• Le bois de Musique

    Le Bois de Musique

       

    Le Bois de Musiquen cette fin de siècle, les hommes de la région des collines étaient pauvres. Beaucoup de familles vivaient dans de fragiles cahutes d’une seule pièce, sans eau. Chaque jour la mère ou la fille devait se rendre à la source voisine de leur habitation afin d’y prélever le précieux liquide autant pour leur besoins en matière d’hygiène que pour la cuisson de leurs aliments.

    Le sol de leurs maisons était de terre battue. Il n’y avait pas de chauffage, mais un poêle qui diffusait la seule source de chaleur dont les gens pouvaient bénéficier l’hiver venu. Pas d’égout non plus, on rejetait les détritus dans le fossé passant de maison en maison, véhiculant autant les déchets que les maladies. À la belle saison, les hommes partaient dans le nord de la France pour y travailler dans les champs. Ils en revenaient épuisés lorsque l’hiver s’annonçait. Pour se nourrir ces familles démunies comptaient sur quelques mètres carrés cultivés en potager. On y voyait pousser des carottes, des navets, des choux mais aussi de la camomille, de la mauve ou de l’angélique.

    Ces médicinales servaient aux besoins des de la famille et assuraient une source de revenus complémentaires quand elles allaient rejoindre les tourailles des herboristes. De même grands-parents et enfants sillonnaient la région pour cueillir le sureau, le tilleul, le millepertuis ou la reine-des-prés. Parfois, ils possédaient une vache ou une chèvre qui paissait sur leur petite terre à l’ombre d’un fruitier, cerisier ou pommier dont les fruits dotaient leur régime quotidien d’un peu de variété. Les repas se composaient principalement de pain et de potage. Les plus nantis se gratifiant d’une tranche de lard, unique viande disponible, le dimanche venu.

    Le Bois de Musique


        Depuis la vase des vallées où elle plongeait ses racines, une immense forêt courait partout sur les collines. À l’ombre  des hêtres poussaient les tapis de jacinthe succédant aux anémones. Ces parterres fleuris conféraient aux lieux une aura de magie depuis le printemps jusqu’aux prémices de l’été. De-ci de-là, des fleurs particulières faisaient la renommée botanique de ce beau pays.

    Au printemps ces lathrées clandestines qui surprenaient le promeneur de par leurs belles fleurs colorées. Elles disparaissaient quelques semaines plus tard pour que le regard des amateurs puisse s’attarder sur la discrète moscatelline, l’énigmatique parisette, la redoutable petite cigüe ; l’élégante cardamine des près ... Toutes des plantes magiques dont les femmes du terroir connaissaient les secrets. Les bois étaient riches de trésors. Culinaires d’abord, depuis les baies printanières, surtout les myrtilles, jusqu’aux délicieux champignons d’automne, dont les cèpes, n’étaient pas des moindres. En temps de disette, ce qui amenait les promeneurs dans les sous-bois, c’était aussi les faines. Le fuir des hêtres était régulièrement consommé par les populations pauvres qui en ramassaient des  sacs entiers.

    Émilienne avait dix ans. Elle issue d’une de ces familles misérables. Le printemps venu, il ne restait en leurs demeures que les vieillards, femmes et enfants. Les hommes étaient partis pour trouver de quoi nourrir les leurs et assurer un brin de vie dans leurs tristes maisonnées. Chez Émilienne, ils étaient huit. De l’ancienne génération, il ne restait qu’une grand-mère. Le père et Paul l’aîné, absents, on comptait encore la mère, une grande sœur de douze ans et deux  autre frères, plus jeunes qu’elle. Pour nourrir tout ce petit monde, il fallait multiplier les cueillettes. C’est la raison pour laquelle la jeune Émilienne avait pris la  direction des bois de bonne heure ; C’était une vraie sauvageonne.

    Sabots aux pieds, cheveux défaits, elle était vêtue d’une robe foncée dont l’ourlet était crotté de boue. Un sac de jute était attaché à la ceinture pour lui permettre l’usage des deux mains. Elle ramassait les noix, les baies ou les herbes selon les saisons et le but donné à cette récolte sauvage. Émilienne adorait cette tâche. Non pas que cueillir des fruits ou des plantes était facile. Il fallait toujours se baisser. Le sang vous tombait dans la tête, la rendant lourde et troublant la vue. Les mains se coupaient continuellement aux ronces, aux épines et aiguilles... Malgré tout Émilienne aimait ce genre de travail, car il lui procurait le plaisir de gambader à travers bois. Là elle oubliait la misère qui était la sienne.

    Elle se sentait libre, heureuse. Les parfums des arbres effaçaient pour un temps la souillure et l’odeur pestilentielle des fossés. La couleur des feuillages et pétales égayait son esprit et la changeait des murs ternes de sa pauvre maison. Les chemins et sentiers n’avaient de limite que l’horizon, ils lui offraient un vrai sentiment de liberté qui contrastait avec l’oppression permanente lorsqu’on vit à huit dans un espace trop exigu.

     

    Ce jour-là, la jeune fille s’était rendue dans le Bois de Musique. On racontait beaucoup de choses sur cette futaie qui couvrait le Muziekberg. Une colline dont la mauvaise réputation était sans doute liée aux bandes de bohémiens qui l’avaient occupée pendant des années durant. Leurs larcins de même que leurs coutumes et apparences avaient frappés les esprits et conservé une place de choix dans la mémoire des anciens transformant au long des veillées de simples hommes désœuvrés en redoutables bandits, voire même quelque peu ensorceleurs. Les commerçants évitaient comme la peste ce coupe-gorge où s’étaient perdus tant de belles marchandises, d’or et de sang. Certains n’osaient toujours pas s’y aventurer le soir tombé, car on la disait terre de sorcières, de ces mauvaises femmes responsables de bien des maux, servantes de leurs maîtres cornu.

    Mais surtout, on murmurait qu’il y avait dans ces bois un loup-garou. On prétend dans le pays que les garous naissent d’hommes mauvais, de sorciers qui ont le pouvoir de se transformer en bêtes sanguinaires lorsqu’ils revêtent une peau de loup. Ceux qui pensaient que ce n’étaient là que des sornettes, des histoires de bonne fille avaient beaucoup de mal à expliquer les peaux retrouvées dans les chokes, ces saules taillés en têtard. Ces arbres aux larges se creusaient avec l’âge fournissant un terreau propice à une multitude d’insectes et animaux, mais aussi une cache facile pour bien des choses inavouables. De même, les morsures, griffures et blessures que certaines personnes avaient présentées à l’examen médical du seul médecin de la région étaient bien difficiles à interpréter. C’est donc toujours  avec un petit frisson, les poils des avant-bras se hérissant au moindre bruit suspect que les gens traversaient cette partie de la contrée.

    Émilienne aimait ces croyances, elle rêvait de vois un jour une fée ? Sa grand-mère lui parlait le soir des lutins, ces êtres extraordinaires qui peuplaient les lieux. Elle lui avait conté leurs trésors, la bienveillance des Dames qui faisaient naître les fleurs et assuraient la pousse du blé l’été venu, la malice des gnomes, leurs jeux, leurs farces et leur richesse, ces coffres remplis d’or faisaient briller de convoitise le regard des hommes lors des veillées. Elle l’avait prévenue contre les nekkers, ces monstres tapis dans les marais et marécages attendant que l’enfant s’y penche pour le saisir et le noyer. La mise en garde de l’aïeule valait aussi pour les puits et Émilienne faisait toujours très attention lorsqu’elle allait y chercher de l’eau. Son cœur battait à chaque fois que remontait le seau : elle s’attendait à y voir une main agrippée, griffue...

     

    Le Bois de Musique

     

    Émilienne

    Arrivée dans le bois, Émilienne eut du mal à distinguer le sentier qu’elle connaissait par ailleurs parfaitement pour l’avoir souvent emprunté. Une brume épaisse, née de ce sol en permanence détrempé, bloquait le regard. Elle dessinait des formes étranges, des masses sombres, des corps qui se devinaient à travers le brouillard et qui n’étaient en réalité que les troncs des jeunes bouleaux ouvrant la marche au climax forestier. Ce phénomène de brume avait naturellement participé aux naissances des légendes du pays. Comment ne pas y voir la fumée des chaudrons de sorcière, l’haleine fétide du diable, la vapeur des lessives des fées et kabouters ? Comment ne pas y ressentir la présence des morts ? La marche lourde des revenants, le signal précédent un cortège de fantômes ? Malgré un drôle de sentiment qui s’était emparé de l’esprit d’Émilienne, la jeune fille pénétra plus avant dans la forêt.

    Émilienne ne parvenait pas à s’orienter. Cette purée de pois l’aveuglait. Dans le brouillard, elle ne distinguait aucun des points de repère habituels. Ni ce vieux boulot couvert de polypores ni la souche d’un ancien chêne ne pouvaient maintenant la guider. Face à ce mur vaporeux, elle tenta de rebrousser chemin, mais ses pieds se posaient sur un sol vierge. Impossible de retrouver la trace de ses propres empreintes.

