• Dieu protège l’innocence

    Un vaillant prince qui ne connaissait que des victoires à la guerre avait épousé une femme aussi bonne que belle dont toute la vie se passait aux œuvres de miséricorde. Leur félicité eût été sans bornes, s’il leur était né un héritier de leurs biens.

    Mais ils avaient beau multiplier les prières, adresser des offrandes aux saints, visiter les sanctuaires de pèlerinages les plus renommés, Notre-Dame de bon secours de Guingamp, Notre-Dame du Roncier de Josselin, Saint-Michel–du-Péril, Saint-Jacques de Galice, voire Saint-Pierre de Rome et Jérusalem la ville divine. Il semblait que le ciel fût sourd à leurs prières.

    Madame Yolande, la douce princesse, en pleurait des larmes amères et se lamentait à longueur de journée. Puisque Dieu ne l’exauçait pas, il lui prenait des tentations de plus prier.

    Dieu pourtant lui réservait une agréable surprise.

    Un matin d’hiver, comme elle se promenait en son jardin, sur le blanc tapis de neige qui recouvrait les allées, il lui arriva de se piquer le doigt à un buisson d’aubépine. Un mince filet rouge jaillit et le sans tombant sur la neige dessina une admirable fleur qui ressemblait à s’y méprendre, à une rose. Elle ne put retenir un cri de surprise : » Plût au ciel qu’il me naquit une fille dont le visage fut aussi gracieux que cette rose ! »

    Son souhait fut entendu. Elle mit au monde l’année suivante une fille dont la beauté merveilleuse rappelait celle de la fleur et provoqua un ravissement universel. Il n’eut pas à chercher longtemps le nom qu’il fallait lui donner. Rose-Neige lui convenait pleinement et c’est ainsi qu’on la désigna.

    Hélas ! Il est écrit que le bonheur ici-bas n’a qu’un terme. Les joies qui éclosent au soleil du printemps n’attendent même pas les frimas de l’hiver pour se faner. Quelques mois à peine s’étaient écoulés depuis la naissance de l’enfant, quand la mère tomba gravement malade, et Rose-Neige, la mignonette, ne connut jamais la douceur des caresses maternelles. Il lui était réservé en échange de boire au calice de la vie jusqu’à la dernière goutte d’amertume.

    Il y a des hommes qui oublient vite. Sur la tombe creusée au cimetière, l’herbe fraîche n’avait pas encore finie d’étendre son vert tapis que déjà le prince convolait en secondes noces. L’image de l’aimée s’était évanouie de son cœur et une autre femme y régnait. Mais son choix cette fois  n’était pas vraiment heureux. Il eût été difficile de rencontrer plus laide créature. Le visage d’ailleurs n’était que le reflet de son âme, âme véreuse s’il en fut, sournoise jalouse et malfaisante.

    À peine eut-elle aperçu la petite Rose-Neige qu’elle ressentit pour elle une haine aveugle. Elle était si jolie et elle-même si difforme, et puis ce n’était pas la fille de l’épouse précédente ?

    Avec l’âge le sentiment d’aversion grandit encore. Rose-Neige, justifiant son nom, semblait une fleur qui s’épanouit sous les rayons du soleil, tandis que la marâtre devenait horrible à voir, en dépit des soins infinis qu’elle prenait de sa toilette. C’est en vain que celle-ci demeurait an arrêt devant son miroir, le miroir ne pouvait lui dire autre chose que la vérité.

    Un jour elle ne se contint plus :

    - Ne suis-je donc pas belle moi aussi, s’écria-t-elle, aussi belle que cette Rose-Neige ?

    - Hé, non, madame, répondit malicieusement le miroir, vous ne pouvez prétendre à la beauté et vous ne saurez rivaliser avec cette enfant.

    Pleine de dépit, la femme se retira. Le lendemain, puis le surlendemain, même question et même réponse. Une colère insensée s’empara alors de son âme :

    - Il faut que cette fille, déclara-t-elle, sorte à jamais de ma présence ! L’une ou l’autre d’entre nous est de trop sur la terre.

    Elle appela l’un de ses écuyers qu’elle croyait dévoué.

    - Emmenez-là au bois, ordonna-t-elle, et tuez là. Vous m’apporterez sa langue comme preuve que mes ordres sont été exécutés.

    - Il sera fait suivant votre désir, répliqua l’homme, et Rose-Neige fut conduite à la forêt, dans l’endroit le plus solitaire. Or, arrivé là, l’écuyer manque de volonté. Cette enfant de dix ans qu’il avait devant lui avait des traits si gracieux, l’air si candide et qi bon qu’il parut un ange de Dieu.

    - Non pour sûr, murmura-t-il, je ne souillerai pas les mains avec le sang de cette innocente, j’aimerais mieux mourir. Il tua un petit chien qui l’avait suivi, lui coupa la langue et la rapporta à la dame, après avoir abandonné Rose-Neige à son sort.

    La marâtre fut dupe de la ruse. Elle gratifia son serviteur d’un riche présent, convaincue qu’elle était à jamais débarrassée de l’enfant abhorrée. Grâce à Dieu, il n’en était rien cependant.

    Restée seule dans la forêt, Rose-Neige ne perdit pas de temps à pleurer. Elle se mit à marcher le long des sentiers qui couraient sous la feuillée, et, avec la tombée de la nuit, elle arriva à la porte d’une minuscule chaumière qui avait l’air d’une ruche d’abeilles et à l’intérieur de laquelle on percevait sept petits lits et sept petites chaises, tels qu’on en voit aux enfants en bas âge. Nul doute c’était une maison de Korrigans.

    Sans réfléchir au danger qu’il pouvait y avoir pour elle, elle y entra, et comme elle était exténuée de fatigue et aussi d’émotions, elle s’étendit sur l’une des couchettes. Elle ne tarda pas à s’endormir d’un profond sommeil.

    Un murmure de vois grêles et menues qui lui rappelait le bruit d’un vol de frelons lui fit ouvrir les yeux sur le tard de la nuit. Elle poussa un cri d’effroi. Devant elle sept petits êtres étaient rangés, vrais diablotins aux têtes énormes, aux jambes tordues et aux yeux luisants, qui la regardaient avec surprise et admiration. C’étaient les Korrigans.

    - Ne pleure, pas mon enfant, lui dit celui paraissait être le chef de la troupe, les Korrigans ne sont pas si méchants. Si tu veux demeurer avec nous, tu seras notre sœur aimée. Tu seras la maitresse de maison et tu n’auras pour unique préoccupation qu’il mettre ordre au ménage et préparer le repas. Nous te poserons qu’une condition, c’est que tu ne sortes jamais au bois, dans la crainte que quelque perfide n’attente à ta vie.

    - Je vous suis bien obligée, répondit avec beaucoup de grâce Rose-Neige. J’accepte la proposition et la condition et je vous promets de vous obéir.

    Pendant deux années, l’enfant vécut donc dans la société des Korrigans, sans que son bonheur ne fût altéré un jour.

    Il n’en était pas de même de son odieuse belle-mère. De nouveau, en effet le miroir avait parlé. Un jour qu’elle y avait contemplé longuement son visage, elle avait demandé :

    - Suis-je belle maintenant ?

    Et le miroir avait répondu :

    - Belle ! non certes, madame, vous ne l’êtes pas. Je ne connais de vraiment bien que Rose-neige.

    Depuis ce temps, elle ne dormait plus. L’envie, tel un cancer rongeur, lui dévorait l’âme.

    - Elle n’est donc pas morte, cette fille, grondait elle sans cesse, je saurai la retrouver, fût-elle au bout du monde, et c’est moi qui ôterai la vie.

    Elle prit un déguisement de colporteur et, un panier de marchandises au bras avec un assortiment de boutons, d’épingles, de rubans et de mouchoirs colorés, elle s’aventura dans la forêt. Elle finit par découvrir la logette des Korrigans.

    - Singulière maison, murmura-t-elle entre ses dents. Personne ne se doute de son existence et – comme si le Diable l’avait inspirée – je gage que cette Rose-Neige y a trouvé asile.

    Aussitôt elle se mit à crier :

    - Mouchoirs, crochets, boutons, rubans à bon marché !

    Une tête de fillette, dans laquelle elle reconnut sa victime, se profila curieusement dans la fenêtre de l’habitation.

    - Approchez, mon enfant, reprit-elle, voici quelque chose qui siéra à merveille à votre cou si gracieux.

    Elle montrait un large ruban de soie violette, capable de tenter la coquetterie de n’importe quelle femme. Sans plus se rappeler la défense des Korrigans, Rose-Neige accourut, examina l’étoffe et l’acheta.

    - Permettez-moi donc de vous passer moi-même ce ruban au cou, implora la vendeuse, cela me sera si agréable.

    L’innocente enfant se laissa faire. Doucement la femme attacha le ruban, puis avec une rage folle elle serra. Elle serra tant et si bien que Rose-Neige tomba inanimée. Elle la crut morte et s’enfuit à la hâte, heureuse de sa mauvaise action.

    Quand les Korrigans rentrèrent le soir, ils aperçurent leur sœurette en apparence sans vie, étendue sur l’herbe. Ils éclatèrent en sanglots.

    - À quoi sert de pleurer, dit l’un d’eux en dénouant le ruban ? Peut-être tout espoir n’est pas perdu.

