• Il y avait une fois un homme qui était jardinier, il se maria avec une cuisinière, et vint demeurer dans une maison qui lui appartenait, et ils avaient un gentil petit jardin dans lequel il y avait deux rosiers.

    Au but d’un an, il leur vint une fille, et sa mère voulut lui donner le nom de Blanche-Neige, à cause de son rosier blanc qui était si beau que tout venait de loin pour le voir. À mesure que la petite grandissait, elle ressemblait au rosier, tant elle était fraîche et blanche.

    Deux ans après, ils eurent une seconde fille, et la mère voulut encore qu’on la nommât Rose-rouge, comme son beau rosier rouge, et en grandissant elle devenait rose comme lui. Tous les voyageurs qui passaient devant la maison s’arrêtaient pour regarder les deux sœurs et se disaient qu’elles ressemblaient aux beaux rosiers.

    Cependant, le pays où ils se trouvaient devint pauvre, et le jardinier, ne trouvant plus d’ouvrage, se décida à aller en Californie, mais en s’embarquant, il emporta les deux rosiers dans des caisses remplies de terre, il emmena une tourterelle et un sansonnet qui étaient apprivoisés.

    Ils étaient en mer depuis six mois, lorsqu’une large voie d’eau se déclara dans leur navire, et ils firent naufrage.

    La mère et les deux filles se sauvèrent dans une grande caisse qui avait surnagé, c’était celle où se trouvaient les deux rosiers et les oiseaux. Deux naufragés s’y réfugièrent aussi et ils dirigèrent de leur mieux leur épave vers une île qu’on apercevait et où ils finirent par aborder. Quant au jardinier, on ne sut ce qu’il était advenu.

    La mère bâtit une cabane avec l’aide des deux naufragés et devant, elle planta les deux rosiers. Les deux hommes qui avaient des fusils allaient à la chasse et partageaient leur gibier avec la femme du jardinier, mais un jour, ils disparurent tous les deux et elle ne sut ce qu’ils étaient devenus.

    L’île n’était habitée que par des bêtes sauvages et par des nains, mais ils ne faisaient point de mal aux jeunes filles qui, en grandissant devinrent belles comme le jour, leur mère se mirait dans elles, et en même temps les rosiers grandissaient, se couvraient de fleurs et restaient toujours frais.

    Un soir, ils entendirent frapper à leur porte :

    - Qui peut venir à cette heure. Dit Rose-Rouge. Jamais il n’est entré ici que les nains et ils ne viennent que pendant le jour.

    - Ouvre, répondit la mère, c’est peut-être quelque personne égarée qui veut se chauffer, car il fait bien froid. Si c’était l’un de nos compagnons qui ont disparu ?

    Rose-rouge alla ouvrir, mais dès qu’elle eut entrebâillé la porte, elle vit apparaître une tête d’ours. Elle jeta un cri, sa mère cria aussi, de même que sa sœur, et les deux oiseaux effrayés se réfugièrent au fond de leur cage.

    L’ours entra en se tenant debout comme un homme, il avait le dos couvert de neige et il dit :

    - N’ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal, secouez la neige que j’ai sur le dos, et laissez-moi me chauffer un peu.

    Les deux filles le débarrassèrent de sa neige, puis il se chauffa, et s’en alla peu après en les remerciant. Tous les soirs, il venait, s’allongeait devant le feu, et les petites filles s’habituaient à lui, et se plaisaient à jouer. Quelquefois en lui secouant la neige, Blanche-Neige frappait un peu dur :

    - Ah ! Blanche-Neige, disait-il, comment vous frappez votre amoureux ?

    - Mon amoureux, répondait-elle en riant, un ours comme vous ?

    Cependant, quand l’hiver fut passé, l’ours dit adieu à la femme du jardinier et à ses deux filles, mais il leur promit de revenir.

    Elles avaient l’habitude de le voir, de sorte qu’après son départ, elles  étaient toutes les trois tristes, mais surtout les jeunes filles.

    Un jour leur mère leur dit :

    - Allez-vous promener dans les bois, et cherchez avec quoi nous chauffer, cela vous désennuiera, et vous oublierez le départ de votre ours.

    Quand les deux jeunes filles furent dans le bois elles entendirent immédiatement des cris, comme ceux d’un homme qui appellerait au secours.

    - Qu’est-ce ? Demanda Rose-Rouge.

    - Ah, dit Blanche-Neige, c’est peut-être mon ours à qui on fait du mal, il faut aller voir.

    Elles se dirigèrent du côté d’où partaient les cris, et virent tout en haut d’un arbre, un nain pendu par sa barbe qui était aussi longue que lui et il ne pouvait se dépêtrer car elle était prise dans une fente.

    - Délivrez-moi, criait-il

    - Comment faire ? Demanda Blanche-Neige.

    - Monte, dit Rose-Rouge, dans l’arbre qui est à côté, et avec tes ciseaux tu lui couperas la barbe.

    Quand Blanche-Neige eut coupé les poils de la barbe qui retenait le nain, il tomba à terre. Aussitôt l’ours arriva et il saisit le nain par le collet en criant :

    - Ah, il y a longtemps que je te guette petit misérable, mais ta dernière heure est venue.

    - Ne lui faites pas de mal, disait Blanche-Neige.

    - C’est lui qui m’a emmorphosé, et pour être  délivré, il faut que le tue. Qu’as-tu fais de mon or et de mon fusil ?

    - Laisse-moi la vie, et je te dirai où ils sont. Je les ai mis dans l’arbre où j’étais suspendu par la barbe, épargne-moi, je t’en prie.

    Mais l’ours le tua, aussitôt, il fut démorphosé, et c’était un beau jeune-homme.

    - Ah, disait Blanche-Neige, il n’avait pas tort de dire qu’il était mon amoureux, puisque que ce n’était pas un ours, mais un homme emmorphosé.

    Le jeune homme abattit l’arbre, et, dans le haut il retrouva sa bourse et son fusil puis il revint avec les filles à la cabane.

    - Ah ! disait la mère, je ne vous enverrai plus au bois, puisque vous en revenez avec un jeune homme.

    Les filles étaient si étonnées de la métamorphose qu’elles ne pouvaient se l’expliquer.

    - Vous ne me reconnaissez pas, bonne femme, disait le jeune homme, c’est moi qui suis l’ours.

    Et il raconta comment il avait abordé avec elle dans l’île sur la boîte aux rosiers.

