• Il était une fois une vieille fille qui était pauvre. Elle revenait de la grève avec des morceaux de bois ramassés le long du rivage et remontait sur la falaise quand elle rencontra une adolescente de quatorze ou quinze ans, une Ozèganne en vérité.

    - D’où venez-vous, marraine ? lui demanda celle-ci ?

    - Je viens de faire le tour de la côte à ramasser des bouts de bois pour me chauffer car j’ai froid. N’ayant ni maison ni cheminée, quand ce bois est bien sec, je m’en fais un feu ici ou là, fût-ce au bord de la côte. J’ai aussi une petite poêle où je mets à réchauffer ce que les gens me donnent.

    - Venez donc avec moi marraine, lui dit la jeune Ozèganne.
    -
    Mais ma pauvre fille où voulez-vous m’emmener ? Vous êtes peut-être seule et sans abri.
    -
    Ce serait bien si vous en aviez autant que moi au-dessus de la tête ! J’ai trois manoirs sous terre, proche l’un de l’autre. Si cela vous, venez-y de bon cœur, mais ne vous forcez pas si c’est à contrecœur.
    -
    Je vais vous suivre mon enfant, en vous donnant la main, répondit la vieille fille.
    -
    Étant plus jeune, je risque de marcher plus vite que vous.

    Elles mirent une bonne heure, sans doute, pour faire la toute.

    En arrivant dans un taillis l’Ozéganne dit à la vieille fille :

    - Attendez-moi cinq minutes, marraine, le temps que j’ouvre la porte ; Vous descendrez la première et je vous suivrai.

    Quand elle arriva en bas la vieille fille resta stupéfaite devant tant de belles choses. Dans la maison personne, qu’un vieil homme, vieux comme le monde, dans un lit.

    - Pépé, lui dit l’Ozéganne, j’ai rencontré une vieille fille et l’ai amenée ici car elle est malheureuse.
    -
    Vous avez bien fait ma fille, répondit le pépé. Elle restera vous tenir compagnie quand je ne serai plus de ce monde. J’ai quatre-vingt-douze ans, vous n’en avez que seize et cette vieille fille, simple curiosité en a ....
    -
    ... quarante- quatre.
    -
    Quand vous aurez mangé, dit le grand-père à sa petite fille, vous irez montrer les deux autres manoirs à cette femme. Les jours sont long, prenez donc votre temps.

    Elles bavardèrent tout au long du chemin.

    - Mon pépé, disait la jeune Ozéganne, est le plus riche de tous les Ozègans. Je n’avais que quatre ans et demi quand j’ai perdu mon père et ma mère.
    -
    Moi c’est à dix ans que je me suis retrouvée seule, encore n’avais-je que ma mère. Mon père je ne l’ai jamais connu.

    - Vous serez heureuse avec moi, lui dit la jeune fille, car mon père n’en a plus pour longtemps et nous irons d’un manoir à l’autre. Il faut toutefois que je vous dise une chose : je dois vous avertir, que la nuit, deux ou trois jeunes Ozégans viennent frapper à ma porte. Mais ils ne sont pas aussi riches que moi et je ne leur réponds jamais, je ne leur ouvre jamais. Aujourd’hui, dit-elle encore à la vieille fille, je ne sais pas ce qui m’a conduite au bord de la mer, mais quand je vous ai rencontré, vous m’avez touché le cœur et je me suis dit que j’allais vous emmener chez moi pour avoir une compagnie après la mort de mon pépé.

    À peu près trois mois plus tard, celui-ci était à l’agonie.

    - Jamais, ma fille, dit-il, ne vous laisser entraîner par les libertins car ils vous tromperont, vous feront manger votre blé en herbe et vous laisseront sur la paille.

    Elle lui promit de garder ses paroles inscrites dans son cœur, de ne jamais les oublier. Le pépé fut enterré et les sept joies furent à elles.

    Le jour de ses duit-huit ans, elle dit à la vieille fille :

    - Et si nous allions nous promener, je sais bien que nous avons les trois manoirs et que nous pouvons aller de l’un à l’autre, mais je n’ai jamais vu le monde et, sans trop nous attarder, nous pourrions aller faire un tour ensemble.

    Un jour, par-dessus les autres jours, elle s’adressa donc à la vieille fille :

    - Attelez deux chevaux à la carriole la plus belle du garage, et partons visiter les autres pays. Pour notre premier voyage, nous n’irons pas trop loin.

    - Nous irons où vous voudrez ma fille. Vous ferez à votre idée et à votre goût

    Elles voyagèrent sans s’arrêter toute une journée et toute une nuit, mais à quatre heures du matin, voilà que deux hommes vinrent saisir les chevaux par le mors pour les faire stopper. La jeune Ozéganne leur envoya un coup de fouet pour leur faire lâcher prise. Les chevaux repartirent si vite qu’on ne voyait plus leurs pattes toucher terre, c’était voler plutôt que galoper.

    Six heures sonnaient alors qu’elles approchaient d’une ville.

    Descendons ! dit la jeune Ozéganne. Nous trouverons ici, à boire, à manger et à dormir à volonté.

    Au cours du repas, la vieille demanda à l’Ozéganne si elle connaissait les deux hommes qui avaient tenté de les arrêter sur la route.

