• Le Veneur de Fontainebleau 

    e soir-là, la chaleur de la fin de l’été avait pris des airs de canicule. Malgré une pluie absente depuis quelques semaines, la forêt ne semblait pas avoir souffert du manque d’eau.

    Les larges colonnes de hêtres montaient vers le ciel pour bâtir une voûte de leurs feuillages, fermant l’accès à la lumière, mais protégeant les sous-bois des rayons brûlants du soleil. Sous leurs ramures épaisses, une température agréable régnait en cette sylve tranquille. C’est pourquoi Joséphine s’y était rendue ce jour, cherchant un peu de fraîcheur  au cœur de cette étouffante chaleur d’été. Elle aimait ce bois. Elle avait posé son chevalet et ses pinceaux entre la Solitude et le Cul du Chaudron à quelques pas des Gorges d’Apremont.

     Dans cette partie recouverte de grands hêtres, rares étaient les plantes qui pouvaient rivaliser avec l’épais tapis de feuilles recouvrant le sol. Seul quelques houx, quelques ronces se permettaient l’outrecuidance de percer ce sol inféodé aux hêtres majestueux... Le paysage d’ici se différenciait d’autres parties de la forêt. C’était sans doute là,  la plus grande richesse de Fontainebleau[1] : sa diversité. Pour qui la traversait de part en part, l’étonnement ne cessait devant cette succession de tableaux. Tantôt, il posait le pied sur une mousse épaisse, passant à travers une forêt obscure, intrigante, tantôt il débouchait dans des oasis lumineuses, lorsque l’un de ces grands arbres s’effondrait. Cette chute laissait à nouveau s’exprimer des pionniers tels que les bouleaux, les noisetiers auxquels se mêlaient des blanches épines, des merisiers ou prunelles. Tous ces buissons offraient au printemps une explosion exquise  de fleurs blanche, conférant à ces îlots paradisiaques, ces jardins dans la forêt, un air des plus féeriques.

     

    Une autre fois encore le promeneur traversait des roches fantastiques aux formes irrégulières et stupéfiantes, qui laissaient libre cours aux imaginations les plus folles, laissant vagabonder les esprits des aventuriers vers des explications fantasmagoriques où chacun devinait ce qu’il désirait : des animaux d’Afrique, des trolls nordiques ou de monstrueuses créatures issues des profondeurs de la terre. D’autres enfin, longeaient une mer de poussière, paysage presque désertique, avant de replonger vers un enfer vert touffu, fulmination de matières vivantes et captivantes. Ainsi se promener à travers Fontainebleau réservait toujours de jolies surprises à qui se laissait porter par la rêverie, trouvant ici un terreau propice.

     

     

    Assise sur un tronc renversé, la jeune fille dessinait dans les pages d’un petit cahier à la couverture rouge. Ses cheveux pendaient et dissimulait son visage. D’un geste de la main gauche, elle rabattit sa chevelure d’or, laissant paraître ses traits. Deux pommettes saillantes marquaient ce doux visage dans lequel étaient incrustés les joyaux de son regard : deux améthystes d’un mauve étrange. Elle portait une robe bleue aux motifs floraux. L’habit était léger, flottant, accentuant encore son allure irréelle. Qui l’aurait croisée ici l’aurait certainement comparée à une princesse de ces contes de fées. Il n’aurait été nullement étonné de voir apparaître derrière elle un château de cristal ou un cheval ailé l’emportant dans les airs. Il est vrai que le tableau ne manquait pas de charme, mais Joséphine n’était pas une fée. Elle était étudiante aux Beaux-Arts et passait ce week-end à Barbizon, chez sa tante, afin de travailler la thématique de la forêt.

     

    Depuis ce matin, elle avait ainsi croqué un vieux hêtre, tracé des pages de broussailles, gommé et regommé un geai dont elle n’était pas parvenue à saisir les nuances tandis qu’un écureuil s’étalait sur deux pages dans de délicieuses mimiques qui rendait l’être aussi comique que chérissable.

    Joséphine adorait résider chez sa tante. Barbizon est village bordant la forêt de Fontainebleau autour duquel les vapeurs du passé reflètent encore la richesse des artistes qui y ont séjourné autrefois. Se retrouver ici à dessiner et peindre était pour elle une façon de les honorer. Certes les styles de ce milieu du XIXe siècle annonçant l’impressionnisme se démarquaient de beaucoup du trait plus nerveux, plus fantastique de la jeune créatrice. Mais c’était à la même source que tous, hier et aujourd’hui, avaient puisés leur inspiration, avaient entendu le murmure des Muses. Découvrir sans cesse les lieux de peintures de l’école de Barbizon était l’une deux des raisons qui expliquait la joie ressentie par Joséphine lorsqu’elle retrouvait sa tante le temps d’un week-end. L’autre était liée à sa passion pour les contes et les légendes. Sa tante aimait à raconter les histoires attachées à Fontainebleau. Ces veillées contées faisaient le délice de la jeune demoiselle avide de sensations, de rêveries en lien avec la nature. Ainsi hier soir encore, la jeune fille avait écouté attentivement le récit de la vieille dame.