    - Qu’est devenu l’autre naufragé ? de manda la mère.

    - Il a été mangé par les bêtes, et moi, pendant que j’étais endormi de fatigue, j’ai été surpris par un petit nain qui m’’a volé mon or et mon fusil et m’a emmorphosé en ours. Maintenant que je suis redevenu homme, je viens vous demander Blanche-Neige en mariage.

    - Non, monsieur, répondit la mère, vous ne l’aurez point : elle est trop jeune et aussi trop pauvre pour un beau monsieur comme vous.

    - Me la donneriez-vous, si nous pouvons repasser en Europe ?

    - Nous verrons, mais comment ferez-vous ?

    - Nous allons mettre des signaux dans les arbres, et s’il passe un navire, il nous recueillera.

    Il plaça des signaux dans les arbres, et souvent il montait sur les collines pour vois s’il n’apercevait pas de navire, mais ils furent deux ans sans en voir aucun. Le jeune homme allait tous les jours à la chasse, et il aidait de son mieux la femme et les deux filles.

    Un jour, pourtant, un navire qui aperçut les signaux envoya  une chaloupe à terre, et ils partirent, emportant les deux rosiers et les petits oiseaux.

    Le capitaine reçut de son mieux les naufragés, il ne tarda pas à tomber amoureux de Blanche-Neige, et il la demanda en mariage à sa mère, qui répondit qu’elle était promise, mais qu’elle lui donnerait, s’il le voulait Rose-Rouge.

    Les naufragés débarquèrent justement dans le pays où demeurait le père du jeune homme, il était fort riche, et croyait son fils perdu. Ayant appris qu’un de ceux qui s’étaient embarqués sur le même navire que son fils avait été sauvé, il fit le fit venir chez lui, et partagea avec lui sa fortune.

    Ils se retrouvèrent tous, mais ils étaient si changés, à cause du temps qu’ils avaient passé sans se voir, que le fils ne reconnaissait plus son père, le père ne reconnaissait plus son fils, le jardinier ne reconnaissait point non plus sa femme ni ses filles, et c’est seulement au récit de leurs aventures qu’ils surent que tous étaient heureusement retrouvés.

    Le jeune homme épousa Blanche-Neige, et le capitaine se maria à Rose-Rouge, les deux noces eurent lieu le même jour : rien n’y manquait et toute la ville était à les regarder, et moi comme les autres.

                                                                                                     Paul Sébillot
                                                                                                                                                     Conte populaires de la Haute-Bretagne.
                                                                                                                                                     Contes des Marins, 1882

    © Le Vaillant Martial 


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  • Dieu protège l’innocence

    Un vaillant prince qui ne connaissait que des victoires à la guerre avait épousé une femme aussi bonne que belle dont toute la vie se passait aux œuvres de miséricorde. Leur félicité eût été sans bornes, s’il leur était né un héritier de leurs biens.

    Mais ils avaient beau multiplier les prières, adresser des offrandes aux saints, visiter les sanctuaires de pèlerinages les plus renommés, Notre-Dame de bon secours de Guingamp, Notre-Dame du Roncier de Josselin, Saint-Michel–du-Péril, Saint-Jacques de Galice, voire Saint-Pierre de Rome et Jérusalem la ville divine. Il semblait que le ciel fût sourd à leurs prières.

    Madame Yolande, la douce princesse, en pleurait des larmes amères et se lamentait à longueur de journée. Puisque Dieu ne l’exauçait pas, il lui prenait des tentations de plus prier.

    Dieu pourtant lui réservait une agréable surprise.

    Un matin d’hiver, comme elle se promenait en son jardin, sur le blanc tapis de neige qui recouvrait les allées, il lui arriva de se piquer le doigt à un buisson d’aubépine. Un mince filet rouge jaillit et le sans tombant sur la neige dessina une admirable fleur qui ressemblait à s’y méprendre, à une rose. Elle ne put retenir un cri de surprise : » Plût au ciel qu’il me naquit une fille dont le visage fut aussi gracieux que cette rose ! »

    Son souhait fut entendu. Elle mit au monde l’année suivante une fille dont la beauté merveilleuse rappelait celle de la fleur et provoqua un ravissement universel. Il n’eut pas à chercher longtemps le nom qu’il fallait lui donner. Rose-Neige lui convenait pleinement et c’est ainsi qu’on la désigna.

    Hélas ! Il est écrit que le bonheur ici-bas n’a qu’un terme. Les joies qui éclosent au soleil du printemps n’attendent même pas les frimas de l’hiver pour se faner. Quelques mois à peine s’étaient écoulés depuis la naissance de l’enfant, quand la mère tomba gravement malade, et Rose-Neige, la mignonette, ne connut jamais la douceur des caresses maternelles. Il lui était réservé en échange de boire au calice de la vie jusqu’à la dernière goutte d’amertume.

    Il y a des hommes qui oublient vite. Sur la tombe creusée au cimetière, l’herbe fraîche n’avait pas encore finie d’étendre son vert tapis que déjà le prince convolait en secondes noces. L’image de l’aimée s’était évanouie de son cœur et une autre femme y régnait. Mais son choix cette fois  n’était pas vraiment heureux. Il eût été difficile de rencontrer plus laide créature. Le visage d’ailleurs n’était que le reflet de son âme, âme véreuse s’il en fut, sournoise jalouse et malfaisante.

    À peine eut-elle aperçu la petite Rose-Neige qu’elle ressentit pour elle une haine aveugle. Elle était si jolie et elle-même si difforme, et puis ce n’était pas la fille de l’épouse précédente ?

    Avec l’âge le sentiment d’aversion grandit encore. Rose-Neige, justifiant son nom, semblait une fleur qui s’épanouit sous les rayons du soleil, tandis que la marâtre devenait horrible à voir, en dépit des soins infinis qu’elle prenait de sa toilette. C’est en vain que celle-ci demeurait an arrêt devant son miroir, le miroir ne pouvait lui dire autre chose que la vérité.

    Un jour elle ne se contint plus :

    - Ne suis-je donc pas belle moi aussi, s’écria-t-elle, aussi belle que cette Rose-Neige ?

    - Hé, non, madame, répondit malicieusement le miroir, vous ne pouvez prétendre à la beauté et vous ne saurez rivaliser avec cette enfant.

