• Jean l'or

    Jean l'or


     

     

    Jean l’or
    Tout au bout de la terre, juste au bord de l’océan,
    Y’a une petite maison de pierres construite en bordure d’un champ,
    Dans le champ, y’a un paysan, un paysan qui s’appelle Jean.
    Et il peste et il râle Jean le paysan ... il n’en peut plus de son champ.
    Rien n’y pousse, y’a trop de vent ... Et si ce n’est le vent,
    Ce sont les mouettes, elles mangent les graines
    Puis elles s’envolent ... Les voleuses, moqueuses, rieuses.
    Jean le paysan, il a beau la travailler sur sa terre, la bêcher, la tourner.
    Semer, arroser ... Rien n’y fait.
    Lorsqu’il arrive sur le marché pour vendre sa récolte
    Il n’a que de petites salades, de petites tomates, de petits artichauts ...
    Des petits petits pois.
    Évidemment, les gens se moquent :

     

    « Eh ! Jean, tu devrais vendre tes légumes à la nuit tombée,
    Chez les Korrigans, vous pourriez faire affaire.

    Jean l'or


     

    Bien justement ...

       Au crépuscule d’une fort mauvaise journée, durant laquelle comme de coutume, il n’a vendu ni fruits, ni légumes, Jean le paysan, sur le chemin du retour, traverse une lande aussi déserte que ses poches sont vides.

        Alors troublant le silence, il entend une voix l’interpeller. De derrière un rocher apparaît un lutin élégamment vêtu :

        « Bonsoir Paysan. Ce que tu peines à porter semble bien bon, dis-moi. À en croire les parfums qui effleurent mon nez, ces saveurs cuisinées pourraient satisfaire bien des bedaines chez ceux qui hantent avec moi le vieux dolmen. Si tu me les cèdes, pour bien te payer, un petite secret, pourrais te confier. »

        « Dame, répond Jean, tremblotant, perdu pour perdu, que ça ne le soit pas pour tout le monde. Si tu désires le contenu de ces cagettes, vas-y, prends et régale-toi.»

        « Merci de ta bonté, fait le lutin tout content. Écoute, voici mon secret. Au-delà de ce pays, marchant vers le levant, il est une contrée, par des brumes bien cachées.

       Et pour cause. Il suffit, là de se baisser, la terre d’un peu gratter, et des cailloux d’or tu trouveras, autant que tu le désireras. »

    Jean l'or
     

     

       Tout au bout du bout de la terre, la nuit est tombée. Il fait noir. Il y a juste une petite lumière qui avance clopin-clopant, incertaine.

       Jean le paysan, bravant sa peur, marche sur le chemin, lanterne à la main. Il marche à la rencontre du jour. Il marche en direction du levant.

       Il veut en avoir le cœur net ... Si cette histoire est vraie. Après avoir parcouru bien des lieus, la lueur de sa lampe révèle dans l’obscurité, des nappes de brumes éparses.

       Certaines, semblent endormies, d’autres glissent lentement, comme de longs serpents géants.

     

       Peu à peu le voile s’épaissit.

       Jean le paysan marche comme s’il était au cœur d’un nuage. La lumière se diffuse comme dans un brouillard diaphane.

       C’est la nuit et pourtant tout est blanc autour de lui.

       Le voici presque arrivé.

       La contrée cachée se trouva là, pas bien loin. À quelques pas. Quelques pas, puis d’un coup, il découvre ... la lune.

       La lune et des nuées d’étoiles. Elles sont si proches. C’est comme dans un rêve.

       Leur pâleur laisse deviner une vaste terre ceinturée de brumes.

       Au centre de ce pays étrange, Jean le paysan devine ...

       Une tour. Elle s’élève ... Haute dans le ciel.

       Il n’y a pas de lumière, c’est juste une silhouette endormie.

       Jean le paysan se demande bien qui pourrait avoir l’idée d’habiter un si mystérieux endroit.

       Il a le sentiment qu’il serait prudent de ne pas s’attarder.

       Alors, il s’agenouille ... Hésite. Et commence à gratter au hasard.