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    Au bord des larmes, Émilienne sentait la peur monter en elle. C’est à ce moment précis qu’un son monta dans le bois. Une musique échappée de cet instrument qu’Émilienne reconnaissait pour l’avoir déjà entendu à l’église. C’était un orgue. Elle fit le rapprochement avec l’une des histoires que sa grand-mère lui avait contées. C’était la musique des fées. Beaucoup y voyait une mélodie tissée par le vent dans les feuillages, Zéphyr tentant de retrouver Anémone en lui déclarant sa flamme par ce doux chant d’amour. Car douce, la mélodie l’était. Ces notes s’échappant de la brume charmait la jeune fille. La musique inspirait la quiétude et tout sentiment de peur s’était envolé. Elle ne sursauta même pas quand une main se déposa sur son bras. Tournant le visage de ce côté, elle fit face à la plus belle des femmes qui lui ait été donnée de voir. Elle avait les yeux de couleur des noisettes lorsqu’un rayon de soleil vint à les caresser. Ses cheveux semblaient flotter dans l’air et brillaient d’un éclat singulier. Sa bouche, d’un rose parfait, s’écartait doucement dans un début de sourire qui exprimait à lui tout seul toute la pureté du monde. Sur ses pommettes, des taches de rousseur achevaient ce tableau angélique. De l’ange, elle en possédait aussi les ailes. De larges duvets de plumes coulaient le long de son dos. Elle prit la main d ‘Émilienne dans la sienne et la guida à travers la forêt.

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    Si les pas de la jeune fille écrasant les brindilles donnaient lieu à des craquements répétés, aucun son ne s’échappait de la marche de la Muse. Car il s’agissait là d’une Muse. Un de ces esprits apportés jadis par les conquêtes romaines ayant trouvé en cet endroit un véritable écrin pour les accueillir. Malgré le départ des peuples qui les avaient animées, ces créatures demeurèrent dans les collines.

    Comme un fantôme, l’esprit ne dérangeait rien de physique. Ni les ronces qui s’écartaient sur son chemin et revenaient tranquillement à leur place première ni le branches qui se soulevaient pour ne pas commettre l’impair de griffer le doux visage de la fée et de sa petite compagne. Leur déambulation dura une bonne heure avant d’atteindre le cœur battant de la forêt. Là quelques chênes perdus au milieu de la hêtraie témoignaient des essences primordiales régnant en ces lieux avant l’œuvre du temps et des hommes. Sur les branches de ces vestiges d’une forêt sacrée pendaient de drôles d’instrument qui captaient l’air passant pour le transformer en la plus pure des mélodies. Il était là, l’orgue des fées, celui qui avait disséminé son chant au travers des contes et légendes faisant rêver tant d’enfants venus à Scrine écouter les anciens leur parler de leurs expériences magiques. Émilienne mesurait sa chance. Ce secret dévoilé lui fit monter les larmes aux yeux. Inondée par la présence qui régnait en ce lieu, la jeune fille se mit à sangloter et à rire dans le même temps. Son comportement attira à elle de petites créatures jusque-là dissimulées dans les buissons. C’était des Kabouters. Émilienne les avaient reconnus du premier coup d’œil au chapeau pointu et rouge qu’ils portaient sur la tête. Certains affichaient cette barbe longue et blanche si attachée à leur description. La douzaine de lutins se rapprochaient de la jeune fille et l’entoura de regards plus interrogateur les uns que les autres.

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    - Que fais-tu là ? Et pourquoi pleures-tu ? interrogea le nain le plus proche.

    - La Belle Dame que voilà m’a emmené jusqu’à ce merveilleux endroit. Et si je pleure, c’est de joie. De ce bonheur de vous voir, de découvrir les merveilles et les vérités que tant d’histoires nous rapportent sans que jamais nous n’y croyions vraiment. Mes larmes sont visibles, mais entendez-vous battre mon cœur ? Il bat à tout rompre de m’être retrouvée ici.

    - Viens avec nous bel enfant, dit le nain dont le visage s’était soudain illuminé de joie. Puisque tu as entendu la musique et que l’une des muses t’a conduite jusqu’ à nous, c’est que tu devais nous rencontrer. Viens, suis-nous, tu ne le regretteras pas !

    La jeune fille accompagna les lutins jusqu’au cœur de la colline par la brèche dissimulée derrière un large tronc et dont deux pierres dressés marquaient l’entrée. Derrière la paroi rocheuse, la petite compagnie déboucha sur un espace de vie grandiose, lieu de vie des Kabouters. Il y avait là un échafaudage de cabanons, d’échelles de bois partant en tout sens. Au centre de la grotte souterraine, un arbre unique brillait d’une splendeur dorée. Il illuminait les lieux baignant l’endroit d’une délicieuse lumière. Il devait y avoir près de cinquante lutins s’affairant à empaqueter ustensiles et provisions. Leur agitation exprimait une évidence : ils s’apprêtaient à partir.

    - Que faite-vous ? vous partez en voyage, demanda Émilienne intriguée.

    - Hélas, lui répondit son petit interlocuteur. Au bout de siècles de présence, nous avons pris cette décision : nous quittons cette forêt. Dans le passé, elle s’était vue presque anéantie. Puis les hommes se sont mis à replanter des hêtres. Nous pensions pouvoir y demeurer, mais d’autres menaces nous décident à partir aujourd’hui. Regarde bel enfant, combien d’entre nous vivent encore. Nous étions des centaines, nous voici quelques dizaines. Notre peuple s’éteint. Chassé par les garous, oublié des hommes. Nous n’avons plus d’autre choix que de partir. Mais avant de quitter ces lieux, nous désirons laisser une trace de notre existence. Tu seras notre chantre. Tu témoigneras de notre existence à tes pairs. Et pour cela nous allons de faire don d’un de nos trésors.

    Le lutin se dirigea vers l ‘arbre de lumière y grimpa au moyen d’une échelle posée sur le tronc. Il en redescendit quelques instants plus tard, un large sac porté en bandoulière que la jeune fille n’avait pas remarqué auparavant. Revenu près d’Émilienne, il déclara :

    - Voici, prends ce sac, il contient des feuilles du hêtre d’or. Ces feuilles t’apporteront la richesse. Uses-en avec parcimonie pour que les tiens plus jamais ne souffrent jamais de la faim. Mais surtout en quittant la forêt, ne regarde pas dedans. Aie confiance en nous et de notre trésor tu jouiras. Tu pourras ainsi témoigner de notre magie !

    Sue ces mots, les lutins raccompagnèrent la jeune fille à la sortie de leur grotte et celle-ci s’enfonça à nouveau dans la forêt embrumée, en suivant la direction indiquée par les Kabouters. Heure de posséder le sésame qui permettrait à sa faille de s’en sortir, elle avait malgré cela la gorge nouée de savoir que ces petites créatures allaient bientôt disparaître pour toujours de la région.

    Émilienne apercevait déjà entre les troncs la clarté typique d’une lisière. La sortie des bois était proche. Elle se dirigeait d’un pas rapide vers l’orée quand son élan fut arrêté par un cri. Elle venait de marcher par mégarde sur un petit être rabougri dont les grimaces tordaient on visage d’une expression de douleur.

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    La jeune fille s’empressa de s’excuser, mais le regard noir que lui jeta la créature ne présageait rien de bon. Elle venait de fâcher un luton ! Ce nain solitaire dont la rencontre n’est jamais de bon augure. Lui marcher dessus encore moins... Le luton s’enfuit précipitamment non sans lâcher un de ses rires moqueurs. Le sort était lancé. La jeune fille perdue. Elle tourna en rond cherchant des yeux la lumière aperçue quelques instants plus tôt. Elle marcha alors plusieurs heures, passant et repassant devant les mêmes arbres, les mêmes ronces, posant le pied sur sa  propre empreinte.

    Car telle est la malédiction du luton, celle d’emprunter toujours le même chemin sans jamais pouvoir s’en détourner !

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    La jeune fille, épuisée se coucha sur un lit de mousse. Les yeux embués de larmes, et malgré les tremblements dus au froid, elle s’endormit. À son réveil, deux dames se tenaient debout devant elle. La première était jeune et belle. Sa chevelure hirsute s’ornait de fleurs de lierre. Son visage brillait comme si sa peau était couverte de paillettes argentées. Ses yeux, d’un beau vert émeraude, relevaient encore cette impression de luminosité. Elle portait une longue robe de couleur verte, parée d’ornements végétaux. Elle sentait le sous-bois, un parfum frais de fougères. Penchée au-dessus d’Émilienne, elle souriait tendrement à l’enfant. L’autre bien plus vieille, habillée d’une sombre étoffe, avait la figure marquée de rides profondes. Dans ce masque à la peau craquelée s’enfonçaient des yeux noirs. Le rictus figé, de maigres cheveux gris s’effilochant sur le front et une verrue sur le nez complétaient ce tableau digne des sorcières les plus maléfiques de nos contes. La plus jeune demanda :

    - Que fais-tu en ce bois ?

    - Je me suis perdue, répondit Émilienne, je voulais sortir lorsque j’ai fait la rencontre d’un petit être et depuis, je tourne en rond.

    - Viens, suis-nous, rétorqua la voix douce de la belle Demoiselle. Nous allons te conduire à l’orée de la forêt et aux premiers champs des hommes. De là, tu pourras regagner ta chaumière.