    Rose-Neige en effet fit un mouvement et ouvrit les yeux. Elle avait encore cette fois trompée la haine. Elle promit solennellement de ne plus commettre d’imprudence, et pendant cinq nouvelles années, elle vécut heureuse avec les Korrigans.

    La belle-mère, au contraire, n’avait pas tardé à retrouver ses inquiétudes. La jalousie la mordait toujours au cœur. Elle avait en effet causé de nouveau avec son miroir.

    - J’espère que vous me croyez belle désormais !

    - Vous croire belle ! Avez-vous l’audace d’y prétendre quand Rose-Neige est là ?

     

    Rose-Neige est là ! Ce mot lui sonnait à l’oreille, ainsi qu’un outrageant défi. Dieu l’aurait-il donc ressuscitée à deux reprises pour la narguer ?

    - Eh bien ! gronda-t-elle exaspérée, si Dieu est avec cette innocente, le Diable est avec moi. Nous saurons qui l’emportera.

    Elle prit un autre déguisement, rentra dans le bois et se dirigea vers la cabane des Korrigans, un panier de superbes pommes rouge et jaunes au bras. Elle aperçut Rose-Neige qui filait la quenouille sur le seuil.

    -  Voulez-vous m’acheter des pommes, jeune fille ? demanda-t-elle d’un ton très engageant. Elles sont délicieuses.

    Depuis des années qu’elle séjournait dans cette forêt, Rose-Neige n’avait jamais goûté de pommes. Elle fut séduite par la belle apparence de celles qu’on lui offrait et y mordit à pleines dents. Mais à peine en avait-elle avalé un morceau qu’elle s’affaissa anéantie. La pomme était empoisonnée.

    Les Korrigans à leur retour se heurtèrent à son pauvre corps qui barrait l’entrée de la chaumière. En vain cherchèrent-ils  à la ranimer. Tous les moyens échouèrent. Ils restèrent persuadés qu’ils n’avaient plus entre les mains qu’un cadavre. Néanmoins il leur en coûtait tellement de se séparer  de leur sœur aînée qu’ils s’ingénièrent à la garder auprès d’eux, quoique morte.

    Ils lui construisirent donc un cercueil avec un couvercle de verre qui leur permettait de distinguer son visage et le déposèrent dans un rosier fleuri, à deux pas de la maison.

    Ils avaient à peine achevé la cérémonie funèbre qu’un magnifique attelage s’arrêtait à leur porte, conduit par le fils du roi.

    - Qu’avez-vous donc, pauvres petits hommes, à pleurer de la sorte, interrogea, il vous est arrivé malheur ?

    - Oui vraiment, messire, un grand malheur, répliquèrent-ils, nous avons conduit notre sœur à sa dernière demeure. Voilà son cercueil.

     

    À travers le couvercle, on discernait la figure de la défunte et elle paraissait si gracieuse dans sa pâleur que le jeune homme s’arrêta interdit à la contempler.

    - Voulez-vous me céder ce cadavre, reprit-il, quelque chose me dit que je lui rendrai la vie ?

    Les Korrigans hésitèrent de prime abord. Il leur semblait que c’était trahison de livrer leur sœur, mais d’autre part, l’idée que ce puissant prince était capable de la ranimer fit taire leurs scrupules. Le jeune homme retira le corps du cercueil, le hissa dans sa voiture et partit au grand galop de ses coursiers.

    Il  n’était pas au milieu de sa course qu’il vit Rose-Neige s’agiter. Les cahots de la voiture agissant sur son estomac, elle rendait le poison qu’elle avait absorbé et aussitôt elle se redressait bien portante.

    Les huit jours n’étaient pas écoulés que le prince la sollicitait en mariage, et le roi convoquait ses vassaux aux fêtes qui devaient être célébrées à cette occasion.  Le père de Rose-Neige y fut invité ainsi que sa marâtre, mais déjà, celle-ci était retombée dans ses inquiétudes. Le miroir en effet avait repris sa parole.

    - Suis-je belle aujourd’hui ? lui avait-elle demandé

    - Hé non, madame, avait-il répondu, vous ne le serez jamais, vous ne sauriez être comparée à Rose-Neige auprès du prince !

    Rose-Neige auprès du prince ! Elle avait donc la vie bien dure, cette fille ! En apprenant la stupéfiante nouvelle, la marâtre faillit se trouver mal. Elle aurait voulu pour l’or du monde éviter de figurer à ces maudites noces. Mais c’était le roi qui invitait, il n’y avait pas à se dérober. Elle se rendit donc à la cour.

    Le spectacle dont elle fut témoin acheva de la briser. Dans la salle du festin, assise sur son trône d’or, à côté de son époux, Rose-Neige recevait les hommages de ses admirateurs. Son vêtement ruisselait de diamants et de pierreries et son visage  rayonnait d’une beauté si séduisante que la marâtre ne put en contenir l’éclat. Elle s’affaissa anéantie sur le parquet. En vain lui prodigua-t-on les soins. C’était trop tard. Un accès de jalousie insensé avait brisé les ressorts de son cœur et elle était morte.

    Personne d’ailleurs ne s’avisa de la pleurer, tellement sa méchanceté l’avait rendu universellement odieuse. Ses funérailles n’assombrirent en rien les fêtes qui suivirent le mariage, au contraire les invités n’en crièrent qu’avec plus d’ardeur :

    Vivat pour la princesse Rose-Neige !

    À dater  de ce jour, Rose-Neige, gouta un bonheur sans mélange. Elle fut aimée et donna une nombreuse lignée de princes au pays.

    Dieu protège l’innocence !                                                                                              

     François Cadic, Contes de Bretagne, 1908

    © Le Vaillant Martial 


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  • LES DANSEURS DE NUIT 

    ET LA FEMME MÉTAMORPHOSÉE EN CANE 

     

    Selaouit holl, mar hoc’h eus c’hoant,                      Écoutez, si vous voulez,
    Setu aman eur gaozic koant,                                 Voici un joli petit conte,
    Ha na eus en-hi netra gaou,                                  Dans lequel il n’y a pas de mensonge,
    Mès, marteze, eur gir pe daou.                               Si ce n’est, peut-être, un mot ou deux.


     

    Il y avait une fois une riche veuve, qui s’était mariée à un veuf, riche aussi.

     

    L’homme avait, de sa première femme, une fille jolie, gracieuse et sage, nommée Lévénès ; la veuve avait aussi, de son premier mari, une fille laide, disgracieuse et méchante, qui s’appelait Margot.

     

    La fille de l’homme, comme il arrive souvent, en pareil cas, était haïe et détestée de sa marâtre. Ils habitaient un beau manoir, à Guernaour, aux environs de Coathuël. Au carrefour de Croaz-ann-neud[i], qui est sur la route qui mène de Guernaour au bourg de Plouaret, on voyait, dit-on, assez fréquemment, en ce temps-là, les Danseurs de nuit, et quiconque venait à passer par là, pendant qu’ils menaient leurs rondes, au clair de la lune, et ne voulait pas danser avec eux, était victime de quelque mauvais tour de leur part.

     

    La dame de Guernaour le savait bien, et, un dimanche soir, après souper, elle dit à Lévénès :

    - Allez me chercher mon livre d’heures, que j’ai oublié à l’église, dans mon banc.
    - Oui, mère, répondit la jeune fille.

    Et elle partit, seule, bien que la nuit fût déjà venue.

    Il faisait un beau clair de lune. Quand elle arriva au carrefour de Croaz-ann-neud, elle vit une foule de petits hommes, qui dansaient en rond, en se tenant par la main. Elle eut peur, la pauvre enfant, et voulut d’abord retourner sur ses pas. Mais, elle songea que si elle revenait, sans le livre, sa marâtre la gronderait et la battrait peut-être, et elle se résolut à passer outre. Un des danseurs courut après elle et lui demanda :

    - Voulez-vous danser avec nous, la belle enfant ?
    - Volontiers, répondit-elle, en tremblant. Et elle entra dans la ronde et dansa.

    Un des danseurs demanda alors aux autres :
    - Quel cadeau ferons-nous à cette charmante enfant, pour avoir bien voulu danser avec nous ?
    - Elle est bien jolie, mais qu’elle devienne beaucoup plus jolie encore, dit un des danseurs.
    - Et qu’à chaque parole qu’elle prononcera, une perle lui tombe de la bouche, dit un second.
    - Et que tout ce qu’elle touchera de la main se change aussitôt en or, si elle le désire, dit un troisième.
    - Oui ! Oui ! Crièrent tous les autres, ensemble.
    - Grand merci. Messieurs, je vous suis bien obligée, dit Lévénès, en faisant la révérence.

    Puis, elle continua sa route.

    En arrivant au bourg, elle se rendit chez le sacristain, car les portes de l’église étaient fermées, et lui fit part du motif de sa visite.

    Le sacristain l’accompagna et lui ouvrit la porte de l’église. Elle toucha cette porte de la main, et elle devint d’or, et, à chaque parole qu’elle disait, une perle lui tombait de la bouche. Le sacristain ne pouvait en croire ses yeux et restait tout ébahi. Il ramassa les perles et les mit dans sa poche. Lévénès entra dans l’église, prit le livre de sa marâtre, dans son banc, et s’en retourna, vite, à la maison.

    Les Danseurs de nuit n’étaient plus dans le carrefour de Croaz-ann-neud, quand elle repassa.

