• La mort du rat

    Un jour le rat et la rate étaient à démêler des peux, ou si vous aimez mieux, de la bouillie de blé noir. La rate dit à son mari :

    - Monte dans la cheminée pour prendre du sel dans la boîte.

    En grimpant, le rat fit un faux pas, et chuta dans les peux qui étaient bouillants, et où il disparut. La rate qui ne ‘en aperçut pas disait :

    - Le rat, descends donc, nous allons encore manger des peux trop fades.

    Elle finit par se mettre à manger, elle trouva le rat qui était mort, et se mit à pleurer et à se lamenter sur un coin de la table.

    - Qu’as-tu à te désoler ?, lui demanda la table.
    -
    Hélas, le rat est chu dans les peux, le rat est mort, et c’est pour cela que je me désole.
    -
    Et moi, dit la table, je vais me mettre à chanter.

    Le banc dit à la table :

    - Qu’as-tu la table, que tu ne fais que chanter ?
    -
    Ah, répondit-elle, le rat est chu dans les peux, le rat mort, la rate se désole, et moi je me suis mise à chanter.
    -
    Je vais me mettre à danser, dit le banc.

    L’armoire dit :

    - Qu’as-tu à danser le banc ?
    -
    Tu ne sais pas : le rat est chu dans les peux, le rat est mort, la rate se désole, la table s’est mise à chanter et moi à danser.
    -
    Je vais me mettre à sauter dit l’armoire.
    -
    Qu’as-tu à sauter, l’armoire ? demanda la porte.
    -
    Le rat est chu dans les peux, le rat est mort, la rate se désole, la table s’est mise à chanter, le banc à danser, et moi à sauter.
    -
    Je vais donc me tirer de dessus mes gonds, dit la porte.

    La charrue qui était dans l’aire, dit à la porte :

    - Qu’as-tu la porte, pour te tirer de dessus tes gonds ?
    -
    Le rat est chu dans les peux, le rat est mort, la rate se désole, la table s’est mise à chanter, le banc à danser, l’armoire à sauter et moi à sortir de mes gonds.
    -
    Je vais donc me mettre à charruer pour faire du blé, puisque le rat est mort.

    La fille qui allait chercher de l’eau dit à la charrue :

    - Qu’as-tu donc à te mettre à charruer ?
    -
    Le rat est chu dans les peux, le rat est mort, la rate se désole, la table s’est mise à chanter, le banc à danser, l’armoire à sauter, la porte à sortir de ses gonds, et moi à charruer pour faire du blé.
    -
    Je vais donc casse ma buire [1]  , dit la fille.
    -
    Qu’as-tu la fille, que tu casses ta buire, demanda la fontaine.
    -
    Le rat est chu dans les peux, le rat est mort, la rate se désole : la table s’est mise à chanter, le banc à danser, l’armoire à sauter, la porte à sortir de ses gonds, la charrue à charruer, et moi j’ai cassé ma buire.
    -
    Je vais donc me mettre à couler hors de mon trou, dit la fontaine.
    -
    Qu’as-tu la fontaine à couler hors de ton trou ?
    -
    Le rat est chu dans les peux, le rat est mort, la rate se désole, la table s’est mise à chanter, le banc à danser, l’armoire à sauter, la porte à sortir de ses gonds, la charrue à charruer, la fille à casser sa buire, et moi à couler hors de mon trou.
    -
    Nous allons voler à voler dirent les oies. Et je ne sais ce qu’elles sont devenues.

    Conté par Jean-Marie Hervé de Pluduno en 1879.

    © Le Vaillant Martial 

     

    [1] Vase à anses, pot



    [1] Vase à anses, pot


    votre commentaire
  • L’enfant qui aimait les arbres

    L'enfant qui aimait les Arbres


     

       Dans un petit village niché aux abords de la belle forêt d’Huelgoat en Bretagne, vivait le petit Sylvain. C’était un gentil gamin, pas méchant pour deux sous et toujours prêt à rendre service envers ceux qui lui témoignaient un semblant de sympathie. Ceux-ci n’étaient guère nombreux car Sylvain, dans le village était considéré comme l’idiot, celui a le « vent dans la tête ». Par ma foi, c’était vrai qu’il pouvait paraître différent, avec ce regard qui semblait toujours regarder vers ailleurs et ce sourire qui flottait sur ces lèvres, même quand on le montrait du doigt. Quand les autres gosses du village, le taquinaient ou lui jetaient des cailloux, il n’y prenait pas garde et préférait se réfugier au cœur de la forêt, sous les grands chênes majestueux, ses amis ....

       Sylvain avait une profonde affection pour sa forêt, il pouvait en nommer chaque arbre et avait même un nom pour chacun. Il aimait caresser leur écorce moussue et leur parlait longuement, comme  s’ils avaient été de silencieux confidents. Il restait ainsi des heures entières, allongé au pied de l’un deux, le regard perdu dans la contemplation du feuillage majestueux, avec pour seule musique, la brise jouant dans les feuilles qui lui contait d’extraordinaires histoires venues d’ailleurs.

       Un jour qu’il se promenait à travers bois, heureux comme un jeune animal en liberté, il entendit des cris qui semblaient venir de très loin. Il se rendit bien vite compte que les voix étaient beaucoup plus proches qu’il ne l’avait cru au début.

       Ce ne sont ni des jeunes enfants, ni deux vieilles femmes ! se dit-il. En effet, les voix bien que légères et haut perchées, hurlaient des flots de jurons qui auraient fait rougir les bigotes du village et déclencher la colère de monsieur le curé lors du sermon du dimanche.

       Avec d’infinies précautions, Sylvain s’approcha de l’endroit d’où provenaient les cris et découvrit, au détour d’un grand chêne, un spectacle qu’il n’allait pas oublier de sitôt !... Il contemplait incrédule, juchée sur une grosse racine, deux minuscules personnes vêtues d’habits aux couleurs de l’automne qui se disputaient un morceau de pain ! Ce n’était pas des nains, pour en avoir déjà vu, de cela Sylvain en était persuadé. Ces deux-là ne lui arrivaient pas à la ceinture, et il n’était portant pas bien grand ! ... Le gamin réalisa qu’il se trouvait, ni plus ni moins en présence de deux Korrigans ! C’était en fait deux Korrikaned, ces lutins farouches qui peuplent les forêts profondes, mais cela bien sûr Sylvain ne pouvait le savoir ! Il en avait bien sûr déjà entendu parler lors des longues veillées d’hiver où, es heures durant, suspendu à la voix des conteurs, il rêvait en écoutant ces contes et ces histoires extraordinaires peuplées d’être fantastiques ... Mais de les voir ainsi, là devant lui le laissait pantois.

       Sylvain n’arrivait pas à détacher son regard de ces deux petits êtres qui se chamaillaient comme deux chiens après un os ! Mais une fois la surprise passée, il commença à trouver la scène plutôt cocasse, jusqu’au moment où l’un des deux Korrigans l’aperçut ! ...

    - Holà, petit d’homme, que fais-tu là à nous observer sans façon ? ... Alors qu’il toisait l’enfant, grand de plus de deux fois sa taille, nulle peur ne transperçait dans sa voix. 

    - Je ne voulais aucun mal monsieur, mais vous criiez tellement fort que ...

    - Que tu es venu voir, oui da ! Eh bien, dis-moi si tu trouves équitable que ce maraud me vole le pain de la bouche ?

    - Voleur, toi-même, s’écria l’autre, ce pain tu l’as dérobé à une corneille qui l’avait elle-même chapardé dans un poulailler des grandes gens ! 

     

    Et la querelle repartit de plus belle et semblait de jamais vouloir s’apaiser.

    L'enfant qui aimait les Arbres

       L’enfant se souvint alors qu’il avait toujours sur lui un guignon de pain et un peu de fromage que lui laissait sa mère, avant de quitter la maison pour partir laver le linge des bourgeoises du  village.

    - Attendez, leur dit-il, inutile de vous quereller, voici mon repas, je veux bien le partager avec vous, si vous arrêtez votre dispute. 

       Les deux Kornikaned se mirent à l’observer, flairant le piège. Mais devant l’innocence de ce visage où ne respirait que la gentillesse, leur méfiance s’envola. S’installant confortablement sur un tapis de mousse, nos deux petits drôles, sans plus de façon, prirent qui le pain qui le fromage et dévorèrent avec bel appétit le repas de l’enfant, tout heureux de les voir réconciliés et oubliant même que le soir venu, il irait se coucher le ventre vide ... Sans trop savoir pourquoi, Sylvain se mit à leur raconter sa petite vie, tout heureux pour une fois d’avoir deux « personnes » qui l’écoutent sans se moquer. Les deux goinfres avec forte mastication, opinaient de temps à autre du chef, témoignant ainsi de l’intérêt qu’ils portaient à ce bavardage, malgré leur ouche pleine. Une fois les dernières miettes de ce royal festin avalées, les deux compères le regardèrent avec sérieux ...

    - Petit humain, tu as été bon envers nous, demande ce que tu veux !

       Sylvain s’étonna, il n’avait besoin de rien, les assura-t-il, il courait les bois et il était bien heureux ainsi. Les Korrigans n’ont pas coutume d’avoir ce genre de considérations mais peuvent parfois donner plus qu’ils ne reçoivent ...

       Enfant, tu es trop naïf, d’autres de ton peuple n’auraient pas hésité à nous demander monts et merveilles ! Nous allons cependant faire quelque chose pour toi, chaque jour au dernier rayon de soleil, tu viendras à ce vieux chêne et tu trouveras sur sa plus grosse une pièce d’or. Ainsi, pièce après pièce, tu penseras à nous, enfant d’homme, car sois sûr que nous, nous ne t’oublierons pas.

       Sur un signe de la main, les deux Korrikaned prirent congé de leur nouvel mai et, bondissant de branche en branche, disparurent dans l’épaisse tignasse des feuilles du vieux chêne.
     

       Les semaines s’écoulèrent ; L’enfant rapportait chaque soir une pièce d’or à sa mère qui préférait croire à un don du ciel qu’à l’œuvre du malin. C’était une femme humble qui s’était jusqu’à lors passé du superflu. Elle acheta malgré tout quelques petites choses pour embellir leur triste quotidien et garda précieusement le reste de l’or pour les jours plus sombres. Mais quand les habitudes s’étiolent, s’en vient la jalousie ... Les habitants du village virent ce changement d’un mauvais œil et les ragots allaient bon train.

        Les autres gosses avaient remarqué le manège de Sylvain et un soir, décidant d’an avoir le cœur net, ils le suivirent au tréfonds de la forêt. Lui continuait son bonhomme de chemin, insouciant et heureux sous les grands chênes.

       Un craquement de bois mort le fit sursauter ! Il réalisa qu’on le suivait et prit peur. Il détala comme un lièvre, ses poursuivants collés à ses basques. Après une course effrénée, n’y pouvant plus, il s’écroula mort d’épuisement au pied du vieux chêne. Les autres garnements arrivèrent armés de bâtons et de cailloux, le sourire mauvais et de la méchanceté plein les yeux. Le pauvre Sylvain terrorisé, s’était recroquevillé entre les grosses racines qui lui faisaient un bien maigre refuge. Mais au moment où les sales gosses allaient lâcher leurs projectiles, les arbres semblèrent prendre vie.

    L'enfant qui aimait les Arbres
     

       Comme d’incroyable Titans, les grands chênes ondulèrent dans de terribles craquements d’écorce, leurs branches se tendirent comme des serres voraces vers les assaillants qui n’en menaient pas large. Juchés sur chacune d’elles, comme un cavalier sur sa monture, des dizaines de Korrikaned hurlaient, criaient, vociféraient, faisaient un vacarme de tous les diables !...

       Les gosses abasourdis reçurent sur la tête un déluge de glands et de minuscules javelines qui les piquèrent méchamment aux bras et au visage ! Terrifiés au-delà du possible, les vauriens lâchèrent leurs armes et détalèrent sans demander leur reste ! Quand leurs cris de terreur ne fut plus qu’un écho mourant dans le lointain, la forêt sembla enfin s’apaiser.

       Osant enfin relever sa tête, Sylvain réalisa qu’une multitude de lutins hilares faisaient cercle autour de lui, visiblement très satisfait du tour pendable qu’ils venaient de jouer aux sales gosses. L’un des petits diables s’avança vers lui. Il reconnut alors l’un des deux Korrigans à qui il avait offert son repas.