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    Et dans un sourire plein de tendresse, la Dame invita Émilienne à se relever et à les suivre. Elle prit la tête, la Vieille fermant la marche. Tout au  long de leur balade, Émilienne ne pouvait s’empêcher de jeter un œil à intervalles réguliers sur la mégère qui la suivait. Surtout qu’elle avait remarqué depuis le départ que son œil torve louchait continuellement sur le sac des kabouters. À plusieurs reprises même, la vieille femme avait fait semblant de trébucher pour tenter d’accrocher à la précieuse besace, l’une de ses paluches aux long ongles noircis. Émilienne ne l’enserrait que davantage. Hélas au détour d’un sentier, une racine fit chuter la jeune fille. Lançant ses mains en avant pour freiner le choc, elle lâcha le sac. La jeune Dame se précipita pour la relever, s’inquiétant de son état, d’une blessure éventuelle. Fort heureusement, Émilienne s’en sortait sans égratignure. C’est alors qu’elle remarque la disparition de son sac. Se retournant vers l’Ancienne, elle la vit lui tendre la besace de ses bras tremblants, un étrange sourire faisait briller ses yeux noirs. Émilienne voulut vérifier s’il contenait toujours le trésor des nains, mais se remémorant l’interdit lancé par ceux-ci, elle n’en fit rien. Elle continua son chemin et bientôt toutes trois arrivèrent à la lisière de la forêt. Après avoir remercié ses guides, Émilienne s’lança sur le sentier qui la mènerait chez elle. La Vieille la fixa longtemps, le sempiternel rictus satisfait aux lèvres, les yeux toujours brillants de malice. La jeune fille eut un frisson en la regardant une dernière fois avant qu’elle ne disparaisse dans les talus.

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    Le soleil brillait haut dans le ciel marquant une journée bien avancée. Émilienne était ravie de la conclusion de son aventure. Heureuse d’avoir vu tant de merveilles. Soulagée de s’en être sortie et comblée par ce qu’elle apportait à sa famille...

    C’est alors que le doute germa en son esprit. Qu’avait bien pu faire cette vieille sorcière lorsqu’elle avait ramassé le sac après sa chute ? Avait-elle eu le temps de jeter un œil à l’intérieur, d’y glisser une de ses affreuses mains ? Avait-elle dérobé les feuilles d’or, privant la famille d’Émilienne d’un avenir radieux ? Pourquoi donc, alors qu’elle affichait plus tôt une mine sombre, le visage de la Vieille s’était soudains éclairé dessinant sur ses lèvres minces une esquisse de sourire ? Tout cela était fort étrange, voire dérangeant. Émilienne tournait et retournait dans sa tête les moments de cette scène. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que le trésor avait disparu. Elle soupesa le sac. Le secoua. Rien ne laissait deviner qu’il était encore rempli, mais rien n’indiquait non plus le contraire.

    La boucle qui fermait la besace était toujours close. Le doute continua de monter en Émilienne. Elle n’y tint plus. Elle devait s’en assurer, ne pas porter de faux espoirs à sa mère, à ses frères, sa sœur... Tant pis, malgré l’avertissement des kabouters, elle ouvrit le sac et plongea la main à l’intérieur. Elle en ressortit la poignée de feuilles d’or. Elles étaient bien là. La sorcière n’avait rien pris. À la fois étonnée et rassurée, Émilienne fixait à présent son trésor.

    Le soleil conférait bien plus d’éclat au feuillage doré que l’éclairage de l’arbre sacré ne l’avait dans la grotte. Émilienne admirait maintenant les fines nervures, la courbe des feuilles. Nul doute que la forme même donnerait à un tel bijou la plus grande des valeurs qui soit.

    Le Bois de Musique


     

    Tout bijoutier serait forcé de reconnaître le travail de l’artiste qui avait pu s’approcher avec tant de finesse et d’élégance de ce que Dame Nature avait mis une éternité à façonner.

    Jamais quelqu’un ne pourrait deviner que ces joyaux étaient l’œuvre de la magie de la terre et non celle du travail de l’homme.

    La jeune fille entendait déjà les louanges à propos de l’hypothétique artisan, ce génie de l’orfèvrerie qui avait pu fabriquer de telles pièces. Elle se dit que de chaque feuille, elle pourrait tirer un si haut pris que son père et ses frères ne devraient plus travailler désormais, que ni sa mère ni sa sœur ne se mettraient plus au service des fermes alentours. Que sa propre grand-mère jouirait enfin d’un repos amplement mérité. Que tous s’installeraient dans une belle et grande demeure... Elle était au comble de la joie lorsqu’elle remarqua une tache. Petite, noir, celle-ci grandissait sur l’une des feuilles. Bientôt toutes affichèrent cette couleur sombre s’étalant, rognant l’éclat de l’or pour devenir bien plus ternes. En quelques instants à peine, la jeune fille tenait non plus la plus éclatante des richesses entre ses mains, mais de vulgaires feuilles mortes desséchées. Émilienne s’effondra. De la forêt voisine, elle entendit un rire malveillant monter dans les airs.

     

    Le bois de Musique se trouve en Belgique, sur le Muziekberg, dans le pays des Collines encore surnommé les Ardennes flamandes

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    Le Bois de Musique

    Son nom provient de muz, terme celte désignant un marais. Mais les légendes sont nombreuses en cette futaie. Ceux qui ont entendu le son de l’orgue animant ses feuillages ont évoqué l’amour du vent, les muses romaines et les fées. Dans cette région hantée de tant de créatures pourquoi en douterions-nous ?

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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    Saint Efflam et le dragon 

     

     

     

    Saint Efflam et le Dragon 

     

    Oh, je vous excuse bien volontiers. Parfois en ces temps incertains, on ne sait plus où l’on est ici, à quelques brasses seulement du Roc’h Hir Glaz où selon Théodore Hersart de la Villemarqué, chantait Gwenc’hlan, sur cette immense étendue minérale et végétale que la grande transgression marine du VIII ème siècle noya sous des millions de tonnes d’eau salée, vivait un dragon.

     

    Il faut dire que les parages à l’époque, n’étaient guère surs. Selon une vieille gwerz rapportée à Kervaker dans le dialecte Trégorois : «  La Bretagne était alors ravagée par des animaux sauvages et des dragons qui désolaient tout le canton et surtout le pays de Lannion. » Celui qui vivait ici était immense et hideux. Il n’avait cesse de terroriser la population locale. Il aurait pu, impunément, continuer son œuvre de désolation, grillant ici un arbre d’un jet de feu, dévorant, engloutissant là un homme, une femme, un enfant innocent, nageant tantôt dans les eaux bleues de l’immense baie de Lannion, se retirant parfois, d’après Albert Le Grand : «  À travers la grève, dans sa caverne, distante, d’environ mille pas de ce roc, laquelle caverne était profonde de neuf coudées et en avait douze en la circonférence de son ouverture ».

     

    D’autant que, selon l’habile hagiographe : « de peur qu’à la piste et trace de ces griffes, il ne fut découvert et assiégé en cet antre, il avait cette astuce de marcher à reculons, de sorte qu’à voir les marques de ses griffes sur le sable, on eut pensé qu’il venait qu’il venait de sortir du lieu où il ne faisait qu’entrer. »

     

    - Astucieux, siffla la fille, presque admirative devant une intelligence si vive. Était-il vraiment si terrible ?

    - À ce que prétendent les hommes de lettres, sans aucuns doutes. Écoutez encore ce qu’en dit aussi la vox populi : la créature avait un œil rouge au milieu du front, des écailles vertes autour des épaules et la taille d’un taureau de deux ans.

    La queue tordue comme une vis de fer, la gueule fendue jusqu’aux oreilles, et armée, dans toute son étendue, de défenses blanches et aiguës, comme celles d’un sanglier. »

     Il aurait pu exercer son ... ministère pendant longtemps sur la contrée si un personnage venu de l’autre côté de la Mor Breizh[i] n’était venu contrarier ses noirs desseins. Car en ce temps-là, jeune fille, les « saints » que nous avons évoqués descendaient vers les rivages d’Armorique, sur leurs curraghs, leurs bateaux légers à l’armature de bois recouverte de cuir de vache, aussi nombreux que des criquets sur un champ de blé ... Ils n’imposèrent pas seulement une nouvelle organisation civile, militaire et ecclésiastique  à une Armorique qui n’était sans doute pas si déserte que le bon Arthur Le Moyne de la Borderie voulut bien l’écrire, à la fin du XIX è siècle. Ils apportèrent aussi et je dirais presque surtout une nouvelle conception religieuse, et cette foi inébranlable en le Dieu unique venu du désert.

    L’un d’entre eux, et parmi les plus zélés se nommait Saint Efflam, c’est l’éponyme de la paroisse sur le sol de laquelle nous marchons depuis une demi-heure. Prince hibernien, né selon Albert Le Grand, vers l’an de grâce 448, il était l’héritier d’une des cinq provinces historique de la verte Erin. Son père passait le plus clair de son temps, comme il était coutume en ce temps-là, à faire la guerre à son plus proche voisin. Jusqu’ au moment où fatigués de tant d’énergies perdue et lassés de voir le sang couler, les deux adversaires convinrent d’une trêve. Une trêve scellée par les épousailles de leurs enfants respectifs. Ainsi la charmante Enora, votre éponyme, jeune fille, fut-elle promise, à Efflam. Hélas le jeune homme manifesta très tôt, un attrait immodéré pour l’étude et la piété. Contrairement à son père, il épousa la nouvelle religion que le Breton Patricius était venu propager en Hibernie. Il devint rapidement l’un des plus ardents disciples de celui qui chassa les « serpents » du sol irlandais. Et conformément à la tradition des « saints hommes », de traverser les mers en une sorte de peregrinatio pro deo, une pérégrination pour l’amour de Dieu, afin d’apporter la « bonne parole » aux peuples demeurés dans les ténèbres du paganisme.