    Pleine de dépit, la femme se retira. Le lendemain, puis le surlendemain, même question et même réponse. Une colère insensée s’empara alors de son âme :

    - Il faut que cette fille, déclara-t-elle, sorte à jamais de ma présence ! L’une ou l’autre d’entre nous est de trop sur la terre.

    Elle appela l’un de ses écuyers qu’elle croyait dévoué.

    - Emmenez-là au bois, ordonna-t-elle, et tuez là. Vous m’apporterez sa langue comme preuve que mes ordres sont été exécutés.

    - Il sera fait suivant votre désir, répliqua l’homme, et Rose-Neige fut conduite à la forêt, dans l’endroit le plus solitaire. Or, arrivé là, l’écuyer manque de volonté. Cette enfant de dix ans qu’il avait devant lui avait des traits si gracieux, l’air si candide et qi bon qu’il parut un ange de Dieu.

    - Non pour sûr, murmura-t-il, je ne souillerai pas les mains avec le sang de cette innocente, j’aimerais mieux mourir. Il tua un petit chien qui l’avait suivi, lui coupa la langue et la rapporta à la dame, après avoir abandonné Rose-Neige à son sort.

    La marâtre fut dupe de la ruse. Elle gratifia son serviteur d’un riche présent, convaincue qu’elle était à jamais débarrassée de l’enfant abhorrée. Grâce à Dieu, il n’en était rien cependant.

    Restée seule dans la forêt, Rose-Neige ne perdit pas de temps à pleurer. Elle se mit à marcher le long des sentiers qui couraient sous la feuillée, et, avec la tombée de la nuit, elle arriva à la porte d’une minuscule chaumière qui avait l’air d’une ruche d’abeilles et à l’intérieur de laquelle on percevait sept petits lits et sept petites chaises, tels qu’on en voit aux enfants en bas âge. Nul doute c’était une maison de Korrigans.

    Sans réfléchir au danger qu’il pouvait y avoir pour elle, elle y entra, et comme elle était exténuée de fatigue et aussi d’émotions, elle s’étendit sur l’une des couchettes. Elle ne tarda pas à s’endormir d’un profond sommeil.

    Un murmure de vois grêles et menues qui lui rappelait le bruit d’un vol de frelons lui fit ouvrir les yeux sur le tard de la nuit. Elle poussa un cri d’effroi. Devant elle sept petits êtres étaient rangés, vrais diablotins aux têtes énormes, aux jambes tordues et aux yeux luisants, qui la regardaient avec surprise et admiration. C’étaient les Korrigans.

    - Ne pleure, pas mon enfant, lui dit celui paraissait être le chef de la troupe, les Korrigans ne sont pas si méchants. Si tu veux demeurer avec nous, tu seras notre sœur aimée. Tu seras la maitresse de maison et tu n’auras pour unique préoccupation qu’il mettre ordre au ménage et préparer le repas. Nous te poserons qu’une condition, c’est que tu ne sortes jamais au bois, dans la crainte que quelque perfide n’attente à ta vie.

    - Je vous suis bien obligée, répondit avec beaucoup de grâce Rose-Neige. J’accepte la proposition et la condition et je vous promets de vous obéir.

    Pendant deux années, l’enfant vécut donc dans la société des Korrigans, sans que son bonheur ne fût altéré un jour.

    Il n’en était pas de même de son odieuse belle-mère. De nouveau, en effet le miroir avait parlé. Un jour qu’elle y avait contemplé longuement son visage, elle avait demandé :

    - Suis-je belle maintenant ?

    Et le miroir avait répondu :

    - Belle ! non certes, madame, vous ne l’êtes pas. Je ne connais de vraiment bien que Rose-neige.

    Depuis ce temps, elle ne dormait plus. L’envie, tel un cancer rongeur, lui dévorait l’âme.

    - Elle n’est donc pas morte, cette fille, grondait elle sans cesse, je saurai la retrouver, fût-elle au bout du monde, et c’est moi qui ôterai la vie.

    Elle prit un déguisement de colporteur et, un panier de marchandises au bras avec un assortiment de boutons, d’épingles, de rubans et de mouchoirs colorés, elle s’aventura dans la forêt. Elle finit par découvrir la logette des Korrigans.

    - Singulière maison, murmura-t-elle entre ses dents. Personne ne se doute de son existence et – comme si le Diable l’avait inspirée – je gage que cette Rose-Neige y a trouvé asile.

    Aussitôt elle se mit à crier :

    - Mouchoirs, crochets, boutons, rubans à bon marché !

    Une tête de fillette, dans laquelle elle reconnut sa victime, se profila curieusement dans la fenêtre de l’habitation.

    - Approchez, mon enfant, reprit-elle, voici quelque chose qui siéra à merveille à votre cou si gracieux.

    Elle montrait un large ruban de soie violette, capable de tenter la coquetterie de n’importe quelle femme. Sans plus se rappeler la défense des Korrigans, Rose-Neige accourut, examina l’étoffe et l’acheta.

    - Permettez-moi donc de vous passer moi-même ce ruban au cou, implora la vendeuse, cela me sera si agréable.

    L’innocente enfant se laissa faire. Doucement la femme attacha le ruban, puis avec une rage folle elle serra. Elle serra tant et si bien que Rose-Neige tomba inanimée. Elle la crut morte et s’enfuit à la hâte, heureuse de sa mauvaise action.

    Quand les Korrigans rentrèrent le soir, ils aperçurent leur sœurette en apparence sans vie, étendue sur l’herbe. Ils éclatèrent en sanglots.

    - À quoi sert de pleurer, dit l’un d’eux en dénouant le ruban ? Peut-être tout espoir n’est pas perdu.

    Rose-Neige en effet fit un mouvement et ouvrit les yeux. Elle avait encore cette fois trompée la haine. Elle promit solennellement de ne plus commettre d’imprudence, et pendant cinq nouvelles années, elle vécut heureuse avec les Korrigans.

    La belle-mère, au contraire, n’avait pas tardé à retrouver ses inquiétudes. La jalousie la mordait toujours au cœur. Elle avait en effet causé de nouveau avec son miroir.

    - J’espère que vous me croyez belle désormais !

    - Vous croire belle ! Avez-vous l’audace d’y prétendre quand Rose-Neige est là ?

     

    Rose-Neige est là ! Ce mot lui sonnait à l’oreille, ainsi qu’un outrageant défi. Dieu l’aurait-il donc ressuscitée à deux reprises pour la narguer ?