    L'enfant qui aimait les Arbres


     

    - Tu vois, bout d’homme, nous ne t’avons pas oublié !
    -
    Vous avez su que j’étais en danger ici et êtes venus à mon secours, merci ...
    -
    Nous ne pouvions tout de même pas laisser un ami en fâcheuse posture, n’est-ce pas ? fit l’autre en souriant.


       Cette nuit-là, sylvain ne rentra pas au village. Il  était l’invité du petit peuple et ceux-ci lui firent grande fête ! Les tables dressées à même la mousse et recouvertes de somptueuses soieries coulaient sous les victuailles. Les chants joyeux portés par la musique des fées durèrent ainsi jusqu’au point du jour.

       Quand le lendemain, l’enfant revint au village, il n’y avait plus ni moqueries ni railleries dans la bouche des villageois. La peur avait place aux quolibets et cloué les gosiers. Il était « l’ami des Korrigans », tous le savaient à présent. Dès lors, plus jamais Sylvain n’eut à souffrir de la méchanceté des autres.

    © Le Vaillant Martial


     


    votre commentaire
  • Le Rouet enchanté

    Il existait au temps jadis une pauvre femme, vieille et infirme, qui habitait une masure délabrée. Cette malheureuse avait la réputation d’être sorcière, et était, à cause de cela, abandonnée de tout le monde. Ceux qui croyaient qu’elle leur avait jeté des sorts ne passaient jamais devant sa porte sans lui dire des injures ou des méchancetés. Les autres la fuyaient.

     Des histoires absurdes étaient débitées sur son compte :

    Les uns l’avaient vue, le samedi soir, se rendre au sabbat, à cheval sur un balai.
        D’autres l’avaient entendue, la nuit, battre son linge au bord du doué[i].
     

     

    Le père Bouilleau s’était donné une entorse à la jambe, parce qu’il avait refusé d’occuper la sorcière pendant la moisson.

     La mère Guenoche avait eu la fièvre parce que la sorcière avait marmotté des paroles incompréhensibles en passant devant sa maison.

     

    L’infortunée bonne femme serait certainement morte de faim et de besoin, si une jeune ouvrière n’avait eu pitié d’elle. Marie n’était cependant pas riche, et n’avait pour vivre, que le produit de son travail de couturière ; mais elle avait bon cœur, et était indignée de la conduite de ses voisins envers la pauvre vieille.

    Le propriétaire de la masure habitée par la chouette - comme l’appelaient encore les villageois - ennuyé de loger celle-ci gratis, la mit un jour à la porte.

    La malheureuse, étendue comme Job sur son fumier, gémissait de sa misère et priait tous les saints du paradis de lui venir en aide.

    Marie, informée de la triste situation de sa protégée, accourut à son secours. Elle la releva, l’aida à marcher, la conduisit dans sa propre demeure.

     L’ouvrière offrit son lit à la sorcière, se réservant seulement une mauvaise paillasse qu’elle jeta dans un coin, disant qu’à son âge c’était suffisant et qu’on dormait bien partout.

     Non seulement elle logea la vieille, mais elle l’entretint du mieux qu’elle put.

     Des mois s’écoulèrent ainsi, et l’état de la bonne femme ne fit qu’empirer. Bientôt l’hiver vint, les dépenses augmentèrent car il fallait du feu, de la lumière, et les ressources de l’ouvrière allaient s’amoindrissant.

    Les personnes qui lui donnaient du travail, contrariées de voir qu’elle avait recueilli la mendiante, se vengèrent en l’empêchant de gagner sa vie.

    La pauvre enfant fut obligée de vendre, pour deux écus, une petite croix qui lui venait de sa mère et à laquelle elle tenait beaucoup. Cet argent lui servit à acheter des remèdes pour la malade.

    Une autre fois elle vendit son linge et ses hardes, parce qu’il n’y avait plus de pain à la maison, et ne conserva qu’une simple petite robe d’indienne, bien insuffisante pour la préserver du froid.

     La vieille la remerciait avec effusion et lui répétait sans cesse : « Courage, courage, fille vaillante, un jour viendra où tu auras jupon et corset, ainsi que de la laine pour te faire des chausses[ii]. »

    Une nuit que Marie ne dormait pas, tourmentée par la crainte de ne plus pouvoir suffire aux besoins de son petit ménage, elle entendit la voix affaiblie de la malade l’appeler près d’elle. Elle courut au chevet de la vieille qui, rassemblant toutes ses forces, lui dit :

    « Ma chère enfant, je sens que je vais mourir, mais avant de te quitter je veux te faire une confidence, et te récompenser de l’attachement que tu m’as toujours témoigné. Écoute-moi bien : j’aurais pu être riche si j’avais voulu ; mais j’ai préféré endurer la misère afin de racheter mes vieux péchés.

    « Il n’en est pas de même pour toi, ta conscience est pure et tu n’as rien à te faire pardonner.
    « Je sais aussi que tu aimes le fils du meunier ton voisin et que tu en es aimée. Seulement le père de ce jeune homme, riche et avare, ne consentira jamais à votre mariage parce que tu ne possèdes rien. Or, je veux te léguer un trésor qui te fera avant peu, sois-en certaine, la plus riche héritière de la contrée. »

    Marie se mit à pleurer, croyant que la moribonde avait le délire et ne savait plus ce qu’elle disait.

    La malade ne vit pas les larmes de la jeune fille et continua :

    « Lorsque je ne serai plus, tu t’en iras dans la grotte du rocher d’Uzel. Là se trouve l’objet qui doit faire ton bonheur.
     

     « Il faudra t’armer de courage, car il y a loin d’ici cette grotte, et l’entrée en est difficile. Tu auras bien des obstacles à vaincre ; mais avec de la persévérance tu parviendras à surmonter toutes les difficultés. »

    La voix de la mourante allait s’affaiblissant. Bientôt il ne lui fut plus possible de parler. Sa main chercha celle de Marie pour la porter à ses lèvres. De grosses larmes roulèrent le long de ses joues creuses. Ses yeux déjà ternes et morts s’élevèrent une dernière fois vers le ciel. Elle sembla marmotter une prière, puis son âme s’envola dans un soupir.

     

    La pauvre vieille avait cessé de vivre.

    L’ouvrière pleura la bonne femme comme elle avait pleuré sa mère morte depuis longtemps. Elle lui rendit les derniers devoirs, lui ferma les yeux et l’ensevelit elle-même.

    Au printemps suivant, Marie se souvint des dernières paroles de la morte. Souvent elle y songea, et enfin résolut de se rendre à la grotte d’Uzel, non pour y chercher la fortune qui ne la tentait guère, mais pour se conformer au désir de sa vieille amie.

    Ce ne fut pas sans une certaine appréhension qu’elle se décida à entreprendre ce voyage à aller seule vers cet endroit désert qui était un lieu d’effroi, à plus de sept lieues à la ronde.

    On racontait sur cette grotte des récits effrayants. Les paysans ne passaient jamais devant sans se signer et, quand ils le pouvaient, faisaient de long détours pour l’éviter.

    Enfin, s’armant de courage, un matin, Marie se mit en route. Il n’y avait point de sentier tracé, elle s’égara plusieurs fois et n’arriva que dans l’après-midi près du rocher d’Uzel.

     

    Le Rouet Enchantée

     

    Son courage fut bien près de l’abandonner en voyant une campagne aride et sauvage, où croissaient des ronces et des épines qui l’empêchaient d’avancer. Les ronces recouvraient la grotte entière qui semblait ainsi vouloir se dérober à tous les regards.

    La jeune fille, presque effrayée, alla s’asseoir au pied d’un arbre où, sous les rayons d’un premier soleil d’avril, elle ne tarda pas s’endormir.

    Elle vit, en rêve, la vieille femme sur son lit de mort qui lui dit encore :

    « Je te lègue un trésor qui m’appartient et qui te fera la plus riche héritière du village. Tu épouseras Louis, ton beau voisin qui t’aime. » Puis la dormeuse se trouva au milieu d’un atelier rempli d’ouvrières. Elle se vit, elle-même, vêtue d’une toilette simple mais presque élégante, distribuant la besogne, indiquant comment s’y prendre pour aller plus vite et mieux faire, recevant les clients, rédigeant les notes, comptant l’argent, etc. L’image de Louis lui apparut également. Il la conduisait à l’église et tous les habitants du hameau les complimentaient et les admiraient.

    Au bout de quelques heures elle se réveilla. Se rappelant alors son rêve, elle murmura : « C’est la bonne vieille qui, du haut du ciel, veille sur moi et m’invite à accomplir ses dernières volontés. »

    Surmontant ses terreurs, elle se dirigea vers la grotte et, une branche d’arbre à la main, frappa de toutes ses forces, les ronces et les orties pour se frayer un passage.

    Elle entra résolument dans une espèce de souterrain. Peu à peu, ses yeux s’habituant à l’obscurité, elle aperçut une autre ouverture conduisant à une seconde pièce éclairée par quelques rayons de soleil qui filtraient à travers les fissures du rocher.

    Marie hésitait à entrer, lorsqu’elle s’arrêta, surprise, en entendant un chant, d’une douceur ineffable, qui la rassura complètement et lui donna le courage d’avancer.

    D’abord elle ne vit rien. Puis ayant fait le tour de la grotte, elle constata qu’elle était vide. Un vieux rouet seul, oublié dans un coin, paraissait avoir été abandonné à cause, sans doute, de son mauvais état.

    L’ouvrière s’en approcha et remarqua qu’il était tout mirodé[iii], et qu’il avait dû être, autrefois, un objet de valeur. À sa forme ancienne, elle supposa qu’il avait plus de cent ans d’existence.

    Elle fureta dans tous les coins afin de découvrir le chanteur qui l’avait charmée : mais ses recherches furent vaines, et cependant il était impossible de fuir, puisqu’il n’y avait pas d’autre issue.

    Marie, découragée, s’apprêtait à retourner sur ses pas, quand elle s’entendit appeler par son nom.

    Les paroles semblaient sortir du rouet.

    La jeune fille regarda de son mieux et découvrit, juché sur la poignée du rouet, un petit nain si petit, si petit qu’il était à peine visible. Il fit tout à coup tourner la roue de l’instrument avec une adresse étonnante, et se mit à filer de la laine qui, passant par ses doigts agiles, devint plus fine que les fils de la Vierge que l’on voit sur les landes, après les premières gelées d’octobre.

    Le nain, tout en travaillant, recommença sa chanson. Voici ce qu’il disait :

    « Viens voir mon travail, Marie, et dis-moi si tu es contente.
    « Si tu crois qu’on peut mieux faire, je tâcherai de te satisfaire, car je suis ton ouvrier.
    « Le rouet et moi nous t’appartenons. Nous travaillerons jour et nuit, jusqu’à ce que tu sois riche, mariée et heureuse. J’en ai pris l’engagement envers la pauvre vieille qui a rendu son âme à Dieu et les lutins ne trahissent jamais leurs promesses. »

    La jeune fille émerveillée du travail du nain et de la rapidité avec laquelle les fuseaux se succédaient, lui demanda ce qu’elle devait faire.

    - Rien, répondit-il ; me permettre seulement de t’accompagner et d’envoyer le rouet chez toi.

    - Je veux bien que tu m’accompagnes, joli chanteur et ouvrier sans égal : mais ce n’est pas toi qui est capable d’emporter le rouet, il est trop lourd pour ta petite taille.

    -  Rassure-toi ; je peux devenir aussi grand qu’un chêne et aussi fort qu’un lion, quand cela est nécessaire. Je puis encore, — et cela est un de mes plus beaux dons — me rendre invisible aux yeux des gens.

    Et sans plus tarder, le nain devenant grand comme un homme, chargea le rouet sur ses épaules et invita la jeune fille à le suivre.

    Il la conduisit, par un chemin de lui seul connu, à travers des prairies remplies de fleurs, le long de petits ruisselets gazouillant sur les galets. Les sentiers qu’ils parcouraient étaient tapissés de mousse que Marie foulait de ses pieds, sans se fatiguer et sans s’apercevoir de la longueur du chemin. D’ailleurs, le lutin, qui marchait le premier pour indiquer la route, chantait la chanson suivante que la fillette écoutait avec intérêt :

            Mon père a fait faire
            Un p’tit bois taillis, (bis)
            Tous’ les oiseaux du monde,
            Y vont faire leurs nids.
            Donn’ ton cœur mignonne,
           Ton, ton, ton, petit ton,
           Donn’ ton cœur mignonne,
           Ton petit cœur joli.

           Tous les oiseaux du monde
           Y vont faire leurs nids, (bis)
           La caill’ la tourterelle,
           La jolie perderix.
           Donn’ ton cœur, etc.