    Le jeune prince convola donc en juste noces avec la frêle et douce Enora. Pour le public et pour satisfaire aux désirs de son père ... Mais à peine la cérémonie et le festin terminés, au moment de consommer le mariage, Efflam s’ouvrit à des projets à sa jeune épousée. « Elle en fut bien troublée et triste, écrit encore Albert Le Grand. Le saint, s’en apercevant, fut bien marri. De le lui avoir dit et, craignant qu’elle ne mit empeschement à son départ, lorsqu’il la sentit endormie, il sortit bellement du lit et s’en alla à ses compagnons qui l’attendaient dans un havre, puis, ayant levé les ancres et les voile, sortirent hors, et d’un bond vent cinglèrent en pleine mer, se laissant conduire à Dieu par où il lui plairait de les guider. »

    - Et alors le dragon ?
    -  Ne soyez pas si pressée. Prenez la mesure du temps. Nous n’appartenons déjà plus au monde d’aujourd’hui. D’ailleurs regardez.

    Alors, comme l’Ankou agitait d’un geste ample son vaste manteau noir, la fille eut l’impression très nette de faire un bon dans le temps.

     Elle se trouva d’un coup au milieu d’une immense forêt couvrant les coteaux abrupts qui sertissaient la baie dans un écrin d’émeraude et qui courait sur un fond sablonneux où, quelques instants auparavant, s’étendait la fameuse lieue de grève.

    Elle entendit des pas, des pas lourds, qui, régulièrement, s’approchaient d’elle. Le sol, sous la pression, se mit à trembler ; De plus en plus, de plus en plus fort, comme si une immense secousse sismique s’était emparée des lieux. Épouvantée, elle se cacha derrière un aubépinier fourni, accroché à un rocher de schiste. Elle eut à peine le temps de s’y dissimuler qu’un jet de feu semblant provenir du plus profond de l’enfer grillait une grosse branche de chêne et martyrisait son tronc. Le monstre était là, à deux brasses d’elle, dardant de son œil unique l’horizon bleu-gris. Ses narines grandes comme des soufflets de forge frémissant à la caresse du vent de Gwalarn, cependant que la queue, l’énorme, l’interminable queue verdâtre qui évoquait la couleur des marais putrides, battait la mesure sur une cadence de plus en plus accélérée. La bête humait une odeur de chair. De chair humaine.

    A un quart de lieue à peine, à peine, un parti de cavalier se dirige vers lui à bride abattue. L’aerouant  bondit, et grogne et feule et vomit jet sur jetL, s’apprêtant à un combat digne de son espèce et de sa lignée. Car c’est Arthur, Arthur Breizh, le roi Arthur en personne, qui vient le provoquer sur son propre territoire.

    Bruit et fureur. Choc mat de la lance et de l’épée contre les écailles du monstre caparaçonné de kératine. La bataille est rude et longue. Sans pitié et sans quartier. C’est le nouveau monde qui affronte les cauchemars immémoriaux. Aux jets de flammes soufrées et brûlantes répond le tranchant de la lame royale. Le monstre et son adversaire bondissent, s’esquivent, roulent dans l’herbe, disparaissent derrière un massif rocheux puis réapparaissent soudain, comme des géants s’affrontant dans une lutte à mort ....

    - Voyez fit l’Ankou, l’étendue de mes pouvoirs, lorsque je vous avais dit que j’étais un peu comme Dagda, le maître du temps et des illusions ....

    La fille sortait de son rêve, grelottante de peur, les jambes tremblant sous le coup de l’émotion. Elle s’agrippa par automatisme à la manche du vieux, sentant sous étoffe le contact dur et froid du radius et du cubitus depuis longtemps délivrés de leur gangue de chair.

    - Vous m’avez fait peur ? Pourquoi vous jouez-vous de moi ?

    - Chuuuut,  écoutez encore !

     Toujours, selon Albert Le Grand, Arthur : « attaqua courageusement le monstre » Ils passèrent tout le reste du jour en ce combat, jusqu’à ce que le soir, las et fatigué, Arthur se vint jeter sur l’herbe, près de Saint Efflam, pour se rafraîchir, il n’en pouvait plus. » Du reste, lorsque Saint Efflam, qui débarque selon la légende du vieil oppidum de Kozh Yeodet(Le Yaudet), parvint, à marche forcée sur le lieu du combat : « il vit le roi qui combattait, son cheval à ses côtés, étranglé, renversé sur le dos, rendant le sang par les naseaux. »

    - Alors ?

    - Alors le vaillant Efflam ne fit ni une ni deux. Doué de pouvoirs distribués généreusement par son Dieu à l’armée de ses serviteurs, il prit son bâton et frappant par trois fois le sommet du Roc’h hir glas en, en fit jaillir une source abondante et miraculeuse qui désaltéra Arthur. Arthur ayant vu ce miracle, nous dit encore Le Grand, se jeta aux pieds du saint, se recommandant à ses prières, afin qu’il pût venir à bout de ce monstre. »

    - Et ensuite
    - Oh, ensuite, les versions divergent ...la gwerz populaire recueillie par Kervaker prétend que c’est le roi qui terrassa la bête, en lui enfonçant son épée dans la gueule. Le récit hagiographique au contraire, pour affirmer la pré émince de la souveraineté spirituelle sur le politique assure, que c’est le saint qui maîtrisa le monstre en lui passant son ’étole autour du cou et en le forçant à se précipiter dans la mer ....

    - Et vous, pour quelle version penchez-vous ?
    - Moi, plutôt la seconde ...

    - Et pour quelles raison ?

    - Parce que pour les Bretons, comme les Celtes en général, le dragon n’a pas la charge absolument négative et maléfique qu’il a dans d’autres civilisations, en particulier dans la conception judéo-chrétienne. Le coupe paradoxal « Saint – Dragon » est une vieille figure archétypale, une sorte de continuation, d’héritage de ces étranges statues de granite connues sous le nom de « cavalier à l’anguipède »  

     

    Saint Efflam et le Dragon 

     

    - ou encore « colonne de Taramis », dont vous vous pourrez apercevoir un très bel exemple dans le porche sud de l’église de Plouaret. Il s’agit d’une divinité solaire qui maîtrise de sa lance de lumière une créature chronienne ....

     

    - Chro, quoi ?

     

    - Chronienne, c'est-à-dire relatives aux forces profondes de la terre ... voire de l’Enfer pour certains. Mais nous sommes bien au-delà de la morale. Le dragon symbolise l’instinct brut, les forces de l’animalité qui gisent au plus profond de nous et que notre spiritualité domine et canalise. C’est toute la symbolique de ce combat. Taramis contre anguipède de la période gallo-romaine, ou saint contre dragon du début du christianisme, tout cela c’est au fond une seule même chose. Mais ce qui est important essentiel même, c’est le sauroctone ???

    - Le sauroctone ?
    Oui le saint « exterminateur » de dragons... justement ne les extermine pas.

    - Comment cela ?
    Il n’exécute pas la créature. Lui passant son étole autour du cou, il la guide vers la mer et la précipite dans le milieu aquatique d’où elle est née, lui donnant ainsi une chance de naître à  nouveau et de revenir hanter les rêves des hommes.

    - Ou leurs cauchemars
    - Je vous l’accorde. Mais aussi surprenant que cela puisse paraitre les hommes aiment la compagnie du Dragon, et la simple idée qu’il puisse avoir irrémédiablement avoir disparu, comme les géants, les fées, les chagrine au plus haut point.

    - Comment pouvez-vous l’affirmer ?

    - Selon Luzel, qui avait fait beaucoup de collectage dans le Trégor, les gens de Saint-Michel-en-Gréve et des environs prétendent qu’à certaines époques de l’année, dans les hautes marées et les jours de tempête, on le voit sur une roche rouge, quelque part près des ruines de l’ancienne auberge de Land-Caré, faisant reluire au soleil, ses écailles jaunissantes, battant de l’eau de ses ailes et de sa queue, et, poussant, des cris qui font trembler le rivage... »

    - C’est vraiment ... incroyable cette fascination populaire pour un être aussi ... repoussant ...

    - ... pas si repoussant que cela, reprit l’Ankou en scrutant le sommet du Roc’h Hir Glas comme s’il eut recherché les fantômes de Gwenc’hlan, du saint sauveur et du dragon. Pas si repoussant que cela. Comme je vous l’ai dit, pour les Celtes, le dragon n’était pas cette créature du malin qu’il est devenu au Moyen-Âge. Bien au contraire, un peu à l’image de la mythologie chinoise, c’était un symbole cosmique.

    Durant ce que les archéologues nomment le second âge du fer, ou la civilisation celtique laténienne, du nom du site Suisse mis à jour au XIX ème siècle,  le motif du dragon se répand comme une traînée de poudre sur les boucles de ceinturons ou sur les fourreaux d’épée. Est-il autochtone ou hérité, comme le prétendent certains, de l’art des Sarmates, un peuple venu du territoire nord-pontique dont de forts contingents  servirent plus tard dans l’armée de  l’Empire Romain ? Toujours est-il que le dragon va connaître un rayonnement fulgurant. Au point de devenir à la fin de l’empire, le symbole de la cohorte, comme l’aigle était celui de la légion, déployant fièrement ses ailes sur des sortes de manches à air proches dans leur conception, de celles que les Chinois utilisent encore de nos jours.

