• Grand Neventer et les crêpes d’or

    Grand Neventer et les crêpes d’or

       Dans le pays de Kernasclèden, près d’un joli ruisseau coulant parmi les saules, vivait une vieille femme, petite et boulotte, dans une grande maison tout en granit, au milieu d’un parc toujours vert, même aux plus fortes chaleurs de l’été.

       Quand vous passiez la route qui va vers le Faouët en prenant bien garde de ne pas être bousculé par les troupeaux conduits par de jeunes bouviers contant fleurette aux laitières, vous ne pouviez entrevoir au milieu des chênes, des hêtres et des trembles, la cheminée de cette mystérieuse demeure.

       Que le ciel soit gris ou bleu, Annaïck, c’était le nom de cette femme que tout le monde prenait pour une sorcière, Annaïck entretenait dans son âtre un grand feu d’ajoncs mal séchés qui dégageait une lourde fumée noire. Certains soirs une odeur de graisse brûlée se répandait sur les environs et les plus et les plus braves n’osaient pas aller voir quelle étrange cuisine préparait la vieille.

        À cette époque, l’église de Kernascléden n’était pas belle comme aujourd’hui avec des fresques qui sont des plus connues de le Bretagne. Un recteur qui n’aimait pas ces peintures, passées de mode selon lui, les avait recouvertes d’un badigeon de chaux pour avoir des murs bien propres.

       Quand vous entriez dans le sanctuaire tout était blanc comme s’y on y avait tendu des draps un jour de lessive.

       Le dimanche à la messe de l’aube, la vieille Annaïck avait sa chaise dans le transept sud, près du mur du fond, là où les quelques spécialistes des monuments historiques ont mis à jour depuis la « danse macabre » que les curieux viennent voir du bout du monde.

        Tenez, elle avait pris sa place exactement là où se trouve l’Ankou, la veille Annaïck. Elle se tenait en silence, sans presque bouger pendant une heure et son regard terrorisait plus d’un gamin car on disait qu’elle « voyait à l’intérieur » ! On ne savait pas si c’était d’elle-même ou bien des autres !

       Neventer était un solide et beau garçon de seize ans qui louait ses services à la ferme du Pouldu où il nourrissait les bêtes et entretenait l’étable. Il n’était pas du pays, mais venait du nord, de la région de Gouesnou où ses parents avaient une trop petite ferme pour nourrir leurs sept enfants. Il était gentil et souriant, toujours propre sur lui, et plus d’une fille de Kernascléden rêvait de lui.

       C’était le cas de Jildaza, la riche et méchante héritière du moulin de Kerdu qui n’arrêtait de dire du mal de tout le monde et de maltraiter les domestiques de ses parents que pour songer au joli visage de Neventer, à ses bras robustes et à sa taille bienfaite. Jildaza seule dans sa chambre pensait pendait des heures au beau jeune homme, laissant pour une fois tranquille son entourage qui en était fort satisfait.

       Un jour à la fin de l’été, Jaouen, le propriétaire de la ferme du Pouldu s’était rendu avec toute sa famille à la foire de Plouay. Ils étaient montés joyeux dans la grande carriole et avaient confié la garde du domaine au grand Neventer qui rentrerait les vaches avant le soir pour la traite.

       Neventer serait bien allé à la foire aussi, mais les domestiques ne sont pas toujours de la fête et il faut bien gagner sa vie ! Au moins tout seul il était bien tranquille et il ne perdit pas de temps pour nettoyer l’étable. Ensuite il se rendit aux champs pour chercher les vaches, et, sans prendre garde à Jilbaza qui se baignait dans la rivière non loin de là et dont les avances ne l’intéressaient guère, jugeant qu’il était encore trop jeune pour fréquenter, il fit rentrer le troupeau.

    Les premières gouttes se mirent à tomber quand il atteignit avec les bêtes la cour de la ferme, et Neventer se dit qu’il serait bien à l’abri, pour traire les vaches. Finalement ce n’était peut-être pas plus mal de ne pas être allé à Plouay car les nuages étaient très noirs, il allait y avoir un gros orage.

       Les seaux se remplissaient les uns après les autres avec le bon lait des vaches. Neventer en but une tasse bien chaude en guise de dîner, puis il poursuivit son travail. Dehors le tonnerre éclatait fréquemment, il faisait presque nuit et il fallait s’éclairer avec une lampe à pétrole. Les éclairs illuminaient la campagne et la pluie mêlée de grêlons crépitait sur le toit d’ardoise.