       Il ne s’est pas sitôt mis à l’ouvrage, qu’il dégage une pierre d’or massif, grosse comme un œuf de poule. Puis une autre ; Une troisième de la taille d’un sabot de Cheval.

       Il n’en croit pas ses yeux. Alors il creuse fiévreusement.

       Et en un instant son sac est plein, la sangle prêtre à rompre.

       Une dernière pépite qu’il glisse dans sa poche.

       Le voilà riche et à l’abri du besoin. Il peut s’en retourner.

     

    «    Bonsoir, compagnon ... »

     Jean sursaute : il en laisse échapper sa besace, et le contenu de se répandre lourdement à terre.

     Vous n’imaginez pas repartir ainsi, j’espère, sans saluer l’hôte que vous venez de filouter ? »

     

    Jean l'or
     

       Dans la pale lueur d’une lune spectrale, Jean glacé d’effroi, croise le regard vide et sans vie d’un épouvantable épouvantail.

        La citrouille au large sourire figé le toise d’une bonne tête. Une poigne d’herbes sèches lui enserre alors le bras, l’étreinte est telle qu’il lui est impossible de fuir. Il tente bien de se débattre de supplier ...

       Rien n’y fait. L’épouvantail le balance par-dessus l’épaule, tel un vulgaire ballot de paille. Et les voilà partis.

       « Allons au château. Tu rendras compte de tes méfaits à qui de droit. »

        Ils arrivent au pied de la tour sombre et lugubre.

       Une lourde porte de bois vermoulue s’ouvre seule ... par enchantement.

       Elle grince, grince, longuement, comme si la mystérieuse demeure ricanait à l’idée du sort réservé à ce jeune captif.

        À l’intérieur, ça sent le moisi, ça sent la vieille chauve-souris sénile ...  .Ça sent ... la crotte de crapaud aux choux !

    L’épouvantail se débarrasse, sans délicatesse de son fardeau.

       Il le jette là, dans la poussière des temps anciens. Jean le paysan gît sur le sol, toussotant, au pied d’un large escalier en colimaçon. D’abord le silence pesant ... puis un pas, là-haut. Un pas ni lent, ni rapide. Un pas assuré tranquille.

     

    Ce genre de pas dont on devine qu’il prélude à une terrible menace.

       Le pas emprunte l’escalier. Marche après marche, il le descend ... le temps est compte, décompté.

      Une ombre glisse, grandit, s’étale, comme la nuit du haut de ses murs épais.

        Jean le paysan tremble de tous ses membres ... il claque des dents, il n’ose lever les yeux, et pourtant, il ne peut se soustraire à un regard qu’il sent pesant.

    Une mamie. Une « bonne » mamie, en apparence avec sa coiffe de dentelle défraîchie, un tablier plus très propre et... du poil au menton J 

       Pour une sorcière, car s’en est une, elle n’a pas l’air bien méchante.

       Les histoires racontent bien ce qu’elles veulent !

     

       « Dame, s’étonne la sorcière. Monsieur Trouille ! Que m’apportez-vous là, en cette heure avancée. Encore un jeune sauvageon qui fouinait en quête d’or, la terre de mon champ. » Mon jeune ami, dit-elle, pointant Jean du doigt, tu vas devoir payer de t’être fort mal comporté.

       Tu n’es pas sans remarquer combien ma demeure est poussiéreuse. Ma dernière servante a disparu et depuis, jamais le ménage n’a été fait.

       Monsieur Trouille va te compagner dans la bibliothèque. Tu trouveras là, un habit neuf.

       Cette demeure t’apportera matière à l’user. Allons au travail. Et n’oublie pas la crypte et les caves du château. »

    Jean l'or
     

       Ainsi passèrent les jours et les semaines, les mois peut-être. Jean balayait, balayait.

       Et plus, il balayait, plus la poussière s’accumulait, se multipliait. Un peu comme une chambre d’enfant dont on range les jouets, sitôt fini ... Il fait déjà recommencer !