    C’était une histoire rêvée par un poète et qui avait levé le voile sur l’intimité extraordinaire de deux amants inscrits à jamais dans le patrimoine onirique de Fontainebleau. Un homme, un seigneur, un chevalier s’était entiché d’une belle damoiselle. Toujours il l’aima, la courtisant le temps d’interminables promenades le long des sentiers forestier. L’homme finit par épouser la belle et l’emmena dans son château. Quelques années plus tard, alors que le bonheur et l’amour rythmait leur quotidien, un prince noir se présenta aux limites du domaine seigneurial. Son armée de sbires et de mercenaires eut tôt fait de mener une razzia dans le pays. Le seigneur s’empressa de cacher son épouse dans la forêt, dans une des grottes où, croyait-il, celle-ci serait  en sécurité. Après une sanglante bataille, l’envahisseur repoussé, le noble chevalier revint rechercher sa douce, mais hélas ne trouva plus que son corps endormi pour toujours, une morsure de serpent au cou.

    Rendu fou par le chagrin, il vint et revint chaque jour au pied de la riche et s’enfonça doucement dans une douce folie. Un soir il vit apparaître devant lui une beauté sauvage. Le corps couvert de feuillage.

     

     L’apparition se nommait Nemerosa. C’était une fée, la reine des bois. Les deux êtres s’apprivoisèrent au fil de leurs rencontres et le chagrin s’amoindrit devant le mystère. L’amour revint planter sa graine dans le cœur du chevalier... Un jour, ils disparurent, s’évaporèrent dans l’air  de cette forêt. On dit que certains matins ou certains soirs, on peut encore entendre les chuchotements des deux amants invisibles.

    ...  Un autre être se fait entendre les jours de tempête sans qu’il puisse toujours le voir. La tante de Joséphine connaissait d’ailleurs toutes les histoires qui mettent en scène le Chasseur noir. Ce spectre dont le cor de chasse résonnait en ces bois. S’il demeurait la plupart du temps caché aux yeux des hommes, il s’était déjà montré à quelques reprises, autant aux rois, qu’aux charbonniers qui travaillaient autrefois en ces lieux. On raconte qu’Henri IV frémit aux témoignages qui lui furent rapportés à propos de ces apparitions fantomatiques et que le roi lui-même discerna au cours d’une chasse, le cor du Grand Veneur. Alors qu’il avait envoyé ses gens à la source de ces bruits, ceux-ci revinrent en affirmant avoir vu un chasseur tout de noir vêtu accompagné d’une meute de chiens, semblant tous appartenir à un autre monde. Ils rapportèrent encore que la créature leur lança un « M’entendez-vous ? » dont les mots glacèrent leurs os et les décidèrent à fuir l’apparition pour rejoindre leur roi.

    Cette histoire a bien des variantes et nombreux sont les récits qui parlent de ce chasseur maudit. Joséphine aimait beaucoup les entendre et sa tante ne gâchait pas son plaisir d’y ajouter moult détails lors de ces soirées passées à conter. Peut-être que Joséphine espérait au fond d’elle-même vivre une telle expérience, croiser elle aussi quelque fantôme dans ce lieu enchanteur

     

    Tout occupée à ses pensées, elle ne perçut pas immédiatement le lointain grondement. Le ciel au-dessus de Fontainebleau  était encore d’azur lorsqu’elle vit poindre un horizon de ténèbres. Un amas de nuages noirs menaçait la forêt et prenait la direction du lieu même où se trouvait la jeune peintre.

    Le vent s’était levé. Il faisait balancer les lourdes branches des hêtres, des chênes et leur lente danse était ponctuée de craquements. Si les troncs des arbres semblaient se moquer des gifles du vent, il en était tout autre des buissons et petits arbustes. Le sureau se pliait à la volonté d’Éole, les feuilles de l’aubépine tremblaient et celles du houx, bien plus coriaces s’agitaient néanmoins férocement lorsque la bise s’immisçait entre les rameaux.

    Des nuées d’oiseaux fuyaient le ciel assombri, prenant la direction opposée à cette masse d’ouate chargée de furie. Très vite les grondements du tonnerre ajoutèrent encore plus de densité dramatique à la scène qui naissait sous les yeux de Joséphine. La jeune fille se rappela que s’abriter sous un arbre n’était pas la meilleure des choses à faire en temps d’orage.

    Joséphine décida à quitter ces lieux pour rejoindre au plus vite le plateau d’Apremont. Elle pourrait peut-être se réfugier sous l’une des roches saillantes sinon elle profiterait du spectacle de la tempête depuis les hauteurs. La jeune fille courut en direction des rochers qu’elle atteignit en quelques minutes. Elle s’accroupit le long d’une paroi, tentant de s’installer le plus confortablement possible contre la roche. De son perchoir improvisé, elle avait une vue dégagée sur cette partie de la forêt.

