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    François Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    rançois Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

    rançois Macquer dit « Fañch » était goémonier et vivait dans les environs de Roscoff avec sa femme et ses cinq enfants, le petit dernier à peine éclos, sur une minuscule exploitation qu’il louait à prix d’or à un grand fermier du Léon qui faisait le négoce du goémon.

     

    L’été, cette année s’annonçait plutôt clément, sans trop de pluies qui viennent pourrir les algues. En somme, Fañch ne se plaignait pas. Riche de son seul courage, il s’échinait à sa tâche pour entasser sur les dunes des tas impressionnants. Il s’obligeait à des journées de forçat, crochant dans le goémon sans relâche. Le maître qui plus est, avait, cette saison, conclu de nouvelles affaires : si le pauvre Fañch voulait faire ‘bonne figure’ face à lui, il ne pouvait se montrer avare d’efforts. La parole donnée pour l’un, le travail pour l’autre !...

    - Ma foi, c’est dans la nature de choses ... pensait notre brave homme.

       Fañch, le jour suivant, était trop éreinté pour contempler le soleil rougeoyer de mille feux en s’éteignant sur la mer. Sans prendre garde, alors qu’il remontait de la grève par les grands rochers, il glissa malencontreusement et culbuta, cul par-dessus tête.

       Après un long silence, le malheureux remua enfin, laissant échapper un grognement de douleur. Son bras le lançait atrocement.

    - Me voilà bien, pensait-il lugubrement, en essayant maladroitement de se relever. Il entendit soudain un grand rire fuser du chaos rocheux, juste au-dessus de lui.

    - Tu n’es plus que plaies et bosses, l’homme. Ça pour sûr c’était une jolie pirouette ! Et le rire de repartir de plus belle.

       Blessé douloureusement dans sa fierté, Fañch se redressa d’un coup et scruta en tous sens à la recherche du moqueur. Il trouva enfin le plaisantin » et en oublia toute colère. Il contemplait bouche bée un être impossible.

    - Mais qui es-tu ? lança Fañch, je ne t’ai jamais vu ! 

    - Je suis d’ici pourtant ... Et d’ailleurs. Seigneur de ces grèves je suis, oui da ! Ton bras est tordu l’homme, ça doit faire mal !
    -
    Oui me voilà bien, grimaça le malheureux Fañch, je n’ai fait que la moitié de mon dû et avec ce bras, c’est maintenant impossible ... Oh mon Dieu ... et ma femme et mes gosses ? Fañch n’avait pas vraiment le courage d’envisager l’avenir.
    -
    Laisse donc le vieux barbu en paix ! le malheur t’accable l’humain ... Tu prends soin de ma grève et tu nettoies ma plage ... je vais donc t’aider. 

    Balançant entre le rire et l’agacement, Fañch regarda le petit bougre.

    -  Ta plage ? ta grève ? Et bâti comme tu es, tu comptes m’aider ? je te remercie bien, mais ....
    -
     Ne refuse pas mon aide, l’homme ce serait impoli et ... malvenu ! Accepte simplement !

    En disant cela, la voix du petit être s’était durcie et Fañch, mal à l’aise, sentit poindre une sourde peur.

    - Va, retourne chez toi à présent et n’en fais pas plus !

        Sur ces mots, il vit le petit diable bondir de roche en roche et disparaître dans un grand rire. Le lendemain, après une nuit agitée, Fañch s’en retourna sur la grève. Il s’arrêta stupéfait : un énorme tas d’algues se dressait à côté de son ouvrage de la veille. Le travail qu’il avait fallu déployer pour en amasser autant le laissa sans voix.

    Fañch ne doutait plus des pouvoirs de son « aide » minuscule.

    - N’aie crainte l’homme. J’ai appelé une gentille petite brise de mer, ton goémon va sécher doucement.

    Le drôle le regardait nonchalamment installé sur un rocher et lui souriait.

    - Comment puis-je te remercier, je ne suis pas riche et .... 

    - Bah, laisse ça, tu trouveras bien, et ... On peut s’aider entre ... voisins ! Sur ces mots, il disparut.

       Tout s’arrangea par la suite. Fañch remis de sa mauvaise chute, reçut les compliments de son maître. Un soir, les enfants couchés. Jeanne vit son homme s’approcher de l’âtre où, accrochée à sa crémaillère, la marmite de soupe fumait encore. Elle le regarda, quelque peu surprise, remplir un grand bol, puis couper dans le pain, deux belles tranches qu’il beurra généreusement. Tenant précieusement bol et tartines, elle le vit se diriger vers la porte.

    - Jeanne, fit-il, ma douce, dorénavant, veille a ce qu’il y a ait toujours de la bonne soupe au chaud - Oui, mais commença-t-elle ...

     - Quand j’étais en peine, « quelqu’un » a veillé sur nous, m’a remplacé à la tâche sans rien demander en retour. Alors, je le dois et je le fais de bon cœur !

    Sans rien dire de plus, il sortit en silence.

    © Le Vaillant Martial

     

     


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  • Gildas-Tête-de-Bois


     

       Sur le chemin, là-bas, y’a un enfant, haut comme trois pommes. Il marche d’un bon pas et sifflote comme un pinson. Il porte un petit baluchon par-dessus l’épaule, noué à l’extrémité d’un bâton. A bien regarder, le gamin, il semble partit pour un long voyage.

       Clac ! Cloc ! Cloc ! Font ses sabots de bois. Puis encore Frrt ! Frrt ! Frrt, lorsqu’il foule le tapis d’herbe fraiche, au centre du chemin. Perdu, dans ses pensées, il imagine ... De part et d’autre dans la boue séchée, ces ornières creusées par le passage des charrettes, sont deux profonds ravins au fond desquels rôdent des bêtes terrifiantes. Des monstres aux dents pointues, pourvus de tentacules visqueux. Surtout ... ne pas tomber !

    Frrrt ! Frrrt ! Frrrt il marche en fouettent l’herbe tendre au mépris du danger.


     

       Le gamin longe un long muret de pierres sèches, un petit muret garni de mousse et de fougères. De l’autre côté, y’a un paysan qui bêche son champ.

    « Oh, là, Bugale, mon enfant.. Où cours-tu donc ainsi, d’un pas si pressé ? »

    « Je vais chercher fortune, M’sieur » lance le gamin sans même s’arrêter.

    « Ho-oh ! Chercher fortune ? » Rien que ça ! «  S’amuse le paysan accoudé sur la manche de sa bêche.

       T’es sacrément jeune, dis-moi, t’as bien raison. Mieux faut s’y prendre de bonne heure pour pareille aventure. Cependant il n’est pas dit que ta vie suffise à trouver  ce que tu cherches, mon garçon. Et puis, à marcher si vite, rigole le bonhomme, tu risques de passer à côté de « Dame Fortune » sans jamais la remarquer.

       « C’est que je ne peux pas trainer si je dois venir en aide à mes parents. Y z’ont pas le sou. Mon père a beau travailler sa terre du matin au soir, on mange jamais que des pommes de terre, à la maison. Mes sœurs et moi, on en a marre de manger ça à tous les repas. Alors ce matin, après j’ai terminé mon bouillon de patates, j’ai décidé de partir chercher fortune. J’leur ai dit comme j’vous le dis. Ils ont bien ri à la maison. On ne me prend jamais au sérieux. Tout ça parce que je suis le plus petit. Mais à mon retour, ils verront ! Y seront bien contents et fiers de moi lorsque j’aurai les poches pleines de pièces dorées. »

    Et le gamin de reprendre son chemin.



     

        Voilà qu’il passe en lisière d’un petit bois. Là, dans un buisson, son attention est attirée par un bruissement bref et soudain. Il s’arrête immobile ... le bruissement reprend pour de nouveau s’interrompre. Alors le jeune téméraire s’approche, doucement, le plus silencieux possible, à la faveur de l’herbe tendre. Il essaie de voir, entre le feuillage  ... il tend la main, écarte iun bouquet de branchage ... et là, il découvre.

       Une boule de poils pourvue de deux grandes oreilles rabattues en arrière. Un gros œil tout rond l’observe plein d’inquiétude.

       « Bah ! Que fais-tu là, M’Sieur Lapin ? S’étonne l’intrépide aventurier, soudain redevenue enfant. Ah ! Je comprends. Tu es pris au piège de ce méchant collet. »

       Alors sans geste brusque, le gamin saisit l’animal docile et le libère du lacet dont il restait captif.

       « Voilà tu es libre, l’ami. Ce n’est pas ce soir que tu finiras en civet ; garde où tu mets les pattes dorénavant. Tu ne pourras pas toujours compter sur moi. »

       Après quelques caresses et délicates grattouilles affectueuses, le jeune garçon repose la bestiole trop heureuse de se carapater dans une succession de petits bonds rapides ... et de disparaître au cœur d’un épais taillis.

       « C’est une bonne fortune pour ce lapin d’avoir croisé mon chemin. Déjà, ce voyage n’aura pas été vain. J’en suis certain, c’est un signe pour m’encourager à poursuivre ma route. »

       Tout à ses pensées, il repart donc, plus déterminé que jamais. Et pour se donner encore plus de courage, il entame un refrain :

     

    Trotte, trotte, trotte menu
    Range ta barbe dans ta culotte
    Trotte, trotte, trotte menu
    Tu vas finir par marcher dessus

     

        Et bien jeune homme ! Est-ce donc l’usage ? ... se moquer ainsi des personnes à la barbe fleurie ? Du respect. Je vous prie ! »

       Assis sur une pierre, de celles qui marquent les distances, se trouve un petit homme, un Teuz. Vêtu tout à l’ancienne, il fume une pipe en bois et regarde passer le temps, le temps et les gens.

       « Du tout, M’sieur ! Loin de moi cette mauvaise pensée, je chantais voilà tout. Il n’y avait rien contre vous. »

       « C’est heureux, sourit le barbu tout en se laissant glisser de son promontoire, lequel n’était pas pourtant bien haut. Le contraire m’aurait moult chagriné. Tu chantais donc ! C’est une bonne chose de chanter en marchant. On finit par en oublier le poids de ses sabots. La foulée devient ainsi plus légère. Mais dis-moi ... où cours-tu si vite, le cœur en chanson ? »

       « Je vais chercher fortune, M’sieur, pour aider mes parents qu’ont pas le sou. Aussi chez nous, y’a jamais rien d’autre à manger que des patates. Matin, midi et soir. »

       « Des patates, le matin, Beurk ... Je comprends ton empressement, gamin. Quel est ton nom, dis-moi ? »

       « On m’appelle Gildas, Gildas-Tête-De-Bois, parce que je suis têtu, à ce qu’on dit. »

       « Eh bien Gildas-Tête-de-Bios, mon ami, tu veux bien être mon ami, n’est-ce pas ? Gildas mon gars, si tu continues sur ce chemin, tu n’iras pas bien loin ! »

       « Et pourquoi ça, M’sieur ? »

       « Parce que plus loin, il y a un pont, et que ce pont s’est écroulé avec les dernières crues. À moins de savoir nager, dans une eau vive et profonde, tu ne pourras pas traverser. Sauf ... sauf si je t’apporte une aide précieuse ! »

       « Vous pourriez faire, ça, M’sieur le p’tit homme ? » s’enthousiasme le gamin.

