• Jean le Fort le les trois barons

    Jean le fort et les trois barons

       Il était une fois un jeune pâtre dans une ferme de basse-Bretagne. Il avait pour nom Jean et passait pour être bas d’esprit. Tous les jours il partait avec ses moutons, au lever du soleil, et ne s’en retournait que quand il était couché.

       Un jour d’été que la servante lui avait porté-sur la grand-lande des crêpes et du lait baratté pour son repas, il répandit quelques gouttes de lait sur ses habits, et, comme il faisait chaud, de nombreuses mouches vinrent s’y poser. D’un seul coup du plat de la main il en tua dix-huit.

    - Dix-huit ! S’écria-t-il, après les avoir comptées ? Quel homme je suis ! ...
    -
    Je suis vraiment bien bon de rester ici garder les vaches et des moutons comme un imbécile, au Diable, mon maître, avec ses vaches et ses moutons ! Je veux voyager, pour voir si je trouverai quelque part un homme capable de lutter avec moi. Dix-huit d’un seul coup ! ...
    -
    Je suis vraiment bien bon de rester ici à garder des vaches et des moutons, comme un imbécile, au diable mon maître, avec ses vaches et ses moutons ! Je veux voyager, pour vois si je trouverai quelque part un homme capable de lutter avec moi. Dix-huit d’un seul coup ! ...

       Et il laissa là son troupeau et partit. Dans la ville  plus voisine, il fait écrire en grandes lettres dorées sur un ruban qu’il enroule autour de son chapeau : « J’en tue dix-huit d’un seul coup ! »

    Puis il se remet en route, et arrive à Paris. Il va tout droit frapper à la porte du roi.

    - Que demandez-vous, mon garçon ? lui dit le portier.
    -
    Le roi n’aurait-t-il pas besoin d’un bon domestique, capable de tout faire, comme pas un autre ?
    -
    Il est partit un garçon d’écurie, hier, et il faut le remplacer.
    -
    Eh ! bien, prenez-moi, et vous verres quel homme je suis.

       On lui confia une des écuries du palais. Les chevaux qui s’y trouvaient étaient tous maigres et de triste mine, par suite des mauvais soins du palefrenier qui venait de partir. Jean en fit, en peu de temps, les plus beaux et les meilleurs des écuries royales. Le roi le remarque, lui en fit compliment, et le prit même en affection particulière.

    Cette distinction méritée excita la jalousie des autres palefreniers, et ils complotèrent à sa perte.

    Un d’eux alla un jour trouver le roi et lui dit :

    - Sire, le palefrenier Jean a dit qu’il était homme à vous débarrasser des trois géants.

       Il y avait dans un château voisin, au milieu d’un grand bois, trois géants qui faisaient au roi tout le dommage et le mal possibles. Ils ravageaient ses moissons, lui enlevaient bœufs, moutons et chevaux et vivaient à ses dépens. Maintes fois il avait envoyé ses armées contre eux, mais toujours elles se faisaient battre et lui revenaient dans le plus piteux état.

       Ces trois géants faisaient donc le malheur et le désespoir du vieux roi. Il fit aussitôt appeler Jean en sa présence et lui dit ?

    - Vous avez dit que vous êtes capable de me délivrer des trois géants ?
    -
    Je n’ai jamais rien dit de semblable, mon roi, répondit Jean, étonné d’une pareille demande.
    -
    Vous l’avez dit, et il faut que vous teniez parole, ou il n’y a que la mort pour vous.
    -
    Et si je vous délivre des trois géants que me donnerez-vous ?
    -
    Si vous me délivrez des trois géants, je vous donnerai ma fille en mariage.
    -
    Eh ! Bien à la grâce de Dieu ! J’en ai tué dix-huit d’un seul coup, et je ne suis pas homme à reculer devant trois, quel qu’ils soient.

    Il partit là-dessus.

       Tous les jours, les trois géants venaient boire à une belle et grande fontaine qui était dans le bois.

     

       Jean monta sur un grand chêne qui étendait ses branches au-dessus de la fontaine, avec un sac rempli de pierres, et attendit, en silence. Les géants vinrent boire, selon leur habitude. Jamais il n’avaient vu de monstres aussi affreusement laids. L’aîné s’étendit de tout son long, sur le ventre et se mit à boire à la même fontaine. Jean lui lança une pierre sur la nuque. Il se retourne et dit :

    - Lequel de vous m’a lancé une pierre ?
    -
    Personne ne t’a touché, répondirent les deux autres.
    -
    Ne recommencez pas où il vous en cuira.

       Et il se pencha de nouveau sur la fontaine et se remit à boire.

       Jean lui lança une seconde pierre plus forte que la première. Le géant se relève furieux, se précipite sur celui des deux frères qui est le plus près de lui, et le tue net. Puis il se remet tranquillement à boire. Jean lui lance une troisième pierre. Il se précipite sur son autre frère, et le tue comme le premier.

    - Je vous apprendrai, dit-il, à me lancer des pierres, pendant que je bois !