           La caill’, la tourterelle,
           La jolie perderix, (bis)
           Et le rossignolet,
           Qui chante jour et nuit,
           Donn’ ton cœur, etc.

           Et le rossignolet,
           Qui chante jour et nuit, (bis)
           Il chante pour les gars
           Qui n’ont point d’bonn’z’amies.
           Donn’ ton cœur, etc.

           Il chante pour les gars
           Qui n’ont point d’bonn’z’amies ; (bis)
           Il ne chant’ point pour moi,
           Car j’en ai un’ jolie !
           Donn’ ton cœur, etc.

           Il ne chant’ point pour moi
           Car j’en ai une jolie ! (bis)
           Elle est dans la Hollande,
           Les Hollandais l’ont pris’.
           Donn’ ton cœur, etc.

           Elle est dans la Hollande,
           Les Hollandais l’ont pris’ (bis)
           Que donnerais-tu gars,
           À qui irait la cri[iv] ?
           Donn’ ton cœur, etc.

           Que donnerais-tu gars,
           À qui irait la cri ? (bis)

           Je donn’rais ben tout Rennes
           Paris et Saint-Denis.
           Donn’ ton cœur, etc.

           Je donn’rais ben tout Rennes,
           Paris et Saint-Denis ; (bis)
           Et la claire fontaine,
           Qui coule jour et nuit.
           Donn’ ton cœur, etc.

           Et la claire fontaine,
           Qui coule jour et nuit, (bis)
           Par la force qu’elle a,
           Fait moudre trois moulins.
           Donn’ ton cœur, etc.

           Par la force qu’elle a,
           Fait moudre trois moulins, (bis)
           Y’en a un qui moud l’orge,
           Et l’autr’ le poivre fin,
           Donn’ ton cœur, etc.

           Y’en a un qui moud l’orge,
           Et l’autr’ le poivre fin. (Bis)
           Le troisième la cannelle;
           Pour un vieux médecin,
           Donn’ ton cœur, etc.

           Le troisième la cannelle;

           Pour un vieux médecin, (bis)
           Qui la donne à ces filles
           Qui n’ont pas le cœur sain.
           Donn’ ton cœur mignonne,
           Ton, ton, ton, petit ton,
           Donn’ ton cœur mignonne,
           Je garderai le mien.

    Lorsque le rouet fut monté et placé dans la chambre de Marie, le lutin lui dit :

    « Chère enfant, ce rouet est le trésor promis par ta vieille amie. Tu n’auras qu’à changer la quenouille de laine, et aussitôt elle sera convertie en écheveaux dont tu trouveras facilement le placement.

    « Quant à moi, ajouta-t-il, je vais redevenir invisible, néanmoins, je ne te quitterai pas, et je veillerai sans cesse à ton bonheur. »

    L’ouvrière eut un véritable chagrin de voir disparaître le bon petit nain ; mais elle comprit qu’il avait sans doute ses raisons pour agir de la sorte et, ne voulant pas être indiscrète, elle se contenta de le remercier de tout ce qu’il voulait bien faire pour elle.

    Le rouet ne s’arrêta ni jour ni nuit. La laine n’était pas plus tôt sur la quenouille qu’elle était immédiatement changée en écheveaux que les acheteurs se disputaient. Chaque jour ils en offraient un prix plus élevé.

    L’aisance revint promptement dans le ménage de la fillette. Elle racheta la croix de sa mère, du linge, des hardes, des meubles et refit son nid plus chaud qu’il n’était avant l’arrivée de la sorcière.

    Ses voisins s’étonnèrent du bien-être de Marie et en cherchèrent la cause.

    Les plus curieux imaginèrent un prétexte pour s’introduire chez la jeune fille, et l’un d’eux, plus malin que les autres, découvrit qu’elle avait un rouet qui tournait tout seul.

    Le bruit s’en répandit promptement. On crut à un sortilège, et la pauvre enfant fut en butte, à son tour, à la jalousie et à la méchanceté des gens du village.

    Les plus osés l’insultèrent, mais furent terriblement punis : ils furent paralysés, les uns de la langue pour avoir dit des injures, les autres du bras pour avoir menacé. Malgré tout ce que put faire Marie près du lutin pour leur rendre la santé, car son bon cœur leur avait pardonné, ils restèrent ainsi un an et un jour.

    Cette leçon leur profita. À partir de ce moment, les plus exaspérés se calmèrent et personne n’osa plus rien dire.

    Comme l’ouvrière était bonne avec tout le monde, compatissante avec les affligés, généreuse avec les pauvres, on supposa bien qu’elle n’avait pas vendu son âme au diable, et l’on finit, sinon par l’aimer, du moins par l’accueillir convenablement partout.

    D’ailleurs avec les années elle était devenue riche et son rêve s’était réalisé. Elle avait créé un atelier important, de nombreuses ouvrières travaillaient autour d’elle. La maison qu’elle occupait lui appartenait, ainsi que plusieurs pièces de terre autour du hameau.

    Tous les pères de famille l’enviaient pour leurs fils, et le père du beau meunier lui-même y songeait depuis longtemps.

    Or un matin, le vieillard s’en alla demander la main de Marie pour son gars. Il fit valoir sa fortune, les qualités de son fils Louis, et n’eut pas trop de peine à décider la jeune fille à devenir sa bru. Louis était, d’ailleurs, un honnête garçon que Marie aimait de toute son âme.

    Les fiançailles eurent lieu et la noce les suivit de près.

    Le matin de cet heureux jour, de nombreux invités se réunirent chez la mariée. Les violons partirent en tête et tous les couples défilèrent le uns après les autres. Les filles avaient de tabliers rouges qui faisaient aboyer les chiens sur les portes. Les oies et les canards eux-mêmes cessaient de barboter pour regarder passer la noce.

    Les jeunes époux furent très heureux. Ils eurent de nombreux enfants que le petit nain continua d’enrichir, car il ne cessa de tourner son rouet qu’à la mort de Marie qui vécut jusqu’à quatre-vingt-quinze ans.

    Adolphe Orain, Contes du Pays Gallo 1904

    (Dominique Camus, Lutins, Korrigans et Ozégans, Ed Coop Breizh)

    (Conté par le père Marmel, facteur rural de Bain à Pléchâtel.)

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [i] Sorte de mare servant de lavoir dans les villages. 

    [ii] Bas, chaussettes. 

    [iii] Sculpté. 

    [iv] Chercher.


    votre commentaire
  • J 

    Une veillée Bretonne

    e donne les petits récits qui suivent sous la forme de veillée. C’est dans ce cadre que je les ai entendus, et je me suis efforcé de les reproduire fidèlement, sans amplifications, embellissements ni commentaires. Bien qu’ils me fussent restés assez présents en mémoire, je me les suis fait répéter, plus tard, pour raviver mes souvenirs. La scène se passe au manoir paternel de Keranborn, en Plouaret vers 1836. J’étais enfant alors, et j’aimais beaucoup, comme aujourd’hui du reste, les histoires de revenants et les contes merveilleux.

       On est au mois de décembre : le temps est froid et la terre couverte de neige. Après le repas du soir terminé, après la vie du saint du jour lue en Breton et les prières récitées en commun, à haute voix, toute la maisonnée – maîtres, enfants, serviteurs et journaliers – est réunie encercle autour d’un grand feu, qui pétille et flamboie gaiement dans la vaste cheminée de la cuisine.

       On parle d’abord du temps qu’il fait, des travaux de la saison, des semailles en retard, de chevaux, de bœufs, puis insensiblement et comme par une pente naturelle, la conversation en arrive aux histoires de revenants, aux contes merveilleux et aux superstitions courantes du pays, et chacun conte son histoire et place son mot.

    - La nuit de Noël approche, dit Pipi Riou, le charretier, s’il continue de faire ce temps-là, il ne fera pas beau aller à la messe de minuit.

    - D’autant plus qu’il n’y aura pas de clair de lune, répondit Jolory, un des domestiques.
    -
    On raconte bien des histoires singulières sur la nuit de Noël, dit le vieux Talec, journalier.
    -
    Oui, aussi cette nuit-là, reprit Jolory, nul animal ne dort, excepté le crapaud et l’homme selon un proverbe connu :

     

    Noz an Nedeleg na gousk ken
    Met an tousec ha mab an den

     

       Et on assure que, pendant la messe de minuit, les feux du purgatoire s’éteignent, et les pauvres âmes qui y expient des péchés commis sur la terre éprouvent quelque soulagement.

    - J’ai entendu conter encore, dit le domestique Fañch ar Moal, que cette même nuit, les animaux parlent la langue de l’homme et s’entretiennent entre eux de leurs petites affaires, tout comme nous autres. Ils se racontent leurs travaux, leurs plaisirs, leurs voyages et leurs aventures.

       Et si cela est ainsi, moi je pense que les animaux peuvent bien avoir été des hommes un jour, et que Dieu, en punition de leurs fautes, les aura changés en bêtes plus ou moins intelligentes, plus ou moins malheureuses, selon leur degré de culpabilité. Et si cela est vrai, en parlant de l’homme de la nuit de la nativité de Notre-Seigneur, les animaux ne feraient que recouvrer pour un moment un bien qu’ils auraient perdu et dont ils ont peut-être conservé quelque souvenir. C’est pour cela que je n’aime pas à voir maltraiter les animaux.

       Je ne sais, dit le vieux Talec, si jamais les animaux ont été des hommes, et je n’ai pas grande confiance en ce que vient de dire Jolory là-dessus, mais ce que je crois davantage, c’est qu’ils parlent en effet la langue de l’homme, durant la nuit, ou du moins une partie de la nuit de Noël, et voici ce que j’ai entendu raconter à ce sujet :

       À Kerandouff en Plouaret, on était une nuit – précisément une nuit de Noël – réunit autour du feu, comme nous le sommes ici, et l’on parlait de choses et d’autres, en attendant l’heure d’aller à la messe de minuit. Quelqu’un ayant dit aussi que les animaux parlaient cette nuit-là, la langue des hommes, Ervoanic Hélary, l’incrédule et le vantard, qui se trouvait là, se mit à rire et à se moquer de celui qui avait parlé de la sorte, prétendant que tout cela n’était que mensonges, histoire de bonnes femmes et de commères, qui ne méritaient pas qu’on y attention. « Au reste, ajouta-t-il, bien que je n’aie aucun doute à ce sujet, je veux aller m’enfermer, cette nuit même dans l’étable aux bœufs, et s’ils parlent, je les entendrai bien et vous donnerai des nouvelles demain matin. »

       Et il fit comme il dit. Il se rendit à l’étable aux bœufs vers les onze heures, et se cacha dans leur râtelier, afin de mieux entendre s’ils parlaient. Les bœufs continuèrent de ruminer gravement sans paraître faire attention à lui. Il commençait à s’impatienter  et se félicitait d’avoir raison de persister dans son incrédulité à l’endroit de cette histoire, comme de tant d’autres, quand, à minuit, le grand bœuf roux parla ainsi :

    - Notre-Seigneur vient de naitre, mes enfants, le Dieu miséricordieux et tout-puissant, il n’est pas né dans un palais ni dans la maison d’un riche de la terre, il est venu au monde, comme le dernier des malheureux, dans une crèche, entre un bœuf et un âne ! Gloire au Seigneur ! Et tous les bœufs répétèrent en chœur :

    - Gloire au Seigneur

       Ervoanic Hélary dressait les oreilles et ne revenait pas de son étonnement :

    Puis le bœuf noir demanda au bœuf roux :

    - Que ferons-nous demain, mon frère ?
    -
    Demain, nous irons porter en terre, au cimetière de la paroisse, le corps d’Ervoanic Hélary, du pauvre Ervoanic, l’indiscret et l’incrédule, qui est ici, caché dans notre râtelier, répétèrent en chœur tous les bœufs.

       Ervoanic ne riait plus, je vous prie de le croire, et il aurait voulu être à cent lieues de là. Craignant que les bœufs ne voulussent le tuer sur place, pour ne pas mettre en défaut leur funèbre prédiction, il sauta à bas du râtelier, où il se tenait blotti, et se sauva à toutes jambes.

       Les bœufs le laissèrent partir. Pâle, effaré, mourant de peur, il courut se coucher dans son lit ... et n’en sortit que pour aller au cimetière de la paroisse, traîné par les bœufs qui lui avaient prédit sa mort.