    - Tenez, mère, voici votre livre d’heures, dit-elle à sa marâtre, en lui présentant un livre d’or.
    - Comment, lui demanda celle-ci, étonnée de la voir revenir sans mal, tu n’as pas vu les Danseurs de nuit ?
    - Si fait, répondit-elle ; je les ai vus à Croaz-ann-neud.
    - Et ils ne t’ont pas fait de mal ?
    - Non, bien au contraire ; ils sont très aimables, ces petits hommes ; ils m’ont invitée à danser avec eux.
    - Et tu l’as fait ?
    - Oui, j’ai dansé avec eux.
    - C’est bien ; va te coucher.

    La marâtre avait bien remarqué la beauté extraordinaire de Lévénès et aussi les perles qui tombaient de sa bouche, à chaque mot qu’elle prononçait, et le changement de son livre d’heures en or ; mais elle feignit de ne pas s’en apercevoir, seulement elle pensa :

    - C’est bien ! Je vois ce que c’est ; demain soir, j’enverrai aussi ma fille aux Danseurs de nuit ; ces petits hommes cachent, parmi les rochers et sous terre, des trésors inépuisables d’or et de perles fines.

    Le lendemain, à la même heure, elle dit à sa fille Margot :

    - Il faut aller, Margot, me chercher un autre livre d’heures, dans mon banc, à l’église.
    - Non vraiment, je n’irai pas, répondit Margot.
    - Je le veux et vous irez, répondit la mère, et quand vous passerez au carrefour de Croaz-ann-neud, si vous y rencontrez les Danseurs de nuit et qu’ils vous invitent à danser avec eux, faites-le, et n’ayez pas peur, ils ne vous feront point de mal, mais, bien au contraire, ils vous donneront quelque beau cadeau.

    Margot répondit par une grossièreté, si bien que sa mère fut obligée de la menacer de son bâton, pour la décider à partir.

    Quand elle arriva au carrefour de Croaz-ann-neud, les Danseurs de nuit y menaient encore leurs rondes, au clair de la lune[ii]. Un d’eux courut à Margot et l’invita poliment à danser avec eux.

    - Merde ! lui répondit-elle.
    - Quel cadeau ferons-nous à cette fille, pour la manière dont elle a accueilli notre proposition ? demanda le nain à ses camarades.
    - Elle est bien laide, mais, qu’elle devienne bien plus laide encore, répondit un d’eux.
    - Qu’elle ait un œil unique, au milieu du front, dit un autre.
    - Qu’un crapaud lui tombe de la bouche, à chaque parole qu’elle prononcera, et qu’elle souille d’ordures tout ce qu’elle touchera, dit un troisième.
    - Qu’il soit fait ainsi ! Crièrent tous les autres, en chœur.

    Margot se rendit ensuite à l’église, prit le livre de sa mère, dans son banc, et le lui rapporta.
    - Voilà votre livre ! dit-elle, en le lui jetant, tout puant et souille d’ordures.

    Et trois crapauds lui tombèrent en même temps de la bouche.
    - Que t’est-il donc arrivé, ma pauvre fille ? s’écria la mère, désolée ; dans quel état tu me reviens !... Qui t’a rendue ainsi ? As-tu vu les Danseurs de nuit, et as-tu dansé avec eux ?
    - Moi danser avec des êtres si laids ! Merde pour eux !

    Et elle rejeta encore autant de crapauds qu’elle prononça de mots.

    - Allez-vous coucher, ma fille, lui dit sa mère, furieuse de ce qu’elle voyait, et se promettant de s’en venger sur Lévénès.

    Et en effet, il n’est pas d’humiliation ni de misère qu’elle ne lui fît subir. Heureusement, qu’elle se maria, peu après, à un jeune gentilhomme du pays, qui l’emmena avec lui à son château, et la marâtre et sa fille faillirent en mourir de dépit et de jalousie.

    La jeune femme se trouva bientôt enceinte. Son père était mort. Elle donna le jour à un fils et lui choisit pour marraine sa marâtre, car elle n’avait conservé ni haine ni ressentiment des humiliations et des mauvais traitements dont elle l’avait abreuvée. La méchante se rendit auprès d’une sorcière de ses amies, et la consulta sur la manière dont elle pourrait substituer sa propre fille à la jeune mère, sans que le mari de celle-ci s’en aperçût. La sorcière lui dit :

    - Traversez d’une aiguille noire la tête de la mère, et aussitôt elle sera métamorphosée en cane et s’envolera par la fenêtre de sa chambre, pour aller se mêler aux canards de l’étang. Vous mettrez alors votre fille dans son lit, et fermerez les fenêtres de la chambre et direz au mari qu’elle est malade et ne peut supporter la lumière.

    Elle fit ainsi, et l’effet annoncé se produisit.

    Voilà donc la jeune mère devenue cane, sur l’étang, pendant que la belle Margot occupait sa place, dans son lit.

    Lorsque le mari de sa femme vint au lit de sa femme, demander de ses nouvelles, il trouva toutes les fenêtres closes.

    - Comment êtes-vous, mon petit cœur ? lui demanda-t-il.
    - Merde ! Lui répondit une voix grossière, avec une puanteur insupportable.
    - Hélas ! S’écria-t-il, ma pauvre femme est bien malade ; elle délire. Ouvrez les fenêtres, belle-mère, pour que je puisse la voir, car on ne voit goutte ici.
    - La lumière lui ferait mal, dit la sage-femme, gagnée par la marâtre.

    Voilà le mari désolé. Il ne veut quitter sa femme, ni le jour ni la nuit ; il couche dans la même chambre qu’elle, mais, on lui donne un soporifique, et il dort comme un rocher.

    Pendant que tout le monde dormait au château, à l’exception de la nourrice, qui veillait près du berceau de l’enfant, la mère arriva par la fenêtre, qu’on avait ouverte pour renouveler l’air. Elle était sous la forme d’une cane, et se mit à voltiger autour du berceau, en disant :

    - Que je plains ton sort, mon pauvre enfant ! Je viendrai te visiter, deux fois encore, sous cette forme, et si l’on n’arrache, avant la fin de la troisième nuit, l’épingle noire dont est traversée ma tête, je resterai cane, jusqu’à ma mort. Et ton père, hélas ! Qui est là couché, à côté de celle qui a pris ma place, l’ignore et ne m’entend pas. Hélas ! Hélas !...

    Puis, elle s’en alla par la fenêtre, et retourna à l’étang.

    La nourrice, qui avait tout vu et entendu, n’en dit pourtant rien à personne, tant elle trouvait la chose étrange.

    Quand le mari s’éveilla, le lendemain matin, il demanda à celle qu’il croyait toujours être sa femme comment elle se trouvait. Mais, elle lui répondit encore par une grossièreté, et sa douleur n’en fit que s’accroître.

    - C’est sans doute l’effet d’une fièvre de lait, lui dit la marâtre, et cela passera, sans tarder.

    Avant de se mettre au lit, le mari but encore un soporifique, sans le savoir, et il dormit aussi profondément que la veille.

    A l’heure où tout dormait, dans le château, la cane arriva encore dans la chambre où était l’enfant avec sa nourrice, et fit entendre les mêmes plaintes :

    - Hélas ! Mon pauvre enfant, ton père dort encore et ne m’entend pas ! Je viendrai encore, demain soir, pour la dernière fois, et si l’on ne me retire pas l’aiguille noire que j’ai dans la tête, il me faudra te quitter, toi et ton père, et pour toujours !

    Et elle s’en alla encore, après avoir longtemps voltigé autour du berceau.

    La nourrice vit et entendit tout, comme la veille, et se dit en elle-même :

    - Arrive que pourra, il faut que je prévienne le maître de ce qui se passe ici ; mon cœur ne peut rester insensible aux plaintes de cette cane ; il y a là-dessous quelque mystère.

    Le lendemain matin, quand le père vint voir son enfant, elle lui dit donc :

    - J’ai quelque chose sur le cœur, que je veux vous déclarer. Vous ne savez pas ce qui se passe ici, la nuit.

    - Quoi donc, nourrice ? Parlez, je vous prie.

    - On vous fait boire un soporifique, au moment de vous coucher, et vous n’entendez rien de ce qui se dit et se passe autour de vous ; on vous trompe, et celle que vous croyez être votre femme est Margot, la fille de la marâtre de Lévénès. Celle-ci a été métamorphosée en cane, par une sorcière, à la prière de sa marâtre, et elle est, à présent, là-bas, sur l’étang, avec les canards et les oies. Mais, la nuit, quand tout le monde dort au château, excepté moi, elle vient voir son enfant, sous la forme d’une cane. Elle est déjà venue deux fois. Elle viendra, cette nuit encore, pour la dernière fois, et si vous arrachez une aiguille noire dont on lui a traversé la tête, elle reviendra aussitôt à sa forme première ; mais, si l’aiguille n’est pas arrachée, cette nuit, elle restera toujours cane.

    - Je me doutais bien, dit le mari, qu’il se passait quelque chose de mystérieux, au château ; mais, cette nuit, je ne boirai pas le soporifique et je serai sur mes gardes, et nous verrons bien.

     

    Le soir, quand l’heure fut venue de se coucher, la marâtre versa encore le soporifique au mari de Lévénès. Il feignit de le boire, comme précédemment, et le jeta sous la table, sans qu’on s’en aperçût.

    Vers minuit, quand tout le monde dormait, au château, excepté lui et la nourrice, la cane arriva encore, par la fenêtre, dans la chambre de l’enfant et parla ainsi :

    - C’est pour la dernière fois, mon pauvre enfant, que je viens te voir, sous cette forme, et ton père dort encore, sans doute...