    - Eh bien ! gronda-t-elle exaspérée, si Dieu est avec cette innocente, le Diable est avec moi. Nous saurons qui l’emportera.

    Elle prit un autre déguisement, rentra dans le bois et se dirigea vers la cabane des Korrigans, un panier de superbes pommes rouge et jaunes au bras. Elle aperçut Rose-Neige qui filait la quenouille sur le seuil.

    -  Voulez-vous m’acheter des pommes, jeune fille ? demanda-t-elle d’un ton très engageant. Elles sont délicieuses.

    Depuis des années qu’elle séjournait dans cette forêt, Rose-Neige n’avait jamais goûté de pommes. Elle fut séduite par la belle apparence de celles qu’on lui offrait et y mordit à pleines dents. Mais à peine en avait-elle avalé un morceau qu’elle s’affaissa anéantie. La pomme était empoisonnée.

    Les Korrigans à leur retour se heurtèrent à son pauvre corps qui barrait l’entrée de la chaumière. En vain cherchèrent-ils  à la ranimer. Tous les moyens échouèrent. Ils restèrent persuadés qu’ils n’avaient plus entre les mains qu’un cadavre. Néanmoins il leur en coûtait tellement de se séparer  de leur sœur aînée qu’ils s’ingénièrent à la garder auprès d’eux, quoique morte.

    Ils lui construisirent donc un cercueil avec un couvercle de verre qui leur permettait de distinguer son visage et le déposèrent dans un rosier fleuri, à deux pas de la maison.

    Ils avaient à peine achevé la cérémonie funèbre qu’un magnifique attelage s’arrêtait à leur porte, conduit par le fils du roi.

    - Qu’avez-vous donc, pauvres petits hommes, à pleurer de la sorte, interrogea, il vous est arrivé malheur ?

    - Oui vraiment, messire, un grand malheur, répliquèrent-ils, nous avons conduit notre sœur à sa dernière demeure. Voilà son cercueil.

     

    À travers le couvercle, on discernait la figure de la défunte et elle paraissait si gracieuse dans sa pâleur que le jeune homme s’arrêta interdit à la contempler.

    - Voulez-vous me céder ce cadavre, reprit-il, quelque chose me dit que je lui rendrai la vie ?

    Les Korrigans hésitèrent de prime abord. Il leur semblait que c’était trahison de livrer leur sœur, mais d’autre part, l’idée que ce puissant prince était capable de la ranimer fit taire leurs scrupules. Le jeune homme retira le corps du cercueil, le hissa dans sa voiture et partit au grand galop de ses coursiers.

    Il  n’était pas au milieu de sa course qu’il vit Rose-Neige s’agiter. Les cahots de la voiture agissant sur son estomac, elle rendait le poison qu’elle avait absorbé et aussitôt elle se redressait bien portante.

    Les huit jours n’étaient pas écoulés que le prince la sollicitait en mariage, et le roi convoquait ses vassaux aux fêtes qui devaient être célébrées à cette occasion.  Le père de Rose-Neige y fut invité ainsi que sa marâtre, mais déjà, celle-ci était retombée dans ses inquiétudes. Le miroir en effet avait repris sa parole.

    - Suis-je belle aujourd’hui ? lui avait-elle demandé

    - Hé non, madame, avait-il répondu, vous ne le serez jamais, vous ne sauriez être comparée à Rose-Neige auprès du prince !

    Rose-Neige auprès du prince ! Elle avait donc la vie bien dure, cette fille ! En apprenant la stupéfiante nouvelle, la marâtre faillit se trouver mal. Elle aurait voulu pour l’or du monde éviter de figurer à ces maudites noces. Mais c’était le roi qui invitait, il n’y avait pas à se dérober. Elle se rendit donc à la cour.

    Le spectacle dont elle fut témoin acheva de la briser. Dans la salle du festin, assise sur son trône d’or, à côté de son époux, Rose-Neige recevait les hommages de ses admirateurs. Son vêtement ruisselait de diamants et de pierreries et son visage  rayonnait d’une beauté si séduisante que la marâtre ne put en contenir l’éclat. Elle s’affaissa anéantie sur le parquet. En vain lui prodigua-t-on les soins. C’était trop tard. Un accès de jalousie insensé avait brisé les ressorts de son cœur et elle était morte.

    Personne d’ailleurs ne s’avisa de la pleurer, tellement sa méchanceté l’avait rendu universellement odieuse. Ses funérailles n’assombrirent en rien les fêtes qui suivirent le mariage, au contraire les invités n’en crièrent qu’avec plus d’ardeur :

    Vivat pour la princesse Rose-Neige !

    À dater  de ce jour, Rose-Neige, gouta un bonheur sans mélange. Elle fut aimée et donna une nombreuse lignée de princes au pays.

    Dieu protège l’innocence !                                                                                              

     François Cadic, Contes de Bretagne, 1908

    © Le Vaillant Martial 


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  • LES DANSEURS DE NUIT 

    ET LA FEMME MÉTAMORPHOSÉE EN CANE 

     

    Selaouit holl, mar hoc’h eus c’hoant,                      Écoutez, si vous voulez,
    Setu aman eur gaozic koant,                                 Voici un joli petit conte,
    Ha na eus en-hi netra gaou,                                  Dans lequel il n’y a pas de mensonge,
    Mès, marteze, eur gir pe daou.                               Si ce n’est, peut-être, un mot ou deux.


     

    Il y avait une fois une riche veuve, qui s’était mariée à un veuf, riche aussi.

     

    L’homme avait, de sa première femme, une fille jolie, gracieuse et sage, nommée Lévénès ; la veuve avait aussi, de son premier mari, une fille laide, disgracieuse et méchante, qui s’appelait Margot.

     

    La fille de l’homme, comme il arrive souvent, en pareil cas, était haïe et détestée de sa marâtre. Ils habitaient un beau manoir, à Guernaour, aux environs de Coathuël. Au carrefour de Croaz-ann-neud[i], qui est sur la route qui mène de Guernaour au bourg de Plouaret, on voyait, dit-on, assez fréquemment, en ce temps-là, les Danseurs de nuit, et quiconque venait à passer par là, pendant qu’ils menaient leurs rondes, au clair de la lune, et ne voulait pas danser avec eux, était victime de quelque mauvais tour de leur part.

     

    La dame de Guernaour le savait bien, et, un dimanche soir, après souper, elle dit à Lévénès :

    - Allez me chercher mon livre d’heures, que j’ai oublié à l’église, dans mon banc.
    - Oui, mère, répondit la jeune fille.