       Neventer n’avait pas peur. C’était un solide garçon plein de bon sens et il savait bien qu’un orage finit toujours par s’arrêter. Quand la terre est trop sèche, un jeune paysan comme lui, apprécie la venue de l’eau car cela fait repartir les cultures ...

       Le drame se produisit en quelques secondes. Un fracas épouvantable se fit entendre, à croire qu’on était au jugement dernier ! La foudre était tombée sur la grange où se trouvait la récolte de paille : Le bâtiment se transforma en une énorme boule de feu et des flammes hautes comme trois maisons s’élancèrent à l’assaut du ciel sans que la pluie, pourtant drue, parvint à les éteindre.

       Les vaches meuglaient, couraient dans tous les sens ... Neventer comprit que le vent allait rabattre le feu vers l’étable, il libéra le troupeau avant qu’il ne soit victime de l’incendie. Les bêtes affolées se dispersaient dans la campagne, mais mieux valait cela que de les voir périr dans la fournaise. Il serait toujours temps de les rattraper avec l’aide des voisins qui ne tardèrent pas à accourir.

       Avec Neventer fit tout ce qu’il put pour lutter contre le feu, mais cela ne servit à rien. Quand Jaouen survint avec sa famille dans la carriole, la belle et riche ferme du Pouldu n’était plus que ruines calcinées.

       Ce fut une catastrophe épouvantable. Jaouen fut obligé de vendre son troupeau heureusement sauvé par la présence d’esprit de Neventer. Mais cela servit tout juste à payer les dettes et il ne lui resta plus rien.

       Neventer se retrouva sans travail avec pour seule richesse les vêtements qu’il avait sur lui car les deux chemises de rechange avaient brûlé dans l’incendie ...

       Le lendemain, il faisait beau, comme souvent après l’orage, et, un peu triste, il se dirigeait vers Kernasclèden dans l’espoir de louer ses services à un métayer lorsqu’une voix se fit entendre derrière un buisson.

    - Neventer ?

       Il se retourna et ne vit d’abord personne. N’aimant pas qu’on se moque de lui, car la voix était chevrotante, déguisée, pensait-il, il sauta sur un talus écrasant les branches d’un noisetier touffu. Il aperçut alors la vieille Annaïck, toute ridée et qui lui souriait.

    - Neventer, viens chez moi, je vais t’aider, te donner un grand pouvoir ... Je te connais depuis de longs mois et je sais que tu mérites mieux que de garder des vaches !

       Après un moment d’hésitation, Neventer suivit la vieille sur le chemin de sa maison. Avec quelque appréhension il entra dans la mystérieuse demeure qui sentait très fort la fumée. Annaïck  prit une poignée d’ajoncs qu’elle jeta sur le feu. La cheminée s’éclaira de longues flammes jaunes et rouges. Annaïck étala dans une poêle une pâte qui se trouvait dans une jatte en en faïence bleue.

    - Je vais te faire trois crêpes d’or, dit Annaïck à Neventer en lui tendant la première sur une assiette. Surtout ne les mange pas, tu les offriras aux premiers vrais amis que tu rencontreras et il t’arrivera plein de bonnes choses.

       Les trois crêpes d’or furent bientôt dans l’assiette. Elles braillaient comme le roi des métaux et elles sentaient meilleur que tous les parfums connus par Neventer. Annaïck les enveloppa dans un torchon blanc et les plaça dans un petit panier de joncs tressés.

    - Voici Jacquot, mon bâton, dit enfin Annaïck. Je te le confie en espérant que tu me le rendras un jour. Si tu veux aller dans un pays, ou qu’il soit sur la terre, il te suffit de crier son nom en tapant trois fois sur le sol avec Jacquot.

    Sceptique, Neventer se dit qu’il n’y avait aucun risque à essayer, il cria donc très fort « Afrique » en martelant la terre battue avec son bâton.

       En un instant Neventer se retrouva dans un pays où il faisait très chaud. Il était au milieu de très hautes herbes, près d’un arbre géant dans les branches duquel volaient des oiseaux rouges, jaunes, bleus, verts, très beaux et qui chantaient très fort. Un drôle de cheval rayé blanc et noir le regardait avec étonnement et, plus loin, un animal bizarre avec un très long cou mangeait avec gourmandise les feuilles les plus élevées d’un autre arbre.