       « Je veux mon garçon, et plus encore ! Tu es d’une taille qui m’est agréable, toiser petit m’est plaisante compagnie. De plus un marmot de ton âge doit être accompagné d’un aîné, et les poils de cette barbe démontrent que je suis le plus âgé. Allons, cheminons ensemble. Je te crois pressé dans ton entreprise. »



     

       Et les deux nouveaux compères de descendre le chemin en direction de la rivière. Lorsqu’ils y parviennent, le petit homme n’a pas mentit. Le pont de pierre s’est effondré sur lui-même. On ne peut plus passer !

       Et les deux compères de descendre le chemin en direction de la rivière. Lorsqu’ils y parvinrent, le petit homme n’a pas menti. Le pont de pierre s’est effondré sur lui-même, on ne peut plus passer !

       « Ne t’inquiète pas mon bon ami ! Nous n’allons pas rebrousser chemin pour si peu. Je vais remédier à cela à l’instant. »

       Le petit bonhomme s’approche de la berge. Il se penche vers l’eau claire. Alors doucement, il souffle, à la manière que l’on a de souffler une bougie. Un long souffle délicat.

       Dans le soleil printanier, un petit nuage de givre scintille de milliers d’éclats argentés.

       Par enchantement, juste à cet endroit de la rivière, la surface de l’eau se met à geler. Elle se transforme en une épaisse glace, une glace d’une transparence si pure qu’elle laisse distinguer les poissons, gracieux, nager sous sa surface aux reflets bleutés. Tous alentour, l’air est vif presque piquant. Le gamin n’en croit pas ses yeux !

    « Comment faites-vous cela ? » dit-il en redressant son col

       « Allons Fiston ! L’heure n’est pas à la questionnade. Hâtons-nous de traverser avant qu’un mauvais rhume ne nous gagne. Et gardons-nous de ne pas glisser sur nos derrières. Les postérieurs sont ainsi faits qu’ils préfèrent les coussins moelleux !

       Cependant pour répondre à ta question, et remplir cette tête qui ne demande qu’à être pleine. C’est naturel ! Réfléchissons. Ne t’es-tu jamais brûlé ? Comment apaises-tu la douleur ? De même, s’il s’agit de refroidir un potage bouillant ? Tu souffles dessus n’est-ce pas ? Et ton souffle est froid. C’est ce que je viens de faire, comprends-tu ? Excepté que j’ai soufflé un peu plus froid. Simple comme « Bonjour » ! »



     

       Une fois qu’ils gagnent la berge opposée, le petit homme se penche au-dessus de l’eau gelée. À nouveau, il souffle, la bouche arrondie. Il souffle à la façon qu’ont les enfants de vouloir couvrir de buée le carreau d’une fenêtre pour y faire un dessin. Sous l’effet du souffle magique, la glace commence à fondre, et l’eau, se met à couler de nouveau, son chant cristallin mêlé à celui des oiseaux.

       « Économise ta salive, gamin, je devine ta question ! Lorsqu’en hiver, tu as froid aux mains tu ne sens plus le bout de tes doigts, que fais-tu pour te réchauffer ? Tu souffles dessus, n’est-ce pas ? Je viens de faire de même. Certes, j’avoue avoir soufflé un peu plus chaud. Tout est dans l’art ne pas cuire les poissons. Merveilleux n’est-il pas ! Allons ! Ne reste pas ainsi, les yeux écarquillés et la bouche béante. Tu pourrais avaler une vilaine mouche. »

    Et tout deux de se remettre en route.



     

       «Tu m’as confié chercher fortune ! J’imagine qu’un bugale[1] de ton âge, dépourvu de poil au menton, n’a pas la moindre idée de l’endroit où mener ç bien pareille quête. Et le Teuz de glousser. Tu as beaucoup de chance, car moi, je sais. Je sais où retrouver ton bonheur. »

       « Vrai ? – Vous ne vous moquez pas ! »

       «  Point du tout ! Facétieux à mes heures, jamais moqueur. Pour ton affaire je vais te guider. Je vais te guider parce que je sais où se cache un trésor ! Un fabuleux trésor. Mais, c’est loin, il nous faudra beaucoup marcher. Si tu partages mon avis, Gildas-Tête-De-Bois, cessons de « barlutiner » et hâtons le pas. Le chemin sera long. Long et périlleux. »

     

     

       Au bout d’un temps, de loin en loin, on ne distingue plus que des chaumières isolées, tapis dans le creux de vallons embrumés. Les dernières ne sont que des ruines abandonnées, affaissées sur elles-mêmes. La poussière des âges s’y est déposée en un délicat voile d’oubli.

       « Je ne reconnais pas ce pays ! Où sommes-nous ? J’suis fatigué ! J’ai mal aux pieds ! – C’est encore loin ? On est bientôt arrivé ? Vous pouvez me porter sur votre épaule ... juste un peu ? » ... ainsi sont les enfants.

     

       Et ils marchent, le pas long et mesuré, le petit homme devant, le gamin derrière, lieue après lieue.

       Enfin, ils atteignent une région escarpée. Devant eux se dresse l’entrée d’une gorge étroite au sein de laquelle ils s’engouffrent.

       De part et d’autre, de hautes murailles formées de lourds blocs de granit s’élèvent, verticales, jusqu’à un trait de ciel semblant fendre la roche bien au-dessus d’eaux. De parois en parois, le son roule, les précède, pour revenir en écho. Un  étroit chemin de mousse épaisse donne le sentiment de marcher sur un tapis cossu. Ce corridor naturel serpente, descend, s’enfonce doucement sous terre à mesure que fraîchit l’humidité pénétrante.

       « Je crois m’être un peu trop éloigné de chez moi, fait le gamin à voix basse, comme s’il se trouvait dans un lieu sacré. Je ...je ne suis plus tout à fait certain de vouloir faire fortune. Je ne croyais pas que cela soit si difficile. Et puis j’ai froid. C’est tout sombre ici. Il est encore loin le trésor ? »

       « Pen buzac. Tête de ver sans cervelle, as-tu déjà vu un trésor à la porte de chez toi ou celle de ton voisin ? Un trésor à découvrir se mérite. Il faut aller loin pour le chercher. Mais, chuuuuuut ... Écoute, écoute, écoute plutôt. »

       À peine perceptible, on distingue, un battement issu du cœur du monde.

       « Non, non, ce n’est pas un battement, reprend le Teuz l’oreille tendue. Il s’agit d’un pas. Je crois que l’on vient à nous. »

        Le pas est si lourd qu’à mesure qu’il approche, les parois résonnent, vibrent. De partout autour, tombent, dégringolent des volées de petits cailloux, de petites pierres, des touffes moussues. Quelle sorte de créature fantastique peut provoquer pareilles secousses à se déplacer ainsi ?

    Qui d’autre que le géant Goulaffre !

       « Le géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » ! Souffle le Teuz à son jeune protégé, terrorisé. Restons maîtres de nos nerfs. Il est à son sujet, une chose, que beaucoup ignorent. Un secret connu de moi seul. De le connaître nous tirera d’embarras. Laisse-moi faire veux-tu ! »

        Et comme il finit ces mots, apparaît le terrible géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » Large comme dix bœufs, sa tête aurait pu se perdre dans les nuages si le ciel avait déjà été présent. Déjà le gourmand gourmet dresse le nez, cherche à savoir de quoi sera composé ce dîner au savoureux fumet. Le Teuz vient au-devant du géant. Et après qu’il se soit raclé la gorge, il entame sur un air de gavotte :

     

    ’M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer ...

     Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites

     

    L’air est joyeux, entraînant à souhait. Le Teuz sautille d’un pied sur l’autre. Le chant haut et clair fuse sur les parois de granit, pénètre les cavités les plus secrètes. Le géant reste interdit, puis son pied bat la mesure.

     

    ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

    Et l’écho dédoublé » de donner la réplique :

     

    ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

    Le géant Goulaffre n’a plus l’esprit à manger il reprend le chant lui aussi. Et d’un pas léger que nul n’aurait soupçonné, il se met à danser, danser la gavotte, et il sautille et il chante, et l’écho lui répond, et c’est toute cette gorge, auparavant si austère qui résonne de ce Kan ha Diskan diabolique.

     

    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

       Tandis que le géant Goulaffre effectue cet élégant pas, le Teuz saisit son compère par le bras et entraine ce dernier à se faufiler dans le dos du colosse tout à son ballet. Et sans plus attendre, les deux se carapatent au nez et à la barbe de l’ogre.

     ...Tournez en arrière
    Tournez en arrière ...

     «  Dame !s’émerveille le gamin, vous avez plus d’un tour dans votre sac, assurément. Vous disiez ma compagnie agréable, la vôtre est utile, à ne pas en douter. Quand je raconterai ça à mon retour, jamais on ne voudra me croire. Tout de même, se débarrasser d’un géant par la danse et par le chant. ! »

    « Apprends mon ami, qu’il est bon de chercher à régler ses soucis autrement que par l’emportement, dont on ne sait jamais où il nous mènera. Allons, nous sommes tous près de notre but. Cette fois je crains la tâche plus ardue. »

        Les deux compagnons pénètrent maintenant au cœur du monde. L’Argoat. Méandre de chênes tortueux plusieurs fois séculaires. Les arbres majestueux déploient leurs ramures entremêlées interdisant au jour de se répandre. Peut-être ont-ils l’âge des pierres, tant les troncs sont larges et puissants. En ce lieu, parmi ces colonnes naturelles, dans cet écrin de végétation primaire, est un grand dolmen à peine visible, tant il est couvert de mousse. Il évoque les vestiges d’un temps oublié.