    - Je les connais bien, ce sont deux hommes qui ont voulu du mal à mon pépé aujourd’hui disparu. Mais je suis sûre de l’emporter toujours sur eux, ce sont deux Ozégans comme moi, l’un est un cousin germain, l’autre son ami. Jamais ils ne parviendront à mettre la main sur moi. Il nous faudra seulement cesser de voyager la nuit.
    -
    Très bien, dit la vieille fille. J’obéirai toujours à ce que vous direz et j’irai vous chercher ce que vous me commanderez, de quoi qu’il s’agisse, j’en suis capable.
    -
    Vous risquez de ne pas pouvoir toujours me rapporter ce à quoi je pense.
    -
    Je ne pourrai pas le savoir avant que vous me l’ayez dit.
    -
    Il existe un grand bois de pins où il faudrait que vous vous rendiez seule pendant que je vous attendrai dans la carriole. Vous y trouverez une aubépine en fleur, si vous pouviez couper trois des branches les plus fleuries sans que personne ne vous tombe dessus nous serions sûres alors, de pouvoir voyager nuit et jour.

    En son cœur la jeune Ozéganne se disait : « Elle ne va pas tarder à avoir peur ...Je sais qu’elle en train de couper la dernière branche et qu’il est grand temps ! Dans cinq minutes, elle sera saisie de peur. »

    La vieille fille coupa les trois branches d’aubépine, fleuries comme au mois de Mai, partit en courant, mais elle se trouvait encore un peu à l’intérieur du bois quand retentit un coup de sifflet. Elle courut jusqu’à la grand-route, là on ne pouvait plus rien faire.

    - Venez vite ! foi cria l’Ozéganne. Pour cette fois vous êtes sauvée.
    -
    Oui, sauvée répondit-elle.
    -
    Vous n’avez vu personne ?
    -
    Non, je ne n’ai entendu qu’un coup de sifflet.
    -
    Si vous vous étiez attardée dans le bois, un vingtaine d’hommes vous aurait rattrapée et saisie. Les yeux bandés, vous n’aurez même pas su où ils vous auraient conduite. Ici, sur la route, vous n’avez plus rien à craindre. Et maintenant retournons à nos manoirs, nous planterons une branche d’aubépine dans chacun des trois jardins et personne ne viendra plus nous faire peur. Nous pourrons aussi grâce à elles faire venir dans nos manoirs tout ce qui nous plaira.

    Chaque matin sans exception, la jeune Ozéganne se rendait au jardin pour vois si les trois branches d’aubépine prenaient. Un jour, un homme vint la surprendre alors qu’elle était seule. Crier lui aurait fait trop mal, elle ne le put. Lorsque la vieille fille décida d’aller voir où l’Ozéganne était restée, elle la trouva nez-à-nez avec un grand monsieur.

    - Jeune fille, lui disait-il, c’est vous que je suis venu voir.
    -
    Moi ? Je ne vous connais pas !
    -
    Que si ! Peut-être aussi bien que vos parents, votre père et votre mère qui m’ont promis, au-dessus de votre berceau, que vous seriez ma femme.
    -
    Sans aucun doute, monsieur, lui dut l’Ozéganne, mais il y a que vous êtes bien vieux pour une belle jeune fille comme moi.
    -
    J’avais alors dix-huit ans et vous un mois, lui répondit-il.
    -
    Si mes parents se sont engagés à faire de moi votre femme, j’accepte à condition d’être certaine de cet engagement.

    Il tira de sa poche un papier cacheté et le lui montra. Alors elle pleura car c’étaient bien son père et sa mère qui avaient signé de leur sang, lui promettant leur fille, si elle avait vécu. L’homme la prit dans ses bras et ils échangèrent quelques mots. L’Ozèganne dit à la vieille fille de retourner au manoir préparer à manger.

    - Mettez la table, nous n’en avons pas pour longtemps au jardin. Faites simple et au plus vite. Vous préparerez d’autres choses cet après-midi pour le dîner. Cet homme est mon galant et il ne partira d’ici avant que nous soyons mariés, pas même pour aller chez lui.

    - La vieille fille revint donc au manoir, tandis que la jeune Ozèganne et son galant parlaient en marchant.

    - Un jour, je voyagerais, lui raconta-t-il, et j’ai été conduit, parce qu’il n’y avait pas d’auberge, à entrer chez vous demander de l’eau. En fait d’eau, on m’a donné du vin. Vous dans votre berceau, vous aviez à peine un mois. Je vous ai trouvé si belle que je n’ai pu m’empêcher de le dire à votre père et à votre mère : « Ce sera ma maîtresse ! » C’est alors qu’ils m’ont signé le papier que je viens de vous montrer.

    - Si vous ne me l’aviez pas montré, jamais je ne vous aurais cru, jamais je ne vous aurais écouté.

    De retour au manoir, ils se mirent à table, commencèrent à manger et à boire. À un moment l’homme déclara :  

    - À présent, nous allons prendre la carriole et partir en promenade. Nous serons peut-être deux ou trois jours sans revenir à la maison. Nous prendrons du plaisir sans que personne ne nous dise rien.

    Trois nuits se passèrent ainsi.

    - C’est demain, dit l’homme, qu’il faudra nous marier
    -
    Comme vous voudrez, répondit l’Ozéganne.

    Ils se marièrent donc, sans autre fête qu’un repas. Ensuite, ils emmenèrent la vieille et partirent rendre visite à toute la famille du mari, en ville.

    - Nous ne reviendrons plus dans ces bois ni dans ces manoirs, nous habiterons en ville, dit-il à l’Ozéganne, mais vous vous y plairez plus encore que dans vos manoirs.

    - Mon pauvre homme, lui répondit-elle, les grandes villes regorgent de débauchés et de libertins, les gens s’y perdent vite, beaucoup plus vite qu’à la campagne, avec ces bals, ces danses et toutes ces bombances ! Je ne crois pas que je m’y plairai car je suis habituée à mes manoirs, pas du tout à la ville.