    -  J’ai entendu conter encore, dit Jolory, que, la nuit de Noël, au moment de l’élévation, à la messe de minuit, quand l’officiant montre aux fidèles l’hostie consacrée, l’eau des puits et des fontaines se changent en vin.
    -
    Moi aussi, je l’ai entendu dire, dit Fañch ar Moal, et Laou Troadec m’a même affirmé qu’à Guergarellou, il était allé se placer près du puits à minuit, au moment où l’on entrait à la messe, et que dès qu’il entendit le tintement de la cloche annonçant l’élévation, vite il tira un seau d’eau et se mit à boire à même le seau, et c’était, assurait-il, du vin délicieux comme il n’en avait jamais bu. Mais à peine avait-il aspiré deux ou trois gorgées que la cloche de la messe cessa de sonner, et dès lors il ne buvait plus que de l’eau.
    -
    On assure, dit quelqu’un que Karic an Ankou (le petit chariot de la Mort) a été entendu, la semaine dernière, dans le village de Kerouez, la nuit même où est mort le bonhomme Kerbohou.
    -
    Je l’ai entendu dire aussi, reprit Jolory. Je n’ai jamais vu « Karic an Ankou », bien que j’en aie souvent entendu parler. Il ressemble assez, assurent ceux qui l’ont vu, à nos petites charrettes de cultivateurs, il est recouvert d’un linceul blanc, attelé de deux chevaux blancs et conduit par la Mort en personne, tenant en main, sa grande faux, qui brille au clair de lune, et même dans l’obscurité. L’essieu grince et crie toujours, comme celui d’une charrette qu’on ne graisse point. Il  passe souvent, invisible, par les chemins, d’autres fois aussi, on le voit, mais toujours on entend crier l’essieu. Ma mère m’a affirmé l’avoir entendu maintes fois, passer devant notre maison, au carrefour de Kerouez.

       Une nuit que mon père était rentré fort tard, revenant de je ne sais quel pardon – mon père, comme vous le savez, était sonneur (ménétrier)  - ayant bu de nombreuses chopines de cidre, selon son habitude , ma mère dit, pendant qu’il mangeait sa soupe, avant de se coucher :

    - Voilà encore Karic an Ankou qui passe ! Quelqu’un va mourir dans la paroisse, pour sûr ! Mon père qui n’avait peur de rien, surtout quand il avait bu ..., se lève aussitôt en jurant et en disant :

    - Karic an Ankou ! Tonnerre de Brest ! il y a assez longtemps que j’en entends parler, et je voudrais bien le voir, au moins une fois dans ma vie : où est-il ?

        Et le voilà sorti nu tête, pied nus, et de courir dans la direction du Vieux-Marché en criant :

    - Holà ! hé ! camarade, attendez donc un peu, n’allez pas si vite : je voudrais bien vous voir pour causer un peu.

       Mais soudain il s’arrêta, ses jambes faiblirent, il eut peur et s’en retourna tout penaud, n’ayant rien vu, il se coucha et n’en parla jamais plus.

    - Eh bien ! mon moi, dit Riou, j’ai vu Karic an Ankou, et bien vu, et je puis vous en parler.
    -
    Contez nous cela, Riou, lui dit-on de tous côtés.
    -
    C’était du temps que j’étais domestique à Keravennou, chez le grand Morvan. Le bonhomme L’Ahellec, que quelques-uns de vous ont connu, y était malade, et il allait s’affaiblissant et baissant tous les jours. Un matin que je m’étais levé avant le jour pour soigner les chevaux (c’était, je crois, dans le mois de janvier), je fus bien étonné de voir une charrette attelée de deux petits chevaux blancs entrer dans la cour. « Qui-est-ce, et que peut-il venir chercher ici avec sa charrette, avant le jour ? » me demandai-je. Et je cherchais à reconnaître le charretier et ses chevaux, mais ce fut en vain. La charrette était recouverte d’un drap blanc, et le conducteur s’enveloppait d’une sorte de manteau également blanc et tenait une faux sur son épaule gauche. Je ne puis voir sa figure.

       Tout cela me paraissait étrange. La charrette continuait d’avancer, tranquillement, vers la porte de la maison. Quand elle passa près de moi, à deux ou trois pas, je dis en m’adressant au charretier inconnu :

    - Bonjour, camarade ! Vous êtes bien matinal : il ne fait pas encore jour. Pas de réponse. La charrette avançait toujours, et, en un clin d’œil, charrette, chevaux et charretier disparurent et entrèrent dans la maison par le trou du chat. Je me dis alors : « C’est Karic an Ankou, qui vient chercher le bonhomme L’Abellec ! » Et j’allais à l’écurie réveiller mon camarade Menou et lui faire part de ce que je venais voir.

    - Le bonhomme L’Ahellec n’ira plus loin, me répondit Menou, et je ne serais même pas étonné qu’il fût déjà trépassé.
    -
    Et, en effet, ce matin-là même, au  point du jour, le bonhomme l’Ahellec mourut, après une longue et douloureuse maladie.
    -
    Beaucoup de personnes, dit Jolory, prétendent avoir vu ou entendu Karic an Ankou, et croient que, toujours, il annonçait une mort prochaine là où on le voyait ou l’entendait.

       Certains oiseaux aussi sont réputés de mauvaises nouvelles, et un hibou piaulant sur la cheminée ou le toit d’une maison, un corbeau, passant, la nuit, devant une fenêtre en jetant son cri lugubre, sont, nous assure-t-on, l’indice certain qu’un cercueil ne tardera pas à sortir de cette maison. Mais quel est celui de nous qui heureusement, n’a pu, maintes fois et avec raison, accuser ces oracles de mensonge ?

       Elle entra dans l’église par le porche. La messe commençait. L’Église était pleine, comme un jour de fête, ce qui l’étonna un peu. Elle se plaça, selon son habitude, au bas de la nef, jeta un regard autour d’elle et ne reconnut personne. Mais ce qui l’étonna le plus, c’est le silence absolu qui régnait autour d’elle : pas de bruits de sabots ferrés sur les dalles de pierre, ni de ces toux si communes, l’hiver dans les Églises. Quelque extraordinaire que fût tout cela, elle s’en préoccupa peu, et, toute à sa prière, son esprit ne s’y arrêta pas. Quand vint le moment de communier, comme elle s’était confessée la veille et avait eu l’absolution, elle se présenta à la table sainte et reçut le saint viatique. Mais elle fut seule à communier, ce qui lui parut bien extraordinaire.

       Quand la messe fut terminée, l’officiant se tourna vers les assistants et parla de la sorte, debout sur les marches de l’autel :

    - Je vais, à présent, mes frères et sœurs chrétiens, me rendre à Rozanc’hlan, pour porter le saint viatique à Marharit Riwal, qui est à l’agonie. J’invite à m’accompagner ceux d’entre vous qui vont dans cette direction, et que cela ne détournerait pas trop de leur chemin.

       C’était précisément sur la route de Marianna : aussi voulut-elle suivre le prêtre jusqu’au seuil de la malade, qu’elle connaissait bien, et qui habitait au bord de la route une pauvre chaumière isolée et tombant en ruine.

       Le prêtre sortit de l’église, portant la sainte eucharistie, et précédé d’en enfant de chœur qui agitait une clochette. Dans le cimetière, ceux qui ne devaient pas aller plus loin, s’agenouillaient sur le passage du bon Dieu. Une vingtaine de personnes, hommes et femmes, franchirent l’enceinte et se dirigèrent vers Rozanc’hlan. Marianna était de ce nombre. Et là encore, elle fut étonnée de ne reconnaître personne. Il lui sembla pourtant, un moment, reconnaître Périnaïc Congar : C’était sa taille, sa démarche, sa manière de s’habiller, et jusqu’au mouchoir bleu à fleurs qu’elle avait vu acheter à la foire de Bré. Elle ne put voir sa figure. Mais sa pauvre amie dormait en terre bénite, sous le grand marronnier du cimetière de Plouaret, depuis plus d’un an déjà : ce ne pouvait donc être-elle.

       Arrivé à la porte de Marharit Riwal, le prêtre, le prêtre entra dans la chaumière, et quelques-uns de ceux qui l’avaient suivi jusque-là entrèrent avec lui : les autres attendirent, à genoux, a la porte.

       Marianna, qui avait encore assez loin à faire, continua sa route vers Kerouazle. Tout en marchant, seule, dans le silence, elle faisait à part ces réflexions :

        « C’est singulier ! J’ai entendu à la messe, j’ai accompagné le prêtre jusqu’au seuil de la maison de Marharit Riwal, où j’ai dit cinq Pater et cinq Ave pour la pauvre femme, et il ne fait pas encore jour ! Car ou je me trompe fort, ou il ne fait que clair de lune, et depuis Rozanc’hlan, je n’ai rencontré âme qui vive ... C’est bien singulier ! »

       Quant à tout ce qu’elle avait vu d’extraordinaire, depuis son départ de Kerouazle, à l’église, dans le cimetière, sur la route de Rozanc’hlan, où elle avait cru reconnaître son amie Périnaïc Congar, morte et enterrée depuis un an et plus, elle n’y songeait pas, tant elle était loin de trouver à tout cela rien de surnaturel.

       Au moment où elle entrait dans la cour de Kerouazle, les coqs chantaient, le jour commençait de poindre, et domestique Iann Kerbrat partait pour la première messe, au bourg de Plouaret. Il fut bien étonné de trouver Marianna qui rentrait à cette heure, et il lui demanda :

    - D’où venez-vous donc, Marianna ?
    -
    Et d’où reviendrais-je, si ce n’est de la messe matinale ?
    -
    Comment ! de la messe matinale ? Voici l’heure d’y aller seulement, et j’y vais.
    -
    Ah bien oui ! Vous pouvez rester à la maison, car vous n’aurez plus de messe matinale pour aujourd’hui. Vous vous êtes oublié dans vote lit, où vous vous trouviez sans doute mieux que sur la route du bourg par ce temps froid. Malheur à vous, si le maître le sait, car vous savez qu’il n’aime pas voir ses domestiques manquer la messe ! Pour ce qui me regarde, vous pouvez vous rassurer : je n’en dirai rien à personne.

       Et elle rentra, sans s’arrêter davantage, et Kerbrat, de son côté, continua sa route vers le bourg de Plouaret.

       Quand Marianna parut devant ses maîtres, ce furent de nouvelles questions, mais elle répondit sans hésitation et avec une assurance qui en imposa à tous.

    - Je vous le répète, dit-elle, j’ai été au bourg, à la messe du matin, que j’ai entendue d’un bout à l’autre, et j’en arrive.
    -
    Mais voyez donc l’horloge : il n’est pas encore trop tard pour partir et y arriver à temps !
    -
    La preuve que je dis la vérité, c’est que, au sortir de messe, j’ai accompagné le prêtre jusqu’à la porte de Marharit Riwal, qui et à l’agonie et vient d’être extrémisée.

        Personne n’avait seulement entendu dire que Marharit Riwal fût malade.

       Marianna était une servante irréprochable sous tous les rapports, aussi sa maîtresse n’insista-t-elle pas davantage et pensa qu’elle avait été trompée par le chant du coq et le clair de lune.

       La pauvre fille était très peinée des soupçons que pouvait faire naître son aventure et se demandait si elle n’avait pas rêvé, mais, avec la meilleure volonté du monde, elle ne pouvait se convaincre qu’elle n’était pas allée au bourg de Plouaret et la chaumière de Marharit Riwal, et qu’elle n’avait pas entendu la messe. Et puis, d’ailleurs, on l’avait vue rentrer, on lui avait parlé, et elle avait répondu : ce ne pouvait donc pas être un rêve. Elle en perdait la tête, en était malade et pleurait.

        Quand arriva à son tour Iann Kerbrat, revenant de la messe du matin, il apporta la nouvelle de la mort de Maharit Riwal. Elle était décédée au point du jour, un instant après avoir reçu le sacrement de l’extrême-onction, ce qui concordait parfaitement avec le récit de Marianna. Tous les soupçons tombèrent alors, et personne ne douta plus que, trompée par le clair de lune et le chant du coq, elle était partie de la maison beaucoup trop tôt, et avait réellement assisté à une messe, mais une messe dite par un prêtre mort et devant des assistants tous également morts, excepté elle seule.

       Et tout s’explique ainsi aisément pour Marianna elle-même, et le silence absolu qui régnait dans l’église pendant la messe, et pourquoi elle ne reconnut personne dans cette foule, bien qu’elle fût de la paroisse et y connût presque tout le monde. D’ailleurs, on citait de nombreux exemples de cas semblables.