       Le soleil était brûlant. Neventer avait si chaud qu’il ôta sa chemise et la plia dans le petit panier où se trouvaient les crêpes d’or qu’il avait emportées avec lui. Il se demanda s’il ne fallait pas changer bien vite de pays car  il ne voyait pas comment se nourrir et se loger ici, lorsqu’un garçon de son âge à peu après, tout noir apparu sur une autruche.

    - Bonjour !

       Le nouvel arrivant le regardait avec stupeur, puis il sourit de toutes ces dents.

    - Bonjour ! Qui es-tu. D’où viens-tu ?

    - Je suis Neventer. Je viens de Bretagne.

       Le garçon noir ignorait où était la Bretagne, mais ils eurent bientôt fait connaissance et il proposa à Neventer de venir chez lui pour se restaurer et se reposer car c’était l’heure du déjeuner après lequel il faudrait faire la sieste.

       Neventer se retrouva sur une place ronde de terre rouge entourées d’une vingtaine de cases, également rondes, avec de jolis petits toits pointus en paille. Une centaine de personnes, toutes noires, de tous les âges, vinrent autour de lui. Le garçon à l’autruche qui s’appelait Dodo, expliqua que Neventer était son mai, il l’avait rencontré près du grand baobab ...

       Tout le monde fut gentil avec Neventer. On lui offrit pour déjeuner une assiette de bouillie de mil qu’il trouva bonne. Dodo expliqua que le village connaissait un grand malheur car il ne pleuvait plus depuis de longs mois et l’eau se faisait très rare. La source était presque tarie et les bêtes n’avaient plus rien à boire.

       Neventer eut une idée. Dodo était un vrai ami et le moment était venu de savoir si Annaïck avait dit vrai. Il offrit une de ses crêpes d’or à Dodo en lui conseillant de la tremper dans le bassin de la fontaine où croupissait un mince filet d’eau. En un instant l’auge déborda et l’eau fit tant de bruit joyeux en tombant sur le sol que les animaux furent prévenus et vinrent de toute la savane se rafraîchir.

       Voyant le bonheur de Dodo, Neventer pensa alors qu’il pouvait partir. Il remit sa chemise, cria « Russie » et tapa trois fois le sol avec son bâton !

        Neventer ouvrit un œil sous une grosse couverture. Il était dans une tente et il entendait bouillir de l’eau de l’autre côté d’une paroi de cuir. Une forte odeur de thé se répandit autour de lui alors qu’un homme d’une vingtaine d’années entrait porteur d’une tasse en faïence.

    - Que faites-vous sous ma tente et dans mon lit ? Qui êtes-vous ?

    - Je suis Neventer, je suis Breton et je ne sais comment je suis arrivé ici. Puis il ajouta, je voudrais bien un peu de ton thé, j’ai froid.

    L’homme hésita. Il avait l’air assez terrible avec ses yeux bridés, son teint jaune et ses yeux bleu-acier. Au bout de quelques secondes, qui parurent très longues à Neventer, le cosaque sourit, il s’agenouilla et tendit le bol au jeune Breton.

    - Tiens, prends ceci, je vais en reprendre au samovar ... On pourrait croire que tu descends du ciel, tu viens de la lune ?

    - Je viens de Bretagne, je te l’ai dit je suis Breton (Brezhoneg eo).

    - Mais personne ne t’a vu arriver et je te trouve sous ma tente, au milieu de notre camp qui est pourtant bien gardé car l’armée mongole n’est pas loin. Nous allons nous battre demain.

    - Comment t’appelles-tu ?

    - Daoud, je suis le chef des cent cavaliers cosaques de la ville de Kiev au pied des montagnes enneigées.

    - Mais tu n’es pas chez toi ici ?

    - Non, le tsar, empereur de toutes les Russies m’empêche de rentrer chez moi où je dois m’occuper de protéger mes quatorze jeunes frères. Mon père est mort à la guerre l’an passé et le Tsar a voulu que je le remplace jusqu’à la victoire sur les mongols. Je te l’ai dit, nous sommes dans un camp militaire eu milieu de la Sibérie et demain la bataille sera terrible.

    - Est-ce que tu as peur Daoud ?

    - Je ne le crois pas, mais si je meurs les miens resteront sans défense.

       À l’extérieur, Neventer vit les feux du camp au-dessus desquels les soldats cuisaient la soupe. Les chevaux parqués vers le sud hennissaient de froid et de faim. La nuit commençait à tomber. Un mince croissant de lune se profilait au-dessus des sapins noirs.