    - Et les Bretons là-dedans ?

    - Attendez, je n’ai pas fini. La figure du dragon se pérennise. Il apparaît sur tous les vexilloïdes des peuples britonniques du haut Moyen-âge. Figure bénéfique et protectrice, il accompagne les Bretons sur tous les champs de batailles. C’est lui qui, volant au-dessus de la plaine de Salisbury, annonça à Merlin la victoire des Bretons. Quant au propre père du roi Arthur, ne se nomme-t-il pas lui-même Pen-Dragon ? un terme que l’on pourrait traduire par « tête de dragon » ou « chef des dragons » au choix, Voire comme « chef des cavaliers ». Du reste, les régiments de cavalerie, jusque dans la France du XIX e siècle n’étaient-ils pas composés de dragons ? Pour Philippe Walter : « Uterpendragon ne porte pas hasard le nom du dragon. Il est le forme évhémérisée du dragon celtique, proche d’un esprit divin, avatar de l’autre monde. »

    - Evhémérisé, ça veut dire quoi fit la fille en tirant insensiblement un pan du chaud manteau du vieux pour se protéger du petit vent frais persistant.

    - Ça vient du nom du philosophe grec Évhémère qui vivait au IIIe siècle avant J.C, et qui professait que les personnages mythologiques sont considérés comme des êtres humains divinisés par l’admiration des peuples.

    - Je vois. Donc le dragon était important pour les anciens Bretons

    - Oui extrêmement. Ce sont encore des dragons qui annoncent le destin de l’île de Bretagne lorsque Merlin, âgé d’à peine sept ans, fait creuser les fondations du château de Dynas Emrys, que les Anglais nomment le Snowdown, au nord de l’actuel Pays de Galles

    - C’est quoi cette histoire ?

     

    © Le Vaillant Martial 

     


    [i] La manche

     


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  • Les Quatre Pleureuses 

    Il y avait une fois à Nantes, sur le quai de la Fosse, un boulanger qui avait fait de mauvaises affaires. Il ne savait plus à quel saint se vouer, et il était bien désolé. Un jour qu’il se promenait pour essayer de trouver de l’ouvrage, il rencontra un homme de sa connaissance, qu’il n’avait pas vu depuis longtemps, et qui était dans un triste état.

    - Pourquoi as-tu l’air si triste ? lui demanda celui-ci. Est-ce que tes affaires iraient mal ?

    - C’est pire que cela dit, le boulanger. Je suis ruiné, je n’ai plus d’ouvrage, et je ne sais même pas où nous allons loger, ma pauvre femme et moi.

     

    L’autre réfléchit quelques instants, puis il dit :

    - J’ai peut-être quelque chose qui fera ton affaire, Je possède une maison à Pont-Rousseau. Elle n’est pas habitée pour le moment. Si vous voulez y logez, ta femme et toi, je vous y recevrai bien volontiers un an ou deux sans loyer. Tu pourras ainsi trouver de quoi remonter la pente. De plus je te donnerais une barrique de vin, et tu pourras en vendre aux ouvriers qui vont à leur travail. Tu me paieras quand elle sera finie.

    Le boulanger remercia l’homme et accepta son offre. Dame ! Il n’avait pas le moyen de refuse une telle aubaine ! Il partit donc, pour le pont-Rousseau et il visita la maison. À vrai dire, elle était bien isolée, car Pont-Rousseau n’était pas très bâti comme à présent. Masi elle était grande, très commode, et il n’y avait aucune auberge aux environs.

    Il alla donc chercher sa femme qui fut bien heureuse de cette chance inattendue. Tous deux s’installèrent dans la maison. Leur petit commerce alla très bien. La femme était avenante et la première barrique de vin ne dura pas très longtemps. Lorsqu’elle fut finie, ils la payèrent et on leur en fournit une autre, aux mêmes conditions. Ils se trouvaient donc très heureux et bénissait chaque jour le généreux qui les avaient tirés de  là.

    Or, un jour que le mari était allé faire une tournée à Nantes, la femme était occupée à faire son ménage. Tout à coup, elle entendit, au-dessus de sa tête, des pleurs et des gémissements lamentables.

    - Comment ? se dit-elle. On nous avait dit que nous serions seuls dans cette maison et il semble qu’il y ait d’autres locataires. Qu’est-ce que cela veut dire ?

    Les cris et les pleurs continuaient toujours. Et la brave femme, qui avait un excellent cœur se dit :

    - Mon Dieu, peut-être ces personnes sont dans le malheur ! Il faut que j’aille vois si elles ont besoin de moi.

    Elle monta vite l’escalier, se dirigeant vers l’endroit d’où paraissait provenir le bruit. Elle arriva ainsi à une espèce de grenier dans lequel elle n’était jamais encore entrée.

    C’est de là que les cris partaient plus déchirants que jamais.

    Elle frappa à la porte. Pas de réponse. Alors elle entra, et aperçut quatre femmes qui tenaient chacune le coin d’un drap étendu, en pleurant et gémissant. Elle eut une si grande frayeur à voir ce spectacle qu’elle tomba évanouie.

    Lorsque le mari rentra le soir, il fut bien étonné de ne pas trouver sa femme en bas. Il l’appela partout, mais il ne reçut aucune réponse. Alors très inquiet, il monta l’escalier, et, voyant la porte du grenier ouverte, il y pénétra et aperçut sa femme étendue sur le plancher. Il l’emporta vite dans la chambre, mais il eut beaucoup de peine à la faire revenir à elle.

    Quand elle fut mieux, il lui demanda ce qui était arrivé. Après s’être fait bien prier par son mari, elle finit par dire que son évanouissement avait été causé par une vision effrayante. Elle lui raconta tout ce qu’elle avait vu.

    Son mari lui proposa de remonter au grenier pour s’assurer si cette vision était réelle ou non. La femme refusa.

    - Oh, non ! dit-elle. Je n’y retournerais pas ! je n’y remettrai certainement pas les pieds !

    Elle fut pendant quelques jours, malade de sa frayeur. Enfin, voulant se débarrasser de l’idée qui la tourmentait, elle alla trouver le curé de la paroisse, à qui elle raconta ce qu’elle avait vu.

    - Il n’y a qu’une chose à faire, dut le prêtre. Il faut que vous retourniez absolument dans ce grenier pour savoir au juste ce qui s’y trouve, et ce que veut dire l’apparition, que vous avez vue.

    La femme refusa d’abord. Mais comme les bruits continuaient à se produire et qu’elle seule les entendait, elle retourna chez le curé et lui demanda ce qu’elle devait faire.

    - Il faut absolument que vous entriez dans le grenier dans le grenier, dit le prêtre, et que vous parliez aux êtres que vous y trouverez, quels qu’ils soient. C’est le seul moyen de délivrer votre maison et vous-même.

    La pauvre femme se décida donc, bien à contrecœur, à suivre le conseil du curé. Le lendemain, surmontant mal sa frayeur, elle monta au grenier d’où s’échappaient des gémissements et des cris perçants. Elle ouvrit la porte en tremblant. Le même spectacle s’offrit à elle : les quatre femmes tenant les quatre coins du drap déployé, pleurant et gémissant à faire frémir.

    La femme s’avança vers elles et dit :

    - Si vous venez de la part de Dieu, répondez, si vous venez de la part du Diable, disparaissez !

    Aussitôt, une des pleureuses répondit :

    - C’est de la part de Dieu que nous venons. Un trésor mal acquis a jadis été caché ici, sous l’emplacement du drap que nous tenons. Il ne doit appartenir à d’honnêtes gens qui ont connu le malheur et qui pourront en faire bon usage. Fouillez donc à cet endroit et vous trouverez ce trésor qui vous est destiné.

    À peine avait-elle achevé ces paroles que toutes les autres disparurent comme si elles n’avaient jamais existé.

    La femme raconta à son mari ce qui s’était passé. Tous deux montèrent au grenier, et ils fouillèrent à l’endroit qui avait été désigné. Ils trouvèrent une grosse somme d’argent qu’ils descendirent chez eux avec le plus grand soin.

    La femme fut très longtemps malade des suites de la grande frayeur qu’elle avait eue. Mais à la fin, comme elle n’entendait plus rien et quelle n’était plus tourmentée, elle revint à la santé.

    Grâce à l’argent qu’ils avaient trouvé, ils achetèrent de la marchandise et leurs affaires prospéraient. Évidemment tout cela vint aux oreilles du propriétaire de la maison. Un jour il vint les voir et leur dit :

    - Il faut que vous ayez trouvé la pie au nid pour être aussi riche à présent.

    L’’homme raconta tout ce qui s’était passé. Le propriétaire réclama aussitôt la somme qu’ils avaient trouvé, disant que, puisque la maison était à lui, tout ce qu’y était lui appartenait de droit, que ce soit de l’argent ou autre chose.

    L’homme et la femme refusèrent de lui donner l’argent. Les quatre pleureuses avaient bien spécifié que l’argent devait revenir à quelqu’un qui avait connu le malheur. Le propriétaire ne voulut rien entendre et les fit appeler devant le juge de paix. Mais le juge lui donna tort. Il dit au propriétaire qu’il avait très mal agi en cachant que la maison était hantée, alors qu’auparavant personne n’avait pu y rester. Il ajouta que si la femme était morte des suites de sa frayeur, il en aurait été la cause.