    « Le ... Le trésor ? Est-il là ? »

       « On ne peut rien te cacher ami ! Attends !!!! ... pas si vite. Ne t’avance pas plus, reviens vers moi, doucement. Ah ! Jeunesse fougueuse. Tu t’empresses sans savoir. Ne sens-tu pas ? Ne sens-tu pas comme l’air est chaud autour de toi ? Certes, il y a un trésor ; Il est à portée de main. Mais crois-tu qu’un trésor puisse s’acquérir de la sorte, avec cette facilité déconcertante ! S’il y a un trésor ... Il y a aussi .... »

       L’intérieur du vieux dolmen résonne d’un ronflement sourd. L’obscurité qui semble y régner, disparaît au profit d’une lueur rougeâtre évoquant une forge animée d’un feu ardent. L’onde d’un souffle chaud se propage jusqu’à eux.

    «  ... Il y aussi le gardien, disais-je », reprend le Teuz.

    Sous le dolmen, de nouveau les ténèbres.

    Se révèlent alors deux éclats froids à la pupille fendue ....

       La tête monstrueuse du dragon sort lentement d’entre les pierres. Elle ondule doucement à l’ ‘extrémité d’un long cou recouvert d’écailles brunes.

     

    Il semble que nous ayons réveillé la bête, dirait-on » fait calment le Teuz.

       « Que Saint-Georges, armé de sa lance, veille nous venir en aide » reprend le gamin terrifié.

       « Tu ne crois pas j’espère, à ce genre de sottise ! Ces récits ne sont que fables et coquecigrues. Brandis plutôt ton bâton libéré de ton baluchon. Sers-t-en à la manière d’une lance, et surtout, ne manque pas de viser les deux yeux. »

       « Mais c’est un simple bâton de Noisetier ! Rien de plus ! » S’affole le jeune garçon.

       « Il suffit d’un bâton pour soulever un roc !!! Ne perds pas un instant ! »

       Gildas-Tête-De-Bois fait à la façon que commande le Teuz Il brandit sa frêle branche de noisetier et ajuste son lancer du mieux qu’il peut. Le bâton vole en tournoyant, fragile et incertain. Alors le Teuz lève le bras et fait une passe magique de la main ... l’insignifiant bout de bois se transforme en un puissant javelot fendant l’air, vif éclair.

       Le dragon crache un puissant feu dévastateur lorsque le dard vient se ficher au beau milieu de son front. La créature fantastique s’effondre de tout son long, terrassée d’un coup, les naseaux encore fumants.

       Le trésor scintille dans la pénombre du vieux dolmen Ce n’est qu’abondance de pièces d’or, bijoux et autres objets précieux. Il y a là de quoi charger une charrette tirée par deux bœufs. Gildas-Tête-De-Bois n’en croit pas ses yeux.

    « Comme tu vois, je ne t’ai pas raconté d’histoires ! Le trésor est bien là. »
    « Comment allons-nous faire. Il va falloir des années pour le transporter. Nous n’avons rien d’autre que ce simple baluchon. »
    « Voilà qui est parfait ! Dénoue-le-donc et débarrasse-toi de son contenu ...Maintenant, dépose le carré de tissu sur ce bien précieux. »

       Sitôt le gamin jette l’étoffe comme on le fait d’un drap sur le lit...  Que l’ensemble du trésor vient à disparaître. En lieu et place ne reste plus qu’un petit baluchon, joliment rebondi.

       « Voici, mon ami. Tout est dedans. Lorsque le besoin se fera sentir, glisse ta main à l’intérieur. Prends ce dont tu as besoin, rien de plus. Ceci n’est pas une corne d’abondance. Tu as vu le trésor, s’il est important, il n’est pas inépuisable. Allons aimable compagnon, il faut songer au retour. Je devine loin d’ici, une modeste chaumière au sein de laquelle tous sont fort inquiets de ton absence prolongée. »

       « M’sieur le p’tit homme, je suis sacrément content de vous avoir rencontré !!! Miass concernant ce fabuleux trésor, il vous appartient tout autant qu’ç moi. »

       « Gildas-Tête-De-Bois, mon bon ami, as-tu le souvenir du matin où ti libéras un lapin prisonnier d’un vilain collet ?

    Tu n’es pas sans savoir que les lutins ont le pouvoir de métamorphose. Et bien ce captif ..., c’était moi.

       Prive un être magique de sa liberté, il en perdra aussi sa magie. En me libérant, tu m’as rendu mes pouvoirs. C’était la moindre des choses que tu puisses en profiter ? Tu mérites grandement ce que tu as gagné. Mettons-nous  en chemin, la route est encore longue jusqu’à ta demeure. »

       Sur le chemin, deux ombres s’étirent dans la lumière du couchant. Ils sont deux à marcher en chantant. Le petit homme devant, le gamin derrière.

    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer

     

    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la beauté des marmites

     

       Au bout d’un temps, de loin en loin, on ne distingue plus que des chaumières isolées, tapis dans le creux de vallons embrumés. Les dernières ne sont que des ruines abandonnées, affaissées sur elles-mêmes. La poussière des âges s’y est déposée en un délicat voile d’oubli.

       « Je ne reconnais pas ce pays ! Où sommes-nous ? J’suis fatigué ! J’ai mal aux pieds ! – C’est encore loin ? On est bientôt arrivé ? Vous pouvez me porter sur votre épaule ... juste un peu ? » ... ainsi sont les enfants.

       Et ils marchent, le pas long et mesuré, le petit homme devant, le gamin derrière, lieue après lieue.

       Enfin, ils atteignent une région escarpée. Devant eux se dresse l’entrée d’une gorge étroite au sein de laquelle ils s’engouffrent.

        De part et d’autre, de hautes murailles formées de lourds blocs de granit s’élèvent, verticales, jusqu’à un trait de ciel semblant fendre la roche bien au-dessus d’eaux. De parois en parois, le son roule, les précède, pour revenir en écho. Un  étroit chemin de mousse épaisse donne le sentiment de marcher sur un tapis cossu. Ce corridor naturel serpente, descend, s’enfonce doucement sous terre à mesure que fraîchit l’humidité pénétrante.

       « Je crois m’être un peu trop éloigné de chez moi, fait le gamin à voix basse, comme s’il se trouvait dans un lieu sacré. Je ...je ne suis plus tout à fait certain de vouloir faire fortune. Je ne croyais pas que cela soit si difficile. Et puis j’ai froid. C’est tout sombre ici. Il est encore loin le trésor ? »

       « Pen buzac. Tête de ver sans cervelle, as-tu déjà vu un trésor à la porte de chez toi ou celle de ton voisin ? Un trésor à découvrir se mérite. Il faut aller loin pour le chercher. Mais, chuuuuuut ... Écoute, écoute, écoute plutôt. »

    À peine perceptible, on distingue, un battement issu du cœur du monde.

    « Non, non, ce n’est pas un battement, reprend le Teuz l’oreille tendue. Il s’agit d’un pas. Je crois que l’on vient à nous. »

        Le pas est si lourd qu’à mesure qu’il approche, les parois résonnent, vibrent. De partout autour, tombent, dégringolent des volées de petits cailloux, de petites pierres, des touffes moussues. Quelle sorte de créature fantastique peut provoquer pareilles secousses à se déplacer ainsi ?

    Qui d’autre que le géant Goulaffre !

       « Le géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » ! Souffle le Teuz à son jeune protégé, terrorisé. Restons maîtres de nos nerfs. Il est à son sujet, une chose, que beaucoup ignorent. Un secret connu de moi seul. De le connaître nous tirera d’embarras. Laisse-moi faire veux-tu ! »

        Et comme il finit ces mots, apparaît le terrible géant Goulaffre « au toujours féroce appétit » Large comme dix bœufs, sa tête aurait pu se perdre dans les nuages si le ciel avait déjà été présent. Déjà le gourmand gourmet dresse le nez, cherche à savoir de quoi sera composé ce dîner au savoureux fumet. Le Teuz vient au-devant du géant. Et après qu’il se soit raclé la gorge, il entame sur un air de gavotte :

     

    ’M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer ...

     Je n’a plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites

     

    L’air est joyeux, entraînant à souhait. Le Teuz sautille d’un pied sur l’autre. Le chant haut et clair fuse sur les parois de granit, pénètre les cavités les plus secrètes. Le géant reste interdit, puis son pied bat la mesure.

     ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

    Et l’écho dédoublé » de donner la réplique :

     ... Da roulañ ma yaouankiz
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

       Le géant Goulaffre n’a plus l’esprit à manger il reprend le chant lui aussi. Et d’un pas léger que nul n’aurait soupçonné, il se met à danser, danser la gavotte, et il sautille et il chante, et l’écho lui répond, et c’est toute cette gorge, auparavant si austère qui résonne de ce Kan ha Diskan diabolique.

     

    Dañs ar podoù-fer, komere
    Tournez en arrière

     

       Tandis que le géant Goulaffre effectue cet élégant pas, le Teuz saisit son compère par le bras et entraine ce dernier à se faufiler dans le dos du colosse tout à son ballet. Et sans plus attendre, les deux se carapatent au nez et à la barbe de l’ogre.

     

    ...Tournez en arrière
    Tournez en arrière ...

     

    «  Dame !s’émerveille le gamin, vous avez plus d’un tour dans votre sac, assurément. Vous disiez ma compagnie agréable, la vôtre est utile, à ne pas en douter. Quand je raconterai ça à mon retour, jamais on ne voudra me croire. Tout de même, se débarrasser d’un géant par la danse et par le chant. ! »

    « Apprends mon ami, qu’il est bon de chercher à régler ses soucis autrement que par l’emportement, dont on ne sait jamais où il nous mènera. Allons, nous sommes tous près de notre but. Cette fois je crains la tâche plus ardue. »

        Les deux compagnons pénètrent maintenant au cœur du monde. L’Argoat. Méandre de chênes tortueux plusieurs fois séculaires. Les arbres majestueux déploient leurs ramures entremêlées interdisant au jour de se répandre. Peut-être ont-ils l’âge des pierres, tant les troncs sont larges et puissants. En ce lieu, parmi ces colonnes naturelles, dans cet écrin de végétation primaire, est un grand dolmen à peine visible, tant il est couvert de mousse. Il évoque les vestiges d’un temps oublié.