    A ces mots, celui-ci sauta hors du lit, où il feignait de dormir, et s’écria :

    - Non, je ne dors pas, cette fois !

    Et il prit la cane, qui voltigeait au-dessus du berceau de l’enfant, retira l’aiguille de sa tête, et aussitôt elle revint à sa forme première et se jeta sur le berceau, pour embrasser son enfant.

    - Allumez de la lumière, nourrice, et appelez la marâtre ! cria le mari de Lévénès.

    La méchante vint ; mais, quand elle vit la tournure que prenaient les choses, elle voulut s’enfuir avec sa fille.

    - Holà ! s’écria le jeune seigneur, en voyant cela, attendez un peu, car chacun doit être payé selon ses œuvres.

    Et il fit chauffer un four à blanc et l’on y jeta la marâtre et sa fille.

    Quant à Lévénès, elle vécut heureuse, le reste de ses jours, avec son mari et ses enfants.

     

    Recueilli à Plouaret, janvier 1869.

     

    © Le Vaillant Martial 



    [i] La Croix-au-fil.

    [ii] C’est sans doute par oubli que la conteuse ne parle pas du refrain connu : Lundi, mardi, mercredi, etc., que la tradition attribue généralement aux Danseurs de nuit, dans leurs rondes nocturnes.


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  • Les Korrigans de Bréhat 

    Autrefois, les follikeds étaient nombreux dans l’île, et presque chaque maison avait le sien. Mais on leur a joué tant de mauvais tours, comme par exemple de rougir au feu le galet sur lequel ils venaient s’asseoir au coin du foyer, qu’ils ont presque tous disparu.

    Souvent aussi on ne se montrait pas reconnaissant pour leurs services : les ménagères et les servantes les négligeaient, mettaient tout sous clef, et alors ils étaient obligés de chiper ce qu’ils pouvaient attraper, pour ne pas mourir de faim, les pauvres petits bonhommes. Voici ce que mon père m’a raconté et ce qui est arrivé dans notre île.

    Il y avait un homme riche, nommé Iann Kertanhouarn, et sa femme. Bien qu’ils fussent les plus riches de l’île, ils étaient peu donnant et ne songeaient qu’à amasser du bien.

    Leur maison était fréquentée, depuis longtemps, par des follikeds, qui y faisaient presque tout l’ouvrage, et ils n’avaient ni valet, ni servante. Pourtant, ils se montraient peu reconnaissants envers eux, et les pauvres petits n’avaient pour toute pitance que les miettes de pain tombées sous la table et les pelures de pommes de terre et de carottes. Ils faisaient maigre chair. Cependant, ils restaient dans la maison, parce que le père de Kertanhouarn et sa mère avaient été bons pour eux. Pour ne pas mourir de faim, ils guettaient le moment où Kertanhouarn et sa femme s’absentaient, oubliant sur la table, soit le pain, soit les crêpes, ce qui arrivait rarement. C’était aussi une bonne fortune pour eux quand ils pouvaient rester seuls dans la maison auprès du pot-au-feu, car alors, ils en enlevaient des choux cuits, et quelquefois une tranche de lard.

    Kertanhouarn, je vous l’ai déjà dit, n’avait ni valet ni servante et ne prenait jamais personne pour l’aider à cultiver les quelques arpents de terre qu’il possédait dans l’île, pour ne pas donner quelques sous à gagner aux pauvre gens : c’eût été de l’argent dépensé inutilement, pensait-il. Il travaillait donc aux champs, sa femme et lui, quel que fût le temps, comme les plus pauvres.

    On préparait le pot-au-feu avant de partir, avec des choux, des carottes et un peu de lard, et, de temps en temps, la femme venait à la maison pour entretenir le feu. Mais, quand elle trempait la soupe, les choux et quelquefois le lard avaient disparu ou étaient sensiblement diminués. Où étaient-ils passés ?

    - C’est toi qui les as mangés ! disait Kertanhouarn à sa femme. Celle-ci protestait que non.

    - Et qui donc, puisqu’il n’y a que toi dans la maison ?

    - Je ne sais pas, c’est peut-être le chat.

       Et on ne laissait plus le chat, seul, à la maison. Mais les choux et le lard ne disparaissaient pas moins. Kertanhouarn voulut alors lui-même surveiller le pot-au-feu. Il s’occupa donc désormais des préparatifs des repas. Mais cela n’empêcha pas qu’au moment de tremper la soupe, les choux et le lard avaient encore disparu, ce qui l’intriguait fort et le mettait de mauvaise humeur.

    - Il faut que ce soient les follikeds qui mangent ainsi nos choux et notre lard, dit un jour sa femme.

    Et il fut convenu qu’un d’eux se tiendrait de hors, près de la porte fermée, et observerait, par le trou de la serrure, ce qui se passerait dans la maison en leur absence. Kertanhouarn se tin donc en observation pendant que sa femme était à tirer des pommes de terre et il vit bientôt les follikeds qui se disposèrent à retirer les choux et le lard du pot. Il ouvrit soudainement la porte et se précipita dans la maison, avec un bâton à la main, pour châtier les voleurs. Mais il ne put les atteindre, et ils disparurent, qui par la cheminée, qui par la porte restée entrouverte.

    Kertanhouarn complota alors avec sa femme le moyen de se débarrasser des voleurs, et voici ce qu’ils pensèrent qu’il fallait faire, parce qu’ils avaient entendu dire que pareille chose avait été faite ailleurs avec succès.

    Tous les soirs, les follikeds se réunissaient sur la pierre du foyer pour se chauffer, et l’un d’eux qui paraissait être le chef, s’asseyait sur un galet rond, qui était au coin de l’âtre, et qui servait d’escabeau près du feu, comme cela se voyait autrefois dans toutes les maisons de l’île.

    Kertanhouarn, avant de se mettre au lit, chauffa le galet au feu, et le remit à sa place ordinaire. Puis de son lit-clos, au lieu de dormir tout de suite comme à l’ordinaire, il observa ce qui allait se passer.

    Les follikeds vinrent comme d’habitude, se ranger sur la pierre du foyer, et le chef, sans défiance, s’assit sur le galet. Mais il poussa aussitôt un cri épouvantable et s’enfuit avec les siens en brisant toute la vaisselle de la maison, et c’est depuis cette époque, dit-on, qu’on n’en revoit plus que rarement dans l’ile.

    Quant à Kertanhouarn et sa femme, ils n’eurent pas de chance, à partir de ce jour.

    Des voleurs leur dérobèrent leur trésor, tout leur or et leur argent, et il y en avait lourd, paraît-il. D’autres prétend que ce furent les follikeds eux-mêmes qui firent le coup. Toujours est-il que Kertanhouarn et sa femme moururent pauvres et réduits, dit-on à la mendicité, après avoir été des plus riches de l’île.

    François-Marie Luzel, L’île de Bréhat, 1873.

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  • Il était une fois deux femmes qui allaient ensemble laver leur linge au lavoir. Sur leur chemin, près d’un talus, elles rencontrèrent une Ozéganne, vieille, vieille et qui avait une forte fièvre.

    - Que faites-vous ici, bonne femme ? lui demandèrent-elles.
    -
    Je suis tombée ici et ici je resterai, dit la vieille Ozéganne, je ne sais pas ce qui m’est arrivé.
    -
    Si vous vouliez nous dire où se trouve votre maison, nous vous y reconduirions.
    -
    Je ne serais pas capable de marcher dit l’Ozéganne.
    -
    Mais nous vous donnerons le bras, chacune d’un côté.
    -
    Et toutes ces affaires que vous apportez au lavoir, mes enfants ?
    -
    Le garçon qui arrive les rapportera chez nous.
    -
    Bien, dit l’Ozéganne, car il fera nuit quand vous arriverez chez moi.

    Elles ne pouvaient pas marcher trop vite avec elle car elle se reposait à chaque instant.

    Arrivée enfin devant sa porte, l’Ozéganne leur dit :

    - Prenez la clef dans mon sac et ouvrez la porte.

    L’une prit la clef dans le sac et s’aperçut, en la tirant, que c’était une clef en or. Elle ouvrit la porte, elles entrèrent.

    L’Ozéganne leur dit :

    - Mettez-moi sur mon lit.

    Elles la déshabillèrent et la mirent au lit.

    - Allumez le feu, leur demanda-t-elle encore, et mettez quelques chose à chauffer : si la chaleur me revient, je vais peut-être aussi revenir à moi.
    -
    Elles l’écoutèrent. L’Ozéganne dit ensuite :

    - Ouvrez l’armoire. En bas, vous trouverez un vin comme vous n’en avez jamais goûté de votre vie. Vous en mettre à chauffer dans une casserole avec du sucre, mais sans bouillir. Et puis l’une de vous deux va rentrer à la maison, tandis que l’autre restera passer la nuit avec moi pour que je ne sois pas seule. Il faut que vous rentiez à cause des enfants. Allez donc jusqu’au saloir, décrochez le grand panier et mettez-y quatre grands morceaux de viande, deux pour vous, deux pour apporter à la famille de celle qui restera passer la nuit. En plus, deux bouteilles de vin et une bouteille d’eau-de-vie pour chacune. Demain, matin, en revenant ici, vous me rapporterez mon panier.

    La femme en question avait peur, toute seule sur la route. Elle aperçut un homme, c’était son mari qui venait à sa rencontre.