    Et elle partit, seule, bien que la nuit fût déjà venue.

    Il faisait un beau clair de lune. Quand elle arriva au carrefour de Croaz-ann-neud, elle vit une foule de petits hommes, qui dansaient en rond, en se tenant par la main. Elle eut peur, la pauvre enfant, et voulut d’abord retourner sur ses pas. Mais, elle songea que si elle revenait, sans le livre, sa marâtre la gronderait et la battrait peut-être, et elle se résolut à passer outre. Un des danseurs courut après elle et lui demanda :

    - Voulez-vous danser avec nous, la belle enfant ?
    - Volontiers, répondit-elle, en tremblant. Et elle entra dans la ronde et dansa.

    Un des danseurs demanda alors aux autres :
    - Quel cadeau ferons-nous à cette charmante enfant, pour avoir bien voulu danser avec nous ?
    - Elle est bien jolie, mais qu’elle devienne beaucoup plus jolie encore, dit un des danseurs.
    - Et qu’à chaque parole qu’elle prononcera, une perle lui tombe de la bouche, dit un second.
    - Et que tout ce qu’elle touchera de la main se change aussitôt en or, si elle le désire, dit un troisième.
    - Oui ! Oui ! Crièrent tous les autres, ensemble.
    - Grand merci. Messieurs, je vous suis bien obligée, dit Lévénès, en faisant la révérence.

    Puis, elle continua sa route.

    En arrivant au bourg, elle se rendit chez le sacristain, car les portes de l’église étaient fermées, et lui fit part du motif de sa visite.

    Le sacristain l’accompagna et lui ouvrit la porte de l’église. Elle toucha cette porte de la main, et elle devint d’or, et, à chaque parole qu’elle disait, une perle lui tombait de la bouche. Le sacristain ne pouvait en croire ses yeux et restait tout ébahi. Il ramassa les perles et les mit dans sa poche. Lévénès entra dans l’église, prit le livre de sa marâtre, dans son banc, et s’en retourna, vite, à la maison.

    Les Danseurs de nuit n’étaient plus dans le carrefour de Croaz-ann-neud, quand elle repassa.

    - Tenez, mère, voici votre livre d’heures, dit-elle à sa marâtre, en lui présentant un livre d’or.
    - Comment, lui demanda celle-ci, étonnée de la voir revenir sans mal, tu n’as pas vu les Danseurs de nuit ?
    - Si fait, répondit-elle ; je les ai vus à Croaz-ann-neud.
    - Et ils ne t’ont pas fait de mal ?
    - Non, bien au contraire ; ils sont très aimables, ces petits hommes ; ils m’ont invitée à danser avec eux.
    - Et tu l’as fait ?
    - Oui, j’ai dansé avec eux.
    - C’est bien ; va te coucher.

    La marâtre avait bien remarqué la beauté extraordinaire de Lévénès et aussi les perles qui tombaient de sa bouche, à chaque mot qu’elle prononçait, et le changement de son livre d’heures en or ; mais elle feignit de ne pas s’en apercevoir, seulement elle pensa :

    - C’est bien ! Je vois ce que c’est ; demain soir, j’enverrai aussi ma fille aux Danseurs de nuit ; ces petits hommes cachent, parmi les rochers et sous terre, des trésors inépuisables d’or et de perles fines.

    Le lendemain, à la même heure, elle dit à sa fille Margot :

    - Il faut aller, Margot, me chercher un autre livre d’heures, dans mon banc, à l’église.
    - Non vraiment, je n’irai pas, répondit Margot.
    - Je le veux et vous irez, répondit la mère, et quand vous passerez au carrefour de Croaz-ann-neud, si vous y rencontrez les Danseurs de nuit et qu’ils vous invitent à danser avec eux, faites-le, et n’ayez pas peur, ils ne vous feront point de mal, mais, bien au contraire, ils vous donneront quelque beau cadeau.

    Margot répondit par une grossièreté, si bien que sa mère fut obligée de la menacer de son bâton, pour la décider à partir.

    Quand elle arriva au carrefour de Croaz-ann-neud, les Danseurs de nuit y menaient encore leurs rondes, au clair de la lune[ii]. Un d’eux courut à Margot et l’invita poliment à danser avec eux.

    - Merde ! lui répondit-elle.
    - Quel cadeau ferons-nous à cette fille, pour la manière dont elle a accueilli notre proposition ? demanda le nain à ses camarades.
    - Elle est bien laide, mais, qu’elle devienne bien plus laide encore, répondit un d’eux.
    - Qu’elle ait un œil unique, au milieu du front, dit un autre.
    - Qu’un crapaud lui tombe de la bouche, à chaque parole qu’elle prononcera, et qu’elle souille d’ordures tout ce qu’elle touchera, dit un troisième.
    - Qu’il soit fait ainsi ! Crièrent tous les autres, en chœur.

    Margot se rendit ensuite à l’église, prit le livre de sa mère, dans son banc, et le lui rapporta.
    - Voilà votre livre ! dit-elle, en le lui jetant, tout puant et souille d’ordures.

    Et trois crapauds lui tombèrent en même temps de la bouche.
    - Que t’est-il donc arrivé, ma pauvre fille ? s’écria la mère, désolée ; dans quel état tu me reviens !... Qui t’a rendue ainsi ? As-tu vu les Danseurs de nuit, et as-tu dansé avec eux ?
    - Moi danser avec des êtres si laids ! Merde pour eux !

    Et elle rejeta encore autant de crapauds qu’elle prononça de mots.

    - Allez-vous coucher, ma fille, lui dit sa mère, furieuse de ce qu’elle voyait, et se promettant de s’en venger sur Lévénès.

    Et en effet, il n’est pas d’humiliation ni de misère qu’elle ne lui fît subir. Heureusement, qu’elle se maria, peu après, à un jeune gentilhomme du pays, qui l’emmena avec lui à son château, et la marâtre et sa fille faillirent en mourir de dépit et de jalousie.