       Alors seulement, comme cela arrive souvent, quand le danger est passé, elle eut peur, en réfléchissant à tout ce que son aventure avait de mystérieux et de surnaturel, et elle craignit que ce ne fût un avertissement du ciel lui annonçant sa mort prochaine. Mais la vieille Katel Merrien lui ayant assuré, que par sa seule présence à cette messe de morts, elle avait délivrée du purgatoire toutes ces pauvres âmes condamnées à venir, chaque nuit, entendre la messe dans l’église de leur paroisse, jusqu’à ce que un chrétien vivant et en état de grâce y eût assisté et communié, cette pensée la rassura.

       Néanmoins, dès le lendemain matin, elle alla commander une messe au curé de Plouaret à l’intention de son amie Périnaïc Congar, qu’elle avait cru avoir reconnue parmi les morts.

       Marianna Lagadec vit encore, elle est mariée et mère de famille aujourd’hui, et habite au village de Keraudren, non loin de kerouazle. Celui de vous qui serait tenté de mettre en doute la véracité de ce que je viens de raconter peut la consulter, et il s’entendra confirmer tout ce que j’ai dit.

       Au moment où Marie Huio terminait son récit, un chat fit entendre des miaulements étranges au bas de la cuisine.

    - Mettez dehors, cet animal dit quelqu’un.
    -
    C’est tout juste ce qu’il demande, dit Jolory, afin de courir au sabbat des chats. Je parie qu’il va se rendre tout droit au carrefour de Keranborn et de Guernaham, où tous les chats du quartier tiennent leur sabbat. Plusieurs personnes affirment l’avoir vu, Job Guenveur, par exemple, et louenn Ar Falc’her, et il ne faisait pas beau passer par-là, parait-il, les nuits o ont lieu leurs réunions.

    - À propos de sabbats de chat dit Pipi Gouriou, voici une histoire curieuse et dont je garantis l’exactitude.

       On n’a jamais bien su comment est mort Malo Kerdluz, le meunier du moulin de Kervégan, entre Plouaret et Lanvellec. Tout ce qu’on sait, c’est qu’un matin on le trouva mort dans son lit, la figure toute lacérée et sanglante, et les yeux hors de la tête. On pensa qu’il avait été battu et maltraité, un dimanche soir au bourg de Lanvellec, par des gens de Ploumilliau, car il était assez querelleur de nature. Il se serait traîné jusqu’à son lit et y serait mort de ses blessures. Mais comment aurait-il pu aller jusqu’à chez lui avec les yeux hors de la tête ? Moi, j’en sais plus long là-dessus, et voici comment les choses se sont passées :

       Malo Kerdluz avait remplacé au moulin de Kervégan le vieux louenn Ar Bleiz. Louenn Ar Bleiz, vous le savez bien, avait mauvaise réputation dans le pays, et passait pour être un peu sorcier. Quelques-uns prétendaient même qu’il se changeait à volonté en loup en chat, et, assistait, sous cette dernière forme, au sabbat de chats qui se tenait sur la lande de Kervégan. Le propriétaire du moulin, sur les avis et les plaintes qui lui arrivaient de tous côtés, finit par congédier louenn, quoi qu’à regret, car il le craignait et redoutait sa vengeance. Malo Kerdluz prit sa place, mais il ne tarda pas à éprouver toutes sortes de désagréments et de dommages. Tout allait chaque jour de mal en pis  dans son moulin. Les clients se plaignaient que leur grain était mal moulu, la farine mélangée de gravier, et enfin qu’il prélevait un droit excessif sur leurs sacs, et les plaintes n’amenant aucun bon résultat, on finissait par  porter son grain à un autre moulin. Et pourtant Malo était un excellent meunier et un parfait honnête homme, de l’avis de tout le monde et malgré le dicton connu :

    Ar miliner, laër ar bleud
    A vezo frouget dre be veud
    Ha mar na Ve ket krouget mad,
    A vô krouget dre be vèz troad
     

     

    Le meunier, voleur de farine
    Par le pouce sera pendu
    S’il n’était pas bien pendu de la sorte,
    Par l’orteil on l’accrochera

     

       Que signifiait tout cela ? Le pauvre Malo en perdait la tête, quand il était couché, un vacarme épouvantable se faisait entendre dans le moulin, on aurait dit que tout était remué, déplacé, bouleversé, brisé, broyé, et pourtant, quand venait le jour, on pouvait voir que tout était en place et intact. D’autres fois, la farine tombait d’elle-même, l’eau cessait de couler sur la roue, et le meule s’arrêtait tout court. Malo sortait précipitamment, en jurant, et ne voyait personne. Il relevait la vannes et l’affermissait avec soin, mais à peine était-il rentré, qu’elle retombait, et la roue s’arrêtait encore. Enfin le pauvre homme ne savait plus à quel saint se vouer, et il s’adonna à la boisson et négligea tout de son moulin, lui si rangé et laborieux  jusqu’là. Il soupçonnait bien louenn Ar Bleiz de n’être pas étranger à ce qui  se passait, mais comme se soustraire à son influence ? Il alla enfin à Louargat, au pied du Menez-Bré, consulter Tugdual Medo, qui avait une grande réputation de sorcier dans le pays, grâce à un Agrippa qu’il possédait.

       L’Agrippa, d’après le rapport de plusieurs personnes qui avaient eu recours à la science de Malo, était attaché à une poutre par une forte chaîne de fer, et, quand on le consultait, il se démenait et se débattait comme un diable qu’on aspergeait d’eau bénite, et il fallait lui livrer un terrible combat et prononcer certaines formules magiques pour le dompter et en obtenir les réponses voulues.

       Tugdual Malo consulta son Agrippa, qui lui répondit, après un long et bruyant combat, que le moulin de Kervégan avait été ensorcelé par louenn Ar Bleiz, et que pour détruire le charme, il fallait lever la seconde meule, celle qui est immobile, quand le moulin moud, et l’on trouverait dessous, un morceau de la clavicule d’un sorcier qui avait habité, il y avait plus de cinq cents ans, sur la montagne de Bré. On devait prendre ce fragment d’os, le brûler et le jeter en cendres au vent, bien loin du moulin.

       Malo suivi de point en point les instructions du sorcier, et, à partir de ce moment, tout alla un peu  mieux au moulin de Kervégan.

    Mais les choses ne devaient pas en rester là.

       Un soir que je revenais assez tard de Lanvellec à Plouaret, je rencontrai  Malo, armé de sa vieille carabine et revenant de guetter un loup qui avait enlevé plusieurs brebis dans les fermes des environs. Nous fîmes route ensemble, mais bientôt, nous entrâmes dans un cabaret, au bord de la route, où nous nous attardâmes à boire du cidre, et, au départ, nous étions joliment émus, Malo surtout. La nuit était sombre. Comme nous descendions la côte par le chemin creux qui mène à l’étang de Kervégan, nous vîmes des lumières qui de déplaçaient, passant d’un buisson à l’autre, montant sur les arbres et semblant se poursuivre de branche en branche. Nous nous arrêtâmes.

    - C’est un sabbat de Diables, dit Malo
    -
    C’est tout au plus un sabbat de chats, répondis-je.
    -
    Eh bien ! reprit Malo, Diables ou chats, il n’importe, ma carabine est chargée, et nous allons bien voir si le plomb s’aplatira sur la peau de ces fils de l’enfer.

       Et il ajusta et tira. Alors ce furent des cris épouvantables et tels que je n’en ai jamais entendus de ma vie. C’était comme des imprécations et des menaces de vengeance.

    - Il paraît que le coup a porté dit Malo, allons voir.

       Et ayant grimpé sur le talus, nous vîmes, au pied d’un arbre, un énorme chat qui se débattait dans les convulsions de l’agonie, en roulant des yeux menaçants et brillants comme braise, et nous crûmes l’entendre dire : « Malheur à toi, Malo Kerdluz , malheur à toi, car je serai vengé ! » Malo acheva le matou à coup de crosse de fusil, le mit dans sa carnassière, et nous continuâmes notre route.

    Quand nous arrivâmes au moulin, la femme de Malo lui fit quelques reproches de rentrer si tard et ivre, ou peu s’en fallait.

    -  Allons Jeanne, dit Malo, ne grondez pas ainsi, voyez le beau gibier que je vous rapporte.

    Et, tirant le chat de sa carnassière, il le lui présenta.

    - Un chat !... J’aurais mieux aimé un lièvre, dit Jeanne, avec une moue.
    -
    Un chat, reprit Malo, mais c’est le diable  lui-même que ce matou noir. Si vous l’aviez entendu au moment de mourir !...

       C’est peut-être aussi louenn Ar Bleiz, qui se change à volonté en différentes sortes d’animaux, assure-t-on. Dans tous les cas, apportez-nous ç chacun une bonne écuellée de cidre.

       Et il jeta le chat mort dans un coin.

        Au même moment, le chat du moulin, un grand matou tigré, sauta d’un bond sur la table en poussant un miaulement effrayant. Son dos se voûta, sa queue se raidit, son poil se hérissa, et ses yeux lancèrent des flammes. La meunière prit son balai pour le chasser, mais il sauta sur le bahut de chêne et dit :

    - Marw é Raoul ! – Raoul est mort ! Tu as tué Raoul, notre roi, malheur à toit Malo Kerdluz !

       Et aussitôt il disparut, et on ne le revit pas de deux jours.
       Nous étions bien étonnés et effrayés d’avoir compris ces menaces, comme si un homme avait parlé.

        Je partis après avoir vidé mon écuelle, un peu impressionné de tout ce que j’avais vu et entendu, et n’en augurant rien de bon pour Malo.

       Quinze jours plus tard, passant par Kervégan, j’entrai au moulin, et j’appris que le pauvre Malo était mort et enterré. Voici ce que me raconta sa femme :

       Aussitôt après mon départ, Malo était monté à son cabinet, près de la meule, et s’était couché. Tôt après une véritable armée de chats monta à l’assaut du moulin, avec un vacarme épouvantable. Le gros de l’armée se tenait sur le toit, plusieurs avaient pénétré dans l’intérieur, par une lucarne restée ouverte, et même par la cheminée. C’était effrayant les cris qu’ils faisaient entendre. Ce n’étaient certainement pas des cris ni des miaulements de chats. Tout à coup, Malo   poussa un cri aigu et se leva et monta. Quel horrible spectacle s’offrit à ses yeux, la pauvre femme ! Elle trouva son mari tout sanglant, la figure lacérée, les yeux arrachés de leurs orbites ! Il mourut dans la journée, au milieu de souffrances atroces, délirant et répétant sans cesse :

    « Le chat noir !... louenn Ar Bleiz !... » Le vacarme avait cessé, tous les chats étaient partis, et le matou noir tué par Malo avait disparu.

       Quand on enleva le corps de Malo , de son lit, pour le mettre dans s bière, le chat du moulin, qui avait disparu depuis deux jours, se trouvait là. Et quand la bière fut clouée, il sauta dessus, fit entendre un affreux miaulement, comme un cri de joie féroce, puis sortit par la fenêtre. Et pendant tout le trajet du moulin au bourg de Lanvellec, il suivait la charrette sur laquelle était placé le cercueil, de buisson en buisson, d’arbre en arbre, et répondait aux chants funèbres par des miaulements et des gambades ironiques. Et quand on descendit le pauvre Malo dans le trou de terre, il était encore dans le vieil if du cimetière, ricanant et grimaçant au-dessus de la fosse. Tout le monde le remarqua bien, mais personne ne soupçonnait la vérité, et l’on pensa généralement que le chat regrettait son maître, qu’il l’avait suivi jusqu’ à sa dernière demeure.

       La cérémonie terminée, il disparut, et on ne le revit plus au moulin de Kervégan.

       Voilà ce que la pauvre Jeanne me conta en pleurant. Et ne vous semble-t-il pas évident que Malo Kerdluz avait été tué par son chat, aidé des autres chats du quartier, pour venger la mort de leur roi Raoul ? Pour moi, je ne puis en douter, après ce récit et tout ce que j’entendis la nuit, où Malo, tua d’un coup de fusil, le vilain matou noir que vous savez, près de l’étang de Kervégan.

    - Votre histoire est effrayante,Pipi Gouriou, dit la cuisinière, et j’aurais voulu ne l’avoir point entendue, car désormais je ne pourrai plus voir un chat sans songer à la mort tragique de Malo Kerdluz.

    - Si quelqu’un savait une autre histoire à faire peur, je l’écouterais bien à mon tour, dit Pipi Gouriou.

