureuse nature absente des obscures entrailles de la terre... ?

     De fait, beaucoup plus qu’un ersatz de nature, cette manie de railler la roche ou de sculpter les bois d’essences diverses fut bien d’emblée l’émergence d’un Art floral décoratif, appelons cela de la manière qu’il nous plaira. Toujours est-il que cette passion pour la sculpture alla grandissante jusqu’à son apogée sous le règne d’Izra Mordul le troisième, roi sous la terre et grand archonte du conseil des vents jusqu’aux marches des landes de l’Est.

     

    L'art du Bois Sculpté

    On ne peut imaginer plus grande surprise que la nôtre, le jour où l’on vit apparaître dans l’habitat humain cet engouement pour la décoration sur bois, en haut et bas relief, qu’on peut voir à outrance sur tout leur mobilier.

    On suppose que c’est lors d’une chasse au blaireau ou au renard que par hasard, un humain a mis au jour, au cœur d d’un talus, quelque logis korrigan. Sans nul doute fut-il très surpris, dans le trou saccagé par les chiens, de découvrir ces tableaux sculptés qui font notre plus grande fierté ! N’étant pas assez finaud, et cela on le conçoit facilement pour s’étonner outre mesure, notre bonhomme a du s’emparer de ces charmantes babioles et a fait sienne, au fil du temps, cette habitude d’ouvrager pareillement les façades de son mobilier, ses portes, ses chaises et tout ce qui s’ensuit.

     L'art du Bois Sculptéelaté dans les chroniques du très révérencieux Emphysème de Toucqs en particulier dans son traité sur les relations entre les jours de bruine et le sale caractère chez l’humain de bord de mer, ce récit : « L’ornementation du sieur Mènez, maquignon de son état, était en cela si ostentatoire, si pompeuse, qu’il n’y avait plus de place pour une quelconque chose de goût.

     

    Il en était là de ses envies ne pouvant plus toucher aux murs, le bonhomme s’était mis en tête de sculpter ses plafonds. Bien mal lui en prit car les évènements lui donnèrent malheureusement tort. Sous le poids des décorations de bois sculpté, les plafonds de la maison s’écroulèrent sur la tête de notre esthète... »

     

     

    L'art du Bois Sculpté

     

    L'art du Bois Sculpté


     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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