    La jeune femme se trouva bientôt enceinte. Son père était mort. Elle donna le jour à un fils et lui choisit pour marraine sa marâtre, car elle n’avait conservé ni haine ni ressentiment des humiliations et des mauvais traitements dont elle l’avait abreuvée. La méchante se rendit auprès d’une sorcière de ses amies, et la consulta sur la manière dont elle pourrait substituer sa propre fille à la jeune mère, sans que le mari de celle-ci s’en aperçût. La sorcière lui dit :

    - Traversez d’une aiguille noire la tête de la mère, et aussitôt elle sera métamorphosée en cane et s’envolera par la fenêtre de sa chambre, pour aller se mêler aux canards de l’étang. Vous mettrez alors votre fille dans son lit, et fermerez les fenêtres de la chambre et direz au mari qu’elle est malade et ne peut supporter la lumière.

    Elle fit ainsi, et l’effet annoncé se produisit.

    Voilà donc la jeune mère devenue cane, sur l’étang, pendant que la belle Margot occupait sa place, dans son lit.

    Lorsque le mari de sa femme vint au lit de sa femme, demander de ses nouvelles, il trouva toutes les fenêtres closes.

    - Comment êtes-vous, mon petit cœur ? lui demanda-t-il.
    - Merde ! Lui répondit une voix grossière, avec une puanteur insupportable.
    - Hélas ! S’écria-t-il, ma pauvre femme est bien malade ; elle délire. Ouvrez les fenêtres, belle-mère, pour que je puisse la voir, car on ne voit goutte ici.
    - La lumière lui ferait mal, dit la sage-femme, gagnée par la marâtre.

    Voilà le mari désolé. Il ne veut quitter sa femme, ni le jour ni la nuit ; il couche dans la même chambre qu’elle, mais, on lui donne un soporifique, et il dort comme un rocher.

    Pendant que tout le monde dormait au château, à l’exception de la nourrice, qui veillait près du berceau de l’enfant, la mère arriva par la fenêtre, qu’on avait ouverte pour renouveler l’air. Elle était sous la forme d’une cane, et se mit à voltiger autour du berceau, en disant :

    - Que je plains ton sort, mon pauvre enfant ! Je viendrai te visiter, deux fois encore, sous cette forme, et si l’on n’arrache, avant la fin de la troisième nuit, l’épingle noire dont est traversée ma tête, je resterai cane, jusqu’à ma mort. Et ton père, hélas ! Qui est là couché, à côté de celle qui a pris ma place, l’ignore et ne m’entend pas. Hélas ! Hélas !...

    Puis, elle s’en alla par la fenêtre, et retourna à l’étang.

    La nourrice, qui avait tout vu et entendu, n’en dit pourtant rien à personne, tant elle trouvait la chose étrange.

    Quand le mari s’éveilla, le lendemain matin, il demanda à celle qu’il croyait toujours être sa femme comment elle se trouvait. Mais, elle lui répondit encore par une grossièreté, et sa douleur n’en fit que s’accroître.

    - C’est sans doute l’effet d’une fièvre de lait, lui dit la marâtre, et cela passera, sans tarder.

    Avant de se mettre au lit, le mari but encore un soporifique, sans le savoir, et il dormit aussi profondément que la veille.

    A l’heure où tout dormait, dans le château, la cane arriva encore dans la chambre où était l’enfant avec sa nourrice, et fit entendre les mêmes plaintes :

    - Hélas ! Mon pauvre enfant, ton père dort encore et ne m’entend pas ! Je viendrai encore, demain soir, pour la dernière fois, et si l’on ne me retire pas l’aiguille noire que j’ai dans la tête, il me faudra te quitter, toi et ton père, et pour toujours !

    Et elle s’en alla encore, après avoir longtemps voltigé autour du berceau.

    La nourrice vit et entendit tout, comme la veille, et se dit en elle-même :

    - Arrive que pourra, il faut que je prévienne le maître de ce qui se passe ici ; mon cœur ne peut rester insensible aux plaintes de cette cane ; il y a là-dessous quelque mystère.

    Le lendemain matin, quand le père vint voir son enfant, elle lui dit donc :

    - J’ai quelque chose sur le cœur, que je veux vous déclarer. Vous ne savez pas ce qui se passe ici, la nuit.

    - Quoi donc, nourrice ? Parlez, je vous prie.

    - On vous fait boire un soporifique, au moment de vous coucher, et vous n’entendez rien de ce qui se dit et se passe autour de vous ; on vous trompe, et celle que vous croyez être votre femme est Margot, la fille de la marâtre de Lévénès. Celle-ci a été métamorphosée en cane, par une sorcière, à la prière de sa marâtre, et elle est, à présent, là-bas, sur l’étang, avec les canards et les oies. Mais, la nuit, quand tout le monde dort au château, excepté moi, elle vient voir son enfant, sous la forme d’une cane. Elle est déjà venue deux fois. Elle viendra, cette nuit encore, pour la dernière fois, et si vous arrachez une aiguille noire dont on lui a traversé la tête, elle reviendra aussitôt à sa forme première ; mais, si l’aiguille n’est pas arrachée, cette nuit, elle restera toujours cane.

    - Je me doutais bien, dit le mari, qu’il se passait quelque chose de mystérieux, au château ; mais, cette nuit, je ne boirai pas le soporifique et je serai sur mes gardes, et nous verrons bien.

     

    Le soir, quand l’heure fut venue de se coucher, la marâtre versa encore le soporifique au mari de Lévénès. Il feignit de le boire, comme précédemment, et le jeta sous la table, sans qu’on s’en aperçût.

    Vers minuit, quand tout le monde dormait, au château, excepté lui et la nourrice, la cane arriva encore, par la fenêtre, dans la chambre de l’enfant et parla ainsi :

    - C’est pour la dernière fois, mon pauvre enfant, que je viens te voir, sous cette forme, et ton père dort encore, sans doute...

    A ces mots, celui-ci sauta hors du lit, où il feignait de dormir, et s’écria :

    - Non, je ne dors pas, cette fois !

    Et il prit la cane, qui voltigeait au-dessus du berceau de l’enfant, retira l’aiguille de sa tête, et aussitôt elle revint à sa forme première et se jeta sur le berceau, pour embrasser son enfant.

    - Allumez de la lumière, nourrice, et appelez la marâtre ! cria le mari de Lévénès.

    La méchante vint ; mais, quand elle vit la tournure que prenaient les choses, elle voulut s’enfuir avec sa fille.

    - Holà ! s’écria le jeune seigneur, en voyant cela, attendez un peu, car chacun doit être payé selon ses œuvres.

    Et il fit chauffer un four à blanc et l’on y jeta la marâtre et sa fille.