    - Malheureuse, lui dit-il, d’où venez-vous ?
    -
    Mon pauvre homme, quelle peur vous m’avez faite !
    -
    Mais pourquoi rentrez à la maison en pleine nuit ? demanda-t-il à sa femme.
    -
    Prenez donc le panier, répondit-elle, et portez le, il est lourd
    -
    Il est minuit et demi, dit le mari.
    -
    Quand j’aurai fait du feu et préparé quelque chose à manger, il sera temps que je reparte.
    -
    Où ? demanda le Mari
    -
    Chez une vieille Ozèganne que nous avons trouvée sur notre route. Elle m’a dit de ne pas manquer d’y aller parce que si jamais je la retrouverais morte, tout ce qu’elle possède serait à nous.

    Mais elle retrouva la bonne femme bien vivante, même mieux, elle était debout depuis la veille au soir. Elle dit aux deux femmes :

    - Je n’ai rien à vous donne. Mais j’aimerais vous demander combien vous avez d’enfants entre vous-deux.
    -
    Moi j’en ai  un, dit l’une.
    -
    Et moi deux, dit l’autre.

    Celle qui en avait deux était veuve et celle qui n’en avait qu’un avait son mari.

    - Eh bien, allez chercher vos enfants et votre mari et venez habiter ici, leur dit l’Ozéganne. Vous serez heureux auprès de moi tant que je vivrai et, après ma mort, vous continuerez à habiter ici. Personne n’héritera de moi : tout ce qui est ici vous reviendra, mais vous partagerez équitablement.

    Elles se regardèrent toutes les deux et se dirent :

    - Jamais, nous n’aurons été si heureuses de notre vie !

    L’Ozéganne dit à la veuve :

    - Allez à l’écurie prendre un cheval, attelez-le à la voiture et rejoignez mari et enfants, ainsi que votre linge si vous voulez. Il ne manque pas ici d’affaires d’intérieur qui ne servent à rien.

    Les enfants n’étaient pas encore très grands : tous les jours, tous les jours, ils avaient l’habitude d’aller jouer au jardin, et de s’amuser à creuser des trous.

    Un jour, l’un d’eux dit aux autres :

    - Regardez quel joli pot j’ai trouvé ! Plein de fleurs d’or !

    Quand ils retirèrent ces fleurs, ils découvrirent que le pot était empli de pièces d’or. Or ces enfants n’avaient jamais vu de sous ni d’or. Ils se mirent à jouer avec. La vieille Ozéganne dit à l’une des femmes d’aller voir où en étaient les enfants, craignant qu’ils ne se soient fait mal.

    Quand la veuve les trouva, elle resta stupéfaite de les voir jouer avec de l’or.

    - Nous l’avons trouvé dans un pot d’or, dirent-ils en creusant dans le jardin.
    -
    Passez-moi, votre morceau de fer.

    Elle se mit à creuser et trouva plus de vingt pots du même genre. Elle rentra à la maison et l’Ozéganne lui dit :

    - Vous n’avez pas ramené les enfants ?
    -
    Si, répondit-elle, ils sont rentrés avec moi, mais je ne les laisserai plus aller au jardin.
    -
    Pourquoi demanda l’Ozèganne.
    -
    J’ai peur qu’ils n’abiment tout.

    Une nuit, l’Ozéganne tomba très malade. Elle leur dit de l’enterrer dans son jardin quand elle serait morte et de mettre une plante de violette sur sa tombe.

    - Il y a un carré dans le jardin, leur dit-elle, c’est là que vous m’enterrerez en mettant des fleurs tout autour de moi. Plus loin, vous creuserez et vous trouverez de l’or et de l’argent, tellement que vous ne pourrez pas tout croquer, ni vous, ni vos enfants, ni même vos petits-enfants.

     Et une nuit l’Ozèganne mourut. Ils la disposèrent sur les tréteaux funèbres et le lendemain l’enterrèrent dans le carré qu’elle avait dit. Ensuite, ils mirent autour de sa tombe toutes les fleurs possibles et rentrèrent à la maison.

    - Comme nous allons être heureux ! Ni roi, ni reine ne seront aussi heureux que nous !

    Yves le Diberder, Contes de Korrigans, 1916.

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  • KOADALAN.[i] [ii] 

    Il y avait une fois deux pauvres gens qui avaient un fils âgé de quinze ou seize ans. Comme ils étaient pauvres et qu’ils avaient beaucoup de peine à vivre, ils dirent un jour à leur enfant :

    - Il te faudra, mon fils, aller gagner ton pain quelque part.
    - C’est bien, répondit le gars, j’irai.

    Il s’appelait Yves Koadalan Éditer.

    Son père lui donna dix-huit deniers, sa mère, une demi-douzaine de crêpes, et le gars partit.

    Comme il s’en allait, sur la route, il rencontra un seigneur bien mis, qui lui dit :

    - Où vas-tu comme cela, mon garçon ?
    - Voyager, pour chercher à gagner mon pain.
    - Veux-tu venir avec moi ?
    - Je veux bien ; peu m’importe avec qui.
    - Sais-tu lire ?
    - Un peu, mais pas beaucoup.
    - Tu n’es pas celui que je cherche, si tu sais lire.

    Et le seigneur poursuivit sa route.

    - Tiens ! se dit alors Koadalan, je n’aurais pas dû dire que je sais lire ; j’aurais été bien avec ce seigneur-là. Il faut que je retourne ma veste, pour aller au-devant de lui ; il ne me reconnaîtra pas.

    Il fait ainsi ; il met sa veste à l’envers, court à travers les champs et se retrouve sur la route au-devant du seigneur.

    - Où vas-tu comme cela, mon garçon ? lui dit encore celui-ci.
    - Voyager, pour chercher à gagner mon pain.
    - Voudrais-tu venir avec moi ?
    - Volontiers.
    - Sais-tu lire ?
    - Non certainement ; mon père est trop pauvre pour m’envoyer à l’école.


    Le seigneur le saisit alors et s’éleva avec lui en l’air, très-haut. Il descendit près d’un beau château, dans une grande avenue, où Koadalan fut bien surpris de voir écrit sur les feuilles des arbres :

    - Celui qui entre ici, n’en sort plus. Ce qui lui donna l’envie de s’en aller ; mais comment ? Ils entrent ensemble dans le château ; ils mangent ensemble et, après le souper, Koadalan dort bien dans un lit de plume.

    Le lendemain matin, le seigneur lui dit :

    - Or ça, mon garçon, je vais partir maintenant pour un voyage que j’ai à faire. Tu resteras seul ici pendant un an et un jour. Rien ne te manquera dans cette maison. Voici une serviette et, quand tu voudras manger ou boire, tu n’auras qu’à lui dire : « Serviette, fais ton devoir ; apporte-moi telle ou telle chose ! » et aussitôt arrivera ce que tu auras demandé. Maintenant, suis-moi, pour que je te montre ton travail de chaque jour.

    Et il le conduisit d’abord à la cuisine, où il y avait une grande marmite sur le feu.

    - Voilà une marmite sous laquelle il te faudra brûler deux cordes de bois par jour, et n’importe ce que tu y entendras, n’écoute pas et fais toujours du feu. Allons maintenant à l’écurie. Voilà une jument maigre qui a devant elle un fagot d’épine, en guise de trèfle. Mais on lui donne encore un autre régal. Voici un bâton de houx avec lequel tu la battras, jusqu’à ce que tu sues. Prends le bâton, et voyons si tu sais frapper.

    Et voilà Koadalan de battre la pauvre bête, de toutes ses forces.

    - Bien, bien ! Tu ne frappes pas mal. Tu vois ici, à présent, un jeune poulain auquel il faudra donner du trèfle et de l’avoine autant qu’il en voudra manger. Allons maintenant voir les chambres. En voici une que tu n’ouvriras pas ; ni cette autre non plus. Regarde bien, car si tu venais à ouvrir une de ces deux chambres, malheur à toi ! Toutes les autres, tu pourras les ouvrir et te promener partout dans le château.

    Après avoir fait toutes ces recommandations, le seigneur partit.

    - Or ça, chez qui donc suis-je ici ? se dit alors koadalan ; chez le Diable, peut-être ? Mais, voyons d’abord si ce qu’il m’a dit de sa serviette est vrai.
    - Serviette, fais ton devoir ! Apporte-moi du lard et du rôti, et de bon cidre et du vin ! Et aussitôt tout cela se trouva sur la table.
    - À merveille ! dit-il alors, tout va bien. Et il s’enivra et s’endormit sur la table. Quand il se réveilla : Il est grand temps, se dit-il, que je me mette à l’ouvrage !

     

    Et le voilà de faire du feu, un feu d’enfer, sous la grande marmite. Et il y entendait un bruit étrange, comme des soupirs et des plaintes d’âmes en peine. Mais il s’en inquiéta peu, et il se rendit à l’écurie. Il donna du trèfle et de l’avoine au jeune poulain, puis il ôta sa veste, prit le bâton de houx et se mit à battre Thérèse de son mieux. (C’était le nom de la jument maigre.)

    - Arrête, méchant, aie pitié de moi ! Cria la jument.
    - Comment, vous parlez donc aussi, vous ?
    - Oui, car je n’ai pas été toujours une jument, comme je le suis maintenant, hélas !
    - Chez qui donc suis-je ici, où les bêtes parlent comme les hommes ?
    - Chez le plus grand magicien qui soit sur la terre, et si vous ne voulez prendre bien garde, il vous arrivera comme à moi-même, et peut-être pis encore.