    - Alors, écoutez, commença son vis-à-vis :

       Il  y avait jadis au bourg de Pluzunet, une jeune fille couturière, nommée Fantic Lobo , qui était d’humeur gai et joyeuse, et qui riait et ne chantait, plus qu’elle ne priait, hélas ! C’était d’ailleurs, une excellente fille, aimée de tous ceux qui la connaissaient, et le cœur sur  la main, comme on dit. Tous les jours, elle allait travailler à la journée, dans les métairies de la paroisse et, le plus souvent, elle s’en revenait toute seule, à la nuit tombante, riche et heureuse des six sous qu’elle rapportait, pour prix de son travail. Elle chantait, de sa voix fraîche et claire, des soniou et des refrains de danse, en traversant les champs et les landes, pour se tenir compagnie, comme elle disait, et pour se tenir compagnie, comme elle disait, et mettre en fuite les Kornandoned (nains), qui dansent en chantant éternellement le même refrain au clair de la lune, dans les carrefours et sur les landes, autour des grandes pierres, et invitent les passants à prendre part à leurs ébats. Maintes fois durant les veillées d’hiver, comme celle-ci, ce soir, elle avait entendu parler de ces danseurs nocturnes et de leurs malices, et elle en avait peur un peu.

       Un soir du mois de novembre, Fantic s’en revenait du village de Pont-ar-C’hlan, seule, comme presque toujours. Elle se trouvait un peu attardée, et, quand elle fut dans le bourg, elle voulut traverser le cimetière, afin d’arriver plus vite à sa maison. La lune, sortant de derrière un nuage projetait en ce moment une  lumière terne et blafarde sur le clocher de granit et sur la vieille église. À peine Fantic eut-elle gravi les marches de l’escalier de pierre et fait quelques pas parmi les croix plantées sur les tombes, qu’elle se trouva sur la tombe de sa mère, morte depuis plus d’un an déjà. Elle fut bien étonnée d’y voir un drap blanc étendu sur la dalle funéraire.

       « Tiens ! se dit-elle, comment ce drap de lit se trouve-t-il là ? Je vais l’emporter, et si personne ne le réclame, je le garderai : j’en ai besoin.»

       Et elle prit le drap blanc, souillé pourtant de quelques taches de sang, le plia proprement, le mit sous le bras et l’emporta.

    - Elle eût mieux fait de dire un De profundis pour l’âme de sa défunte mère, dit quelqu’un dans l’auditoire.
    -
    Oui, en vérité, répondirent en chœur tous les assistants.
    -
    En arrivant dans sa maison, reprit la conteuse, Fantic serra le linceul dans son armoire, puis elle dit une petite prière, bien courte, et coucha tranquillement. Mais, dans la nuit, elle eût un rêve. Il lui  sembla voir sa mère, toute nue, décharnée, horrible à voir, et qui lui dit par trois fois d’une voix lamentable : Rends-moi mon linceul ! Fantic se réveilla, toute effrayée, et n’apercevant plus le fantôme, elle s’en trouva soulagée, et dit :

    - Ah c’est un songe, heureusement ! Et elle se rendormit.

       Le lendemain matin, elle alla à son ouvrage, comme à l’ordinaire, sans songer à remettre le linceul sur la tombe de sa mère, et elle ne dit rien à personne de tout ceci.

       Mais, la nuit suivante, comme elle était couchée, le fantôme lui apparut de nouveau et lui dit encore, par trois fois et d’une voix plus désolée, plus terrible que la veille : Rends-moi mon linceul ! Rends-moi, mon linceul ! Rends-moi mon linceul !! Fantic eut bien peur cette fois, car il lui semblait qu’elle ne dormait pas au moment de l’apparition. Elle fit pourtant tout son possible pour se persuader que c’était un rêve, et elle garda encore le linceul et n’en dit rien à personne.

       La troisième nuit, sa mère apparut encore, plus désolée, plus horrible et plus menaçante que les deux nuits précédentes, et elle lui cria encore entendant des bras décharnés vers sa fille :

       Rends-moi mon linceul ! Rends-moi mon linceul !! Rends-moi mon linceul !!!

    Puis elle disparut, en poussant un cri épouvantable.

       Cette fois, Fantic était sûre qu’elle ne dormait pas, elle attendait l’apparition. Elle eut grand peur, et elle pleura et pria pour l’âme de sa mère le reste de la nuit. Quand le jour fut venu, elle alla trouver le recteur de sa paroisse et lui raconta tout. Le prêtre l’écouta attentivement, réfléchit à ce qu’il venait d’entendre, puis il dit :

    - Vous avez commis un grand pêché ma fille, en dérobant le linceul d’un mort, car ce drap est le linceul dans lequel votre mère fut ensevelie. Il vous faudra cette nuit même le porter où vous l’avez pris.

    - Ah ! je n’oserais jamais ! répondit Fantic
    -
    Du courage ma fille, et faites ce que je vous dis car autrement votre pauvre mère, privée de son linceul, serait nue durant l’éternité, et elle n’oserait pas se présenter devant Dieu.

    Vous irez lui rendre son linceul, n’est-ce pas ?

    - Je n’oserais pas !
    -
    Prenez courage, et je vous aiderai. Je serai dans l’église, à genoux au pied de l’autel et priant pour vous, et, pour vous donner des forces, je vous adresserai la parole de temps en temps.

    Fantic promit.

       Au premier coup de minuit, elle entrait dans le cimetière, toute émue, tremblante et tenant à la main le linceul. Le prêtre était à genoux au  pied de l’autel depuis longtemps déjà, priant pour la jeune fille. Fantic fit quelques pas vers la tombe de sa mère, puis elle s’arrêta

    - Allez jusqu’à la tombe de votre mère, et déposez-y le  linceul lui cria le prêtre de l’église.
    -
    Je n’ose pas, mes jambes fléchissent : je vais tomber !
    -
    Que voyez-vous mon enfant ?
    -
    Toutes les pierres tombales sont recouvertes de linceuls blancs, seule, celle de ma mère n’en a pas.
    -
    Du courage, mon enfant : avancez encore, allez jusqu’ à la tombe de votre mère, et déposez-y le linceul.

       Et Fantic fit deux ou trois pas en avant, puis elle s’arrêta encore et s’écria :

    - Hélas ! hélas, je n’en puis plus, je meurs de frayeur !
    -
    Que voyez-vous mon enfant ?
    -
    Je vois les morts au fond de leurs tombes ouvertes !... J’ai grand peur ! j’ai grand –peur !...
    -
    Encore quelques pas, mon enfant, songez à votre pauvre mère, qui est malheureuse par votre faute.

       Et elle fit un nouvel effort, puis elle s’arrêta encore folle d’épouvante.

    - Que voyez-vous, mon enfant ?... lui demanda encore le prêtre.
    -
    Je vois, ma mère, toute nue, debout sur sa pierre tombale, menaçante, horrible à voir !...
    -
    Du courage ! du courage !... Allez jusqu’à elle, et rendez-lui son linceul.
    -
    Je n’ose pas ! je ne puis faire un seul pas de plus !... Ah ! Jésus mon Dieu !!...

       Et elle poussa un cri épouvantable.

       De son bras de squelette, sa mère l’avait saisie et entraînée avec elle au fond de sa tombé. Et aussitôt la pierre tombale, qui s’était soulevée, retomba sur la mère et la fille, avec un grand bruit !...

       Puis, on n’entendit plus rien. Mais Fantic Lobo avait disparu, et personne au monde ne la revit depuis cette nuit.

    - Si on veut bien en écouter une dernière, je peux la dire, reprit son voisin après un long silence de l’auditoire.

       Et il commença sans attendre mes acquiescements :

    - Il y avait eu autrefois en la commune de Ploubalzennec, près de Paimpol -Goëlo, une jeune et jolie héritière nommée Yvonne Kenduff. C’était la perle du canton, et nulle autre ne pouvait rivaliser de beauté et de grâce avec elle, aux pardons et aux fêtes de Paimpol, de Kérity, de Loguivy et de Bréhat.

    Trois jeunes gens lui faisaient la cour et se disputaient sa  main :

       Alain Kerglaz, de l’île de Bréhat, Jean Kerlanne de Kérity, et Fañch Kertanbouarn, de Ploubalzennec se prirent de querelle et se battirent, au pardon de Kérity. Jean Kerlann mourut des suites de cette batterie, et Fañch Kertanhouarn fut patibulé et pendu.

       Alain Kerglaz, resté seul des trois prétendants, et qui, selon la rumeur publique, avait aussi contribué à la mort de Jean Kerlann, eut alors le champ libre. Les fiançailles eurent lieu dans les quinze jours qui suivirent.

       La veille des noces, le soir, en revenant de chez sa fiancée, comme Alain Kerglaz, un peu « allumé » par le cidre du beau-père et accompagné de son père, passait sur la  lande où étaient dressées les fourches patibulaires, il aperçut le cadavre de Fañch Kertanhouarn qu’y balançait au vent.

    - Ah ! pauvre Fañch ! s’écria-t-il, quelle triste figure tu fais là, à présent, toi qui était un si beau danseur et qui aurais sans doute épousé la belle Yvonne, s’il ne t’était arrivé malheur ! Eh bien ! quoique tu fusses mon rival, j’ai vraiment pitié de toit, à te voir ainsi la pâture des corbeaux et des hiboux ...

    - Tais-toi, tais-toi malheureux ! lui dit son père, et passons vite.
    -
    Non, non, je veux auparavant l’inviter à ma noce.
    -
    Ne fais pas cela, mon fils au nom de Dieu ! On ne plaisante pas ainsi avec les choses saintes, car la mort est sainte.
    -
    Laissez-moi donc, je veux l’inviter, vous dis-je.

    Et s’avançant jusqu’à la potence, il prit le pendu par le gros orteil d’un de ses pieds, le secoua et dit :

    - Eh ! camarade, entends-tu ? C’est moi qui vais épouser la belle Yvonne Kerduff : les fiançailles ont eu lieu, la noce se fera demain, et je t’invite à nous accompagner à l’église, puis à prendre part au banquet. Tu viendras n’est-ce pas ? Je sais que tu aimes le bon cidre, et il y en aura, et du meilleur. À demain donc, je compte sur toi. Le vieillard scandalisé et effrayé, avait continué de marcher sans attendre son fils. Quand celui-ci se remit en route, ayant cru quelque bruit derrière lui, il détourna la tête, et lui sembla voir le pendu qui le suivait avec son gibet. Il eut peur et se mit à siffler, pour se donner du courage. Mais comme il croyait avoir toujours le pendu et son gibet sur les talons, il fut saisi d’une frayeur panique et prit sa course vers la maison, où il arriva tout haletant et tout bouleversé. Il se mit au lit, sans rien dire à personne, et ne put dormi, car toute la nuit il lui sembla voir Fañch Kertanhouarn qui grimaçait au pied de son lit, pendu à son gibet.

       Le lendemain, c’était le grand jour. Quand il se leva, il était si pâle, si défait, si triste, que tout le monde le crut malade.

       Cependant les invités arrivèrent en leurs plus beaux habits. Les deux garçons d’honneur étaient des premiers arrivés, et l’on se mit en route vers la maison de la fiancée, qui n’était pas éloignée.

      Là, il y avait aussi nombreuse et joyeuse société. Le cortège prit le chemin de l’église paroissiale, et, tout au long de la route, Kerglaz croyait toujours voir le pendu et son gibet devant lui, et à l’église, durant la messe, il était encore entre lui et sa fiancée, mais lui seul le voyait. Après la bénédiction des anneaux, ce fut encore le pendu qui passa au doigt d’Yvonne l’anneau que lui avait acheté Kerglaz.

       On revint à la maison de la nouvelle mariée, violons et fifres précédant le cortège, et les gens de la  noce, tirant des coups de pistolet, tout le long de la route. Le nouveau marié était toujours soucieux et pâle, et tout le monde s’en étonnait.

       Quand l’heure fut venue de se mettre à table, au moment où il allait s’asseoir à côté d’Yvonne, il crut voir encore à sa place le pendu à son gibet, tout sanglant, les yeux mangés dans leurs orbites par les corbeaux, le ventre ouvert et laissant échapper ses entrailles par une large plaie où grouillaient des vers hideux. Il poussa un cri effrayant et tomba à terre, comme un cadavre. On s’empressa autour de lui, on le porta sur un lit, et on rassura les convives en leur disant que ce n’était qu’une légère indisposition.

        Le festin n’en fut pas troublé davantage et à mesure que les pots de cidre et les bouteilles de vin se vidaient, les conversations devinrent plus bruyantes, les vois s’élevant graduellement, et on finit, comme dans tous les repas de noces, par des chansons joyeuses. On ne se préoccupait peu du nouveau marié. Seule sa jeune femme était un peu triste, et,  vers minuit, on conduisit la nouvelle mariée à la chambre nuptiale. Alain Kerglaz était un peu calmé et se disait mieux portant. Mais à peine Yvonne fut-elle couchée à ses côtés, que le pendu, dans l’état horrible que nous avons dit, vint encore se placer entre lui et elle. Il le voyait et il sentait, et faisait d’inutiles efforts pour le repousser. Il pleura toute la nuit tournée vers la muraille.