       Un matin, peut-être un soir, tant il avait perdu le fil des jours et des nuits, Jean le paysan tente de se faire oublier en se consacrant au nettoyage de la crypte, caressant le faible espoir d’échapper un temps au courroux de la maîtresse des lieux.

       Alors qu’il est seul, du moins le croyait-il, dans une salle reculée, ne voilà-t-il pas que le balai, à son grand étonnement ... se met à lui parler à voix basse.

     Jean l'or


     

       « Jean, souffle ce dernier, je profite que les oreilles de la sorcière soient au loin pour me dévoiler. Je suis Maëlig, la servante disparue. Aide-moi, Jean.

       Par mégarde, je me suis moi-même jeté un mauvais sort. J 

      J’ai cru trouver mon salut grâce à une formule magique volée dans un grimoire, mais l’inexpérience a fait de moi ce que tu vois. Cependant, nous pourrons encore nous enfuir ensemble. J’ai pouvoir de voler si l’on me dirige.

       Porte moi à minuit au balcon sans oublier de prendre un peu d’eau du puits, une poignée de poussière balayée et quelques brindilles arrachées à mon plumeau. »

     Il fait nuit. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Tout est silence. Tic ... Tac ... Tic ... Tac ...

    Dans l’interminable escalier, on perçoit à peine des pas, silencieux ... pas de velours. Les oreilles de la sorcière sont endormies.

    Il est ... Minuit ! Dong ... Dong ... Dong ...

     

      Lentement la veille horloge de la tour sonne l’heure du frisson.  Dong ... Dong ...

      L’heure du nez sous la couette pour se préserver des mauvais rêves qui pourraient roder dans l’obscurité.

      Là-haut, juste sous le sommet de la tour, il y a un petit balcon de bois.

      La fenêtre s’ouvre de l’intérieur. Les gonds sont vieux et rouillés. L’un deux grince ... Juste un peu à peine. La sorcière dans un sommeil se retourne. Une plume d’oie s’envole de son oreiller. Sur le balcon de bois, une ombre chuchote avec un balai.

      Les lattes usées du plancher craquent dans le soir. La plume d’oie retombe doucement incertaine


    Jean l'or 

     

       Au loin, tout en bas dans le champ, là-bas, Monsieur Trouille lève la tête. Il a entendu l’appel des latusés.

       Ces lutins malins qui vivent dans les greniers, sous les parquets. Monsieur Trouille reconnaît la silhouette de Jean le paysan, tout là-haut sur le petit balcon de bois. Les latusés n’ont pas de quoi s’alarmer.

       Jean le paysan est juste en train de balayer.

      Mais soudain, voilà qu’il enjambe son balai, telle une sorcière.

       Il saute ... saute dans le vide ...  mais ne tombe pas !!! ... Il s’envole ! Jean le paysan s’envole, à cheval sur un vulgaire balais et ... il s’enfuit.

        La plume d’oie se pose, chatouilleuse, sur le nez de la sorcière endormie. La sorcière éternue.

       Les latusés craquent tant qu’ils peuvent. Monsieur Trouille pousse des cris d’alarme.

        Le vent siffle dans les oreilles de Jean. Il vole sous les étoiles fermement agrippé au balai ... à la servante... Il ne sait plus.

       « Jean demande cette dernière, regarde derrière nous. N’aperçois-tu-rien dans notre sillage ? »

        « Non, fait Jean. Je ne vois rien. Rien que la nuit noire. »

        « Regarde, Jean, regarde encore, reprends la servante inquiète. »

        « Je t’assure, réponds Jean, je ne vois rien que ... La sorcière... La sorcière hurle Jean le paysan, elle nous poursuit à califourchon sur les épaules de l’épouvantail. »

        Monsieur Trouille a chaussé des bottes étranges. Il fait des pas de géant. À chaque pas, ils gagnent du terrain.

     

    Jean l'or


     

       « Vie, commande la servante, prends ces brindilles que je t’ai demandé d’emporter et jette-les derrière nous. »

        Jean le paysan fait comme lui demande la servante. Il jette les brindilles. Les brindilles s’éparpillent dans leur chute. L’épouvantail, la sorcière sur son dos, approche à grandes enjambées.