       Et il remet encore à boire, Jean lui lance des pierres, dru, comme grêle, cette fois. Furieux, et ne sachant plus à qui s’en prendre, le géant trépigne, grince des dents et pousse des cris sauvages qui font trembler et fuir tous les animaux du bois. Il aperçoit enfin Jean sur son arbre, et lui crie :

    - Ah c’est toi hanneton !  (prends ta faucille ) ! Tu es cause que j’ai occis mes deux frères que voilà ! Descends vite de là que te mange !
    -
    Oui, oui, tout de suite, répondit Jean, car ne t’imagine-pas, vilaine bête, que j’ai peur de toi, tu vas voir tout à l’heure qui je suis !

       Et il descendit de l’arbre.

       Le géant, la bouche grande ouverte, s’avançait sur lui, pour le dévorer, quand il aperçut ces mots écrit sur le ruban qui entourait son galurin : « J’en tue dix-huit d’un seul coup ». Et il s’arrêta court, la bouche grande ouverte.

     

    - Est-ce vrai ce qui est écrit sur ton chapeau ? demanda-t-il, calmé soudainement.
    -
    Certainement que c’est vrai, et tu vas voir, à l’instant, à qui tu as affaire.
    -
    Quel homme tu fais alors ! ...Tiens soyons amis, et nous n’aurons pas, à nous deux, nos pareils au monde. Viens avec moi à mon  château, je te présenterai à ma mère et nous boirons et jouerons ensemble.
    -
    Je veux bien, dit Jean, mais prends bien garde de me jouer quelque mauvais tour, ou il t’en cuira.

    Et ils se dirigèrent ensemble vers le château.

    - Où sont tes deux frères ? demanda la mère des géants à son fils aîné, en le revoyant revenir sans les deux autres.
    -
    Je les ai tués
    -
    Comment vilaine bête, tu sa tué tes deux frères !
    -
    Je les ai tués, mère, mais voici un petit homme que je vous amène, et qui à lui seul, vaut mieux que mes deux frères.
    -
    Que veux-tu dire malheureux ?
    -
    Voyez ce qui est écrit autour de son chapeau : « J’en tue dix-huit d’un seul coup ! »
    -
    Est-ce vrai cela ?
    -
    Parfaitement vrai, mère, et sans cela, vous le sentez bien, il ne serait pas à présent en vie.

      La vieille, pleine d’admiration, comme son fils, pour un pareil homme, se calma soudain et se contenta de dire :

    - Eh ! Bien, allez tous les deux me chercher de l’eau à la fontaine, pour que je vous prépare le dîner.
    -
    Allons chercher de l’eau à ma mère, pour qu’elle nous prépare le dîner, dit le géant à Jean.

       Il y avait au bas de la cuisine deux tonneaux de cinq barriques chacun qui servaient aux géants pour approvisionner la maison en eau.

    Quand Jean les vit, il dit au géant :

    - Comment c’est avec es coquilles de noix que vous allez chercher de l’eau à la fontaine ?
    -
    Vous ne trouvez pas que ce soit assez grand ? demanda le géant.
    -
    Des coquilles de noix, vous dis-je, prenez ma pioche et ma pelle, mettez-les moi sur une civière et partons avec.
    -
    Pourquoi une pioche, une pelle et une civière ?
    -
    Pourquoi imbécile ? Mais pour apporter la fontaine ici, et nous éviter ainsi la peine d’aller tous les jours jusqu’à elle.
    -
    Non pas, non pas, il ne faut rien déranger à la fontaine – une si belle fontaine ! -  j’aime mieux aller chercher seul de l’eau.
    -
    Vas-y, donc, imbécile quant à moi, je ne t’aiderai point.

     Le géant alla chercher seul de l’eau à la fontaine, et, quand il fut de retour, il dit à sa mère :

    - Si vous saviez, mère, comme ce petit homme est fort !
    -
    Serait-il plus fort que toi ?dit la vieille.
    -
    Oh oui, imaginez-vous qu’il voulait arracher la fontaine du lieu où elle se trouve, dans le bois, et l’apporter ici, dans la cour du château !
    -
    Je ne veux pas qu’il fasse cela, qu’il ne touche pas à mon fontaine !!!!
    -
    Aussi ne l’ai-je pas laissé faire, et j’ai été cherché seul de l’eau.
    -
    Eh bien, allez à présent me cherche du bois, pour que je vous fasse des crêpes.
    -
    Allons chercher du bois à ma mère, pour qu’elle nous fasse des crêpes dit le géant à Jean.

      Et ils se rendirent tous les deux à la forêt. Le géant se mit à arracher des arbres un à un, comme des panais dans un champ. Jean le regardait faire, étonné.

    - Combien en veux-tu emporter ? lui demanda-t-il.
    -
    Une douzaine, au moins, répondit le géant.
    -
    Rien que cela ? N’y-a-t-il pas une bonne grosse corde au château ?
    -
    Pour quoi faire ?
    -
    Pour quoi faire, imbécile ?  Mais pour que j’emporte une bonne charge, un quart du bois par exemple, afin de ne pas revenir ici aussi souvent.
    -
    Oh dans ce cas, laisse-moi faire tout seul car ma mère ne serait pas contente du tout, si on lui détruisait sa forêt.
    -
    Comme tu voudras, mais je vais te laisser seul alors.