    - Demain soir, vous m’accompagnerez à un grand bal et danserez  avec moi.

    - Je ne sais pas danser.
    -
    Je vous tiendrai dans mes bras et vous ferai tourner comme une bergère.

    Il y avait une grande foule et l’Ozéganne que tout le monde regardait eut honte. Elle s’échappa de ses bras et à minuit, tous les deux moururent.

    Yves le Diberder, Contes des Korrigans 1913.

    © Le Vaillant Martial


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  •  


     

     

    Le jeune Guillaume est d’humeur chagrine, après des heures et des heures d’une quête infructueuse, son panier reste désespérément vide. La bonne omelette aux champignons sautée à souhait, n’est plus, hélas, parmi ses sombres pensées qu’un souvenir s’effilochant au gré de ses pas.

    Il en a trouvé quelques-uns mais les petites bruines des derniers jours les ont rendus spongieux et mangés de vers.

    Parti plein d’entrain de bon matin, il n’arrive portant pas à se décider à rebrousser chemin. D’un caractère plutôt tenace, il essaye d’imaginer l’aubaine des beaux pieds renflés, des chapeaux à la belle couleur brune qui comblerait ses espoirs et remplirait son panier.

    Continuant sa marche, tout à ses moires pensées, Guillaume tombe soudain en arrêt, n’en croyant pas ses yeux. Devant lui à ses pieds dans un nid de feuilles mortes, joliment blotti entre les grosses racines d’un vénérable vieux châtaigner, un véritable tas de chanterelles s’offre à lui.


     

    Il s’avance lentement, tendant l’oreille au moindre bruit de pas, mais seul le bruissement des feuilles répond au silence de la forêt. Joie et crainte mêlées, il s’agenouille et, sa décision est prise de faire main basse sur le « trésor », en regardant toutefois par-dessus son épaule avec la désagréable impression d’être épié ...


     

    « C’est étrange tout de même ! » se dit-il, il a beau scruter les sous-bois environnants toujours nulle âme qui vive.

    On n’a jamais l’esprit serein quand on vient de commettre une action que l’on soupçonne d’être indélicate. Le vent, à présent s’est levé et le doux bruissement s’est mué en mugissement furieux, conférant à la scène une aura d’étrangeté. Mal à l’aise, Guillaume lance des regards furtifs à la ronde. La sensation d’être observé ne le quitte pas.

    Enfin, sa sérénité revient, avec ce sentiment de bien-être que l’on éprouve dans les lieux que l’on aime.

    Qu’a-t-il à craindre après tout, il les aime ces bois, ces grands arbres et ce vent aux senteurs marines qui vient jouer dans les frondaisons.

    Il a à présent la conviction d’avoir fait ce qu’on attendait de lui, mais de ne pas avoir accompli toutefois sa part du marché.

    Alors plutôt que de partir comme un voleur emportant son larcin, il se tourne et regarde vers le cœur de la forêt, et, simplement, dans un murmure dit : « Merci ».

    Le vent furieux s’apaise alors en une étrange mélopée.

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Korrigans : Ceux des Bois


     

    Chassés de leur territoire par l’avancée des hommes, certaines tribus de la faune elfique se sont réfugiées au plus profond des forêts.

    Parmi ces tribus, la plus importante est celle des Korrikaned, appelée  ainsi parce que dit-on : »Ils chantent dans de petites cornes suspendues à leurs ceinture »

    Ceux des Bois


     

     

    Mal connus, ils sont de très petite taille et se fondent habillement dans leur environnement naturel. Ils entretiennent des liens étroits avec les animaux sauvages dont ils peuvent prendre l’apparence à tout moment et dont ils sont les maîtres et les protecteurs.

    Veillant jalousement sur leur domaine, ils épient dissimulés dans la végétation, les intrus qui pénètrent dans la forêt. Dotés de puissants pouvoirs, ils peuvent s’ils sont furieux, déclencher le vent, la foudre et la pluie.

    C’est par ce subterfuge qu’ils éloignent les indésirables chasseurs qui viennent traquer le gibier sur leur territoire.

    On dit que les Korrikaned  ne peuvent s’éloigner trop longtemps de leurs forêts sous peine de voir leur pouvoir disparaître.

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • Les Korrigans et la danse

    L

     

    a danse est une des occupations favorites des Korrigans. Les nuits de pleine lune, on entend dans les campagnes, le martèlement convulsif de leurs pieds cornus mêlés à leurs éclats de rire.

    Le refrain des chants, qui accompagnent ces danses, est constitué par la répétition des cinq premiers jours de la semaine :

    Lundi, mardi, mercredi, jeudi, et vendredi ...

    Dilun, dimeurzh, dirmerec’h, diziou, ha digwener ...

     

    Les samedis et Dimanches, jours consacrés au culte catholique (par eux tant haï) sont proscrits de leurs interminables litanies.

    Malheur au voyageur attardé qui fermerait le cercle de ces « redoutables danseurs » et prononcerait les deux mots interdits : Il risquerait alors de se faire traîner, au travers des flaques d’eau et des ronciers, comme le font les Dornegans de Locminé.

    Cambry rapporte que les Crions de Carnac, quant à eux entrainent les malheureux passants dans une  si frénétique gigue, qu’ils tombent inanimés, à bout de force.

    Le plus souvent, les infortunés qui ont subi la méchanceté des « nains » ne peuvent plus se rappeler le lendemain, les avanies qu’ils ont subies, ces derniers « leur en font perdre le souvenir ».

    D’autres fois encore, de jeunes hommes, emportés dans le tourbillon des danses Korriganes, sont retrouvés au petit jour errant en guenille, sous l’aspect de pitoyables vieillards affaiblis. Le temps dans l’univers elfique s’écoule selon d’autres lois.