       « Le ... Le trésor ? Est-il là ? »

       « On ne peut rien te cacher ami ! Attends !!!! ... pas si vite. Ne t’avance pas plus, reviens vers moi, doucement. Ah ! Jeunesse fougueuse. Tu t’empresses sans savoir. Ne sens-tu pas ? Ne sens-tu pas comme l’air est chaud autour de toi ? Certes, il y a un trésor ; Il est à portée de main. Mais crois-tu qu’un trésor puisse s’acquérir de la sorte, avec cette facilité déconcertante ! S’il y a un trésor ... Il y a aussi .... »

       L’intérieur du vieux dolmen résonne d’un ronflement sourd. L’obscurité qui semble y régner, disparaît au profit d’une lueur rougeâtre évoquant une forge animée d’un feu ardent. L’onde d’un souffle chaud se propage jusqu’à eux.

    «  ... Il y aussi le gardien, disais-je », reprend le Teuz.

    Sous le dolmen, de nouveau les ténèbres.

    Se révèlent alors deux éclats froids à la pupille fendue ....

    La tête monstrueuse du dragon sort lentement d’entre les pierres. Elle ondule doucement à l’ ‘extrémité d’un long cou recouvert d’écailles brunes.

     

     Il semble que nous ayons réveillé la bête, dirait-on » fait calment le Teuz.

       « Que Saint-Georges, armé de sa lance, veille nous venir en aide » reprend le gamin terrifié.

       « Tu ne crois pas j’espère, à ce genre de sottise ! Ces récits ne sont que fables et coquecigrues. Brandis plutôt ton bâton libéré de ton baluchon. Sers-t-en à la manière d’une lance, et surtout, ne manque pas de viser les deux yeux. »

    « Mais c’est un simple bâton de Noisetier ! Rien de plus ! » S’affole le jeune garçon.
    « Il suffit d’un bâton pour soulever un roc !!! Ne perds pas un instant ! »

       Gildas-Tête-De-Bois fait à la façon que commande le Teuz Il brandit sa frêle branche de noisetier et ajuste son lancer du mieux qu’il peut. Le bâton vole en tournoyant, fragile et incertain. Alors le Teuz lève le bras et fait une passe magique de la main ... l’insignifiant bout de bois se transforme en un puissant javelot fendant l’air, vif éclair.

       Le dragon crache un puissant feu dévastateur lorsque le dard vient se ficher au beau milieu de son front. La créature fantastique s’effondre de tout son long, terrassée d’un coup, les naseaux encore fumants.

      Le trésor scintille dans la pénombre du vieux dolmen Ce n’est qu’abondance de pièces d’or, bijoux et autres objets précieux. Il y a là de quoi charger une charrette tirée par deux bœufs. Gildas-Tête-De-Bois n’en croit pas ses yeux.

    « Comme tu vois, je ne t’ai pas raconté d’histoires ! Le trésor est bien là. »
    « Comment allons-nous faire. Il va falloir des années pour le transporter. Nous n’avons rien d’autre que ce simple baluchon. »

       « Voilà qui est parfait ! Dénoue-le-donc et débarrasse-toi de son contenu ...Maintenant, dépose le carré de tissu sur ce bien précieux. »

       Sitôt le gamin jette l’étoffe comme on le fait d’un drap sur le lit...  Que l’ensemble du trésor vient à disparaître. En lieu et place ne reste plus qu’un petit baluchon, joliment rebondi.

       « Voici, mon ami. Tout est dedans. Lorsque le besoin se fera sentir, glisse ta main à l’intérieur. Prends ce dont tu as besoin, rien de plus. Ceci n’est pas une corne d’abondance. Tu as vu le trésor, s’il est important, il n’est pas inépuisable. Allons aimable compagnon, il faut songer au retour. Je devine loin d’ici, une modeste chaumière au sein de laquelle tous sont fort inquiets de ton absence prolongée. »

       « M’sieur le p’tit homme, je suis sacrément content de vous avoir rencontré !!! Miass concernant ce fabuleux trésor, il vous appartient tout autant qu’ç moi. »

        « Gildas-Tête-De-Bois, mon bon ami, as-tu le souvenir du matin où ti libéras un lapin prisonnier d’un vilain collet ?

       Tu n’es pas sans savoir que les lutins ont le pouvoir de métamorphose. Et bien ce captif ..., c’était moi.

       Prive un être magique de sa liberté, il en perdra aussi sa magie. En me libérant, tu m’as rendu mes pouvoirs. C’était la moindre des choses que tu puisses en profiter ? Tu mérites grandement ce que tu as gagné. Mettons-nous  en chemin, la route est encore longue jusqu’à ta demeure. »

       Sur le chemin, deux ombres s’étirent dans la lumière du couchant. Ils sont deux à marcher en chantant. Le petit homme devant, le gamin derrière.

    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer
    ‘M’eus ket ken ‘met dek miz
    Da dañs ar podoù-fer

     Je n’ai plus que dix mots
    Pour la danse des marmites
    Je n’ai plus que dix mots
    Pour la beauté des marmites

     

     © Le Vaillant Martial


     

     

     



    [1] Enfant


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  • Les deux tailleurs et les Korrigans

       Deux tailleurs avaient ouvert leurs ateliers dans la même rue. Bien que concurrents, ils vivaient en bonne intelligence, sans vraiment se fréquenter, se contentant quand ils se croisaient de se saluer et d’échanger quelques mots. Ils tiraient l’aiguille tout le jour et parfois une partie de la nuit, s’usant les yeux  sans jamais rechigner à la besogne.

       Aucune fille dans le pays n’avait voulu, même les plus laides, les plus pauvres, les plus stupides (  J c’est vous dire ...), et ils avaient été contraints de rester célibataires. Ils ne représentaient pour aucune le beau parti auquel elles aspiraient.

       Il est vrai qu’ils n’exerçaient qu’un modeste métier, qu’ils n’étaient ni vraiment riches ni vraiment beaux et qu’ils souffraient en plus de la même difformité, tous les deux étaient bossus.

       Quand l’un ou l’autre marchait dans la rue, il était confronté à la méchanceté des passants, surtout à celle des enfants qui se retournaient en riant et lançaient parfois des quolibets.

       Que fallait-il faire ? Disparaître en emportant sa difformité. Se cacher. Ne plus exister, devenir transparent tout en continuant à travailler. L’idéal eût été d’être utile, efficace, mais de ne pas se montrer.

       Les deux tailleurs n’avaient pas d’amis, leurs bosses faisaient peur. Ils auraient pu se fréquenter et se comporter comme des frères, puisqu’ils se ressemblaient. Mais ils s’y refusaient. Un bossu se promenant tout seul ne passait jamais inaperçu. À deux, il  leur semblait que tout serai plus compliqué. Et puis voir l’autre envoyait à sa propre image, à sa propre bosse, à sa propre souffrance.

    Chacun préférait donc éviter son double et se recroqueviller dans sa solitude.

       Heureusement les deux bossus exerçaient un métier qu’ils aimaient. Et comme ils ne pratiquaient pas de tarifs trop élevés, chacun avait une clientèle fidèle. L’un se prénommait Ronan et l’autre Tudal.

       Le premier était toujours souriant. Quand il était seul dans son atelier, on l’entendait chanter de la rue. Il  aimait plaisanter avec ses clients et leur raconter des histoires qui les amusaient. Il se montrait parfois généreux avec les plus modestes en leur accordant une petite ristourne, et s’arrangeant ensuite pour se rattraper sur ceux qui étaient moins regardants sur les prix.

       Tual, quant à lui, était un homme aigri et au visage fermé. Il ne faisait jamais preuve de la moindre générosité avec personne. Il aimait tant l’argent qu’il n’hésitait pas à voler ses clients dès qu’il le pouvait. Son habilité était si grande qu’aucun ne s’en rendait compte.

       Une nuit d’été, Ronan rentrait d’un bourg voisin, où il était allé livrer un costume de noce confectionné pour le fils d’un fermier. Le vêtement avait plu au garçon et ses parents satisfaits avaient aussitôt payé le tailleur.

    C’était la pleine lune. Ronan était fatigué, mais heureux. Il marchait lentement, profitant de la douceur de la nuit, et traversait une vaste lande où se dressait une succession de menhirs.

     Soudain, il perçut de petites voix fluettes. Intrigué, il s’approcha et vit un groupe de korrigans[1] qui chantaient et dansaient gaiement autour d’un feu, en répétant le même refrain

    Lundi, mardi, mercredi,
    Lundi, mardi, mercredi ...

     

       Caché derrière un menhir, il les observa un moment, en veillant à ne pas être vu. Puis il revint sur ces pas afin de s’éloigner des danseurs et de pouvoir les contourner à distance. Il craignait, s’ils le repéraient d’être entrainé dans leur ronde folle et contraint, comme dans les contes de son enfance de tourner avec eux jusqu’au petit matin. Mais il posa son pied par mégarde sur une branche de bois mort. Le craquement alerta les korrigans. Ils interrompirent leur danse et crièrent :

     

    Lundi, mardi, mercredi,
    Lundi, mardi, mercredi ...

     

       Au bout d’un moment, il fut las de répéter toujours les mêmes paroles.

     - Votre chanson est trop courte, elle ne comprend que trois mots, leur fit-il remarquer.

    - C’est que nous ne dansons que les trois premiers jours de la semaine, expliqua celui qui était leur chef.

    - Il faudrait inventer d’autres paroles.

    - Nous n’avons pas beaucoup d’imagination.

    - Moi j’ai une idée.

    - Alors, dis-là, nous vite !

     Ronan hésita et se mit à chanter

     

    Jeudi, vendredi, samedi

     

    Puis il ajouta :

    - Comme ça, vous pourrez danser trois jours de plus

    - Bravo ! crièrent les korrigans avec enthousiasme.

    - Et en plus, les paroles rythment avec les nôtres, se réjouit le chef.

    Ronan dansa et chanta avec le nouveau refrain :

     Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi

        Au bout de la nuit, les korrigans s’arrêtèrent enfin.

    - Tu mérites une récompense pour avoir enrichi notre chanson, décida le chef, que désires-tu ?

    - Je ne sais pas ...

    - Eh bien, je te propose de choisir entre un sac rempli d’or et la suppression de ta bosse.

     Le bossu sourit.

    - S’il est possible de la supprimer, je choisis sans hésiter de m’en débarrasser !

      Au signal du chef, les korrigans saisirent Ronan et le jetèrent en l’air plusieurs fois en le faisant tourner. Quand ils le reposèrent dans l’herbe, il était un brin étourdi mais droit comme un I. Il passa ses mains dans son dos et constata qu’il avait bien perdu sa bosse.

    - C’est le plus beau cadeau qu’on m’aura jamais fait, dit-il avant de remercier les korrigans.