       Et le géant apporta à lui seul à sa mère la provision de bois dont elle avait besoin.

    Quand ils furent de retour au château, le géant dit à Jean :

    - Allons jouer aux boules, dans la grande avenue, pour attendre que les crêpes soient prêtes.

    Il y avait là, dans une avenue fort, longue, un galet rond pesant sept cent livres.

    - Voyons, dit le géant, en la montrant du doigt à Jean, à qui lancera ce galet le plus loin. Va à l’autre bout de l’avenue, je te le jetterai d’abord, puis tu me le retourneras.

    - C’est cela, dit Jean, voyons à qui lancera le galet le plus loin.

       Et il se rendit, à l’autre extrémité de l’avenue. Le géant prend la pierre, la lance et elle va tomber aux pieds de Jean.

    - Ce n’est pas mal, dit celui-ci. À mon tour à présent, et attention ! Regarde bien, je vais te lancer si haut que tu al perdras de vue, et qu’elle ira retomber dans mon pays, à cinq cent lieues d’ici.
    -
    Non, non ! Ne fais pas cela, Jean, je t’en prie, car je serais désolé que mon galet fût perdu, un si beau galet !
    -
    Je veux bien te le laisser, une braie bille d’enfant, retournons à la maison, voir où les crêpes de la vieille sont prêtes.

     

      Et ils retournèrent au château. Les crêpes étaient prêtes, et il y en avait un ta énorme sur la table.

    - J’aime beaucoup les bonnes crêpes, avec du lait dit Jean.
    -
    Et moi aussi, dit le géant, à qui en mangera le plus.
    -
    J’accepte dit Jean.

       Et voilà, les crêpes de disparaîtrent dans la gueule du géant, dont le ventre était énorme et tendu à crever. Celui  de Jean paraissait ne lui céder guère.

    - Allons, à présent, chasser dans la forêt, dit-il au géant.
    -
    J’aimerais mieux dormir un peu, répondit celui-ci.
    -
    Dormir ? Allons donc ! Si vous ne pouvez pas me suivre, il faut vous avouer vaincu.
    -
    Non, non allons à la chasse.

       Jean sautait les fossés et les buissons assez lentement, malgré sa charge, le géant, au contraire, tombait sans cesse, roulait à terre et tirait la langue comme un chien. Ce que voyant Jean, il fit semblant de n’en pouvoir plus aussi et se laissa rouler à terre, en disant :

    - Nous avons mangé trop de crêpes !
    -
    Oui, répondit le géant.
    -
    Il n’y a qu’une chose à faire !
    -
    Que faut-il donc faire ?
    -
    Débarrassons-nous de ce que nous avons pris de trop.
    -
    Mais comment se débarrasser de ce que nous avons pris de trop ?
    -
    Rien de plus simple. La moindre chose vous arrête, vous. Tenez, regardez-moi.

       Et, prenant un couteau, il fit semblant de s’ouvrir le ventre, tandis qu’il n’ouvrait que son gilet et sa chemise et donna passage aux crêpes qui se répandirent en tas autour de lui. Le géant en resta tout ébahi.

    - Fais-en autant, lui dit Jean, et tu t’en trouveras bien, comme moi.

      Il prit son couteau grand comme un sabre, et s’en ouvrit pour tout de bon le ventre et l’estomac. Un torrent de crêpes et de sang s’en échappa. Mais bientôt il tomba lui-même sur le dos, pour ne plus se relever, il était mort.

       Jean prit alors sa couse vers le palais du roi. Il arriva tout essoufflé, et dit au vieux monarque :

    - Allons ! Sire, votre fille est à moi.
    -
    Comment ?  ma fille est à toi, tu es drôle ?
    -
    Oui, vous me l’aviez promise, si je vous délivrai de trois géants ?
    -
    Eh ! bien ?
    -
    Eh ! bien, je vous ai délivré des trois géants, car ils sont morts. Et si vous ne me croyez pas, accompagnez-moi jusqu’à la forêt, et je vous fournirais la preuve de ce que je vous dis.

       Le roi l’accompagna jusqu’à la forêt, et put s’assurer qu’il était réellement délivré de ses plus terribles ennemis. Il en fut si content, qu’il embrassa Jean et lui dit :

    - Ma fille est à toit avec ma couronne !

       Et les noces furent célébrées immédiatement, et il y eut pendant quinze jours de belles fêtes et de grands festins, auxquels tous les habitants du pays furent invités, les pauvres  aussi bien que les riches, de telle sorte que tous les soirs on rencontrait des gens ivres couchés dans les douves, le long des routes.

       La grand-mère de mon grand-père, qui était du pays, fut aussi invitée, et c’est ainsi qu’il en est venu des nouvelles jusqu’à moi, et  que j’ai pu vous raconter les choses exactement comme elle se sont passées.

    François Marie-Luzel, Contes Inédit, 1882.

    © Le Vaillant Martial

     

     

     

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