    Seule trace, au petit matin, des rondes de Velus, le cercle d’herbe brûlée, qui marque sur le pré l’endroit où les Courtils ont dansé.

     

     

    Les Korrigans et la danse


     

    En Basse-Bretagne, on ne laisse pas les vaches pâturer dans les prés où les « Kourils ont viré »

    Les Korrigans et la danse

     

    Le Viltanson est un Korrigan cynique et exhibitionniste qui guette le soir venu sur les chemins déserts, les jeunes filles esseulées. Il ne leur fait pas grand mal ce tartuffe des sous-bois, mais il prend des poses obscènes et lance des insanités à faire rougir un régiment de hussards !

     

    Les Korrigans et la danse

    Les Korrigans et la danse


     

     

     


     

     

    Pour le faire détaler, il faut promptement arracher de la lande un rameau de genêts et fouetter vivement l’excité.

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui vivaient dans une petite hutte perdue dans la forêt. Ils n’avaient qu’une fille, nommée, Rosette. Sa mère l’envoyait souvent dans les bois chercher des fleurs et des fraises pour les vendre au marché. Mais, quand la récolte n’était pas assez abondante, la pauvre petite allait se coucher  sans souper.

    Un beau jour, n’ayant rien trouvé dans les breils du voisinage, elle s’enfonça peu à peu dans la forêt et, le soir venu, ne put retrouver son chemin. Après avoir en vain couru de tous côtés, Rosette se laissa tomber en pleurant, sur le bord du sentier. Les loups couraient les bois pendant la nuit, et elle en avait grand peur.

    Le fils du roi, qui revenait de la chasse, vint à passer par là. S’approchant de la fillette en larmes, il vit qu’elle avait de beaux cheveux blonds et les plus beaux yeux du monde. Aussi s’informa-t-il, avec le plus vif intérêt, de la cause de son chagrin.

    - Hélas, mon beau seigneur, voilà des heures que je cours dans cette grande forêt, et je ne peux retrouver mon chemin, répondit la petite, en pleurant de plus belle.
    -
    Cette fille est trop jolie pour la laisser manger au loup, dit-il à l’un de ses écuyers, prenez-là en croupe, je vais la conduire à ma mère qui avisera.

    La reine instruite de l’aventure, ne put se défendre de railler son fils.

    - Tel s’en va courre cerf ramène une biche, lui dit-elle en riant.

    Cependant elle prit soin de la fillette et lui fit donner de bons vêtements, pour remplacer ceux que sa course à travers la forêt avait achevé de mettre en lambeaux.

    Le lendemain venu, elle s’informa de sa famille, mais Rosette ne connaissait ni le nom de ses parents, du  breil où leur cabane était bâtie, aussi malgré leurs recherches, les gens du roi ne purent-ils parvenir à les retrouver.

    La fillette ne s’en affligea guère. Elle avait reçu de ses parents plus de coups que de caresses, et ne pensait point devoir regretter sa vie passée.

    La reine de son côté, cessa bientôt de s’informer de ces bûcherons, qui semblaient avoir quitté le pays sans se préoccuper de leur enfant. Un jour donc, elle fit mander Rosette.

    - Puisqu’on ne peut retrouver  tes parents, dit-elle, je te garderai près de moi, mais il te faudra travailler, car je n’aime pas les paresseux. Sais-tu filer ?
    -
    Certainement, dit la petite toute émue, je sais filer, coudre et tricoter.
    -
    C’est fort bien, dit la reine et elle conduisit Rosette dans une chambre isolée, où se trouvait un rouet et tas de poupées de filasse aussi fine que la soie.
    -
    Voilà ce que tu dois filer, mon enfant, dit-elle. Tu as un mois pour t’acquitter de ta tâche, ce temps écoulé, je viendrai voir si tout est terminé. J’ai moi-même filé la première fusée, tu la prendras pour modèle.
    -
    Cela dit, elle quitta la chambre et ferma la porte, laissant la fillette tout interdite.

    Celle-ci n’avait pas menti en disant savoir filer, mais le gros fil de réparon qu’on faisait chez sa mère ne ressemblait guère au modèle de la reine, qui était aussi fin que les plus fins des cheveux. « Je ne pourris rien d’aussi beau » se dit Rosette.

    Cependant elle voulut essayer, mais vite découragée, elle laissa rouet et quenouille et se mit à pleurer à chaudes larmes

    Le lendemain, sitôt réveillée, la fillette reprit courageusement ses essais, mais sans plus de succès que la veille. Les jours suivants, il en fut de même et le temps passait, passait, et Rosette pleurait, pleurait...

    ‘Hélas ! se disait la petite, encore un mois, encore trois semaines, encore quinze jours et la reine viendra examiner mon travail. Que dira-t-elle, quand elle verra que je ne sais rien faire ? »

    Et ses larmes recommençaient à couler de plus belle.

    Un jour que Rosette était assise, la tête dans ses mains et toujours pleurant, il lui sembla entendre dans la cheminée un bruit étrange.

    Elle leva la tête, effrayée, et aperçut, sortant de l’âtre, une grande vieille femme qui s’avançait de son côté.

    La petite eut peine à retenir un cri d’horreur. La femme traînait après elle une courée, si grande qu’elle dépassait le bas de sa longue jupe.

    - Qu’avez-vous à pleurer, mon enfant ? demanda la vieille d’une voix plus douce qu’on ne l’aurait supposé à sa mine.

    Rosette raconta son aventure, montra la tâche que la reine lui avait donnée et qu’elle était incapable d’exécuter.

