• Guillaume de l'île de Sein

     

    Guillaume de  l’île de Sein 

     

    Guillaume de l'île de Sein

    Q

    uand la cloche de tempête se  mit à tinter, lançant sa plainte lugubre par-dessus les hurlements du vent, les hommes se regardèrent, la mine sombre. Tous se regardèrent, la mie sombre. Tous ne savaient que trop bien ce que cela signifiait : on était sur  lîle de sein, et comme partout au long des côtes déchiquetées de Bretagne, quand la tempête faisait rage, on priait pour ceux qui avaient le malheur d’être encore en mer, au milieu des éléments déchaînés.

       La porte du café de « Fine » où les marins de Sein avaient pour l’habitude de se rassembler les jours où la furie du temps empêchait toute sortie en mer, s’ouvrit d’un coup, laissant le vent et la pluie froide s’engouffrer.

       Un homme vêtu d’un immense ciré dégoulinant de pluie entra précipitamment, accroché à la poignée pour lutter tant bien que mal aux assauts des vents furieux.

    - Holà vous autre des bras pour la chaloupe ! cria-t-il, il y a un bateau en perdition à la pointe nord de l’île !

    - Les quelques femmes réunies autour de la cheminée baissèrent la tête et, en silence, se remirent à leur couture.

     
     

     Il fut de tout temps de tradition de secourir en mer les infortunés bateaux en péril. Sein comme tous les autres lieux de Bretagne, traînait un long cortège d’homme courageux qui, partis porter secours à d’autres au cœur des tempêtes n’étaient jamais revenus.

    Guillaume avait souvent accompagné son père jusqu’à l’embarcadère de l’impressionnante chaloupe de sauvetage, et avait observé, terrifié, les marins pliés en deux par l’effort, les lourds avirons frappant l’eau et la grosse barque luttant dans les vagues déferlantes et les écueils pour gagner la mer. Une terrible angoisse s’empara de lui, jusqu’à ce que lui revienne à l’esprit « l’étrange rencontre » qu’il avait fait un mois auparavant ....

    La rencontre était survenue un jour où Guillaume, comme à son habitude, s’était aventuré du côté des Rochers du vent, en quête de coquillages ou mieux encore : d’un homard coincé dans une mare par marée basse. Tout à ses recherches, il crut entendre une plainte qu’il mit d’abord sur le compte du vent qui soufflait fort à cet endroit. Contournant un gros rocher qui lui masquait la vue, l’enfant se retrouva devant un stupéfiant spectacle !...Un bien étrange petit être gisait dans les rochers. À ce qu’il semblait à Guillaume c’était un enfant tout comme lui.

    Mais là s’arrêtait la similitude.


     

    Le corps de l’enfant était tout couvert d’écailles qui prenaient des teintes vertes et bleues sous les pâles rayons du soleil perçant à travers les nuages. Son visage aurait pu paraître effrayant si Guillaume n'’ avait lu une terrible souffrance. Une grande bouche se découpait jusqu’à des oreilles en forme de nageoires. Il avait deux bras et deux jambes comme lui, mais les mains et les pieds étaient palmés comme ceux des oiseaux marins.

    Alors que Guillaume, médusé, détaillait l’enfant-poisson, des souvenirs affluaient à sa mémoire, d’étranges histoires que contaient les vieux pendant les veillées quand assis en demi-cercle devant la cheminée, tous faisaient silence et se laissaient bercer par la douce chaleur du feu. De vieilles légendes qui parlaient d’hommes-poissons, de royaumes sous-marins, et de fantastiques palais coralliens bâtis dans les profondeurs des abysses.


     

    À ce moment-là, l’étrange enfant ouvrit les yeux et aperçut Guillaume. Ils avaient sans doute aussi peur l’un que l’autre, mais l’enfant des mers semblait si faible qu’il n’en laissa rien paraître. Il regarda de nouveau Guillaume un court moment, puis son regard devint intense en contemplant l’océan. Il regarda à nouveau Guillaume et dit seulement : « Mer !... »

     

    Guillaume comprit de suite, et se maudit de sa stupidité :

    - C’est un être de la mer, il étouffe à l’air libre, si je ne le porte dans l’eau, il mourra !

       Mais l’océan était si loin ... Avisant alors une grande et profonde mare, Guillaume traîna tant bien que mal le jeune Siréen et l’immergea dans l’eau salvatrice. Il contemplait émerveillé l’enfant des abysses qui semblait à présent, retrouver rapidement ses forces. Guillaume crut même deviner un sourire et vit dans son regard une infinie reconnaissance.

    -  Tu m’as sauvé, enfant de la terre sèche, sans toi, je serais mort étouffé. J’étais trop faible pour retourner à la mer et tu m’as secouru quand j’attendais déjà la mort !...