       Yvonne avait beau l’interroger et lui demander quel pouvait être le sujet d’une pareille conduite, il ne lui répondait que pour l’assurer qu’elle y était tout à fait étrangère, et qu’il ne pouvait en dire davantage, pour le moment.

        Au point du jour seulement, le pendu quitta le lit des nouveaux mariés, en disant à Alain Kerglaz : « Tu m’as invité à ta noce, et j’y suis venu, mais je veux te rendre ta politesse, et je t’invite à ton tour, à venir souper chez moi ce soir. Trouve-toi à minuit, dans le lieu où tu m’as fait ton invitation, et tu m’y reverras. Mais garde toi de manquer au rendez-vous, ou malheur à toi, car je saurai bien te retrouver, en quelque lieu que tu te caches. A ce soir, donc. »

       Et il disparut par la fenêtre.

       Toute la journée, le pauvre Alan fut dans un état à faire pitié. Il songea d’abord à s’enfuir au loin et à ne pas aller au rendez-vous. Mais le pendu lui avait dit qu’il le retrouverait, en quelque lieu qu’il pût se cacher, et cela le retint.

        Puis il eut l’idée de se pendre, mais il avait de la religion et renonça à ce projet. Enfin, il pensa que ce qu’il avait de mieux à faire, c’était encore d’aller au rendez-vous et de prier Dieu de l’assister. Il pria et pleura toute la journée, au grand étonnement de sa jeune femme et de toute sa famille, qui ne comprenaient rien à sa conduite, et, la nuit venue, il quitta furtivement sa demeure, vers les onze heures, pour aller au rendez-vous. Il marchait lentement, hésitant encore, et en récitant force prières et oraisons. En sortant d’un chemin creux qui débouchait sur la lande, il entendit comme le vagissement d’un petit enfant nouveau-né. Et en effet, la lune étant sortie de derrière un nuage, il aperçut à terre un petit enfant tout nu, comme s’il venait de naître, et qui paraissait près de mourir de froid.

    - Pauvre petite créature ! s’écria-t-il, ému de compassion, quelle est la mère dénaturée et sans entrailles qui t’a ainsi abandonnée ?

    Et il ôta son habit, en enveloppa l’enfant, le posa sur le gazon au bord de la route, et dit :

    - Je te mets-là sous la protection de Dieu, et s’il me donne la grâce de revenir d’où je vais, je te promets de t’élever comme mon propre enfant, et tu ne manqueras jamais de rien pendant que je serai en vie. Mais hélas ! mon pauvre enfant, je crains fort que je ne sois plus exposé qu’à toit de mourir bientôt.

    L’enfant prit alors la parole, au grand étonnement de Kerglaz et parla ainsi !

    - Merci, mon parrain, je vous revaudrai cela !
    -
    Tu m’appelles ton parrain, mon pauvre enfant ?
    -
    Oui, vous êtes mon parrain. Ne vous rappelez-vous pas avoir tenu les fonds baptismaux, pour le faire chrétien, l’enfant naturel d’une pauvre fille de votre village nommée Fantic Kerlobo ?

    - Oui, je me le rappelle bien !

    - Eh bien, je suis cet enfant. Je mourus peu de temps après avoir été baptisé, et je suis aujourd’hui dans le paradis, parmi les bienheureux. Dieu m’a envoyé à votre secours, dans le danger où vous vous trouvez présentement, pour que je puisse reconnaître le grand service que vous m’avez rendu, en me servant de parrain, alors qu’aucun autre ne voulait le faire. Écoutez-moi bien, faites de point en point ce que je vais vous dire, puis ne craigniez rien, car vous vous tirerez heureusement de la redoutable épreuve qui vous effraie tant, et non sans raison. Allez jusqu’au lieu du rendez-vous, et je vous accompagnerai. Je me coucherai à vos pieds, vous vous tiendrez derrière moi et, quoi que vous voyiez ou entendiez, ne vous effrayez de rien, l’esprit du mal n’aura aucun pouvoir sur vous, il ne vous verra même pas.

       Alain Kerglaz fut réconforté par ces paroles de l’enfant. Il  s’avança alors sur la lande, vers le gibet du pendu, et l’enfant marchait devant lui. Il faisait clair de lune, les hiboux et autres oiseaux de nuit piaulaient et criaient de tous côtés d’une façon sinistre, et le vent balançait le corps du pendu à sa potence. Minuit sonna au clocher du village. Alors l’enfant se coucha par terre, aux pieds de Kerglaz, et lui dit :

    - Voici l’heure ! Agenouillez-vous derrière moi, parrain, priez Dieu de vous être en aide, et ne vous effrayez ni ne vous inquiétez de rien : il ne vous arrivera pas de mal.

     Alain se mit à genoux derrière l’enfant. Aussitôt il entendit un vacarme épouvantable, des aboiements, des hurlements, des glapissements, des cris de toute sorte, comme d’une meute enragée et fantastique. Puis une troupe innombrable de diables horribles envahit la lande, et le pendu, à son gibet, les dominait et semblait les exciter. Ils cherchèrent, furetèrent partout, en criant ! « Hé ! Alan Kerglaz, es-tu exact au rendez-vous ? Nous venons te chercher, où es-tu donc ? Il faut quitte ta belle Yvonne, qui passera aux bras d’un autre, et venir avec nous, chez notre maître Satan, qui t’attend ! ... » Kerglaz se tenait à genoux derrière l’enfant, mourant de frayeur.

    Maintes fois, les diables passèrent et repassèrent à côté de lui, sans le voir, car son filleul le rendait invisible pour eux. Ne le trouvant pas ils crièrent : »Il n’est pas au rendez-vous, allons le chercher chez lui et l’arracher du lit de sa jeune femme ! » Et ils partirent avec un vacarme épouvantable. Ils entrèrent dans sa maison, par la cheminée, comme un tourbillon, cherchèrent et furetèrent dans tous les coins et recoins, et, ne le trouvant pas, ils s’en allèrent par la cheminée et emportèrent une partie du pignon de la maison qu’on n’a jamais vu se relever depuis. Ils revinrent à la lande, y cherchèrent encore, mais toujours en vain, et comme le chant du coq se fit entendre dans une ferme voisine, ils s’en retournèrent chez eux, dans l’enfer, furieux de n’avoir pas trouvé leur homme.

    Alors l’enfant se leva et dit à Alan Kerglaz :

    - À présent, tout danger est écarté, mon parrain, et vous pouvez vous en retourner chez vous sans crainte, les démons n’ont plus pouvoir sur vous. Pour moi, je retourne au ciel, où j’espère vous revoir, un jour, pour ne plus vous quitter.

       Alan Kerglaz retourna alors chez lui, où il retrouva sa femme, son père, sa mère, et tous les gens de la maison, dans une frayeur mortelle, et très inquiet de lui. Il leur conta tout, et sa conduite étrange le jour et la nuit de ses noces, et sa disparition leur furent alors expliquées.

      Alain et Yvonne vécurent le reste de leurs jours heureux et craignant Dieu, et ils firent dirent plusieurs messes pour le repos de l’âme de Jean Kerlann, et l’ombre du pendu ne vint plus jamais les tourmenter.

       Dix heures sonnèrent. C’était le moment de clore la veillée, chacun s’en fut se coucher, et plus d’un de rêver, cette nuit, de revenants et de fantômes.

     

     © Le Vaillant Martial

     

     

     

     

    votre commentaire
  • Grand Neventer et les crêpes d’or

       Dans le pays de Kernasclèden, près d’un joli ruisseau coulant parmi les saules, vivait une vieille femme, petite et boulotte, dans une grande maison tout en granit, au milieu d’un parc toujours vert, même aux plus fortes chaleurs de l’été.

       Quand vous passiez la route qui va vers le Faouët en prenant bien garde de ne pas être bousculé par les troupeaux conduits par de jeunes bouviers contant fleurette aux laitières, vous ne pouviez entrevoir au milieu des chênes, des hêtres et des trembles, la cheminée de cette mystérieuse demeure.

       Que le ciel soit gris ou bleu, Annaïck, c’était le nom de cette femme que tout le monde prenait pour une sorcière, Annaïck entretenait dans son âtre un grand feu d’ajoncs mal séchés qui dégageait une lourde fumée noire. Certains soirs une odeur de graisse brûlée se répandait sur les environs et les plus et les plus braves n’osaient pas aller voir quelle étrange cuisine préparait la vieille.

        À cette époque, l’église de Kernascléden n’était pas belle comme aujourd’hui avec des fresques qui sont des plus connues de le Bretagne. Un recteur qui n’aimait pas ces peintures, passées de mode selon lui, les avait recouvertes d’un badigeon de chaux pour avoir des murs bien propres.

       Quand vous entriez dans le sanctuaire tout était blanc comme s’y on y avait tendu des draps un jour de lessive.

       Le dimanche à la messe de l’aube, la vieille Annaïck avait sa chaise dans le transept sud, près du mur du fond, là où les quelques spécialistes des monuments historiques ont mis à jour depuis la « danse macabre » que les curieux viennent voir du bout du monde.

        Tenez, elle avait pris sa place exactement là où se trouve l’Ankou, la veille Annaïck. Elle se tenait en silence, sans presque bouger pendant une heure et son regard terrorisait plus d’un gamin car on disait qu’elle « voyait à l’intérieur » ! On ne savait pas si c’était d’elle-même ou bien des autres !

       Neventer était un solide et beau garçon de seize ans qui louait ses services à la ferme du Pouldu où il nourrissait les bêtes et entretenait l’étable. Il n’était pas du pays, mais venait du nord, de la région de Gouesnou où ses parents avaient une trop petite ferme pour nourrir leurs sept enfants. Il était gentil et souriant, toujours propre sur lui, et plus d’une fille de Kernascléden rêvait de lui.

       C’était le cas de Jildaza, la riche et méchante héritière du moulin de Kerdu qui n’arrêtait de dire du mal de tout le monde et de maltraiter les domestiques de ses parents que pour songer au joli visage de Neventer, à ses bras robustes et à sa taille bienfaite. Jildaza seule dans sa chambre pensait pendait des heures au beau jeune homme, laissant pour une fois tranquille son entourage qui en était fort satisfait.

       Un jour à la fin de l’été, Jaouen, le propriétaire de la ferme du Pouldu s’était rendu avec toute sa famille à la foire de Plouay. Ils étaient montés joyeux dans la grande carriole et avaient confié la garde du domaine au grand Neventer qui rentrerait les vaches avant le soir pour la traite.

       Neventer serait bien allé à la foire aussi, mais les domestiques ne sont pas toujours de la fête et il faut bien gagner sa vie ! Au moins tout seul il était bien tranquille et il ne perdit pas de temps pour nettoyer l’étable. Ensuite il se rendit aux champs pour chercher les vaches, et, sans prendre garde à Jilbaza qui se baignait dans la rivière non loin de là et dont les avances ne l’intéressaient guère, jugeant qu’il était encore trop jeune pour fréquenter, il fit rentrer le troupeau.

    Les premières gouttes se mirent à tomber quand il atteignit avec les bêtes la cour de la ferme, et Neventer se dit qu’il serait bien à l’abri, pour traire les vaches. Finalement ce n’était peut-être pas plus mal de ne pas être allé à Plouay car les nuages étaient très noirs, il allait y avoir un gros orage.

       Les seaux se remplissaient les uns après les autres avec le bon lait des vaches. Neventer en but une tasse bien chaude en guise de dîner, puis il poursuivit son travail. Dehors le tonnerre éclatait fréquemment, il faisait presque nuit et il fallait s’éclairer avec une lampe à pétrole. Les éclairs illuminaient la campagne et la pluie mêlée de grêlons crépitait sur le toit d’ardoise.

       Neventer n’avait pas peur. C’était un solide garçon plein de bon sens et il savait bien qu’un orage finit toujours par s’arrêter. Quand la terre est trop sèche, un jeune paysan comme lui, apprécie la venue de l’eau car cela fait repartir les cultures ...

       Le drame se produisit en quelques secondes. Un fracas épouvantable se fit entendre, à croire qu’on était au jugement dernier ! La foudre était tombée sur la grange où se trouvait la récolte de paille : Le bâtiment se transforma en une énorme boule de feu et des flammes hautes comme trois maisons s’élancèrent à l’assaut du ciel sans que la pluie, pourtant drue, parvint à les éteindre.