    - J’avais trois mois pour filer tout cela, ajoute-t-elle, et il ne me reste plus que huit jours ! Quand sa majesté viendra, elle verra que je ne sais rien faire, me chassera, et je devrais retourner dans la forêt où les loups me mangeront.

    -  Ne pleurez pas ma belle enfant, je vais vous tirer d’embarras et votre tâche sera faite et parfaite avant l’heure, mais j’y mets une condition, vous m’inviterez à vos noces !
    -
    Je ne demande pas mieux, madame, répondit Rosette étonnée, car elle ne songeait guère au mariage. Mais comment ferais-je pour vous inviter ?
    -
    Vous viendrez dans cette même chambre, et vous crierez par trois fois : « La bonne femme à la grande courée, descendez ! »

    Cela dit, elle s’assit devant le rouet et se mit à filer. Sous ses doigts agiles, la filasse se métamorphosait en un fil si fin qu’il faisait penser à celui des araignées.

    Rosette ne se lassait pas d’admirer l’habile fileuse. Toutefois elle avait tant pleuré, et se trouvait si fatiguée, que le chant du rouet finit par l’endormir. Quand elle se réveilla, la bonne femme était sur le point d’achever sa dernière quenouillée.

    La fillette, reconnaissante, remercia l’obligeante vieille qui après, lui avoir rappelé sa promesse, disparut par la cheminée comme elle était venue.

    Rosette, restée seule, rangea avec grand soin les beaux écheveaux de fils et, toute heureuse attendue la venue de la reine.

    Celle-ci arriva à l’heure dite, et demeura émerveillée.

    - En vérité, ma petite, dit-elle, je n’aurais pas pensé qu’une aussi habile fileuse se pût trouver dans la forêt. Jamais je n’ai vu un fil si beau, si fin, et il n’est personne dans mon royaume qui puisse t’égaler. En récompense, je te permets de te reposer trois mois, et de te divertir à ta fantaisie.

    Puis elle emmena la fillette, un peu confuse de tant d’éloges, mais bien joyeuses des longues semaines de plaisir qui lui étaient promises.

    Le temps écoulé, la reine fit mander Rosette et la conduisit dans la même chambre.

    - Avec ton fil, j’ai fait tisser une pièce de toile, dit-elle, et j’y ai coupé, moi-même, des chemises pour mon fils ; Je veux qu’elles soient cousues à la perfection, et semblables au modèle que voici ; Dans trois moi, je reviendrai !

    La reine partie, Rosette examina son travail. Des chemises en toile, fine comme de la fine batiste, et qu’il fallait orner de points de plis, de jours. Jamais la pauvre enfant n’avait rien vu ni rêvé de pareil. Cela ressemblait si peu aux grossières coutures exécutées chez sa mère qu’elle n’osa même pas tenter un essai et se mit, comme la première fois, à pleurer à chaudes larmes.

    Et, cependant, les jours passaient après les semaines... Encore cinq jours, et la reine arriverait. La pauvre petite se désespérait, quand tout à coup, elle entendit un bruit étrange, et vit sortir de la cheminée une grande femme, encore plus grande que la première.

    Celle-ci n’avait point de courée dépassant de sa jupe, mais elle avait un doigt horrible, un doigt gros comme le poignet d’un enfant, et si lourd qu’elle devait le soutenir de l’autre main.

    - Qu’avez-vous donc à pleurer ma mignonne, demanda-t-elle, en s’approchant de Rosette.

    La fillette lui montra le tas de chemises préparées.

    - Voilà bientôt trois mois que la reine m’a donné ce travail. Dans cinq jours elle viendra l’examiner. Voyant que je ne sais rien faire, elle me chassera, et je serai obligée de retourner dans la forêt où je mourrai de faim.
    -
    Séchez vos pleurs, ma belle enfant, dit la vieille, je me charge de vous tirer d’embarras, et vous promets que votre travail sera achevé et parachevé à l’heure, mais, en récompense, vous m’inviterez à vos noces.
    -
    Bien volontiers, madame, dit Rosette en souriant de cette fantaisie, mais comment ferai-je pour vous inviter ?
    -
    Vous viendrez dans cette même chambre, et vous crierez par trois fois : »La bonne femme au gros doigt, descendez ! »

    En parlant ainsi, la vieille avait pris dans sa poche un dé aussi grand qu’un gobelet d’enfant, et s’était mise à l’ouvrage, sans plus tarder. C’était plaisir vraiment de la voir travailler, car elle cousait à merveille, et avec une telle rapidité que Rosette suffisait à peine à enfiler les aiguilles. Bientôt tout fut terminé et la bonne femme disparut comme elle était venue.

    La reine, qui avait hâte de voir les travaux de sa protégée, arriva à l’heure dite.

    - En vérité, ma petite, dit-elle, après avoir tout examiné, je ne sais pas, dans tout le royaume, une ouvrière qui te soit comparable. Tout est cousu, plissé, ajouré à miracle, et j’entends que tu prennes encore trois bons mois de repos, tu les as bien mérités.

    Cette fois, la reine ne laissa pas seulement à Rosette la liberté de courir dans le parc, à sa guise, elle la fit assister aux ballets et aux concerts, et la fillette qui jusque-là, n’avait entendu que ke chant des oiseaux des bois, se croyait transportée au paradis.

    Les trois mois écoulés, la reine fit encore mander Rosette.

    - Voici, ma petite, une pièce de mousseline que nous envoie le sultan des Indes. J’en veux faire la robe de noce de ma bru, et comme pour être digne d’une princesse, cette robe doit être richement brodée, c’est toi que je charge de ce soin. Voici un carton rempli de dessins de toutes sortes. Tu choisiras et disposeras à ton gré ceux qui te paraitront les plus jolis. Dans trois mois je reviendrai voir ton travail.