       Et l’enfant de la mer  raconta à Guillaume comment, désobéissant à son père, il était venu bien souvent à la surface pour jouer dans les vagues et les courants, pour contempler les hommes de la surface, fasciné, qu’il était par toutes les merveilles qu’il voyait. Il dit aussi comment une vague plus grosse que les autres, l’avait projeté contre les rochers et laissé sur la terre ferme. Ils parlèrent ainsi longtemps de leur monde respectif, s’émerveillant tour à tout de ce qu’ils découvraient chez l’autre beaucoup d’efforts, une belle amitié naquit entre eux.


     

       Le petit Guillaume avait encore mille questions sur les lèvres quand il entendit des cris lointains derrière lui

    - D’autres enfants du village approchent, ils ne faut pas qu’ils me trouvent ! lança-t-il, épouvanté à l’idée de ce qu’ils pourraient lui faire. La marée sera haute sous peu et tu pourras rejoindre la mer et les tiens. Moi je vais les entrainer ailleurs !

    - Je ne t’oublierai pas ! fit le jeune Siréen, à son nouvel ami. Si un jour tu as besoin de moi, plonge deux galets dans l’eau et frappe-les très fort l’un contre l’autre, j’entendrai ton appel !

    - Adieu ! cria Guillaume en s’élançant joyeux dans les rochers.


     

    Bateau île de Sein

    Ses souvenirs s’estompèrent en revenant à la réalité. Ses craintes ressurgirent de plus belle en entendant l’une des femmes, près du feu, se lamenter.

    - Ce n’est pas Dieu possible, un temps pareil, et nos pauvres hommes qui sont partis là-dedans !... j’en ai vu des tempêtes sur cette île, mais jamais comme aujourd’hui ... Ma Doue beniguet (veille sur nos âmes) fit-elle en se signant.

       Son ami devait être prévenu ! S’emparant de son caban, Guillaume, têtu, resta sourd aux femmes qui criaient de rester à l’abri. Il ouvrit la porte du café et disparut, englouti par la tourmente.

       Longeant les murs des maisons, Guillaume allait aussi vite que lui permettaient les rafales hurlantes qui le fouettaient furieusement. La pluie battante le glaçait jusqu’aux os, mais il s’en moquait. Il arriva enfin à la jetée, malmenée par les paquets de mer. Une vingtaine de personnes étaient rassemblées sur les hauteurs du quai et scrutaient la mer démontée. Sa mère était du nombre. En le voyant ainsi grelottant et ruisselant de pluie, elle en oublia de le gronder pour être sorti par pareil temps, et le serra contre elle. Guillaume sentit la pauvre fondre en larmes. Á la mine grave des marins qui les entouraient, et à leur regard sombre où ne perçait guère d’espoir, Guillaume se décida.

       S’échappant des bras de sa mère, il s’élança vers la grève. Caché derrière un énorme rocher qui le masquait à la vue des autres, il s’empara de deux galets et entra sans hésiter dans l’eau glacée, jusqu’aux cuisses. Plongeant des pierres dans l’eau, il se mit à les frapper dix fois, vingt fois ... cent fois ...Il s’arrêta enfin, exténué et tremblant de froid.

     

        L’attente lui parut interminable, mais soudain, comme tout espoir l’abandonnait, un éclair d’argent bleuté jaillit hors de l’eau dans une déferlent d’écume.

    - Salut, enfant des terres sèches ! Tu m’as appelé et me voilà ! 

       La joie des retrouvailles fut brève, et, entre deux claquements de dents, Guillaume s’empressa d’expliquer à son ami le danger que couraient son père et tous les hommes courageux partis sur les flots déchaînés. À la fin de son récit, Guillaume vit l’enfant des mers disparaître dans l’écume, un sourire joyeux aux lèvres. Sortant de l’eau glacée, il revint sur ses pas et rejoignit sa pauvre mère effondrée. Prenant doucement sa main, Guillaume lui sourit gentiment et dit :

    - Ne t’en fais pas maman, un ami est parti chercher papa !

       Devant ces mots vides de sens, les pêcheurs se regardèrent et baissèrent les yeux n’osant enlever ses illusions à l’enfant. La pluie glaciale et les violentes bourrasques de vent eurent raison des plus vaillants d’entre eux qui, un à un désertaient la jetée, n’espérant plus de miracle.

       C’était ainsi que la mer donnait, c’était ainsi que la mer prenait ! Les flots noirs étaient de plus en plus démontés et le jour peu à peu s’enfuyait devant la nuit. Soudain, un marin hurla quelque chose à la petite troupe, le doigt pointé vers l’horizon. Guillaume, fou d’espoir scrutait la mer en furie.