       Et il s’en fut, heureux, tandis que l’orient rougissait. Il rentra chez lui et se coucha. Ce jour-là son atelier resta fermé.

    Le lendemain, il rencontra Tudal qui ne cacha pas sa surprise.

    - J’ai l’impression que tu as grandi. Et ta bosse, qu’en as-tu fait ?

    - De quoi parles-tu ? je n’ai jamais été bossu ?

    - Cesse de plaisanter, tu avais encore une bosse, la dernière fois que je t’ai aperçu. Aurais-tu fais un pacte avec le Diable pour qu’il t’en débarrasse ?

     Ronan raconta sa rencontre avec les korrigans, et la nuit passé en leur compagnie.

    - « Je vais aller le voir, se dit Tudal, mais je serais moins sot que lui, je choisirai le sac rempli d’or. »

     Il attendit la nuit. La lune se leva et il se rendit sur la lande. Les korrigans étaient là. Il s’approcha d’eux sans hésiter.

    - Joins-toi à nous, crièrent-ils en l’encerclant.

     Il accepta et chanta :

    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi

     Très vite, il les interrompit pour leur dire :

    - Votre chanson est un peu courte. Il faudrait la rallonger.

    - Peux-tu ajouter quelques paroles ? demanda le chef des korrigans.

    - Oui

    - Elles doivent obligatoirement rimer avec les autres

    - Très bien !

     Tudal réfléchit et proposa quatre mots qu’il chanta :

    Et puis aussi manchedi

     

       Une partie des korrigans ne comprit pas. Mais l’essentiel était que le vers rimât avec le reste de la chanson. Ils applaudirent et se remirent à danser et à chanter :

    Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Et puis aussi manchedi

     Lundi, mardi, mercredi
    Jeudi, vendredi, samedi
    Et puis aussi manchedi

     

       Le jour finit par poindre. Le chef des korrigans donna l’ordre de s’arrêter et dit :

     - La nuit dernière, nous avons récompensé un autre bossu en lui proposant de choisir entre richesse et beauté. Il a eu la sagesse d’opter pour la beauté. Et toi que veux-tu ?

    - Eh bien, je choisis de prendre ce que l’autre a laissé, ‘empressa de répondre Tudal.

        Les korrigans l’attrapèrent et le jetèrent au-dessus d’eaux en lui faisant faire des pirouettes. Quand ils le reposèrent, il était tout étourdi et avait deux bosses : la sienne et celle de Ronan.

        C’est ainsi que Tudal fut puni pour ne pas avoir pris le temps de s’exprimer plus clairement. Et il rentra chez lui sans or, bossu par devant et bossu par derrière.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Nains dans la tradition Bretonne. Bienveillants ou malveillants, ils peuvent faire preuve d’une grande générosité, mais sont aussi capable d’horribles vengeances. 

     


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  • La pierre qui brûlait

       Cette année-là, l’hiver semblait s‘être invité plusieurs semaines en avance. La neige s’était mise à tomber sans discontinuer depuis des jours sur le petit village de Pierre-Fendre. Un blizzard glacial soufflait en violentes rafales dans les rues désertes. Les rares habitants qui osaient sortir par ce temps se hâtaient vers leur destination, craignant autant le froid mordant que les loups poussés par la faim, descendaient de plus en plus souvent de la forêt et s’enhardissaient jusqu’aux premières maisons du village à la tombée de la nuit ...
     

       Planté sur un piton rocheux comme une vaillante sentinelle, un vieux château fort surgissait de la cime des sapins enneigés et surplombait le village. Nous n’étions qu’à quelques jours de Noël et en cette occasion particulière, comme chaque année, le seigneur des lieux ouvrait toutes grandes les portes de son château pour accueillir les villageois à sa table. Les cuisines de la vieille bâtisse étaient le théâtre d’une joyeuse effervescence.

      Une armée de cuistots, de marmitons, de valets et autres tournebroches s’affairaient aux préparatifs du somptueux festin qui se déroulerait dans quelques jours ... Sur  les immenses tables s’entassaient déjà d’impressionnants pâtés, de succulentes terrines, des croustades de viande encore fumantes. Des faisans attendaient d’être plumés et le poisson pêché du jour d’être écaillé. Dans une autre partie des cuisines, la bonne odeur du pain cuit s’échappait des fours rougeoyants tandis que les pâtissiers rivalisaient d’adresse pour façonner de vertigineuses pièces montées.

       Un drôle de gamin, véritable feu follet, courait effrontément entre les jambes des gens des cuisines, manquant à tout instant de faire chuter l’un deux ! Le petit rouquin qui répondait au nom de Benoît, avait été recueilli par le seigneur quand ses gens d’armes avaient découvert les parents de l’enfant morts, égorgés par les loups dans la petite ferme qu’ils habitaient à l’immense forêt.

       L’enfant n’avait dû son salut qu’à la présence d’esprit de sa pauvre mère qui, au moment de l’attaque, eut le temps de le cacher dans un gros chaudron qui pendait au fond de la cheminée ... Les soldats trouvèrent le poupon sain et sauf, braillant comme un beau diable au fond de la marmite. Était-ce pour cela ? Nul ne le sait, mais, quand il fut en âge de quitter le giron de sa nourrice, le seigneur le colla comme aide à tout faire aux cuisines !... Et ma foi, s’il n’était pas bien grand, ni très costaud, il faisait de son mieux pour s’acquitter de sa tâche. Tant et si bien qu’à force de petits services rendus à l’un ou à l’autre, les gens des cuisines avaient fini par adopter ce « petit lutin » comme ils l’appelaient.

     

       Le lendemain trouva Benoît en pleine corvée de bois en compagnie des bûcherons du château au cœur de la forêt. Les robustes gaillards s’échinaient sur les troncs tandis que l’enfant confectionnait des fagots de ramilles et de bois mort. Il était à son ouvrage au pied d’un grand chêne quand il entendit une petite voix qui l’appelait. Il eut beau regarder de tous côtés, et chercher son origine, il ne vit personne ...

    - Lève le nez, petit d’homme ! entendit-il ! Il s’exécuta et découvrit juché sur une branche, un homme minuscule qui le fixait. Il fut tellement étonné qu’il partit à la renverse et se retrouva le derrière dans la neige. L’autre éclata d’un rire de crécelle ! Une fois la surprise passée, l’humeur de Benoît balançait entre colère et gène. Se relevant en prenant bien garde de ne pas rechuter, l’enfant toisa la petite créature.

    - Que veux-tu, petit bout d’homme ? lança Benoît de la voix la plus assurée qu’il pouvait.

    L’autre, nullement impressionnée, sauta de branche en branche et se planta devant le gosse.

    - Je ne suis pas homme, mais Korrigan ! s’exclama –t-il fièrement au nez de Benoît, et les détruisent nos demeures !...

    Devant la mine incrédule de l’enfant, le Korrigan s’expliqua :

    - Nous vivons sous les racines des arbres dans les cavernes, et en cognant comme des sourds contre les troncs, ceux qui t’accompagnent font s’écrouler la terre et la pierre sur nos têtes. !...

    - Mais nous ne savions même pas que vous existiez ! rétorqua Benoît en guise d’excuse. Le froid est si pénible qu’il faut beaucoup de bois pour ceux du village ...

    - Peut-être, concéda le Korrigan, en attendant, nombre de nos demeures sont détruites et si cela continue, il  nous faudra quitter cette forêt qui nous a accueillis bien avant que ceux de ta race n’envahissent la contrée !...

    Devant le désarroi de l’enfant, le Korrigan se calma, sembla réfléchir, et lui dit :

    - Nous autres du petit peuple n’avons jamais eu ce problème de bois pour nous chauffer ... car nous avons un grand secret !

    - Benoît était accroché à ses lèvres et attendait qu’il poursuive quand ils entendirent les bûcherons qui l’appelaient. 

    - Il est temps pour toi de partir, jeune humain ! je vais parler à l’Ancien, le roi de mon peuple. Ce soir à la nuit tombée, si tu peux venir jusqu’ici, je t’attendrai.

     

        Sur ces mots, le Korrigan disparut et Benoît, encore sous le coup de sa mésaventure, alla rejoindre les bûcherons. Dans l’air gelé de cette fin d’après-midi, les hommes épuisés et les charrettes croulantes de bois prirent la direction du château. De retour eux cuisines, l’enfant assis sur un tabouret à même l’âtre de la cheminée, contemplait les flammes dansantes qui dévoraient les grosses bûches de chêne. Il n’avait pipé mot à personne de ce qu’il venait de vivre. Malgré la douce chaleur du feu, l’idée d’affronter la nuit polaire mais surtout la menace des loups, lui glaçait littéralement le sang ! Finalement, s’emmitouflant du mieux qu’il pouvait, il sortit du château sans se faire remarquer et s’enfonça dans la nuit.

     

       Benoît avançait avec peine dans l’épaisse couche de neige qui avait recouvert le chemin. Il pénétra enfin dans la forêt qui semblait encore plus sinistre par cette nuit sans lune. Les arbres dénudés étaient comme autant de monstres effrayants qui se dressaient sur sa route. Soudain dominant les mugissements des bourrasques de neige qui lui cinglaient le visage et les rafales de vent, il entendit un hurlement terrifiant !

       Les loups, Ô Marie mère de Dieu, non, pas eux ! Songea-t-il, au comble de la terreur ; Surmontant la peur qui menaçait de le paralyser, il redoubla d’efforts pour avancer dans cette neige qui s’ingéniait à le ralentir. Il arriva enfin au vieux chêne mais le korrigan n’était pas là ! Il maudissait le lutin de l’avoir entrainé dans cette histoire !

       Que vais-je faire ? se dit l’enfant, au comble du désespoir. Les hurlements se rapprochaient. Sans nul doute, les loups avaient flairé son odeur. Les premières branches étaient bien trop hautes pour l’enfant et, faute de mieux, il se résigna et se blottit contre l’arbre, entre ses grosses racines.

       Le froid glacial l’engourdissait. Il était transi de la tête aux pieds et commençait à ne plus sentir le bout de son nez. Il avait dû s’assoupir quand une longue plainte lugubre le sortit de sa torpeur !  C’était la fin, les loups l’avaient trouvé et l’entouraient de toutes parts. Mais comme il attendait, terrifié, l’attaque ne vint pas, il réalisa subitement que les loups étaient assis ou couchés et faisaient cercle autour de lui en l’observant avec intensité.