    - Du reste, conclut le juge, le trésor a été révélé à la femme. Elle est la seule à avoir vu l’apparition, puisque jamais avant elle, on n’avait pris compris d’où venaient les cris et les gémissements. C’est elle qui a eu le courage de parler aux pleureuses. Il est juste que ce soit à elle que revienne le trésor.

    L’homme et la femme gardèrent donc la somme d’argent. Ils quittèrent la maison de Pont-Rousseau pour aller s’installer ailleurs.

    Ce récit recueilli en 1897, de la bouche d’une couturière de Nantes est caractéristique de la croyance aux trésors cachés, par des fantômes et révélés par eux à des humains qui les méritent.

    © Le Vaillant Martial

     

     


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  • Honnêtes débits ou véritables assommoirs ?

       Les cafés et les cabarets ont toujours été des lieux de convivialité et d'intégration sociale à une époque où les logis surpeuplés ne permettaient pas de grandes réunions festives. Les loisirs étant financièrement inabordables pour les classes laborieuses, les ouvriers et les employés se retrouvaient donc facilement avec leurs camarades à la fin de la journée de travail dans ces cafés et cabarets.

    La police des cafés à Quimper de 1850 à 1914


     

       Buvette un jour de marché. Des embauches, des affaires matrimoniales ou commerciales s'y réglaient autour d'un verre, notamment lors des jours de foires et marchés. Mais il s'agissait aussi des lieux de forte alcoolisation dont était principalement victime la tranche la plus pauvre de la population. En 1868, une enquête est diligentée à la demande du ministre de l'intérieur sur le développement de l'ivrognerie en France.

        Elle permet de dresser le tableau suivant dans le département du Finistère : « Il y a dans le département 5806 débits de boissons, c'est à dire un pour 114 habitants [....]. Ils débitent 27 000 hectolitres d'alcool. [...] Pas une commune n'est exempte de ce fléau. Un homme sobre est une exception. Dans les classes élevées, on s'inquiète. Les propriétaires surtout qui voient leurs champs délaissés pour le cabaret ».

       Longtemps lieu proscrit par les autorités religieuses sous l'Ancien Régime, très contrôlé par la police au XIXème siècle, le cabaret est aussi un espace de transgression, d'agitation politique et syndicale où se diffuse parfois des écrits subversifs.

    Réglementation et lutte contre l'alcoolisme

       Les municipalités quimpéroises successives ont, de tous les temps, tenté de limiter les excès des plus intempérants de leurs contemporains.

       Le commissariat de la police municipale est le bras armé du pouvoir civil dans sa lutte contre les désastres liés à l'alcoolisme. La police doit en effet assurer la surveillance étroite de ces lieux. Le maire et le préfet n'hésitent pas à interdire l'ouverture de nouveaux débits ou à ordonner, après enquête administrative voire policière, la fermeture des lieux réellement réputés infâmes.

       Dans un courrier en date du 13 mai 1856, le secrétaire général de la préfecture se plaignait dans les termes suivants de la police des cabarets à Quimper : « Les arrêtés municipaux ne contiennent aucune disposition en ce qui concerne la défense aux cabaretiers de donner à boire aux gens ivres, de recevoir chez eux les enfants, les gens sans aveux, les vagabonds et filles publiques. Ce sont là des lacunes qu'il est urgent de combler ».

    La police des cafés à Quimper de 1850 à 1914 Un vieux Quimpérois. En 1858, Édouard Porquier, maire de Quimper prend un arrêté sur la police des cabarets répondant ainsi à la ferme sollicitude du préfet. Ce règlement de police est désormais affiché dans tous les débits de la ville. Les agents de police sont chargés de sa stricte application.

       Chaque débit doit désormais être signalé par une enseigne. Chaque débitant doit posséder des verres ou mesures légales. Les verres doivent être tenus dans un parfait état de propreté et c'est là une véritable gageure car à cette époque la ville, malgré ses 9 896 habitants, ne dispose que de six puits et sept fontaines pour l'alimentation en eau potable.

       Pire, seul un puit et cinq fontaines permettaient d'obtenir une eau réputée consommable. Dans ces cabarets, le contenant est donc potentiellement aussi dangereux que le contenu. Les cafés doivent fermer après 21 heures en été et 19 heures en hiver, heures signalées au beffroi de la cathédrale. Les jeux de hasard sont prohibés. Il est évidemment interdit de recevoir, de servir des hommes sans aveu (anciens condamnés ou hommes recherchés par la Justice) et les femmes de mauvaises vies.

       Ce règlement est pourtant largement battu en brèche par de nombreuses exemptions. Les cabaretiers se saisissent en effet de chaque occasion festive pour solliciter et souvent obtenir une dérogation pour établir une buvette foraine ou déroger aux heures d'ouvertures.

    La police des cafés à Quimper de 1850 à 1914


     

      Le débit Gentric rue Saint-François. Les cavalcades, les courses de chevaux, les fêtes des gras, les jours de foires et de marchés, les concours agricoles et même la messe de minuit à Noël sont ainsi l'occasion de débiter vins, cidre et eaux de vie à profusion en dehors des lieux et des heures réglementaires. La concurrence est rude entre les débitants.

       Les cabaretiers quimpérois, dès le Second Empire, louent les services de sonneurs de biniou pour attirer la foule des danseurs et des buveurs vers leur enseigne. Des rixes finissent généralement par aboutir à des fermetures administratives de ces estaminets, voire même à l'interdiction générale du biniou dans la ville. D'autres cabaretiers achètent des jeux de billard pour attirer la clientèle des militaires en permission.

       Aux mesures coercitives classiques (police des cabarets, condamnations pour ivresse ou tapage nocturne) s'ajoutent des initiatives privées pour tenter dès le 19ème de faire baisser la consommation de vins et d'eau de vie des consommateurs bretons, véritable fléau social. Ainsi un projet de société départementale d'encouragement pour l'extinction de l'ivrognerie dans le Finistère voit-elle le jour à Quimper dès le 5 avril 1849. Son impact reste des plus limité.

    Implantation des anciens cabarets quimpérois

       Si jusqu'au début du XIXème siècle la majorité des cafés et cabarets se trouve dans le vieux Quimper intra-muros, notamment autour des places Saint Corentin, Terre au Duc, des Halles, des rues Royale et Keréon, vers le milieu du siècle on constate un déplacement sensible des ouvertures de nouveaux débits vers les rues d'entrées de la ville.

       On les trouve en grand nombre dans les rues du Chapeau Rouge, de Douarnenez (11 cabarets), de Kerfeunteun, de Pont l'Abbé, ainsi que vers la gare et dans les faubourgs ouvriers des quartiers de la Providence (15 cabarets au début du siècle) ou de la rue Neuve (17 cabarets en 1901).

       Tout au long de cette période les autorités préfectorales et municipales se préoccupent du développement du nombre de ces cabarets, tout en devant gérer une contradiction de taille. Une large part du budget municipal provient des droits d'octrois et plus particulièrement d'une taxe additionnelle prélevée sur l'alcool vendu en ville. Il y a 126 débits à Quimper en 1852 (1 pour 87 habitants).

        En 1873, on en dénombre désormais 183 dont 27 tenus par des veuves, soit un cabaret pour 72 habitants. En 1900, 1765 hl d'alcool pur contenu dans les eaux de vie, absinthes et liqueurs et 110 hl de vins alcoolisés sont consommés en ville : soit une quantité de 9,6 litres d'alcool pur par habitant. La ville compte alors 19 441 habitants.

    La police des cafés à Quimper de 1850 à 1914Ancienne auberge de la Croix verte rue Elie Fréron. Tous droits réservés. En 1901, le nombre des cabarets atteint le chiffre record de 203. En 1916, Quimper a le triste privilège d'être la 3ème ville du Finistère où l'on consomme le plus d'alcool par habitant. La fréquentation et le nombre des débits s'accroissent en effet avec l'arrivée du chemin de fer, la présence d'une garnison permanente, l'essor général de la population urbaine mais aussi avec la misère et le chômage.

      De nombreux débits s'ouvrent également au-delà des frontières de la ville, vers les entrées d'Ergué-Armel et Kerfeunteun afin d'éviter notamment le paiement des droits de patentes et d'octrois dus sur les vins et alcools qui entrent dans la ville.

       Les cabarets ne sont souvent, comme dans l'ancienne auberge de la Croix Verte, rue Royale, que des pièces basses et obscures, occupant les rez-de-chaussée de logis anciens typiques du vieux Quimper. Le mobilier en est souvent des plus rustiques et rudimentaire. La clientèle se tient sur un sol en terre battue. Chaque cabaret ne peut guère accueillir à l'intérieur plus d'une douzaine de consommateurs à la fois.

       Les tenanciers exercent souvent parallèlement une autre profession : forgeron, cocher, boucher, menuisier, dentiste, retraités des administrations, de l'armée ou de la gendarmerie. Cette activité ne produit généralement qu'un revenu complémentaire mais il permet à de nombreuses veuves chargées d'enfants de survivre.

    Le tenancier, figure peu avenante d'un Ténardier ?