       Il ne vit rien sur l’instant, puis enfin, comme surgissant des vagues, apparut un attelage extraordinaire. Le gros canot de sauvetage revenait au port tiré par quatre dauphins de belle taille, et sur chacun d’eux, chevauchait un Siréen. D’autres nageaient autour de la barque et semblaient tout à fait à leur aise dans cette mer déchaînée. Un dauphin venait en tête et cabriolait au-dessus des vagues. Son jeune cavalier n’était autre que l’ami de Guillaume et lui adressait de grands signes enthousiastes. Guillaume, sur la jetée ne tenait plus en place. La lourde barque en bois racla le fond et fut poussée au sec sur la grève. Prudemment, les habitants du village s’étaient reculés et contemplaient, mésusés, les extraordinaires sauveteurs. Quand une voix moqueuse monta du canot :

    - Fi dam doué, si vous pouviez voir vos têtes !

       Guillaume reconnaissant la voix de son père, s’arracha aux bras de sa mère et sauta avec reconnaissance au cou de son ami.


     

       Tout à la joie de revoir son père sain et sauf, il vit les grand Siréens aider les hommes affaiblis, à descendre du canot. Devant ces marques de paix, les villageois les plus téméraires s’étaient approchés pour aider à leur tour les rescapés. Le père de Guillaume rejoignit son épouse et la rassura en la prenant tendrement dans les bras. Un grand Siréen à la stature de géant se détache du groupe. Sur son corps luisant, couturé de cicatrices, tous pouvaient lire les stigmates d’une vie de lutte au fond des mers. Il avait une prestance altière et nul ne doutait qu’il était celui qui veillait aux destinées de son peuple. Quand il parla, ceux du village eurent l’impression d’entendre le grondement des vagues se brisant sur les rochers. Sa voix, à elle seule, contenait tout le pouvoir infini de l’océan !

    - Quand mon fils m’avoua sa mésaventure à la surface, voici une lune de cela, je l’ai puni et lui ai interdit d’y retourner, je me rends compte aujourd’hui que ma décision n’était motivée que par la peur de le perdre, et je suis heureux qu’il m’ait désobéi !... Sous la surface, au fond des mers, nul ne peut espérer vivre sans les autres, le combat de l’un est l’affaire de tous. Nous nous soutenons dans l’adversité et nous nous réjouissons ensemble dans la victoire. Nos valeurs sont celles de l’honneur, du courage, de la fraternité, sans elles, nulle possibilité de vivre sous les mers !... Nous vous observons depuis longtemps humains, mais sans oser vous approcher. Pêcheur, fit-il en regardant le père de Guillaume. 

    - Ce que ton fils à fait ce jour-là en sauvant la vie du mien a scellé à jamais leur amitié ...

       Disant cela, il regarda les deux gamins, côte à côte qui riaient ensemble, aussi différents  d’apparence, aussi semblables dans leur joie partagée.

    - Nous autre Siréens plaçons le courage au-dessus de tout ... Ce que toi et les tiens avez fait en ce jour, porter secours à d’autres en détresse, au mépris même de votre propre salut, est quelque chose que nous saluons ! Quand mon fils a entendu l’appel du tien, et qu’il est revenu demander mon aide, je n’ai pas hésité un seul instant. Il y a des choses qui doivent dépasser la méfiance, au-delà même de nos différences ... Enfant ! fit-il à l’attention de Guillaume qui s’approcha timidement suivi par son ami. Il s’agenouilla et observa les deux gamins. 

    - Je voulais te remercier d’avoir secouru mon fils quand ‘autres l’auraient sûrement abandonné à son sort ! Ce que tu as fait là, je ne l’oublierais jamais, mais tu as fait bien plus ce jour-là, car  grâce à ton geste, votre amitié est née et je suis heureux de voir qu’elle grandit. De ses grosses mains, il prit l’enfant par les épaules : 

    - Votre amitié a permis à nos deux peuples de se rencontrer ! Soyez-en à jamais remercier !

     

    Le grand Siréen se releva et s’adressa aux hommes. 

    - Nous devons partir à présent, mais si vous avez besoin de nous, qu’elle qu’en soit la raison, appelez-nous et nous viendrons, cet enfant vous montra le signal ! fit-il à Guillaume en souriant.

       Sur ces mots, les Siréens rejoignirent les eaux tumultueuses et disparurent dans l’onde noire, sous les acclamations des pêcheurs rassemblés sur le rivage.

       Guillaume se retourna vers les siens. En voyant sa mère rayonnante et son père, les yeux brillants de fierté, il sut, sans l’ombre d’un doute que des jours meilleurs attendaient désormais l'île et ses habitants.


    © Le Vaillant Martial

                                                                                                          

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