    Au comble de l’étonnement, il entendit soudain l’un des loups s’exclamer :

    - Alors bout d’homme, tu es venu dans la nuiteuse et cela malgré la froidure !? C’est bien tu es très courageux ! 

       Devant un tel phénomène, il en resta muet de stupéfaction ! C’est alors qu’il aperçut, pointant entre les oreilles d’un énorme loup gris, le museau goguenard du Korrigan ! Le lutin sauta de sa monture et s’approcha du garçon. Montrant les loups le Korrigan expliqua :

    - Ce sont des amis, tu n’as rien à craindre de leur part ! J’avais peur que tu te perdes dans cette tourmente, et je les appelés pour qu’ils te suivent à la trace ...

     

       Planté sur un piton rocheux comme une vaillante sentinelle, un vieux château fort surgissait de la cime des sapins enneigés et surplombait le village. Nous n’étions qu’à quelques jours de Noël et en cette occasion particulière, comme chaque année, le seigneur des lieux ouvrait toutes grandes les portes de son château pour accueillir les villageois à sa table. Les cuisines de la vieille bâtisse étaient le théâtre d’une joyeuse effervescence.

       Une armée de cuistots, de marmitons, de valets et autres tournebroches s’affairaient aux préparatifs du somptueux festin qui se déroulerait dans quelques jours ... Sur  les immenses tables s’entassaient déjà d’impressionnants pâtés, de succulentes terrines, des croustades de viande encore fumantes. Des faisans attendaient d’être plumés et le poisson pêché du jour d’être écaillé. Dans une autre partie des cuisines, la bonne odeur du pain cuit s’échappait des fours rougeoyants tandis que les pâtissiers rivalisaient d’adresse pour façonner de vertigineuses pièces montées.

       Un drôle de gamin, véritable feu follet, courait effrontément entre les jambes des gens des cuisines, manquant à tout instant de faire chuter l’un deux ! Le petit rouquin qui répondait au nom de Benoît, avait été recueilli par le seigneur quand ses gens d’armes avaient découvert les parents de l’enfant morts, égorgés par les loups dans la petite ferme qu’ils habitaient à l’immense forêt.

       L’enfant n’avait dû son salut qu’à la présence d’esprit de sa pauvre mère qui, au moment de l’attaque, eut le temps de le cacher dans un gros chaudron qui pendait au fond de la cheminée ... Les soldats trouvèrent le poupon sain et sauf, braillant comme un beau diable au fond de la marmite. Était-ce pour cela ? Nul ne le sait, mais, quand il fut en âge de quitter le giron de sa nourrice, le seigneur le colla comme aide à tout faire aux cuisines !... Et ma foi, s’il n’était pas bien grand, ni très costaud, il faisait de son mieux pour s’acquitter de sa tâche. Tant et si bien qu’à force de petits services rendus à l’un ou à l’autre, les gens des cuisines avaient fini par adopter ce « petit lutin » comme ils l’appelaient.

       Le lendemain trouva Benoît en pleine corvée de bois en compagnie des bûcherons du château au cœur de la forêt. Les robustes gaillards s’échinaient sur les troncs tandis que l’enfant confectionnait des fagots de ramilles et de bois mort. Il était à son ouvrage au pied d’un grand chêne quand il entendit une petite voix qui l’appelait. Il eut beau regarder de tous côtés, et chercher son origine, il ne vit personne ...

    - Lève le nez, petit d’homme ! entendit-il ! Il s’exécuta et découvrit juché sur une branche, un homme minuscule qui le fixait. Il fut tellement étonné qu’il partit à la renverse et se retrouva le derrière dans la neige. L’autre éclata d’un rire de crécelle ! Une fois la surprise passée, l’humeur de Benoît balançait entre colère et gène. Se relevant en prenant bien garde de ne pas rechuter, l’enfant toisa la petite créature.

    - Que veux-tu, petit bout d’homme ? lança Benoît de la voix la plus assurée qu’il pouvait.

    L’autre, nullement impressionnée, sauta de branche en branche et se planta devant le gosse.

    - Je ne suis pas homme, mais Korrigan ! s’exclama –t-il fièrement au nez de Benoît, et les détruisent nos demeures !...

    Devant la mine incrédule de l’enfant, le Korrigan s’expliqua :

    - Nous vivons sous les racines des arbres dans les cavernes, et en cognant comme des sourds contre les troncs, ceux qui t’accompagnent font s’écrouler la terre et la pierre sur nos têtes. !...

    - Mais nous ne savions même pas que vous existiez ! rétorqua Benoît en guise d’excuse. Le froid est si pénible qu’il faut beaucoup de bois pour ceux du village ...

    - Peut-être, concéda le Korrigan, en attendant, nombre de nos demeures sont détruites et si cela continue, il  nous faudra quitter cette forêt qui nous a accueillis bien avant que ceux de ta race n’envahissent la contrée !...

    Devant le désarroi de l’enfant, le Korrigan se calma, sembla réfléchir, et lui dit :

    - Nous autres du petit peuple n’avons jamais eu ce problème de bois pour nous chauffer ... car nous avons un grand secret !

    - Benoît était accroché à ses lèvres et attendait qu’il poursuive quand ils entendirent les bûcherons qui l’appelaient. 

    - Il est temps pour toi de partir, jeune humain ! je vais parler à l’Ancien, le roi de mon peuple. Ce soir à la nuit tombée, si tu peux venir jusqu’ici, je t’attendrai.

        Sur ces mots, le Korrigan disparut et Benoît, encore sous le coup de sa mésaventure, alla rejoindre les bûcherons. Dans l’air gelé de cette fin d’après-midi, les hommes épuisés et les charrettes croulantes de bois prirent la direction du château. De retour eux cuisines, l’enfant assis sur un tabouret à même l’âtre de la cheminée, contemplait les flammes dansantes qui dévoraient les grosses bûches de chêne. Il n’avait pipé mot à personne de ce qu’il venait de vivre. Malgré la douce chaleur du feu, l’idée d’affronter la nuit polaire mais surtout la menace des loups, lui glaçait littéralement le sang ! Finalement, s’emmitouflant du mieux qu’il pouvait, il sortit du château sans se faire remarquer et s’enfonça dans la nuit.

        Benoît avançait avec peine dans l’épaisse couche de neige qui avait recouvert le chemin. Il pénétra enfin dans la forêt qui semblait encore plus sinistre par cette nuit sans lune. Les arbres dénudés étaient comme autant de monstres effrayants qui se dressaient sur sa route. Soudain dominant les mugissements des bourrasques de neige qui lui cinglaient le visage et les rafales de vent, il entendit un hurlement terrifiant !

       Les loups, Ô Marie mère de Dieu, non, pas eux ! Songea-t-il, au comble de la terreur ; Surmontant la peur qui menaçait de le paralyser, il redoubla d’efforts pour avancer dans cette neige qui s’ingéniait à le ralentir. Il arriva enfin au vieux chêne mais le korrigan n’était pas là ! Il maudissait le lutin de l’avoir entrainé dans cette histoire !

       Que vais-je faire ? se dit l’enfant, au comble du désespoir. Les hurlements se rapprochaient. Sans nul doute, les loups avaient flairé son odeur. Les premières branches étaient bien trop hautes pour l’enfant et, faute de mieux, il se résigna et se blottit contre l’arbre, entre ses grosses racines.

       Le froid glacial l’engourdissait. Il était transi de la tête aux pieds et commençait à ne plus sentir le bout de son nez. Il avait dû s’assoupir quand une longue plainte lugubre le sortit de sa torpeur !  C’était la fin, les loups l’avaient trouvé et l’entouraient de toutes parts. Mais comme il attendait, terrifié, l’attaque ne vint pas, il réalisa subitement que les loups étaient assis ou couchés et faisaient cercle autour de lui en l’observant avec intensité.

    Au comble de l’étonnement, il entendit soudain l’un des loups s’exclamer :

    - Alors bout d’homme, tu es venu dans la nuiteuse et cela malgré la froidure !? C’est bien tu es très courageux ! 

       Devant un tel phénomène, il en resta muet de stupéfaction ! C’est alors qu’il aperçut, pointant entre les oreilles d’un énorme loup gris, le museau goguenard du Korrigan ! Le lutin sauta de sa monture et s’approcha du garçon. Montrant les loups le Korrigan expliqua :

    - Ce sont des amis, tu n’as rien à craindre de leur part ! J’avais peur que tu te perdes dans cette tourmente, et je les appelés pour qu’ils te suivent à la trace ...

       Sans plus de cérémonie, le Korrigan invita Benoît à le suivre. L’enfant marchait derrière lui, jetant des regards inquiets aux loups qui faisaient escorte. Après une marche harassante dans la neige, ils arrivèrent au pied d’un énorme chaos rocheux. Comme un œil lumineux dans la muraille sombre, une chaude clarté perçait la nuit et indiquait l’entrée d’une grotte.

    - C’est l’entrée de notre royaume ! fit le Korrigan en l’invitant à le suivre. Ils furent joyeusement accueillis par une troupe de Korrigans qui allèrent s’enquérir des loups. Comme de braves chiens, les bêtes féroces remuèrent la queue à la vue des lutins qui avec force caresses, leur prodiguèrent soins et nourriture. L’enfant cheminait à la suite du Korrigan, émerveillé par toutes les choses qui s’offraient à ses yeux. Ils passèrent ainsi de couloirs en vastes salles éclairées de mille lampions jusqu’à une grande caverne  où, en son centre, sur un imposant trône de bois et d’or ciselé, siégeait un Korrigan qui paraissait sans âge.

    - Je te présente, Artémus Brimbolion, notre bon roi sous la terre ! fit le Korrigan, très protocolaire.

       L’enfant qui ne savait trop quelle attitude adopter, risqua une révérence assez pitoyable devant le roi du petit peuple, mais ce témoignage de respect sembla contenter le vieillard qui l’invita à s’assoir et s’adressa à lui.

    - Jeune humain, si te fait mander, c’est pour te parler. Nous comprenons que les tiens aient besoin de bois pour se chauffer, mais s’ils continuent à couper les arbres en détruisant notre monde d’en dessous, nous serons contraints de disparaître. J’ai donc pris la décision de te confier un grand secret !.....

        Le roi des Korrigans fit un signe et on lui apporta un panier. À l’intérieur, il se trouvait un tas de cailloux qui, à part le fait qu’ils étaient noirs comme suie, semblaient très ordinaires.

    - Voici la solution pour nos deux peuples ! fit le souverain. Mais devant la mine incrédule du gamin, le roi laissa échapper un rire. Tu es bien comme ceux de ton peuple ! Vous vivez dans l’ignorance des merveilles qui vous entourent ! Mais toit, au moins, tu as l’excuse de ton jeune âge ! 