       Si dans son ensemble la majorité des débitants est soucieuse du respect de la loi et souhaite par ailleurs conserver sa licence, une minorité de débitants jette le discrédit sur cette profession généralement jugée peu honorable par la bourgeoisie locale.

       La moralité de certains exploitants de ces assommoirs est en effet sujette à caution. En janvier 1870, le commissaire de police de Quimper dresse un rapport accablant d'un certain nombre de ces exploitants. Les quelques cas suivants illustrent parfaitement la situation de Quimper.

     

    La police des cafés à Quimper de 1850 à 1914La fête du baptême (gravure d'Olivier Perrin).Ainsi, la moralité de la veuve Kerroué, tenancière, est-elle jugée des plus mauvaises par les autorités. Il est vrai qu'elle se livre dans son propre établissement à la prostitution d'une manière notoire. Elle est particulièrement signalée en 1870 comme ayant donné du mal vénérien à un militaire du 97ème régiment de ligne. Elle se livre également à la boisson et a été mise au violon à plusieurs reprises pour tapage et ivresse.

       Une autre cabaretière, la veuve Kerouédan est également signalée au commissaire de police comme favorisant la débauche des jeunes filles tandis que la femme Le Men n'inspire guère davantage de confiance au chef de la police : « Son établissement n'est pour ainsi dire fréquenté que par des personnes d'une conduite équivoque et par des filles publiques ».

           Une autre patronne de café, la femme Le Floch, après avoir connu deux fermetures administratives est condamnée à six mois de prisons, le 26 février 1870, pour de nombreux vols commis au préjudice des personnes qu'elle attirait dans son établissement et qu'elle dévalisait après avoir eu soin de les enivrer. Elle tente mais sans succès d'utiliser l'une de ses filles, alors mineure, comme prête-nom pour poursuivre son activité, sans succès. Le commissaire de police Guillerme surveille alors de très près les affaires des Le Floch.

       En 1873, c'est au tour de la dame Ansquer d'être retrouvée en plein jour ivre morte dans son propre débit. Cette situation conduit à la fermeture définitive du cabaret.

       En 1875, l'établissement dirigé par la femme Meudec est lui aussi fermé. La tenancière ayant donnée à boire, avec un tel excès, à un individu déjà en état d'ivresse que le client intempérant en est mort.

       Le cas du café cabaret de Joseph Herviou de la rue Neuve mérite, lui aussi, de figurer en bonne position dans cette pénible litanie. L'homme appartient pourtant à la compagnie des sapeurs-pompiers de Quimper, fonction qui lui confère, par principe, une caution d'honorabilité. Une suite de manquements graves et répétés attire sur lui le regard du commissaire de police.

       En 1874, il ne subit en effet pas moins de quatre condamnations devant le tribunal de simple police pour avoir à plusieurs reprises donné à boire à des militaires en dehors des heures d'ouverture légale, pour violence sur les époux Le Goff devant huit témoins, pour défaut de registre de police et pour diffamation. Cette dernière affaire l'amène devant le tribunal correctionnel de Quimper.

      Il découvre alors que le cabaret tenu par le sapeur-pompier est fréquenté par des prostitués et que le dit Herviou est lui-même le fils d'un forçat libéré et ancien maître de maison de tolérance.

    La police des cafés à Quimper de 1850 à 1914Au cabaret. Autre exemple typique de fermeture ordonnée par le préfet, le débit du sieur Le Gall de la rue Royale : l'homme est décrit par la police comme un ivrogne invétéré, d'un caractère très violent, maltraitant constamment sa femme et ses enfants, les menaçant même régulièrement de son couteau.

       De fait, à cette époque des dizaines de cabarets et de cafés sont fermés chaque année soit temporairement ou définitivement pour des infractions à la police des cafés et des faits contraires à la morale publique. Cette situation s'atténue avec le temps. Le travail quotidien de la police améliore l'état général de ces débits.

       En 1901, des exceptions subsistent néanmoins pour confirmer la règle. Ainsi, c'est à la demande du commissaire de police lui-même, que le maire prend la décision de fermer l'établissement, « le jus de carotte » à la suite d'une agression nocturne suivie de vol, advenue contre un ouvrier plâtrier, client de l'établissement.

       Qualifié par la police « d'établissement interlope », le cabaret passe pour un objet de scandale continuel : « sept filles soumises y trouvent en effet asile et le lieu devient le rendez-vous de tous les souteneurs et repris de justice de Quimper ».

    Le militaire au cabaret à l'origine de nombreux désordres

       La ville de Quimper est le siège d'une garnison dont le nombre fluctua beaucoup au gré des époques.

       À partir de 1877, le 118ème régiment de ligne et son état-major s'installent dans les casernes des ursulines. Ce sont quelques 850 conscrits qui à l'occasion de permissions de minuits sont susceptibles de créer des tapages nocturnes et des troubles à l'ordre public. Face à eux, le commissaire de police ne dispose que de six hommes.

       Effectifs réduits la nuit à seulement à une patrouille de deux hommes. Avec l'arrivée de la garnison, la prostitution se développe également considérablement.

       De nouvelles maisons closes s'ouvrent, notamment rue Pen Ar Stang tandis que la prostitution non contrôlée sanitairement dans le cadre des maisons de tolérance se développe considérablement dans les communes environnantes. A telle enseigne que le commissaire de police de Quimper est doté dès le Second Empire de pouvoir de police sur l'ensemble des communes du canton pour juguler ce phénomène.

    La police des cafés à Quimper de 1850 à 1914
     

     Les commandements du soldat. Le conscrit sous influence éthylique figure parmi les troubles-paix les plus craints des agents de polices, peu nombreux qui doivent régulièrement faire face au cours de leur patrouille nocturne à des groupes de militaires hostiles qui parfois baïonnettes à la main refusent d'obtempérer à leurs sommations.

       Quelques exemples : le 10 février 1857, un groupe de militaire tente de forcer de nuit les portes de la maison de la rue Penn Ar Stang et saccagent le mobilier, insultant et menaçant les agents de la force publique appelés en renfort. Dans un rapport du 17 mai 1875, le commissaire de police dénonce la conduite d'un certain nombre de soldats du 118ème de ligne dans les rues de Quimper.

       Un autre rapport daté du 14 juin 1886 signale encore une rixe survenue au Pont-Firmin entre civils et militaires. Ces derniers avaient dégainé leur sabre en sortant, passablement ivres, d'une auberge de la gare et répandaient l'épouvante dans le quartier. Parmi les civils on releva un jeune homme blessé d'un méchant coup de sabre qu'un soldat lui porta à la tête sans provocation de sa part.

       Ces plaintes rapportées à l'administration militaire aboutissent généralement à des peines de cachots pour les militaires ivres ou violents.

     Archives municipales de Quimper 

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Charles Culnane était un des meilleurs cavaliers qu’on pût voir aux courses de Drumrue. Dans toute la vallée de Blackwater, on aurait en vain cherché un écuyer qui sût manœuvrer un cheval comme lui et s’entendît aussi bien dans tout ce qui concerne l’équitation.

    Un jour d’hiver, la fête de Noël approchant, Charles alla réchauffer son estomac avec du bon Whiskey chez un de ses amis de Ballyhooley, puis il monta sa jument Jemmie et partit pour Fermoy faire quelques achats nécessaires au dîner de Noël. Il voulait en outre acheter des brides neuves pour sa vieille jument qu’il comptait faire briller à la chasse de la fête de Saint- Étienne.

    Charles Culnane ne revint  à la ville que fort tard, quoiqu’assez indifférent sur les choses ordinaires de la vie, il était d’une belle minutie lorsqu’il s’agissait de sa Jemmie que le sellier disait :

    « Le diable serait plus facile à contenter que Charles Culnane. »

    On peut juger de sa singularité sur ce point quand on saura que sa ferme étant près de Carrick, il faisait douze mille de plus préférant Fermoy à Mallow, qui était bien plus proche. Le fait est qu’après maintes querelles avec tous les selliers de Mallow, il n’avait trouvé que l’honnête Michel Turney de Fermoy qui pût le satisfaire.

    Tandis que Turney confectionnait la bride demandée à son vieil ami Conn Buckley, sur nommé la harpe d’Erin, celui-ci connaissant la valeur du temps, pria Charles de faire bon usage de celui qu’il avait à perdre à Fermoy.

    « Je ne vous ennuierai pas, lui disait Conn, en vous faisant attendre un verre d’eau, car je crois que vous en aurez assez ce soir, avant d’arriver chez vous, aussi veuillez goûter ce whiskey, je crois que vous n’en trouverez jamais de meilleur. »

    Charles Culnane d’un naturel peu timide dans ces sortes d’occasions, but aussitôt à la santé de son ami Conn, à Celle de la Harpe D’Erinn, à ses cordes d’or, et de toast en toast, il arriva bien vite au fond de la bouteille, celui-ci lui rappela que Carrick était au fond d’une vallée, au pied d’une colline au-delà de Castletown-Roche. Il prit donc son chapeau de toile cirée au moment où Conn allait déboucher une autre bouteille, se sauva du toit trop hospitalier de son ami, courut chez Michel Turmey, sella sa jument et partit pour Carrick en passant par Ballyhooley. La route de Ballyhooley à Carrick suit presque constamment le cours de Blackwater, quelquefois, elle abandonne la rivière pour entrer dans une vallée pittoresque et sauvage qui ressemble singulièrement aux romantiques beautés effleurées par le Rhin de l’Irlande. Charles chevauchait joyeusement sans s’inquiéter des torrents de pluie qui tombaient alors, comme le lui avait prédit son ami Conn.