    Quant à Lévénès, elle vécut heureuse, le reste de ses jours, avec son mari et ses enfants.

     

    Recueilli à Plouaret, janvier 1869.

     

    © Le Vaillant Martial 



    [i] La Croix-au-fil.

    [ii] C’est sans doute par oubli que la conteuse ne parle pas du refrain connu : Lundi, mardi, mercredi, etc., que la tradition attribue généralement aux Danseurs de nuit, dans leurs rondes nocturnes.


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  • Les Korrigans de Bréhat 

    Autrefois, les follikeds étaient nombreux dans l’île, et presque chaque maison avait le sien. Mais on leur a joué tant de mauvais tours, comme par exemple de rougir au feu le galet sur lequel ils venaient s’asseoir au coin du foyer, qu’ils ont presque tous disparu.

    Souvent aussi on ne se montrait pas reconnaissant pour leurs services : les ménagères et les servantes les négligeaient, mettaient tout sous clef, et alors ils étaient obligés de chiper ce qu’ils pouvaient attraper, pour ne pas mourir de faim, les pauvres petits bonhommes. Voici ce que mon père m’a raconté et ce qui est arrivé dans notre île.

    Il y avait un homme riche, nommé Iann Kertanhouarn, et sa femme. Bien qu’ils fussent les plus riches de l’île, ils étaient peu donnant et ne songeaient qu’à amasser du bien.

    Leur maison était fréquentée, depuis longtemps, par des follikeds, qui y faisaient presque tout l’ouvrage, et ils n’avaient ni valet, ni servante. Pourtant, ils se montraient peu reconnaissants envers eux, et les pauvres petits n’avaient pour toute pitance que les miettes de pain tombées sous la table et les pelures de pommes de terre et de carottes. Ils faisaient maigre chair. Cependant, ils restaient dans la maison, parce que le père de Kertanhouarn et sa mère avaient été bons pour eux. Pour ne pas mourir de faim, ils guettaient le moment où Kertanhouarn et sa femme s’absentaient, oubliant sur la table, soit le pain, soit les crêpes, ce qui arrivait rarement. C’était aussi une bonne fortune pour eux quand ils pouvaient rester seuls dans la maison auprès du pot-au-feu, car alors, ils en enlevaient des choux cuits, et quelquefois une tranche de lard.

    Kertanhouarn, je vous l’ai déjà dit, n’avait ni valet ni servante et ne prenait jamais personne pour l’aider à cultiver les quelques arpents de terre qu’il possédait dans l’île, pour ne pas donner quelques sous à gagner aux pauvre gens : c’eût été de l’argent dépensé inutilement, pensait-il. Il travaillait donc aux champs, sa femme et lui, quel que fût le temps, comme les plus pauvres.

    On préparait le pot-au-feu avant de partir, avec des choux, des carottes et un peu de lard, et, de temps en temps, la femme venait à la maison pour entretenir le feu. Mais, quand elle trempait la soupe, les choux et quelquefois le lard avaient disparu ou étaient sensiblement diminués. Où étaient-ils passés ?

    - C’est toi qui les as mangés ! disait Kertanhouarn à sa femme. Celle-ci protestait que non.

    - Et qui donc, puisqu’il n’y a que toi dans la maison ?

    - Je ne sais pas, c’est peut-être le chat.

       Et on ne laissait plus le chat, seul, à la maison. Mais les choux et le lard ne disparaissaient pas moins. Kertanhouarn voulut alors lui-même surveiller le pot-au-feu. Il s’occupa donc désormais des préparatifs des repas. Mais cela n’empêcha pas qu’au moment de tremper la soupe, les choux et le lard avaient encore disparu, ce qui l’intriguait fort et le mettait de mauvaise humeur.

    - Il faut que ce soient les follikeds qui mangent ainsi nos choux et notre lard, dit un jour sa femme.

    Et il fut convenu qu’un d’eux se tiendrait de hors, près de la porte fermée, et observerait, par le trou de la serrure, ce qui se passerait dans la maison en leur absence. Kertanhouarn se tin donc en observation pendant que sa femme était à tirer des pommes de terre et il vit bientôt les follikeds qui se disposèrent à retirer les choux et le lard du pot. Il ouvrit soudainement la porte et se précipita dans la maison, avec un bâton à la main, pour châtier les voleurs. Mais il ne put les atteindre, et ils disparurent, qui par la cheminée, qui par la porte restée entrouverte.

    Kertanhouarn complota alors avec sa femme le moyen de se débarrasser des voleurs, et voici ce qu’ils pensèrent qu’il fallait faire, parce qu’ils avaient entendu dire que pareille chose avait été faite ailleurs avec succès.

    Tous les soirs, les follikeds se réunissaient sur la pierre du foyer pour se chauffer, et l’un d’eux qui paraissait être le chef, s’asseyait sur un galet rond, qui était au coin de l’âtre, et qui servait d’escabeau près du feu, comme cela se voyait autrefois dans toutes les maisons de l’île.

    Kertanhouarn, avant de se mettre au lit, chauffa le galet au feu, et le remit à sa place ordinaire. Puis de son lit-clos, au lieu de dormir tout de suite comme à l’ordinaire, il observa ce qui allait se passer.

    Les follikeds vinrent comme d’habitude, se ranger sur la pierre du foyer, et le chef, sans défiance, s’assit sur le galet. Mais il poussa aussitôt un cri épouvantable et s’enfuit avec les siens en brisant toute la vaisselle de la maison, et c’est depuis cette époque, dit-on, qu’on n’en revoit plus que rarement dans l’ile.

    Quant à Kertanhouarn et sa femme, ils n’eurent pas de chance, à partir de ce jour.

    Des voleurs leur dérobèrent leur trésor, tout leur or et leur argent, et il y en avait lourd, paraît-il. D’autres prétend que ce furent les follikeds eux-mêmes qui firent le coup. Toujours est-il que Kertanhouarn et sa femme moururent pauvres et réduits, dit-on à la mendicité, après avoir été des plus riches de l’île.

    François-Marie Luzel, L’île de Bréhat, 1873.

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Il était une fois deux femmes qui allaient ensemble laver leur linge au lavoir. Sur leur chemin, près d’un talus, elles rencontrèrent une Ozéganne, vieille, vieille et qui avait une forte fièvre.