    - Que faudrait-il faire, Daoud, pour que les mongols renoncent au combat ?

    - C’est impossible, à moins qu’un bon génie ne s’empare de leurs chevaux ...

       « Ça, pensa Neventer, je crois pouvoir le faire » Et, tandis que Daoud lui passait une chaude veste de fourrure, Neventer sortit une deuxième crêpe d’or de son panier.

    - Prends cette crêpe d’or, Daoud, enveloppe-là d’un peu de foin, sors du camp, pose-là dans la campagne et siffle les chevaux des mongols.

       En un quart d’heure, tous les chevaux de l’armée mongole avaient échappé à leurs cavaliers, ils avaient tous rompu leurs longes, sauté par-dessus les barrières. Ils étaient plus d’un millier à entourer la crêpe d’or  et se laissaient prendre sans difficulté par les cosaques de Daoud ...

    Le lendemain le chez Mongol Zanzibar le Cruel, reconnut sa défaite en signant un traité de paix avec l’ambassadeur du tzar.

    - Grâce à toi, Neventer, je vais pouvoir rentrer chez moi. Tu es un vrai ami, tu as sauvé beaucoup de vies.

        Et Daoud, à la mode russe, embrassa Neventer sur la bouche, tandis que tous les cosaques portaient un toast avec de la vodka.

       Le Breton était très heureux, mais il trouva que le cidre était meilleur. Aussi, pensant à son pays, il cria « Bretagne » en tapant trois fois le sol avec Jacquot, son bâton.

       Neventer se retrouva assis sur un rocher, au milieu d’une fête, en Bretagne, à Kernascléden. Jildaza en robe brodée célébrait son mariage. Elle avait l’air toujours aussi méchante et l’époux qu’elle s’était choisi, Allan, le fils du charron, ne valait guère mieux.

       D’où, il se trouvait, Neventer voyait la place de l’église et sous le porche de celle-ci, en tenue de mendiante, il reconnut, toute courbée et maigre, la vieille Annaïck qui  s’appuyait sur un bâton pour ne pas tomber.

    - Je ne me trompe pas !  C’est bien Annaïck qui est là-bas, toute pauvresse ... Que lui est-il arrivé, se renseigna-t-il auprès de la petite Gaëlle qui dansait une gavotte ?

    - C’est elle, il lui est survenu une terrible maladie. Elle a failli en mourir et, de plus, elle a perdu tous ses pouvoirs. Comme elle n’avait plus rien à manger, elle a dû vendre sa jolie maison à Jildaza et Allan, qui, par un tour du Diable, se sont débrouillés pour ne rien lui payer. Annaïck est dans la misère la plus noire et ne vit que de quelques croûtons  de pain que les paroissiens veulent bien lui donner.

       Avec son bâton et son panier, Neventer s’éloigna, ne pouvant plus supporter d’être à la noce de si malhonnête époux. Il courut vers la pauvre Annaïck. Il luit tendit la dernière crêpe d’or et Jacot son bâton.

    - J’avais promis de te rendre, ce bâton, Annaïck, tu en as bien besoin, comme de cette crêpe d’or dont je ne me suis pas servie et qui va te permettre de retrouver ton bien.

    - Merci, Neventer, tu es le plus gentil garçon du village. Avec les pouvoirs que me donnent cette crêpe d’or je vais transformer toute cette noces en chèvres... c‘est tout ce qu’ils méritent ...

        Aussitôt, on entendit bêler, chevroter, dans la salle du banquet et tout un troupeau sortit par les portes restées ouvertes. De jolies petites chèvres blanches et noires s’égayèrent en direction des champs.

    - Qu’elles aillent paître, c’est tout ce qu’elles méritent ... dit la vieille Annaïck. Désormais ma maison sera pour toi. Tu la rendras jolie. Moi, je vais utiliser Jacquot pour me rendre dans un pays chaud où les gens sont gentils, cela fera du bien à mes rhumatismes.

       Et la vieille Annaïck frappa trois fois le sol avec son bâton en criant « Afrique » ! Elle disparut en un éclair sous les yeux de Neventer qui se retrouva seul devant l’église de Kernascléden.

    Il se frotta les yeux pour être bien sûr de ne pas avoir rêvé.

    Grand Neventer et les crêpes d’or

    © Le Vaillant Martial
     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 23 Décembre 2016 à 08:02

    Belle morale  ...merci à toi 

    Je me regale à te lire  ..

    Bonne fête de Noël à toi 

     

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