    Il jeta alors l’une des grosses pierres noire dans une coupe remplie de braises rougeoyantes et celle-ci s’enflamma comme par magie !

    - Quel est ce prodige !? s’exclama l’enfant, vous savez donc faire brûler les cailloux !

        A ces mots, tous les Korrigans présents partirent d’un bel éclat de rire, laissant Benoît confus et honteux de ne pas comprendre la cause de cette hilarité générale. Sur un signe d’apaisement du roi, les rires se calmèrent.

    - Nom, jeune humain, nous n’avons pas ce pouvoir, mais cette roche est très particulière. Il s’en trouve partout sous la terre, en vastes gisements. Nous l’appelons « charbon », et si tu acceptes de nous aider, nous t’indiquerons les endroits où il y en a en quantité. 

    - Vous aidez, je veux bien mais comment ? interrogea l’enfant. 

    - Sois notre porte-parole auprès de ceux de ton peuple ! Persuade-les de ne plus couper d’arbres et de nous laisser en paix ! 

    - Je vous promets de faire tout mon possible pour convaincre les miens mais je ne sais pas s’ils me croiront !? 

    - Va à présent, retourne vers les tiens, et fais de ton mieux pour nous aider ! 

     

       Arrivé à l’entrée de la caverne, le petit Benoît contempla un bien étrange spectacle. Un traîneau de belle taille, chargé d’énormes sacs de charbon, l’attendait dans la neige. Mais le plus extraordinaire était son attelage, composé de gigantesques sangliers sauvages cependant aussi placides que des bœufs !...

    - C’est un cadeau de notre roi, avec tout ce charbon, les tiens pourront se chauffer aussi bien qu’avec des bûches ! Je vais te conduire vers eux. Tiens prends ceci, fit son petit guide en lui remettant un parchemin. Sur cette carte sont indiqués d’une croix plusieurs gisements de minerai de charbon. Au lieu de cogner sur les arbres, les tiens pourront toujours se cacher l’échine dans les mines ! plaisanta le Korrigan, et du moins nous laisseront ils en paix.

       Le voyage de retour vers le château se passa comme un charme, tant le Korrigan semblait connaître chaque pouce de la forêt, chaque piège du chemin, et menait son attelage de main de maître. Devant les sentinelles médusées, l’incroyable équipage franchit le pont-levis à tombeau ouvert et s’arrêta dans une gerbe de neige au milieu de la cour pavée. À peine le temps de décharger les sacs, et l’étrange attelage s’en fut, emmené par le Korrigan qui hurlait comme un petit diable, juché sur l’échine du sanglier de tête.

       Le jeune garçon fut emmené devant le seigneur qui écouta patiemment son histoire et fut bien obligé de le croire devant le merveilleux prodige de ces pierres qui brûlaient. Une fois qu’il eut longuement observé la carte et le spectacle des surprenantes pierres noires, il s’exclama :

    - Benoît mon enfant, je ne doute plus à présent que ce fut une bonne fée qui te mit sur notre route ! Demande-moi ce que tu veux et tu l’auras ! 

    Benoît ne voulait rien pour lui, trop heureux d’être fêté en héros, mais fit deux souhaits :

    - Seigneur, bon maître, je voudrais que tous les habitants de Pierre-Fendre aient leur comptant de charbon pour l’hiver et que l’on charge un plein traineau de nourriture pour demain.

     

       Le brave seigneur accepta de bon cœur et le lendemain l’enfant partit en traineau en direction de la forêt. Personne ne l’accompagnait comme il l’avait souhaité. Quand il revint au château, trois jours avaient passé et nous étions la veille de Noël. Il y avait dans l’air un je ne sais quoi de particulier. Les villageois étaient en cette veille de nativité, tout disposés à croire aux miracles ! Tout compte fait, cet hiver ne serait pas si rigoureux que cela, et tant pis si les anges du ciel s’appelaient en fait : farfadets ou Korrigans, du moment que les cheminées du château et des chaumières fumaient joyeusement grâce aux mystérieuses pierres noires.
     

       Et comme dans toutes les belles histoires, le temps passa sans s’en faire ... Benoît devint un homme sage et respecté entre tous. Il avait le don de guérir les maladies et d’être aimé des bêtes sauvages. Il connaissait les secrets du temps, et pouvait à l’envie appeler le soleil comme la pluie. Il apprit aux humains et aux Korrigans à se respecter les uns les autres. Il était venu, comme une belle étoile, un certain soir de Noël, sceller l’amitié entre deux peuples et jamais personne ne trouva à s’en plaindre.

     

    © Le Vaillant Martial

     

     


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  • La légende du Hopper Noz « Le Crieur de Nuit »

     


     

       C’est le crépuscule. Tu trembles ?... Tu as peur ? Tu as bien raison !!! Telle la flamme vacillante d’un feu de bois sur le point de s’éteindre, le jour se meurt ... doucement, tout doucement. Et si au feu succède la braise rougie, encore source de chaleur, au crépuscule rien ne succède. Rien que la nuit froide. La nuit et son cortège de monstres grimaçants et de fantômes lugubres et autres feux follets facétieux. Chair de poule et claquement de dents.

       Malheur à toi, jeune inconsciente(e), si d’aventure, à la tombée du jour tu devais t’attarder près des falaises !!! Ce n’est assurément pas un endroit où se perdre. En toute hâte, regagne ta demeure si douillette. Dans cette fuite affolée, garde toi d’effleurer l’herbe d’oubli. Il t’en a été conté plus haut les méfaits. Allons file !... Ne te retourne pas ; Cours ! Cours vite te réfugier dans les jupons de ta mère


     

       Une fois arrivé, vérifie que l’on ferme la porte sur toi, à double tour, et surtout ... surtout ne remets plus le nez dehors, avant le matin suivant. Parce qu’à la nuit tombée, au dehors, jamais très loin, il est là, il  rode dans l’obscurité c’est ... le Hopper-Noz, le Houpoux, le « Crieur de Nuit ». Tu frissonnes un peu plus !... Et tu n’as pas tort.

       Écoutez... écoutez bien. Tendez l’oreille. Ce n’est pas la tempête qui hurle sur la lande désolée, non ... ce n’est pas la tempête, pas plus que la chouette effraie.


       C’est ... c’était il y a fort longtemps. Vos pères et vos mères n’étaient pas encore nés. C’est dire, si l‘on sait leur grand âge !!!

       C’était ... bien avant le règne des gommes. L’aube du monde. Au nord, il y avait quatre îles. Quatre îles perdues dans une étendue de brume et de glace. Océan de nulle part. De ces îles mystérieuses, un jour, sont arrivés les Dieux celtes oubliés, ceux-là même qui peuplèrent la verte Erin. Ainsi autrefois appelait-t-on la terre d’Irlande.

       De très anciennes paroles évoquent cette époque comme étant celle du règne des elfes. Les elfes, ces êtres merveilleux pourvus de grandes oreilles pointues. Certes nul n’est parfait.


     

       En ce temps-là, les elfes se composaient de communautés nombreuses et variées. Il y avait ... ceux qui aimaient à gambader au plus profond des bois et des forêts. Ils parlaient le langage des animaux, celui des arbres, des herbes folles. Jamais bien loin se trouvaient leurs voisins les elfes de la plaine. La tête couronnée de fleurs parfumées, ils dansaient, sautillaient des journées entières dans les prés, au milieu de nuées d’oiseaux.

       A barboter dans les torrents, les lacs et les étangs, tout autant qu’au fond des mers, on trouvait ceux de l’eau.

    N’oublions pas les Elfes gris, compagnons de la lune et des animaux nocturnes.

    Les Elfes noirs, originaire des racines du vieil arbre soutenant le monde.

    Les sibyllins elfes clairs, maîtres des vents ... Et combien d’autres encore.

       Tous, tous sans distinction, reçurent des anciens dieux l’initiation aux arts et au savoir. Très vite, chacun de ces peuples mit à profit ces riches enseignements pour développer une civilisation brillante et florissante. Musique, poésie, peinture et conversations savantes étaient leur usage quotidien. Les elfes en virent à effleurer la perfection. À tel point que .....

       « Mon dieu, mon dieu !... se dirent les Dieux, qu’avons-nous fait là)? Ces êtres aux oreilles pointues et à la beauté sans pareil sont de trop bons élèves. À si bien  maîtriser nos enseignements, ils font finir par nous égaler... Pire encore ... Ils vont finir par nous dépasser !!! »

        Non, non, non ... Il suffisait. Les Dieux en haut, les Elfes en bas. Chacun de son toit, chacun son chez soi. L’idée qu’ils ne puissent avoir des égaux, voir des rivaux, déplut tant aux Dieux qu’ils décidèrent de détruire ce qu’ils avaient mis en œuvre. Et c’est ainsi qu’ils provoquèrent la discorde, puis le chaos ...Le chaos au cœur du peuple elfique. Il ne fallut pas longtemps pour que l’ensemble des communautés en vienne à se livrer une bataille sans merci. Elle eut pour nom « La batailles des cents »

       Un conteur sans âge, dont les poils de barbe sont autant de récits sur lesquels il faut tirer, rapporte de ses errances imaginaires le souvenir de ce conflit  terrible.

       « Une lutte qui vit s’affronter les peules les plus puissants de la civilisation elfique. Pendant cent jours, pendant cent nuits, cent armées dressées, les unes contre les autres montèrent au combat. Les prairies, les vallons et collines se couvraient de bien plus de guerriers, en rangs serrés qu’elles ne comptaient de brins d’herbe. Le vent, le tonnerre et la foudre ne pouvaient se faire entendre tant la clameur des armées lancées les unes contre les autres était forte. Le son des corps et des trompes, le heurt des bois de lances contre les boucliers aux couleurs des différents clans, comme autant d’écailles de la peau d’un dragon gigantesque, se mouvant à perte de vue. Jamais, jamais on ne voyait luire le soleil tant les nuées de flèches se succédaient dans un ciel devenu invisible. Cent armées, dont aucune ne prenait le dessus sans se voir défaite à son tour le lendemain. Lendemains qui n’existaient plus. Le cycle des nuits et des jours avait été emporté par la folie d’un engagement ininterrompu. Assauts successifs, sans cesse recommencés, telles les vagues écumantes contre une épaisse jetée de pierres.
     