    Rosette avait été sur le point de dire à la reine qu’elle ne savait pas broder. Elle se ravisa en pensant aux obligeantes bonnes femmes qui l’avaient bien tirée d’embarras, et ne s’inquiéta pas tout d’abord, mais le temps s’avança et personne ne venait. Bientôt il ne lui resta plus que trois jours pour exécuter le travail, quand une grande femme se dressa, tout à coup devant elle.

    Cette femme était horrible à voir. Elle avait des yeux énormes à moitié sortis de l’orbite, et rappelant les yeux des écrevisses.

    Rosette, réprimant un mouvement d’effroi, répondit de son mieux aux questions de la bonne femme qui s’informait du motif de son chagrin. Elle lui montra la mousseline qu’on lui avait donnée à broder, les dessins qu’elle y devait  disposer et ajouta :

    - Voilà bien près de trois mois que la reine m’a confié ce travail, dans trois jours elle viendra. Voyant que je n’ai rien su faire, elle me chassera et je ne saurai que devenir.
    -
    Ne pleurez pas ma toute belle, dit la bonne femme, je me charge de broder à votre place, et croyez que s Majesté ne s’en plaindra pas. Mais en revanche, vous m’inviterez à vos noces.
    -
    Bien volontiers, madame, répondit Rosette, qui ne s’expliquait pas quel plaisir de si puissantes personnes pourraient prendre à ses noces. Mais comment ferai-je pour vous inviter ?
    -
    Vous viendrez dans cette chambre, et vous crierez par trois fois : « La bonne femme aux gros yeux, descendez ! »

    Et aussitôt la vielle de se mettre à l’ouvrage. Elle allait si vite, sur Rosette redouta un instant de voir la belle mousseline du sultan des Indes gâtée, mais la brodeuse savait son métier et à la fin du troisième jour, la robe était achevée. La fillette la remercia avec effusion, et l’habile ouvrière disparut par la cheminée, comme elle était venue.

    Il était temps. Quelques minutes s’étaient à peine écoulées que la reine arrivait. Elle s’approcha de la table où était étendue la mousseline, et poussa un cri d’admiration. Des guirlandes de fleurs couraient tout le long de la robe, laquelle était semée, comme au hasard, de bouquets, d’oiseaux et de papillons et cette merveilleuse broderie était rehaussée de point de dentelle, plus beaux encore que ceux des Flandres.

    Toute la cour fut invitée à contempler ce chef-d’œuvre, et la reine voulut même le faire voir à son fils, qui se souciait assez peu de broderie, mais ne laissa pas de remarquer que la petite fille trouvée dans la forêt avait singulièrement grandie, et que ses beaux cheveux d’or et ses yeux de saphir n’avaient pas leurs pareils dans le royaume.

    Sa mère lui donna d’ailleurs tout le loisir de les admirer car, pour mieux la récompenser, elle garda près d’elle, pendant trois mois de repos la brodeuses aux doigts de fée, qu’un séjour prolongé à la cour avait métamorphosée, et dans laquelle personne n’eût pu reconnaître la fillette en haillons que la reine avait recueillie par pitié.

    Le prince la regardait avec un certain intérêt. Rosette, de son côté n’osait pas trop lever les yeux sur lui, mais elle y pensait sans cesse.

    Les trois mois furent vite passés, et ce fut avec un gros soupir que, le moment venu, la pauvre enfant suivit la reine dans la chambre où elle devait travailler isolée pendant trois mois.

    Sa majesté lui montra une corbeille remplie de pelotes de soies de toutes couleurs.

    - Voilà, dit-elle, de quoi faire des bas à jours pour le trousseau de mon fils. Vous travaillerez, je l’espère, encore mieux pour lui que pour sa future épouse.

    Et la reine s’éloigna, après lui avoir dit qu’elle reviendrait dans trois mois comme de coutume.

    Rosette avait appris à compter sur l’aide de ses bonnes femmes, et se préoccupait d’abord fort peu de la tâche donnée, mais, la dernière semaine arrivée, elle se sentit inquiète, car personne cette fois ne venait à son secours. Tapie dans un coin de la grande cheminée, elle se lamentait sans cesse.

    « La reine se disait-elle, va tout deviner. Elle ne me pardonnera pas de l’avoir trompée et me chassera du palais. Alors je ne pourrai plus voir le beau prince et n’aurai plus qu’à mourir. »

    Tandis qu’elle s’abandonnait à ses tristes pensées, il lui sembla entendre un léger bruit. Tout à coup les carreaux qui garnissaient le sol de la chambre s’écartèrent brusquement et d’entre eux surgit un petit bonhomme. Ce petit bonhomme de quatre pieds de haut, tout au plus, était étrange à voir. Il sautait et dansait sans cesse, en tournant autour de Rosette, et répétait en cadence :

    - Qu’avez-vous ma petite à pleurer ?

    Et elle, tout interdite, ne trouva rien à dire.

    - Hélas, monseigneur, répondit-elle enfin, je suis bien malheureuse. Je dois employer toutes ces soirées à tricoter des bas pour le trousseau du prince. Demain à pareille heure la reine viendra, et quand elle verra que je n’ai rien sur faire, elle me chassera.
    -
    Et, en parlant ainsi, la pauvre fille ne pouvait retenir ses larmes.