       Là où il va poser le pied viennent se planter les brindilles. Au contact de la terre, elles poussent grandissent deviennent buissons, ronces, arbres. Arbres noueux, tortueux, majestueux.

       En un rien de temps, l’épouvantail et la sorcière se trouvent enchevêtrés dans une épaisse forêt.

       Jean le paysan s’étonne de ce prodige.

        « C’est bien la première fois que je plante quelque chose avec un tel résultat.»

        Le vent siffle de plus belle. Les étoiles commencent à s’éteindre.

       « Jean, par-dessus ton épaule, qu’aperçois-tu dans notre sillage ? »

        « Je vois la sorcière à califourchon sur le dos de Monsieur Trouille. »

        « Ils parviennent à sortir de la forêt et reprennent leur course folle.

    .

    De nouveau ils se rapprochent.

     

    « Vite, lance la servante affolée, prends la gourde à ton côté et verse son contenu, et ce jusqu’à la dernière goutte. »

     

    Jean le paysan s’exécute. Mais à défaire la gourde d’une main, l’autre tenant fort le balai, la gourde lui échappe et dans le vide, elle tombe. Monsieur  Trouille, en rois enjambées, se prépare à les rejoindre, quand la gourde sous ses pieds vient éclater.

     Jean l'or

       L’eau se répand en un torrent furieux.

        En  un instant se crée un lac, aussi large que profond engloutissant les deux poursuivants.

       Serré  fort à la servante, Jean le paysan se réjouit d’une telle aubaine.

       Mais déjà le balai enchanté s’inquiète :

        « Jean, derrière-toi, qu’aperçois-tu dis-moi, se sont-ils noyés ? »

       « Non, ils nagent et atteignent la rive. Les voici déjà à notre poursuite. J’entends leurs pas frapper le sol et les premières les premières lueurs de l’aube, je vois la terre trembler sous l’effet de la colère. Ils sont justes derrière nous, la sorcière tend son bras. Sa main s’ouvre et va t’empoisonner ! »

     

      « Vite crie la servante effrayée, jette la poussière sans tarder ! »

     

      Sous l’effet de la poussière, la sorcière se met à éternuer ... Si fort que monsieur Trouille en est renversé, doucement la poussière se disperse sur le sol.

       Un nouveau prodige se produit. La terre frémit, craque, se soulève. Des collines, des montagnes jaillissent des entrailles de la terre, hérissées de roches abruptes. Alors que les premiers rayons de soleil affleurent les sommets, la sorcière et son épouvantail se trouvent coincés à l’ombre d’une gorge profonde.

     

     

    Jean l'or

    La poursuite est terminée.

     

     Tout au bout du bout de la terre, il y a une petite maison avec un champ.

     

     Un peu plus loin est la grève.

     Un matin ensoleillé. Jean le paysan est au bord de l’eau ....

     Avec un balai

     Il met la main à  sa poche, il en sort ... un petit caillou jaune très brillant.

      Après l’avoir longuement considéré, retourné dans la paume de sa main, il regarde le balai et jette le petit caillou, très loin dans les vagues. L’instant d’après, à son côté se trouve une jeune fille, belle comme le jour, les cheveux dans le vent.

     

    Jean l'or 

     

       Le temps a passé. Maëlig est restée

      Tôt le matin, Jean va pêcher avec son bateau.

      À son retour, tous deux vont au village, vendre le produit de la pêche, une pêche très particulière. Les poissons que Jean rapporte ont tous des écailles aux reflets d’or.

    Aussi, pour tous, Jean le paysan est devenu Jean l’or.

     À ceux qui mettraient en doute ce récit, il subsiste quelques traces de son authenticité.

      Il suffit de traverser ma terre de Bretagne, d’est en ouest. La forêt, le lac, les montagnes sont toujours là, bien présents. Brocéliande, Guerlédan, les monts d’Arrée... autant de preuves irréfutables.

    © Le Vaillant Martial

     

     

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