    - Que faites-vous ici, bonne femme ? lui demandèrent-elles.
    -
    Je suis tombée ici et ici je resterai, dit la vieille Ozéganne, je ne sais pas ce qui m’est arrivé.
    -
    Si vous vouliez nous dire où se trouve votre maison, nous vous y reconduirions.
    -
    Je ne serais pas capable de marcher dit l’Ozéganne.
    -
    Mais nous vous donnerons le bras, chacune d’un côté.
    -
    Et toutes ces affaires que vous apportez au lavoir, mes enfants ?
    -
    Le garçon qui arrive les rapportera chez nous.
    -
    Bien, dit l’Ozéganne, car il fera nuit quand vous arriverez chez moi.

    Elles ne pouvaient pas marcher trop vite avec elle car elle se reposait à chaque instant.

    Arrivée enfin devant sa porte, l’Ozéganne leur dit :

    - Prenez la clef dans mon sac et ouvrez la porte.

    L’une prit la clef dans le sac et s’aperçut, en la tirant, que c’était une clef en or. Elle ouvrit la porte, elles entrèrent.

    L’Ozéganne leur dit :

    - Mettez-moi sur mon lit.

    Elles la déshabillèrent et la mirent au lit.

    - Allumez le feu, leur demanda-t-elle encore, et mettez quelques chose à chauffer : si la chaleur me revient, je vais peut-être aussi revenir à moi.
    -
    Elles l’écoutèrent. L’Ozéganne dit ensuite :

    - Ouvrez l’armoire. En bas, vous trouverez un vin comme vous n’en avez jamais goûté de votre vie. Vous en mettre à chauffer dans une casserole avec du sucre, mais sans bouillir. Et puis l’une de vous deux va rentrer à la maison, tandis que l’autre restera passer la nuit avec moi pour que je ne sois pas seule. Il faut que vous rentiez à cause des enfants. Allez donc jusqu’au saloir, décrochez le grand panier et mettez-y quatre grands morceaux de viande, deux pour vous, deux pour apporter à la famille de celle qui restera passer la nuit. En plus, deux bouteilles de vin et une bouteille d’eau-de-vie pour chacune. Demain, matin, en revenant ici, vous me rapporterez mon panier.

    La femme en question avait peur, toute seule sur la route. Elle aperçut un homme, c’était son mari qui venait à sa rencontre.

    - Malheureuse, lui dit-il, d’où venez-vous ?
    -
    Mon pauvre homme, quelle peur vous m’avez faite !
    -
    Mais pourquoi rentrez à la maison en pleine nuit ? demanda-t-il à sa femme.
    -
    Prenez donc le panier, répondit-elle, et portez le, il est lourd
    -
    Il est minuit et demi, dit le mari.
    -
    Quand j’aurai fait du feu et préparé quelque chose à manger, il sera temps que je reparte.
    -
    Où ? demanda le Mari
    -
    Chez une vieille Ozèganne que nous avons trouvée sur notre route. Elle m’a dit de ne pas manquer d’y aller parce que si jamais je la retrouverais morte, tout ce qu’elle possède serait à nous.

    Mais elle retrouva la bonne femme bien vivante, même mieux, elle était debout depuis la veille au soir. Elle dit aux deux femmes :

    - Je n’ai rien à vous donne. Mais j’aimerais vous demander combien vous avez d’enfants entre vous-deux.
    -
    Moi j’en ai  un, dit l’une.
    -
    Et moi deux, dit l’autre.

    Celle qui en avait deux était veuve et celle qui n’en avait qu’un avait son mari.

    - Eh bien, allez chercher vos enfants et votre mari et venez habiter ici, leur dit l’Ozéganne. Vous serez heureux auprès de moi tant que je vivrai et, après ma mort, vous continuerez à habiter ici. Personne n’héritera de moi : tout ce qui est ici vous reviendra, mais vous partagerez équitablement.

    Elles se regardèrent toutes les deux et se dirent :

    - Jamais, nous n’aurons été si heureuses de notre vie !

    L’Ozéganne dit à la veuve :

    - Allez à l’écurie prendre un cheval, attelez-le à la voiture et rejoignez mari et enfants, ainsi que votre linge si vous voulez. Il ne manque pas ici d’affaires d’intérieur qui ne servent à rien.

    Les enfants n’étaient pas encore très grands : tous les jours, tous les jours, ils avaient l’habitude d’aller jouer au jardin, et de s’amuser à creuser des trous.

    Un jour, l’un d’eux dit aux autres :

    - Regardez quel joli pot j’ai trouvé ! Plein de fleurs d’or !

    Quand ils retirèrent ces fleurs, ils découvrirent que le pot était empli de pièces d’or. Or ces enfants n’avaient jamais vu de sous ni d’or. Ils se mirent à jouer avec. La vieille Ozéganne dit à l’une des femmes d’aller voir où en étaient les enfants, craignant qu’ils ne se soient fait mal.

    Quand la veuve les trouva, elle resta stupéfaite de les voir jouer avec de l’or.

    - Nous l’avons trouvé dans un pot d’or, dirent-ils en creusant dans le jardin.
    -
    Passez-moi, votre morceau de fer.

    Elle se mit à creuser et trouva plus de vingt pots du même genre. Elle rentra à la maison et l’Ozéganne lui dit :

    - Vous n’avez pas ramené les enfants ?
    -
    Si, répondit-elle, ils sont rentrés avec moi, mais je ne les laisserai plus aller au jardin.
    -
    Pourquoi demanda l’Ozèganne.
    -
    J’ai peur qu’ils n’abiment tout.

    Une nuit, l’Ozéganne tomba très malade. Elle leur dit de l’enterrer dans son jardin quand elle serait morte et de mettre une plante de violette sur sa tombe.

    - Il y a un carré dans le jardin, leur dit-elle, c’est là que vous m’enterrerez en mettant des fleurs tout autour de moi. Plus loin, vous creuserez et vous trouverez de l’or et de l’argent, tellement que vous ne pourrez pas tout croquer, ni vous, ni vos enfants, ni même vos petits-enfants.

     Et une nuit l’Ozèganne mourut. Ils la disposèrent sur les tréteaux funèbres et le lendemain l’enterrèrent dans le carré qu’elle avait dit. Ensuite, ils mirent autour de sa tombe toutes les fleurs possibles et rentrèrent à la maison.

    - Comme nous allons être heureux ! Ni roi, ni reine ne seront aussi heureux que nous !

    Yves le Diberder, Contes de Korrigans, 1916.

    © Le Vaillant Martial


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