    - Et ne peut-on donc sortir d’ici ?

    - C’est difficile ; et pourtant si vous voulez faire comme je vous dirai, peut-être pourrions-nous échapper tous les deux à la griffe de ce démon.
    - Dites-moi, vite, car je suis prêt à tout faire pour sortir d’ici.
    - Allez aux deux chambres qu’on vous a défendu d’ouvrir, et vous trouverez là trois livres rouges, deux dans une des chambres, un seul dans l’autre. Prenez et emportez ces trois livres, et, puisque vous savez lire, avec eux, vous serez vous-même le plus grand magicien du monde, et, en les perdant, le maître de ce château perdra aussi tout son pouvoir.

    Koadalan se rendit aux deux chambres défendues et prit les trois livres rouges.

    - Bien ! dit Thérèse ; lisez à présent ces livres.

    Koadalan se mit à lire, et, à mesure qu’il lisait, il voyait des choses effrayantes, horribles ; mais il apprenait aussi toutes sortes de secrets, et surtout la manière de prendre telle forme et telle ressemblance qu’il lui plairait.

    - Maintenant, reprit Thérèse, il y a là un aigle au sommet de la plus grande tour, et celui-là en nous voyant partir fera un tel vacarme avec ses ailes et poussera des cris si retentissants, que le magicien l’entendra, n’importe où il sera, et il accourra aussitôt. Il faut lui lier les ailes et la tête entre ses jambes. Il dort à présent.

    Koadalan alla chercher des cordes, pour lier les ailes et la tête de l’aigle, puis il revint vers Thérèse.

    - Maintenant il faut mettre le feu à un tas de bois de cent quarante cordes qui est là dans la cour.

    Koadalan mit le feu au tas de bois, et voilà un feu d’enfer !

    - Il y a encore là une cloche qui sonne d’elle-même, quand il y a quelque chose de nouveau au château ; il faut lui enlever la langue (le battant), puis la bourrer d’étoupe.

     

    Koadalan enleva la langue de la cloche et la bourra d’étoupe.

    - Maintenant, pour devenir un beau prince, allez-vous laver la tête dans l’eau d’une fontaine qui est là au bas de la cour.

    Il se lava la tête à la fontaine, et aussitôt ses cheveux devinrent d’or.

    - Maintenant, garnissez mes pieds de paille et d’étoupe, pour que je ne fasse pas de bruit sur le pavé de la cour, en partant.

    Il fait encore cela.

    - Prenez maintenant l’éponge, le bouchon de paille et l’étrille, et surtout n’oubliez pas les trois livres rouges. - C’est fait. - À présent, montez sur mon dos, et partons, vite.

    L’aigle ne peut plus crier, ni la cloche sonner, et ils partent au triple galop (littéralement : galop rouge).

    Au bout de quelque temps, Thérèse dit à Koadalan :

    - Regardez derrière vous ; ne voyez-vous rien venir ?
    - Si, une meute de chiens ; et ils courent, ils courent !
    - Jetez, vite, le bouchon de paille derrière vous.

    Il jette le bouchon de paille, et les chiens sautent dessus et courent le porter au château.

    - Regardez encore derrière vous, dit Thérèse un moment après ; ne voyez-vous rien ?
    - Je ne vois qu’un nuage qui vient sur nous, et il est si noir que le jour en est obscurci ?
    - Le magicien est au sein de ce nuage ! Jetez, vite, l’étrille derrière vous.

    Il jette l’étrille ; le magicien descend du nuage, la prend et la porte au château.

    - Regardez encore derrière vous, dit encore Thérèse un moment après, ne voyez-vous rien ?
    - Si, une bande de corbeaux qui viennent sur nous à tire d’aile.
    - Jetez, vite, l’éponge ! Il jette l’éponge ; et les corbeaux vont la porter au château.

    Cependant la pauvre Thérèse était bien fatiguée ; mais elle était pleine de courage.

    - Nous n’avons plus que seize lieues à faire, dit-elle, pour atteindre la rivière, et si nous pouvons la passer, nous serons sauvés, car alors le magicien n’aura plus aucun pouvoir sur nous ; mais regardez encore derrière vous, ne voyez-vous rien ?

    - Si, mon Dieu ! Un chien barbet noir qui est sur nos talons !

    Au moment où Thérèse sautait dans la rivière, le barbet noir mordait à sa queue, si bien qu’il lui en resta des crins plein la bouche ! Mais il était un peu trop tard !

    - Tu es bienheureux, dit-il, en montrant les dents, d’être sorti de mes terres !
    - Oui, répondit Koadalan, mais maintenant je me moque de toi, et j’ai tes trois livres rouges.
    - Oui, malheureusement ; mais ces livres-là reviendront à la maison.
    - Nous verrons bien cela.

    Et le magicien partit en fureur, faisant feu et tonnerre !

    Koadalan et Thérèse continuent leur chemin, mais tout à leur aise maintenant, et libres de tout souci. Arrivés près d’une grande pierre, dans un bois, Thérèse parla ainsi :

    - Maintenant il vous faudra me tuer.
    - Dieu ! Que dites-vous là ? Je n’aurai jamais le courage de faire cela.
    - Il faudra me tuer, vous dis-je, ou tout ce que nous avons fait jusqu’à présent, sera peine perdue. Saignez-moi au cou, ouvrez-moi ensuite le ventre, puis vous verrez ce qui arrivera.

    Koadalan tue Thérèse, il lui ouvre le ventre et est bien surpris d’en voir sortir une princesse d’une beauté merveilleuse !
    - Je suis, lui dit celle-ci, la fille du roi de Naples ; mais je ne vous suis pas destinée ; une autre, bien plus belle que moi, sera votre femme, la fille du roi d’Espagne. Mais n’importe en quelle occasion vous aurez besoin de secours, venez ici et dites trois fois : « Thérèse ! Thérèse ! Thérèse ! Et j’arriverai aussitôt.

    Ils se font alors leurs adieux, les larmes aux yeux. Mais laissons maintenant la princesse, et suivons Koadalan.

    - Ce que j’ai de mieux à faire à présent, se dit-il à lui-même, c’est de me diriger vers l’Espagne, puisque c’est là que se trouve celle qui doit être ma femme. Mais quel chemin prendre ?
    Il s’habille alors en prince (avec ses trois livres rouges, qu’il avait conservés, il faisait tout ce qu’il voulait), et il se trouve sans tarder en Espagne. Il se présente aussitôt au palais du roi et demande à lui parler. Le roi lui fait bonne réception, parce qu’il le prend pour son neveu, le fils du roi de France, dont Koadalan avait pris la mine et les manières.

    Deux ou trois jours après son arrivée, comme il se promenait un jour avec le roi dans son jardin, il lui demanda :

    - Comment, mon oncle, je croyais que vous aviez une fille ?
    - Non, mon neveu, je n’ai pas de fille.

    Il en avait une, mais il ne voulait pas qu’on le sût, et il la tenait enfermée dans une tour avec une femme de chambre. Il allait la voir une fois par jour ; mais il allait toujours seul.

    Le lendemain, quand Koadalan était encore à se promener dans le jardin avec son oncle, il fut tout étonné de voir une boule d’or rouler sur l’allée et venir heurter contre son pied.

    - Qu’est-ce que cette boule d’or ? dit-il.
    - Ce n’est rien, répondit le roi.

    C’était la boule d’or de sa fille, qui jouait aux boules avec sa femme de chambre sur la plateforme de sa tour et qui avait jeté cette boule à dessein dans le jardin, quand elle avait vu le beau prince qui s’y promenait avec son père. Koadalan aussi avait remarqué la princesse. - Tôt ou tard, se dit-il, je trouverai moyen de lui parler.

    Il se lève à minuit, et, grâce à ses livres, il arrive à la porte de la chambre de la princesse, sans être vu ni entendu de personne. Il frappe à la porte : Tok ! Tok !…

    - Ici on n’ouvre à personne. Qui êtes-vous ?
    - Le fils du roi de France.
     Le fils du roi de France, mon cousin ! Alors l’on va vous ouvrir.

    Et la princesse lui ouvrit, et ils s’embrassèrent comme cousin et cousine, et il resta avec elle dans sa chambre jusqu’au point du jour. Et, dans la suite, il y revint chaque nuit, sans que personne n’en sût rien. Mais la princesse se sentit bientôt mère. Le roi continuait de la visiter tous les jours et, remarquant qu’elle prenait de l’embonpoint, il lui dit un jour :

    - Votre nourriture vous profite, ma fille.
    - Oui, sûrement, mon père ; et puis, je n’ai souci de rien.

    Le temps arrive où il lui faut accoucher, et elle donne le jour à un fils, un enfant superbe. Quand vient le roi, selon son habitude, et qu’il voit l’enfant dans son berceau, et sa fille malade dans son lit, il entre dans une colère terrible, et il part en jurant. Malgré tout, il n’en dit rien à son neveu. Mais, comme il était devenu triste et soucieux, celui-ci lui demanda un jour :

    - Pourquoi, mon oncle, êtes-vous ainsi triste et soucieux, depuis quelque temps ?

    - Hélas ! J’ai une fille que j’avais dérobée à tous les yeux ; elle ne voyait que moi et sa femme de chambre, et cependant elle a donné le jour à un fils.