       Les vaches meuglaient, couraient dans tous les sens ... Neventer comprit que le vent allait rabattre le feu vers l’étable, il libéra le troupeau avant qu’il ne soit victime de l’incendie. Les bêtes affolées se dispersaient dans la campagne, mais mieux valait cela que de les voir périr dans la fournaise. Il serait toujours temps de les rattraper avec l’aide des voisins qui ne tardèrent pas à accourir.

       Avec Neventer fit tout ce qu’il put pour lutter contre le feu, mais cela ne servit à rien. Quand Jaouen survint avec sa famille dans la carriole, la belle et riche ferme du Pouldu n’était plus que ruines calcinées.

       Ce fut une catastrophe épouvantable. Jaouen fut obligé de vendre son troupeau heureusement sauvé par la présence d’esprit de Neventer. Mais cela servit tout juste à payer les dettes et il ne lui resta plus rien.

       Neventer se retrouva sans travail avec pour seule richesse les vêtements qu’il avait sur lui car les deux chemises de rechange avaient brûlé dans l’incendie ...

       Le lendemain, il faisait beau, comme souvent après l’orage, et, un peu triste, il se dirigeait vers Kernasclèden dans l’espoir de louer ses services à un métayer lorsqu’une voix se fit entendre derrière un buisson.

    - Neventer ?

       Il se retourna et ne vit d’abord personne. N’aimant pas qu’on se moque de lui, car la voix était chevrotante, déguisée, pensait-il, il sauta sur un talus écrasant les branches d’un noisetier touffu. Il aperçut alors la vieille Annaïck, toute ridée et qui lui souriait.

    - Neventer, viens chez moi, je vais t’aider, te donner un grand pouvoir ... Je te connais depuis de longs mois et je sais que tu mérites mieux que de garder des vaches !

       Après un moment d’hésitation, Neventer suivit la vieille sur le chemin de sa maison. Avec quelque appréhension il entra dans la mystérieuse demeure qui sentait très fort la fumée. Annaïck  prit une poignée d’ajoncs qu’elle jeta sur le feu. La cheminée s’éclaira de longues flammes jaunes et rouges. Annaïck étala dans une poêle une pâte qui se trouvait dans une jatte en en faïence bleue.

    - Je vais te faire trois crêpes d’or, dit Annaïck à Neventer en lui tendant la première sur une assiette. Surtout ne les mange pas, tu les offriras aux premiers vrais amis que tu rencontreras et il t’arrivera plein de bonnes choses.

       Les trois crêpes d’or furent bientôt dans l’assiette. Elles braillaient comme le roi des métaux et elles sentaient meilleur que tous les parfums connus par Neventer. Annaïck les enveloppa dans un torchon blanc et les plaça dans un petit panier de joncs tressés.

    - Voici Jacquot, mon bâton, dit enfin Annaïck. Je te le confie en espérant que tu me le rendras un jour. Si tu veux aller dans un pays, ou qu’il soit sur la terre, il te suffit de crier son nom en tapant trois fois sur le sol avec Jacquot.

    Sceptique, Neventer se dit qu’il n’y avait aucun risque à essayer, il cria donc très fort « Afrique » en martelant la terre battue avec son bâton.

       En un instant Neventer se retrouva dans un pays où il faisait très chaud. Il était au milieu de très hautes herbes, près d’un arbre géant dans les branches duquel volaient des oiseaux rouges, jaunes, bleus, verts, très beaux et qui chantaient très fort. Un drôle de cheval rayé blanc et noir le regardait avec étonnement et, plus loin, un animal bizarre avec un très long cou mangeait avec gourmandise les feuilles les plus élevées d’un autre arbre.

       Le soleil était brûlant. Neventer avait si chaud qu’il ôta sa chemise et la plia dans le petit panier où se trouvaient les crêpes d’or qu’il avait emportées avec lui. Il se demanda s’il ne fallait pas changer bien vite de pays car  il ne voyait pas comment se nourrir et se loger ici, lorsqu’un garçon de son âge à peu après, tout noir apparu sur une autruche.

    - Bonjour !

       Le nouvel arrivant le regardait avec stupeur, puis il sourit de toutes ces dents.

    - Bonjour ! Qui es-tu. D’où viens-tu ?

    - Je suis Neventer. Je viens de Bretagne.

       Le garçon noir ignorait où était la Bretagne, mais ils eurent bientôt fait connaissance et il proposa à Neventer de venir chez lui pour se restaurer et se reposer car c’était l’heure du déjeuner après lequel il faudrait faire la sieste.

       Neventer se retrouva sur une place ronde de terre rouge entourées d’une vingtaine de cases, également rondes, avec de jolis petits toits pointus en paille. Une centaine de personnes, toutes noires, de tous les âges, vinrent autour de lui. Le garçon à l’autruche qui s’appelait Dodo, expliqua que Neventer était son mai, il l’avait rencontré près du grand baobab ...

       Tout le monde fut gentil avec Neventer. On lui offrit pour déjeuner une assiette de bouillie de mil qu’il trouva bonne. Dodo expliqua que le village connaissait un grand malheur car il ne pleuvait plus depuis de longs mois et l’eau se faisait très rare. La source était presque tarie et les bêtes n’avaient plus rien à boire.

       Neventer eut une idée. Dodo était un vrai ami et le moment était venu de savoir si Annaïck avait dit vrai. Il offrit une de ses crêpes d’or à Dodo en lui conseillant de la tremper dans le bassin de la fontaine où croupissait un mince filet d’eau. En un instant l’auge déborda et l’eau fit tant de bruit joyeux en tombant sur le sol que les animaux furent prévenus et vinrent de toute la savane se rafraîchir.

       Voyant le bonheur de Dodo, Neventer pensa alors qu’il pouvait partir. Il remit sa chemise, cria « Russie » et tapa trois fois le sol avec son bâton !

        Neventer ouvrit un œil sous une grosse couverture. Il était dans une tente et il entendait bouillir de l’eau de l’autre côté d’une paroi de cuir. Une forte odeur de thé se répandit autour de lui alors qu’un homme d’une vingtaine d’années entrait porteur d’une tasse en faïence.

    - Que faites-vous sous ma tente et dans mon lit ? Qui êtes-vous ?

    - Je suis Neventer, je suis Breton et je ne sais comment je suis arrivé ici. Puis il ajouta, je voudrais bien un peu de ton thé, j’ai froid.

    L’homme hésita. Il avait l’air assez terrible avec ses yeux bridés, son teint jaune et ses yeux bleu-acier. Au bout de quelques secondes, qui parurent très longues à Neventer, le cosaque sourit, il s’agenouilla et tendit le bol au jeune Breton.

    - Tiens, prends ceci, je vais en reprendre au samovar ... On pourrait croire que tu descends du ciel, tu viens de la lune ?

    - Je viens de Bretagne, je te l’ai dit je suis Breton (Brezhoneg eo).

    - Mais personne ne t’a vu arriver et je te trouve sous ma tente, au milieu de notre camp qui est pourtant bien gardé car l’armée mongole n’est pas loin. Nous allons nous battre demain.

    - Comment t’appelles-tu ?

    - Daoud, je suis le chef des cent cavaliers cosaques de la ville de Kiev au pied des montagnes enneigées.

    - Mais tu n’es pas chez toi ici ?

    - Non, le tsar, empereur de toutes les Russies m’empêche de rentrer chez moi où je dois m’occuper de protéger mes quatorze jeunes frères. Mon père est mort à la guerre l’an passé et le Tsar a voulu que je le remplace jusqu’à la victoire sur les mongols. Je te l’ai dit, nous sommes dans un camp militaire eu milieu de la Sibérie et demain la bataille sera terrible.

    - Est-ce que tu as peur Daoud ?

    - Je ne le crois pas, mais si je meurs les miens resteront sans défense.

       À l’extérieur, Neventer vit les feux du camp au-dessus desquels les soldats cuisaient la soupe. Les chevaux parqués vers le sud hennissaient de froid et de faim. La nuit commençait à tomber. Un mince croissant de lune se profilait au-dessus des sapins noirs.

    - Que faudrait-il faire, Daoud, pour que les mongols renoncent au combat ?

    - C’est impossible, à moins qu’un bon génie ne s’empare de leurs chevaux ...

       « Ça, pensa Neventer, je crois pouvoir le faire » Et, tandis que Daoud lui passait une chaude veste de fourrure, Neventer sortit une deuxième crêpe d’or de son panier.

    - Prends cette crêpe d’or, Daoud, enveloppe-là d’un peu de foin, sors du camp, pose-là dans la campagne et siffle les chevaux des mongols.

       En un quart d’heure, tous les chevaux de l’armée mongole avaient échappé à leurs cavaliers, ils avaient tous rompu leurs longes, sauté par-dessus les barrières. Ils étaient plus d’un millier à entourer la crêpe d’or  et se laissaient prendre sans difficulté par les cosaques de Daoud ...

    Le lendemain le chez Mongol Zanzibar le Cruel, reconnut sa défaite en signant un traité de paix avec l’ambassadeur du tzar.

    - Grâce à toi, Neventer, je vais pouvoir rentrer chez moi. Tu es un vrai ami, tu as sauvé beaucoup de vies.

        Et Daoud, à la mode russe, embrassa Neventer sur la bouche, tandis que tous les cosaques portaient un toast avec de la vodka.

       Le Breton était très heureux, mais il trouva que le cidre était meilleur. Aussi, pensant à son pays, il cria « Bretagne » en tapant trois fois le sol avec Jacquot, son bâton.

       Neventer se retrouva assis sur un rocher, au milieu d’une fête, en Bretagne, à Kernascléden. Jildaza en robe brodée célébrait son mariage. Elle avait l’air toujours aussi méchante et l’époux qu’elle s’était choisi, Allan, le fils du charron, ne valait guère mieux.

       D’où, il se trouvait, Neventer voyait la place de l’église et sous le porche de celle-ci, en tenue de mendiante, il reconnut, toute courbée et maigre, la vieille Annaïck qui  s’appuyait sur un bâton pour ne pas tomber.

    - Je ne me trompe pas !  C’est bien Annaïck qui est là-bas, toute pauvresse ... Que lui est-il arrivé, se renseigna-t-il auprès de la petite Gaëlle qui dansait une gavotte ?

    - C’est elle, il lui est survenu une terrible maladie. Elle a failli en mourir et, de plus, elle a perdu tous ses pouvoirs. Comme elle n’avait plus rien à manger, elle a dû vendre sa jolie maison à Jildaza et Allan, qui, par un tour du Diable, se sont débrouillés pour ne rien lui payer. Annaïck est dans la misère la plus noire et ne vit que de quelques croûtons  de pain que les paroissiens veulent bien lui donner.

       Avec son bâton et son panier, Neventer s’éloigna, ne pouvant plus supporter d’être à la noce de si malhonnête époux. Il courut vers la pauvre Annaïck. Il luit tendit la dernière crêpe d’or et Jacot son bâton.

    - J’avais promis de te rendre, ce bâton, Annaïck, tu en as bien besoin, comme de cette crêpe d’or dont je ne me suis pas servie et qui va te permettre de retrouver ton bien.

    - Merci, Neventer, tu es le plus gentil garçon du village. Avec les pouvoirs que me donnent cette crêpe d’or je vais transformer toute cette noces en chèvres... c‘est tout ce qu’ils méritent ...

        Aussitôt, on entendit bêler, chevroter, dans la salle du banquet et tout un troupeau sortit par les portes restées ouvertes. De jolies petites chèvres blanches et noires s’égayèrent en direction des champs.

    - Qu’elles aillent paître, c’est tout ce qu’elles méritent ... dit la vieille Annaïck. Désormais ma maison sera pour toi. Tu la rendras jolie. Moi, je vais utiliser Jacquot pour me rendre dans un pays chaud où les gens sont gentils, cela fera du bien à mes rhumatismes.

       Et la vieille Annaïck frappa trois fois le sol avec son bâton en criant « Afrique » ! Elle disparut en un éclair sous les yeux de Neventer qui se retrouva seul devant l’église de Kernascléden.

    Il se frotta les yeux pour être bien sûr de ne pas avoir rêvé.

    Grand Neventer et les crêpes d’or

    © Le Vaillant Martial
     


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique
================================== 1- jssants.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== 2- jssaints.js (external javascript jsfile) ================================== ================================== -3 sants.html (html file) ================================== JavaScript code/Saint's Day
Breton calendar - Saint's Day : 
...Calendrier français :