    Pendant cette explication, le petit bonhomme avait cessé de sauter et danser. Quand Rosette eut fini, il reprit, dansant toujours :

    - Ne pleurez-plus ma p’tite, j’vais vous les tricoter, j’vais vous les tricoter, j’vais vous les tricoter, mais vous m’inviterez à vos noces, à vos noce, à vos noces.

    La jeune fille, comme on le pense bien, accepta de grand cœur. Le petit bonhomme, saisissant la soie et les aiguilles, se mit, toujours en dansant, à travailler avec une telle rapidité qu’il suffisait de le voir pour être étourdi. Ses jambes remuaient presque aussi vite que ses doigts. Il tricota ainsi, toute la journée et la nuit suivante, sans prendre un instant de repos, et il allait si vite en besogne qu’au matin tout était presque terminé.

    Il achevait dernier bas, quand on entendit du bruit dans le corridor. C’était la reine qui arrivait avec son cortège habituel. Avant de disparaître, le petit bonhomme dit à Rosette :

    - Le jour de vos noces, il faudra venir dans cette chambre et crier par trois fois : « P’tit bonhomme Rigagol, montez ! »

    Et, prompt comme l’éclair, il se précipita entre les carreaux qui s’écartèrent pour lui livrer passage.

    Au même instant, la porte s’ouvrait devant la reine qui, sans perdre une minute alla examiner les bas rangés sur la table.

    - Vraiment, dit-elle, je n’ai jamais rien vu d’aussi parfait, et je prétends m’y connaître. Il n’est pas de fée plus habile que toi, ma petite, et en récompense, tu assisteras aux noces de mon fils qui ne sauraient beaucoup tarder. En attendant, tu te reposeras près de moi, comme de coutume.

    La reine était si émerveillée des jours et des reliefs qui ornaient les bas de soie qu’elle les voulait faire admirer à tout le monde.

     Son fils se récusa. En  revanche, il admira sans y  être invité, la beauté toujours croissante de Rosette, et en fut si charmé qu’il déclara à ses parents de point vouloir d’autre femme.

    La reine se montra contrariée d’un tel choix. Un fils de roi devait, à son avis, épouser, tout au moins, une princesse de sang royal, et non une enfant trouvée, fût-elle cent fois plus belle que le jour. Mais le roi était veux et faible et ne voyait que par les yeux de son fils. Il se souvint, fort à propos, qu’au temps passé les rois épousaient des bergères et ne s’en trouvaient pas plus mal.

    Il donna donc son consentement et la reine dut en faire autant. La petite Rosette pensait rêver. Elle se souvenait de son humble enfance dans la forêt, du beau prince qui l’avait sauvée et, quand elle songeait qu’elle allait devenir sa femme, elle ne pouvait croire à son bonheur.

    Elle failli même, dans sa joie, oublier ses promesses, et il fallait que la reine lui demandât si elle n’avait pas quelque parent ou ami à prier à ses noces pour qu’elle s’en avisât.

    Le jour venu, Rosette se rendit de grand matin dans la chambre où elle avait versé tant de larmes et, s’approchant de la cheminée, elle cria par trois fois : « La bonne femme à la grande courée, descendez ! » Puis elle appela successivement la bonne femme aux gros yeux et la bonne femme au gros doigt. Elle n’avait pas achevé que les trois bonnes femmes sortaient de la cheminée, vêtues de toilettes superbes, mais comme on voyait plus à la cour depuis des années.

    La jeune fille les salua respectueusement et e préparait à sortir avec elles, quand  se ravisant tout à coup, elle revint au milieu de la chambre et dit par trois fois, petit bonhomme Rigagol, montez !

    Au même instant les pavés s’écartèrent et le petit bonhomme apparu, vêtu d’un habit di dernier galant, suivant la mode du feu roi, et toujours dansant, mais l’air sombre et irrité. Il s’approcha de la jeune fiancée et lui dit d’une voix rude :

    - Il était temps !

    Rosette s’excusa de l’avoir appelé si tard et alla présenter ses invités au roi et à la reine qui les regardèrent avec surprise, mais n’en laissèrent rien paraître.

    On se rendit à la chapelle où le mariage fut célébré en grande pompe, puis dans la salle d’honneur où l’on avait préparé un superbe festin qui devait être suivi d’un bal. Le prince ne pouvait détacher ses yeux des mais de sa femme, dont l’étrange aspect intriguait au-delà de toute limite. Enfin n’y tenant plus, il s’approcha de la première bonne femme et, d’un air courtois :

    - Pourrais-je vous demander, madame, pourquoi vous traîner après vous une pareille courée ?
    -
    Ah monseigneur, soupira la vieille, c’est que j’ai trop filé !
    -
    Ciel, murmura le prince effrayé, ma femme ne filera donc jamais !

    Et se retournant vers la seconde bonne femme dont le doigt chargé de superbes bagues paraissait encore plus énorme :

    - Pourrais-je vous demander, madame, pourquoi vous avez un si gros doigt ?
    -
    Ah, monseigneur soupira la vieille, c’est que j’ai trop cousu !
    -
    Morbleu ! murmura le prince, ma femme ne coudra donc jamais !

    Et s’adressant à la troisième bonne femme, dont les yeux sortaient de plus en plus.

    - Pourrais-je vous demander, madame, pourquoi vos yeux sont ainsi faits ?
    -
    Hélas, monseigneur, soupira à son tour la vieille, c’est que j’ai trop brodé.
    -
    Ah, pardieu, ma femme ne brodera jamais !