    - Oui, mon oncle, je le sais, et c’est moi qui suis le père de l’enfant, et je vous demande de m’accorder la main de sa mère.

    - Eh ! bien, puisque la chose est arrivée, ce que j’ai de mieux à faire, c’est de te la donner ; et j’aime mieux que ce soit toi qu’un autre.

    Et on fit la noce tout de suite. Mais le vieux roi ne donna plus aucune marque de joie. Il mourut peu de temps après, et Koadalan lui succéda sur le trône. Celui-ci ne goûtait guère ce nouveau genre de vie, et, au bout d’un an, il voulut retourner dans son pays.

    Comme il avait toujours ses trois livres rouges, il demanda un beau carrosse ; et aussitôt il en descendit un du ciel. Ils y montèrent tous les trois, sa femme, son fils et lui, et le carrosse s’éleva avec eux en l’air, très-haut, comme un aigle.

    Il passa par hasard devant le château du grand magicien Fouques. Celui-ci habitait dans un château d’or, retenu par quatre chaînes d’or et quatre chaînes d’argent entre le ciel et la terre.

    Fouques était à l’une des fenêtres de son château, et, en voyant passer Koadalan, il le pria de descendre un peu, pour lui faire visite. Fouques avait aussi essayé d’avoir la fille du roi d’Espagne, mais il n’avait pas réussi.

    En la voyant passer, il l’avait reconnue tout de suite. Koadalan, qui ne se défiait de rien, s’arrêta avec plaisir au château de Fouques, et celui-ci lui fit bon accueil.

    Après souper, il le conduisit, avec sa femme, dans une belle chambre, pour passer la nuit, et leur enfant fut confié à une nourrice. Mais, malheureusement, avant de se mettre au lit, Koadalan oublia de placer ses trois livres rouges sous son oreiller, et quand il se réveilla, le lendemain matin, Fouques les lui avait dérobés. Le voilà perdu, le pauvre homme ! Fouques le précipita dans un puits très-profond (il avait plus d’une lieue de profondeur) et il tomba au milieu d’un grand bois.

    - Où donc suis-je ici, mon Dieu ? se dit-il, et que ferai-je maintenant que j’ai perdu mes trois livres rouges ? Et, ce qui est encore pis, ma femme et mon fils sont restés aussi au pouvoir de Fouques, le maudit traître ! C’en est fait de moi, cette fois ! Encore si j’avais pu retrouver le bois où je fis mes adieux à Thérèse ! Mais où est ce bois-là ?

    Il se met à parcourir le bois, et ne rencontre ni homme ni bête. La nuit vient, et il dort, la tête appuyée sur une grande pierre couverte de mousse. Quand le jour revient, il regarde autour de soi, et reconnaît le rocher près duquel il avait fait ses adieux à Thérèse.

    - Hola ! se dit-il alors, tout n’est pas encore désespéré !

    Et il cria trois fois : « Thérèse ! Thérèse ! Thérèse ! » Et aussitôt Thérèse arriva et dit :


    - Vous avez besoin de moi, Koadalan ?

    - Oui, certainement, princesse, car me voici bien embarrassé !

    - Je sais tout : vous avez perdu vos livres, et votre femme et votre fils ; mais si vous voulez faire exactement ce que je vous dirai, je vous les ferai retrouver encore.

     

    Puis elle le conduit devant le château de Fouques, et lui dit :

    - Tout le monde dort en ce moment dans le château. Rendez-vous tout doucement à la chambre de Fouques, que vous trouverez dormant sur son lit, et sur une petite table, près du lit, vous verrez les trois livres rouges. Prenez-les, revenez vite, et, pendant ce temps, je vous retrouverai votre femme et votre fils.

    Koadalan se rend à la chambre de Fouques, qui ronflait, étendu tout de son long sur son lit ; il prend les trois livres rouges, et s’enfuit aussitôt. Thérèse l’attendait, avec sa femme et son fils. Il les embrassa, en pleurant de joie.

     

    - Avant de partir, dit alors Thérèse, que voulez-vous que je fasse à Fouques ?
    - Ma foi ! À présent que j’ai retrouvé mes livres, ma femme et mon fils, je ne lui veux plus de mal.
    - Partons alors, et vite.

    Quand ils furent au milieu du bois, Thérèse lui dit encore :

    - Maintenant je vous fais mes adieux pour toujours, car nous ne nous reverrons plus jamais.

    Et elle s’éleva en l’air, et il la perdit bientôt de vue.

    Koadalan, sa femme et son fils remontèrent alors dans leur carrosse, qui revint aussitôt qu’il le redemanda, et ils arrivèrent sans tarder au pays de Koadalan, à Plouaret. Tout le monde y fut bien étonné de voir arriver un si beau prince et une si belle princesse. Personne ne reconnaissait Koadalan, pas même son père et sa mère, qui étaient vieux alors, et toujours pauvres. Ils firent bâtir un château magnifique. Mais les deux vieux (le père et la mère) continuèrent d’habiter leur chaumière ; ils s’y plaisaient mieux, et leur fils ne les laissait manquer de rien et leur donnait de l’argent autant qu’ils en voulaient.

    Un jour Koadalan dit à son père :

    - Demain, mon père, il y a une belle foire à Lannion, et il vous faudra y aller.
    - Pourquoi aller à la foire, puisque je n’ai ni cheval, ni vache, ni pourceau ?
    - Ne vous inquiétez point de cela ; demain matin vous trouverez un bœuf superbe dans votre étable. Menez-le à la foire, et demandez-en le prix que vous voudrez, et quand ce serait mille écus, vous les aurez. Mais ne donnez pas la corde avec le bœuf. Faites-y bien attention, ou vous ne me reverrez plus.

    - C’est bien, dit le bonhomme.

    Le lendemain matin le vieux Koadalan se rend à son étable, et est bien étonné d’y trouver un bœuf magnifique, comme il n’en avait jamais vu. Il lui passe une corde au cou, et se rend avec lui à Lannion. Tout le monde disait, sur le chemin, en le voyant passer : « Le beau bœuf ! À qui est-il ? » Et le vieillard en était tout fier.

    Dès qu’il arriva dans le champ de foire, la foule s’empressa autour de lui.

    - Combien le bœuf ? demandaient les bouchers de Lannion et de Tréguier.
    - Mille écus ! disait le vieillard. Et ils s’en allaient.

    De même pour les marchands de Morlaix et de Léon. Nul n’enlevait le bœuf.

    Arrivèrent alors trois grands marchands inconnus, les poches bourrées d’argent et que personne ne connaissait : (C’étaient trois diables.)

    - Combien le bœuf ? dirent-ils.
    - Mille écus !
    - Ce n’est pas pour rien, grand père. N’importe, c’est une belle bête ; il nous plaît, et nous sommes d’accord. Voici de l’argent comptant.

    Le vieillard met l’argent dans sa poche et livre le bœuf aux trois marchands ; mais il garde la corde.
    - Donnez aussi la corde, grand père.
    - Je n’ai vendu que la bête, et je ne donnerai pas la corde.
    - La corde suit toujours la vache et le bœuf.
    - Je n’ai pas vendu la corde et je ne la donnerai point.
    - Il nous faut cependant une corde ; donnez-la et vous aurez encore mille écus.
    - Je ne la donnerai pas, même pour dix mille !

    Et le vieillard met la corde dans sa poche, et part.

    Les trois marchands montent alors sur leur bœuf. Mais celui-ci commence aussitôt à beugler, à courir, comme une bête affolée, et jette les trois marchands à terre. Puis aussitôt le bœuf se change en chien ; et de courir vers la maison ! Et les trois marchands de courir aussi après lui, sous la forme de trois loups ! Mais le chien arrive le premier à la porte du château de Koadalan, et y saute d’un bond. Et aussitôt il redevient homme, car c’était Koadalan lui-même ! Les trois loups, redevenus trois marchands, s’arrêtent à la porte.

    - Un peu trop tard, les gars ! Leur dit Koadalan de sa maison.
    - Il était temps ! Mais n’importe, nous te prendrons encore au collet.
    - C’est ce que nous verrons bien !

    Et ils partirent, fort en colère.

    Quand le père Koadalan arriva à la maison :

    - Eh ! bien, mon père, avez-vous fait bonne foire ?
    - Oui sûrement : mille écus ! Et j’ai rapporté la corde ; la voici.

    Quelque temps après, Koadalan dit encore à son père :

    - C’est demain la foire-haute à Morlaix, mon père ; une belle foire ! Il vous faudra y aller.
    - Et avec quoi ?
    - Avec un cheval, que vous trouverez dans votre écurie demain matin, le plus beau cheval que vous aurez jamais vu. Vous en demanderez deux mille écus ; et vous les aurez encore. Mais ne donnez pas la bride ; prenez-y bien garde !

    Le lendemain matin, le père Koadalan trouve un cheval magnifique dans son écurie, comme le lui avait dit son fils, et il va avec lui à Morlaix. Tout le monde admirait le cheval. « Combien ? Combien ? » Demandaient les marchands. Mais quand ils entendaient : « Deux mille écus ! » tous se retiraient.

     

    Tantôt arrivèrent encore les trois marchands de Lannion.

    - Combien le cheval, grand père ?
    - Deux mille écus !
    - Topez-là ; il est à nous ! Et ils se frappèrent dans les mains.
    - Allons à l’auberge, pour compter l’argent, et boire un coup. Ils vont à l’auberge la plus voisine. Le vieillard boit un coup de trop, et s’enivre, si bien qu’il oublie de retenir la bride.