       Au matin du centième jour, aussi loin que portait le regard, les plaines étaient jonchées de hérauts endormis. Regards éteint à jamais. Cuirasse et cottes de mailles fendues, souillées d’une terre brune. Terre étouffée, couverte d’une épais voile ... froid et sans vie.

       On ne savait plus s’il s’agissait de la brime ou bien des âmes errantes qui flottaient ainsi, immobile dans un silence glaçant.

       Au constat de ces paysages désolés, l’un des Dieux fut pris d’un terrible remords. Cela peut arriver parfois. Conscient que rien ne pouvait apaiser sa culpabilité, il décida portant de réunir les dernière tribus survivantes.

       Tous se rassemblèrent au milieu d’un cercle de pierre. Seul, face à cette assemblée tristement diminuée, il exprima le souhait que soit nommé dans chaque clan, un héraut parmi les survivants qui auraient le plus souffert. Chacun de ses hérauts devrait se lancer sur les chemins et les routes traverser les mers, affronter les tempêtes, franchir les montagnes, les landes, l’immensité des plaines.

       Et sans aucun repos, jusqu’ à la fin des temps, d’où qu’il se trouve, des gouffres les plus profonds aux falaises les plus hautes, ce messager n’aurait de cesse de clamer aux oreilles du monde son désespoir et la triste histoire de son peuple. Mettre en garde qui conque serait tenté d’accomplir pareille atteinte à la vie. Et si jamais, certains refusaient d’entendre cet avertissement venu de la nuit des temps, ils devaient être punis pour leur désobéissance.

       Aux âges ont succédé les âges. La valeur en grain de sable de chaque grève, de chaque plage que comporte le monde, s’est écoulée lentement par le grand sablier du temps. Les Appeleurs déambulaient délivrant leur mise en garde. Aux elfes succédèrent les hommes.

    Peu à peu, le message diffusé se mâtinait de mots aux accents nouveaux. Si bien que le sens premier devint plus confus ... Un peu comme une formule magique chuchotée de bouche à oreille, se serait déformée au fur et à mesure qu’elle aurait été transmise.

       Ainsi évolua le si précieux message, dont la lente métamorphose du propos eut pour effet d’en faire perdre le sens. Ne restaient plus que des fragments de mots, petits bouts de syllabes ....Une succession de râles. Des cris lancés au hasard de l’obscurité par d’errantes créatures solitaires, à la mémoire érodée par le temps. Les messages oubliés finirent par n’exprimer qu’une plainte animale. Animaux dont ils prirent aussi l’habitude, qu’ont certains, de ne sortir que la nuit. Á ces appels nocturnes, dénués de sens, ne répondait que l’écho, entraînant toujours plus profondément dans la folie ... les alfs oubliés. »

       Voici, voici la terrible origine du Hopper-Noz, le « crieur de la nuit » Celui que l’on nomme aussi Yannig-an-aod, « Petit Jean-de-la-grève » ... Un messager oublié.

    Cric ! Crac !...L’histoire retourne au fond du sac. Et ... une autre en ressort !

       D’autres pensent ... d’autres rapportent, que ces tourmenteurs du rivage sont peut-être bien les âmes vagabondes des marins péris en mer. Tous ces trépassés dont on n’a jamais retrouvé les corps. Pêcheurs, Terre-Nova. Pirates et Cap horniers ... Ça en fait du monde ! Les ensevelis, dans les sables mouvants au fond des baies dans les vasières.

       Les noyés dans les eaux noires. Autant de corps disparus équipage fantôme de Davy Jones. Des corps en peine d’une sépulture décente. Condamnés qu’ils sont à divaguer pour l’éternité, le long des rivages, sur les grèves, au milieu des grands rochers. Ils unissent leur plainte lancinante à la rumeur des vagues mourantes sur le sable.


     

     

    Peut-être Potr-en-or est-il l’un deux de ceux-là ? Potr-en-or, le gars de la côte »

    « Iou ! Iou Iou ! » Fait-il le soir venu.

       Potr-en-or prévient les équipages du danger que court leur navire à l’approche des îles du golfe du Morbihan, chacun connait Potr-en-or.


       Rien n’enthousiasmait plus René Petit-fagot-de-bois que d’aller au bar » Damgast !... Nous ne parlons plus du bar où boire ! Plutôt du poisson. Celui que l’on pêche pour le cuire au four sous une bonne croûte de sel.

       C’était la fin du jour, et le ciel, il y a peu flamboyant, prenait des tons crépusculaires. Pour ce qui est de savoir om se situe l’histoire, il n’y a rien à espérer. Le pêcheur, lorsqu’il s’agit d’évoquer son lieu de pêche, voit sa mémoire défaillir.

       Un soir donc qu’il dérivait avec sa plate, dans le courant de la marée montante, notre homme n’avait d’yeux pour sa ligne. Au bout s’y débattait la perspective d’un bon repas. Il était tant à son affaire qu’il ne vit pas, là-bas, de fourbes récifs à fleur d’eau. La barque y filait tout droit. René-petit-fagot-de-bois ne dut son salut qu’au regard perçant de Potr-en-or, le gars de la côte toujours vigilant. Avec vivacité, ce dernier se précipita, bondissant d’île en île, pour avertir du danger. Il termina sa course folle à califourchon sur l’une des riches les plus avancées. Là, les mains en porte-voix, le hurleur lança son « Iou ! Iou ! Iou ! » Plus puissant qu’une corne de brume.

    « Iou ! Iou ! Iou ! » Fit-il une paire de fois.

       Cornegidouille !!! Comprenant l’imminence de la catastrophe, dans la soudaine panique d’une manœuvre désespérée, le malheureux pêcheur abandonna sa ligne pour sauver sa barque. Et la ligne de tomber à l’eau, suivie d’une bordée de jurons. René Petit-fagot-de-bois sentit les saillants écueils effleurer la coque sans, toutefois, l’endommager. Du coin de l’œil, il put voir ainsi filer son dîner. Le poisson, trop heureux d’un tel dénouement, salua le Potr-en-or avant de disparaître dans les eaux noires.

       Si ce soir-là, du Houpoux  on n’entendit plus la voix, celle de René-Petit-Fagot-de-bois roula bien tard sur les eaux paisibles du golfe endormi. Et c’est heureux pour les oreilles chastes des enfants qu’ils fussent couchés tôt.

       Ah ! Oui, vraiment ... Mieux vaut ne pas traîner dehors sitôt venue l’heure où s’épanouit la lune. Écoutez... tendez l’oreille, au loin près de la côte. N’entendez-vous pas mêlé au grondement sourd de l’océan ... ?

    « Yiiiou-iouuuu Yiiou-iouuu !!!» fait celui-ci.

     

    Un appel lointain s’évanouit dans le silence de la nuit... Et de nouveau :

    « Yiiiou-iouuuu Yiiou-iouuu !!!»

       Un jeune berger, lanterne à en main, parcourait la lande à la recherche d’un mouton égaré ...

    « Yiiiou-iouuuu Yiiou-iouuu !!!»

       « Ohé ? Fait le jeune pâtre, étonné d’entendre quelqu’un à pareille heure de la nuit. Qui appelle ?... Houhou ! » Répondit naïvement l’ignorant.

       « Yiiiou-iouuuu Yiiou-iouuu !!!» répliqua l’autre dont la voix trahit qu’il s’était rapproché.

       « Par ici !!! Je suis-là !... Je t’entends, compagnon, mais ne te vois point. Il fait trop sombre !!!... As-tu besoin d’aide ? Serais-tu égaré, prisonnier de la tourbe jusqu’aux genoux ?... Hé-hooo » lance-t-il au hasard, tout en dirigeant sa lampe de gauche à droite pour mieux discerner alentour.

       « Yiiiou-iouuuu Yiiou-iouuu »  crie le Hopper-Noz maintenant tout proche.

       Soudain gagné par l’inquiétude, le jeune berger s’étrangle d’un faible « Ohé » tout chevrotant. Il n’en faut pas moins à Yannig-an-Aod pour jaillir des ténèbres et se jeter sur l’imprudent. Ne jamais répondre trois fois au Hopper Noz ! Seule restait la lune pâle et froide.
     

       Ce n’est que dans la matinée du lendemain que l’on découvrit le mouton comme à son habitude, paisible, à paître dans les prés-salés. Mais du jeune berger, on ne trouva rien, rien d’autre que son chapeau abandonné.

       Les nuits suivantes, tous eurent le frisson d’entendre là-bas, outre l’inquiétant « Yiiiou-iouuuu» du Houpoux, d’entendre ce dernier souffler dans un pipeau ... Un pipeau de berger. Plus que notes de musiques, c’était, pour les oreilles meurtries une cacophonie discordante bien éloignée des divines mélodies qu’avaient enseignées, au matin du monde, les anciens dieux celtes.


     

     

    « Hou-houu ... Hou-Houu !!! » font d’autres.

    Tout dépend des régions. Tout dépend des lieux.

    Grèves, guets ou fontaines. Marais, puits ou étangs ...

     

    « Hou-houu ... Hou-Houu !!! »

       Les parents, à cet avertissement, saisissent par le bras, leur progéniture, de celle qui aurait l’humeur trop vagabonde et d’ordonner qu’elle se terre près de la cheminée, à l’écart des porte et des fenêtres fermées. Sait-on jamais ... Combien d’enfants désobéissants a-t-on vus emportés par le Hopper Noz !

       Ce cauchemar sur pattes déploie ses bras démesurément longs. De ses mains griffues, il attrape les rejetons affolés. On le croirait au marché. Il se sert, comme à l’étal, sélectionne un fruit plus mûr, plus charnu qu’un autre, sauf que le crieur de nuit n’est pas un client difficile. Il saisit tout ce qui passe à sa portée, le visage fendu d’un large sourire gourmand, sourire carnassier orné de petites dents jaunies et pointues. Et de jeter les désobéissants, les fortes têtes dans son grand chapeau. Un immense chapeau gris, plus large qu’une roue de charrette. Il est dit si  profond que l’on pourrait y mettre un puits ... c’est dire. Il y ferait noir et humide !!!

       Ainsi le Hopper Noz est devenu un épouvantable d’épouvantail. Un croque-mitaine au ventre rebondi de chair tendre. Un loup-garou affublé de bottes de sept lieues lui permettant de fondre sur les enfants joufflus en un rien de temps ... Cric ! Crac !... Sitôt le soleil couché.

       Chuuuut !... Écoutez, là-bas, près des falaises ....

     

    N’y allez surtout pas !


     

     

    © Le Vaillant Martial 

     


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