    Le prince se dirigea ensuite vers le bonhomme Rigagol qui dans la salle du festin, aussi bien que dans l’église, n’avait cessé  de se trémousser, de sauter de gigoter :

    - Pourriez-vous me dire, fit-il, pourquoi vous remuez et dansez ainsi sans repos, ni trêve ?
    -
    C’est que j’ai trop tricoté, trop  tricoté, trop tricoté, répondit le petit bonhomme en s’agitant de plus belle, et en tournant autour du prince qui s’écria agacé :
    -
    Ah, je le jure, ma femme ne tricotera jamais.

    Rosette avait tout entendu et, comme elle tremblait de voir la reine découvrir quelque jours sa supercherie, elle se sentit délivrée d’un gros souci.

    Sa belle-mère pensa tout autrement.

    «  À quoi songe donc mon fils ? se disait-elle. Condamner à l’inaction de pareils doigts de fée !  A-t-il oublié aussi que :

    Souvent femme inoccupée
        En devient mal avisée

     Néanmoins, elle s’abstint de toute observation.

    L’heure s’avançait et les courtisans se retiraient peu à peu, quand le petit bonhomme Rigagol s’approcha de la nouvelle mariée qui se tenait un peu à l’écart :

    - Je ne vous dis pas adieu madame, car nous nous reverrons. Dans un an vous aurez un fils et, le jour même de sa naissance, je viendrai vous rendre visite. Mais ajouta-t-il d’un air menaçant, tachez d’avoir meilleure mémoire qu’aujourd’hui, car si vous avez oublié mon nom, vous m’appartiendrez pour toujours vous et votre enfant !

    Puis il disparut, laissant la pauvre femme toute interdite.

    Son émotion fut courte. Rigagol lui semblait un nom  si facile à retenir qu’elle ne saurait l’oublier. La princesse ne songea dons plus qu’à jouir de son bonheur et des brillantes fêtes qu’on donnait à l’occasion de son mariage.

    Au bout de quelques mois, elle devint grosse, comme l’avait annoncé Rigagol. Le roi et toute la cour se réjouirent comme de juste, mais le prince s’aperçut alors que sa femme avait perdu sa gaieté et son entrain. Ni concerts, ni ballets, ni comédies ne paraissaient plus l’intéresser.  Plongée dans une rêverie dont elle sortait à grand ’peine, Rosette restait des heures sans parler et se refusait de donner le motif de sa tristesse... Elle avait oublié le nom du bonhomme, mais elle se souvenait de sa terrible menace, aussi chaque jour qui passait augmentait-il son effroi. Le prince était désolé. Il eût donné la  moitié du royaume de son père pur que sa femme retrouvât sa gaieté d’autrefois, mais tout ce qu’il tentait pour y parvenir demeurait inutile.

    Un jour qu’il était allé se promener dans la forêt et chevauchait distraitement, en cherchant la cause de cette inexplicable tristesse, son attention fut attirée par un petit bonhomme, de trois à quatre pieds de haut et qui dansait sans s’arrêter un instant, et chantait d’une voix perçante : « Ah ! Si Madame savait que je m’appelle Rigagol, Ah ! Qu’elle rirait ! Ah ! Qu’elle rirait ! »

    Le prince haussa les épaules et continua son chemin.

    Rentré au palais, il se rendit près de sa femme qui sortit de sa rêverie pour lui demander distraitement s’il avait fait une bonne promenade.

    - Pas très gaie, puisque j’étais loin de vous, répondit galamment le prince, puis se ravisant, mais j’ai fait une bizarre rencontre, celle d’un étrange petit bonhomme qui sautait et dans sait devant moi, en chantant une chanson qui, disait-il vous sût bien fait rire si vous l’aviez entendue.

    - Une chanson me faire rire ? dit la princesse en secouant la tête d’un air incrédule.

    - Eh oui ! il répétait sur tous les tons : « Ah ! si Madame savait que je m’appelle Rigagol, ah ! qu’elle rirait ! Ah !.... »

    Le prince n’acheva pas. À peine avait-il prononcé le nom de Rigagol que Rosette partit d’un éclat de rire qui fit retentir tous les échos du palais et causa à son mari autant de surprise que de joie.

    Le moment venu, la princesse accoucha d’un beau garçon qui fut baptisé en grande pompe, ainsi qu’il convient à un futur monarque. Pendant la cérémonie, à laquelle toute la cour assistait, la jeune mère, restée seule dans sa chambre, vit tout à coup paraître le bonhomme Rigagol.

    - Voyons, dit-il d’un air narquois, si vous avez gardé souvenir de moi. Vous avez trois fois à me répondre, mais malheur à vous si vous vous trompez à la troisième ! Comment m’appelle-t-on ?

    - On vous appelle ... cigale, répondit malicieusement Rosette.
    -
    J’aurai Madame, s’écria le petit bonhomme en se frottant les mains. Une deuxième fois comment m’appelle-t-on ?
    -
    Vous vous appelez ... Rigole.
    -
    J’aurai Madame, répéta le petit bonhomme, toujours en se frottant les mains. Une dernière fois, comment m’appelle-t-on ?
    -
    On vous appelle... Rigagol !

    - Je n’aurai pas Madame, hurla le petit bonhomme Rigagol, furieux ....

    Et dans sa rage, à défaut de Rosette et de son fils, il emporta en se sauvant le pignon du château, mais de cet accident nul ne prit souci. Le pignon fut rebâti plus beau qu’avant, et tout fut dit. Rosette était désormais guérie de sa tristesse, aussi le prince et elle vécurent-ils très heureux et eurent beaucoup d’enfant pour se conformer aux bonnes traditions du temps jadis

                                                                   A.D Roazoun,
                                                                                                                                                           Contes de grand’mères,
                                                                                                                                                           Contes de Bretagne et du pays Gallo

     

                                                                © Le Vaillant Martial 

     

     

     


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