    Les provisions du dîner étaient soigneusement empaquetées et attachées sous son manteau de « volontaire royal », de la cavalerie légère de Mallow, à laquelle Charles appartenait.

     

    Arrivé au bas de la colline de Kill Cummer, les yeux du cavalier tombèrent sur les vieux murs d’une ancienne forteresse de templiers, le silence de ces tristes ruines n’était interrompu que par les sons lugubres et mats que rendait la pluie en tombant sur les pierres sépulcrales.

    Charles en ce moment regarda vers le ciel pour y chercher une espérance de pitié pour ses brides neuves. L’orage ne les arrangeait pas du tout, et les nuages noirs comme de l’encre s’apercevaient à peine au-dessus de la masse d’eau qui joignait le ciel à la terre.

    Quand ses regards se reportèrent vers les ruines, il vit une chose tellement extraordinaire qu’il douta de l’évidence de ses sens.

    La tête d’un cheval blanc, avec des oreilles courtes, des naseaux ouverts et des yeux énormes semblait s’approcher rapidement de lui, la tête avançait toujours et Charles ne voyait ni corps, ni jambes, ni cavalier, suivre cette tête.

    Jemmie elle-même, à la vue de cette apparition surnaturelle fut prise de frayeur et se mit à trotter avec plus d’énergie que de coutume. Bientôt, la tête passa devant Charles, qui ne comprenait ni par quel moyen, ni pourquoi elle volait pour ainsi dire dans l’air sans le corps auquel elle appartenait. Une apparition plus étrange que celle-ci vint bouleverser de plus en plus ses idées déjà tant embrouillées. Un cavalier d’une stature gigantesque et monté sur un cheval blanc, sans tête se trouva tout à coup à ses côtés.

    « Au meurtre, je suis perdu maintenant », s’écria Charles qui pensait aux courses et voyait un rival dans son nouveau compagnon de route, sans apercevoir autre chose que la grandeur et la beauté du cheval blanc.

    Personne ne répondit à son exclamation. Voulant savoir si le silence du cavalier provenait d’un mauvais caractère, d’un manque de savoir vivre ou de la crainte d’avaler de l’eau de pluie en ouvrant la bouche, Charles fit tout son possible pour découvrir la figure de son compagnon afin de s’en former une idée, mais ses investigations ne purent aller au-delà de l’habit rouge de l’homme au cheval blanc.

    « Je devrais voir plus haut que cela, se disait Charles. Peut-être que le Whiskey de Conn m’a-t-il entièrement rendu aveugle ». Malgré tous ses efforts, il ne vit rien de plus. Enfin après un long examen, il s’écria de nouveau :

    « Par le grand pont de Mallow, mais il n’a pas de tête du tout cet homme-là !

    - Regarde encore, Charles Culnane » dit une voix rauque qui semblait sortir de dessous le bras droit du cavalier. Charles regarda avec attention dans la direction d’où venait la voix et vit en effet une tête comme on n’en voit pas.

    Elle était large et d’une pâleur cendrée, la peau étirée ressemblait à du parchemin, les yeux d’une prodigieuse circonférence brillaient comme des météores, une bouche effroyablement large sortait de dessous une profusion de poils noirs, ayant la forme d’une paire de moustache. Charles Culnane jouissait d’un courage proverbial, néanmoins, la laideur de cette tête, qui sans douter était celle du cavalier, fit trembler tous ses nerfs d’une manière fort désagréable. La terre aussi tremblait sous le poids de cet être surnaturel, et l’eau des étangs se couvrait de petites ondulations lorsque le cheval blanc trottait près d’eux.

    Le bruit mélancolique et monotone de la pluie résonnait sur les arbres, les broussailles et les plantes de la route, le ton sec et saccadé des sabots ferrés des chevaux frappait les pierres du chemin, et les roulements lointains du tonnerre faisaient retentir les échos mystérieux de la colline de Cecaume-a-Mona Finnea.

    L’âme joyeuse de Charles Culnane se remplissait de crainte et de terreur, et sa langue restait muette malgré lui. Pourtant ne voyant dans son compagnon aucune disposition hostile, il se réconcilia peu à peu avec la valeur stature patagonienne du cavalier et réunit tout son courage pour lui parler.

    « Votre honneur, lui dit-il, chevauche admirablement sans étriers.

    - Hum ! » grommela la tête dessous le bras de l’homme à l’habit rouge. « Ce n’est pas une réponse honnête », pensa Charles, mais n’importe, je lui parlerai d’autre chose, peut être me répondra-t-il mieux.

    « Hohé ! Votre Honneur possède un bien bel habit, quoique un peu long sur le devant pour la mode d’aujourd’hui.

    - Hum ! » grommela laconiquement la tête.

    Ce second « Hum » fut pour Charles comme un coup de poing au milieu du visage, il en était abasourdi et ne savait quel sujet de conversation entamer pour être agréable à son compagnon. Quoique sa tête soit très laide, se disait Charles, elle est peut être sensible et n’aime pas la flatterie, mais que diable, pourrais-je lui dire pour la faire parler ? Enfin, résolu de tenter un troisième assaut au mutisme de l’homme à l’habit rouge, il lui dit :

    « Votre  Honneur monte un bien beau cheval.

    - Oui, vous pouvez bien le dire avec votre vilaine bouche répondit la tête.

    Charles ne se trouva pas très flatté par ce compliment, mais heureux d’avoir obtenu une réponse, il reprit : « Peut-être votre Honneur n’aimerait pas le faire courir à travers la campagne

    - Voulez-vous essayer, Charles Culnane ? répliqua la tête avec une horrible expression de plaisir.

    - Par ma foi, c’est ce que je vais faire, poursuivit Charles, seulement, comme il fait bien sombre, j’ai peur de rendre boiteuse  ma jument, ce qui me ferait beaucoup de tort, vu que bien des livres sterling dépendent de ses jarrets. »

    En effet, c’était sa seule crainte, car il avait trop de courage pour s’effrayer de la proposition faite par son compagnon de route. Il ne se faisait pas dans le pays une course, une chasse sans  Charles Culnane et dont il ne sortit vainqueur, aussi l’idée d’en faire une, même de nuit, lui souriait toujours agréablement.

    « Voulez-vous accepter ma parole pour la sécurité de votre jument ? lui dit l’homme à l’habit rouge.

    Oui », répondit Charles en éperonnant Jemmie qui partit à fond de train.

    Son compagnon en fit autant, et les deux coursiers se mirent à courir avec une effrayante rapidité, ils sautaient par-dessus les murs, les buissons, les fossés et les ruisseaux, aucun obstacle n’arrêtait leur course effrénée. Même en plein soleil et dans ses plus beaux jours, jamais Jemmie n’avait galopé de cette manière.

    Les deux cavaliers couraient ainsi depuis longtemps lorsque, tout à coup, la tête de l’homme à l’habit rouge se mit à crier :

    « Charles Culnane, Charles Culnane, je vous en prie, pour le salut de votre vie arrêtez-vous. »

    Charles s’arrêta et se tournant vers son compagnon, lui dit :

    « Vous pouvez bien me battre d’une longueur de tête, puisque celle de votre cheval est toujours à vingt pas de vous, mais si votre pari était entre cou et cou, lors même que vous monteriez Lucifer, je suis sûr de vous gagner.

    - Charles, répondit son camarade, vous avez une âme bien forte, et chaque pouce de votre corps est celui d’un bon cavalier. Je viens de vous éprouver : vous êtes l’homme que j’aime. Il y a cent ans et moi, nous nous sommes cassé la tête au pied de la colline de Killcummer, et depuis, j’ai sans cesse cherché, sans le trouver, un homme qui pût courir avec moi. Tenez-vous toujours, comme vous l’avez fait, derrière vos chiens, ne reculez jamais devant un fossé ou devant un mur, et le cavalier sans tête vous protégera toujours ainsi que votre vieille jument. »

    Charles, étonné de ce qu’il entendait, regarda sous le bras droit de son compagnon pour voir sa figure s’il parlait sérieusement, mais, à sa grande surprise, il vit la tête du cavalier logée maintenant dans la poche de l’habit rouge, et celle du cheval se trouvait perpendiculairement à dix mètres au-dessus de son corps.

    Homme et cheval disparurent en ce moment et laissèrent notre ami Charles dans le plus profond ébahissement. Il ne savait guère que penser de toute cette scène, il oublia la pluie, les puddings de sa femme, les brides neuves et tout ce qui l’intéressait d’habitude, et tout en réfléchissant sur ces événements, il arriva chez lui.

    Au lieu de d’aller se coucher, il raconta son aventure à sa femme, à ses mais, à ses voisins, mais à son grand désespoir, tout le monde attribuait l’apparition du cavalier sans tête au Whiskey de Conn Buckley. Quoiqu’il en soit, Charles Culnane remporta, tant qu’il vécut, tous les prix de courses, des paris, et ne douta jamais que son bonheur ne lui vint de l’appui de son nocturne compagnon.

    Abbé Domenech, Voyages légendaires en Irlande,

    Éditions Vitte, 1894

    © Le Vaillant Martial 

     


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