    Les trois marchands emmènent le cheval, avec sa bride en tête. Ils montent tous les trois dessus. Tout le monde les regardait avec étonnement.

    - D’où sont ces trois imbéciles ? se disait-on. Ils longeaient le quai de Léon, et les gamins criaient dessus et leur lançaient même des pierres.
    - Comment, trois imbéciles, leur dit un vieillard, vous êtes plus dépourvus de raison que votre bête ; descendez au moins deux ; n’avez-vous pas de honte ?

    Ils descendent tous les trois. Le cheval saute alors dans la rivière, et se change aussitôt en anguille. Les trois marchands y sautent après lui, et se changent en trois grands poissons, pour poursuivre l’anguille. Mais celle-ci s’envole alors, sous la forme d’une colombe, et s’élève très-haut dans l’air, au-dessus de la ville. Les trois grands poissons la poursuivent encore, sous la forme de trois éperviers. La colombe, fatiguée de voler, et se voyant sur le point d’être prise, voit, en passant au-dessus d’un château, une servante, près d’une fontaine, occupée à remplir d’eau un baquet. Elle se laisse tomber dans ce baquet, sous la forme d’une bague d’or. Aussitôt la servante retire la bague de l’eau, la met à son doigt et court au château. Alors les trois éperviers se changent en trois musiciens, et vont, portant chacun un violon, faire de la musique sous les fenêtres du château. Des seigneurs et des dames viennent les écouter aux fenêtres et leur jettent de l’argent.

    - Merci ! disent les musiciens, mais ce n’est pas de l’argent que nous demandons.
    - Que voulez-vous donc ?
    - Une bague d’or que la servante a trouvée, en allant puiser de l’eau à la fontaine.
    - Vous l’aurez.

    On cherche la servante. Celle-ci était dans sa chambre, occupée à admirer sa bague. Elle fut effrayée de voir tout à coup un beau prince à côté d’elle, et la bague disparue de son doigt.

    - Ne vous effrayez pas, lui dit le prince, je suis la bague d’or que vous aviez au doigt. Votre maître vient pour vous demander cette bague d’or (car je vais à l’instant redevenir bague d’or à votre doigt). Mais ne la lui donnez pas, jusqu’à ce qu’il ait promis de faire ce que je vais vous dire. Dites-lui de mettre le feu à un grand tas de bois qui est dans la cour ; puis, quand le feu sera au plus fort, vous y jetterez la bague d’or, et direz aux trois musiciens de l’y aller chercher.

    Quand il eut dit ces paroles, il redevint bague d’or au doigt de la servante. Le seigneur arriva aussitôt, et dit à la servante :
    - Où est la bague d’or que vous avez trouvée, en allant puiser de l’eau à la fontaine ?
    - La voici, monseigneur.
    - Donnez-la-moi.
    - Sauf votre grâce, on m’a bien recommandé de ne vous la donner que lorsque vous aurez fait ce que je vais vous dire. Faites mettre le feu au grand tas de bois qui est dans votre cour ; quand le feu sera au plus fort, je jetterai la bague d’or au milieu, en disant aux musiciens : Allez l’y chercher !

    On met le feu au tas de bois, puis la servante jette la bague d’or au milieu, et dit aux musiciens : Allez l’y chercher !

    Aussitôt ceux-ci se jettent dans les flammes, et se mettent à y chercher la bague d’or, comme de vrais diables ; ce qu’ils étaient en effet.

    Mais la bague d’or est changée alors en un grain charbonné, dans un grand tas de froment qui était dans le grenier du château. Et aussitôt les trois autres deviennent trois coqs, qui se mettent à chercher le grain charbonné dans le tas de froment. Mais le grain charbonné devient aussitôt un renard, qui croque les trois coqs[iii]!

    Et voilà comment Koadalan remporta la victoire sur les trois diables, et comment ses trois livres rouges lui restèrent.

    Après tant d’épreuves, Koadalan revint chez lui. Son père était mort ; sa femme et son fils moururent aussi peu après, et il se trouva seul. Mais il avait toujours ses trois livres rouges. Avec eux il pouvait faire tout ce qu’il voulait ; tout, excepté éviter la mort. Et il était déjà vieux, et il avait grand’ peur de la mort ! Chaque jour il étudiait de plus en plus ses livres et y cherchait le secret de devenir immortel. Un jour il crut l’avoir trouvé, et voici comment.

    Il assemble tous les gens de sa maison, et leur dit :

    - Obéissez-moi ponctuellement, n’importe ce que je vous commanderai, et je vous donnerai de l’argent et de l’or autant que vous en voudrez. Allez d’abord chercher une femme allaitant son enfant premier né et amenez-moi sur-le-champ et la mère et l’enfant.

    On lui amène une mère allaitant son enfant premier né, et ayant du lait en abondance. Celle-ci devait rester six mois au château, sans voir aucun homme, pas même son mari. Elle aurait cent écus par mois. Koadalan lui dit : - Moi, je serai à présent mis à mort et haché menu comme chair à saucisses ; puis, mon corps, ainsi réduit en morceaux, sera mis dans une grande terrine. Cette terrine sera enfouie dans un tas de fumier chaud, et, deux fois par jour, pendant six mois, à midi et à trois heures, il vous faudra venir, une demi-heure chaque fois, répandre le lait de vos seins sur le fumier, à l’endroit où se trouvera la terrine.

    Mais prenez bien garde de vous endormir, pendant que vous répandrez le lait de vos seins ! Au bout des six mois, si vous faites exactement ce que je vous recommande, je me relèverai tout entier de la terrine, plein de vie et de santé, et plus fort et plus beau que je ne fus jamais ; et alors je ne mourrai plus jamais. - Ferez-vous cela, dites-moi ? Vous aurez cent écus par mois. - Oui, dit-elle, je le ferai.

    Alors il fait venir ses domestiques et leur dit :

    - Maintenant il vous faudra me mettre à mort, et hacher tout mon corps en morceaux menus comme chair à saucisses. Puis, vous mettrez tous ces morceaux, et le sang aussi, dans une grande terrine, que vous recouvrirez d’un linge et enfouirez ensuite dans un tas de fumier chaud, où elle devra rester pendant six mois entiers. Les six mois accomplis, vous me verrez me relever de là, plein de vie et de santé, et plus fort et plus beau que je ne le fus jamais. Et n’ayez aucune crainte, car tout arrivera comme je viens de vous dire. M’obéirez-vous ?

    - Oui, répondirent les domestiques.

    On fait chaque chose comme il a recommandé. On le met à mort, on le hache en morceaux menus comme chair à saucisses. Puis tous les morceaux, et le sang aussi, sont mis dans une grande terrine, que l’on enfouit dans un tas de fumier chaud.

    Deux fois par jour, pendant une demi-heure chaque fois, la nourrice va répandre le lait de ses seins sur le fumier, au-dessus de la terrine. Elle l’avait fait pendant cinq mois, cinq mois et demi ; il ne s’en fallait plus que de trois jours que les six mois ne fussent accomplis, quand elle s’endormit sur le tas de fumier, en répandant le lait de ses seins au-dessus de la terrine.

    Hélas ! Alors mourut Koadalan !

    Quand on découvrit la terrine, on retrouva son corps tout entier, sorti du vase et sur le point de se relever. Encore trois jours, et il aurait réussi !

    Mais, hélas ! Il était mort, bien mort, pour avoir voulu se rendre immortel !

     

    Conté par Jean-Marie Guézennec, charpentier à Plouaret, Et recueilli par F.-M. Luzel.

     © Le Vaillant Martial



    [i] Ce conte est un de ces nombreux récits populaires, transmis par la tradition orale, et qui font le charme de nos chaumières et de nos manoirs bretons durant les veillées d’hiver. Il a été recueilli sous la dictée du conteur et traduit avec une grande fidélité sur le texte authentique

     

    [ii] Le nom de Koadalan, traduit en français, serait Bois-Allain ; - mais je doute fort que ce soit là le nom primitif, car nos conteurs populaires ont la fâcheuse habitude de changer arbitrairement les noms, ceux des personnages comme ceux des lieux, et de leur substituer d’autres noms, généralement connus de leur auditoire.

     

     

    [iii] Cette série de métamorphoses du héros de notre conte rappelle la poursuite de Gwion par Keridwen dans le Hanes Taliesin :
    « Vraiment, s’écria Keridwenn, c’est Gwion le nain qui est le ravisseur. » Ayant prononcé ces mots, elle se mit à sa poursuite. Gwion, l’apercevant de loin, se transforma en lièvre, et redoubla de vitesse ; mais Keridwenn aussitôt changée en levrette le dépassa et le chassa vers la rivière.
    Se précipitant dans le courant, il prit la forme d’un poisson ; mais son implacable ennemie, devenue loutre, le suivit à la trace ; si bien qu’il fut obligé de prendre la figure d’un oiseau et s’envola dans l’air.
    Cet élément ne lui fut pas un refuge ; car la dame, sous la forme d’un épervier, gagnait sur lui, et allait le saisir de sa serre. Tremblant de la terreur de la mort, il aperçut un tas de blé, sur une aire, et se glissa au milieu, semblable à un simple grain.
    Kéridwenn prit la forme d’une poule noire à la crête élevée, ouvrit en grattant le tas de blé, distingua le grain et l’avala, etc... »
     


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