    L’orage s’était considérablement rapproché. Elle voyait le foudre frapper la sylve et les éclairs zébraient le ciel dans un ballet de lumières vite rattrapé par le vacarme tonitruant de ces nuages pleins de colère. L’orage était d’autant plus effrayant que la pluie ne semblait pas vouloir tomber. L’eau adoucit l’orage. Sec, il n’offre que la peur de la foudre à ceux qu’il surplombe.

     

    Le cœur de Joséphine battait à tout rompre. Elle craignait les orages, ils la mettaient mal à l’aise, mais celui-ci avait quelque chose d’encore plus terrifiant. Elle vit alors des dizaines d’animaux fuir le long de la clairière séparant l’amas rocheux de la forêt. Lapins, biches, chevreuils, renards quittaient cette partie des bois pour se rejoindre l’autre côté de la trouée forestière. Cette scène fantastique augmenta encore la peur qui s’était installée dans les entrailles de Joséphine et lui nouait le ventre. Elle se dit que c’était sans nul doute l’orage particulièrement violent qui mettait les animaux en déroute, mais cette explication par trop simpliste n’arrivait pas à la convaincre. La vraie histoire ne tarda pas à poindre ....

     

     

    Une lumière irréelle venait de colorer la lisière d’une aura bleutée. Joséphine, depuis sa cachette entendit une rumeur grandissante. Comme si une foule de gens se mouvait dans les fourrés. À travers la futaie assombrie par le ciel couvert de nuages, elle vit monter une brume blanche. Une vapeur collait maintenant au sol et se répandait lentement dans sa direction. Mais ce qu’elle vit ensuite lui glaça le sang : des dizaines de pupilles brillantes perçaient le brouillard. C’était des yeux de braise ardente et les créatures étaient sur le point de sortie de la forêt.

     

    Le plus terrifiant des défilés avançait maintenant devant Joséphine. Une meute de chiens féroces plus grands que des loups n’était que fureur. Les bêtes à l’échine hirsute et à la fourrure sombre se mordaient entre eux dans un grognement incessant. C’était un miracle si aucun de ces monstres infernaux n’avait pu déceler la présence de la jeune fille.

    Les chiens passaient devant elle, à quelques mètres à peine de sa cachette sans sembler la voir. Comme si elle était invisible, inodore, présente dans une tout autre dimension, derrière un miroir sans tain ou une vitre protectrice qui lui permettait de voir sans être vue, d’entendre sans être entendue. Mais cette meute repoussante n’était que les prémices du plus monstrueux carnaval qui soit. À la suite des chiens de l’enfer s’avançait un grand cavalier sombre. Aucune hésitation ne vint freiner la pensée qui venait de naître dans l’esprit de Joséphine. Il s’agissait là du grand Veneur, du Chasseur noir des contes de Fontainebleau, l’apparition spectrale préférée de sa tante...

     

    Ses mains décharnées étaient posées sur l’encolure d’une monture squelettique. Son corps drapé de voiles noirs, d’un long manteau lui descendant de nature de revenant, mais  son visage, par contre, en disait beaucoup. Un rictus figé dévoilait une large bouche à laquelle les lèvres manquaient. Du crâne largement dégarni pendait une filasse collante qui allongeait encore le visage émacié du chasseur damné. Un visage où des lambeaux de chair se mêlaient aux os saillants. Au moment précis le grand Veneur passait devant Joséphine, il eut un mouvement de tête se tourna dans la direction de celle-ci. La jeune fille recula d’instinct. Portant sa main droite sur sa bouche, elle empêcha un hurlement de naître. Damné se baissant depuis l’encolure de sa monture, plongea un regard de feu dans celui de Joséphine. Il la fixa longuement puis s‘en détourna et poursuivit son chemin.

    Joséphine tremblait. Lorsque le Veneur avait plongé ses yeux dans les siens, elle avait été transportée au cœur de l’horreur pendant de longues secondes. Son esprit avait perçu les cris des victimes, la peur innommable des damnés de l’enfer. Reprenant son souffle, la jeune fille revint doucement à la réalité de ce funeste cortège. Une armée de fantômes passait maintenant devant elle. Les spectres avançaient sans bruit, le regard hagard, et cette marche silencieuse provoqua un nouveau frisson chez Joséphine. Un froid  intense  la saisit, son corps se raidissait au fur et à mesure que les ombres blanches défilaient. Les revenants marchaient sans souffrir d’aucun obstacle, traversant les buissons et les troncs des arbres sans que leur matière ne les freine. Certains avaient encore les chevilles marquées de la trace des chaînes.

     

    Était-ce celles portées autrefois sur terre ou avaient-ils été enchaînés dans les enfers avant d’être condamnés  à revenir pour servir ce sombre maître ? Une fois passé ce raz-de-marée inhumain  et silencieux suivait une troupe bien plus bruyante. Il y avait des nains grimaçants, des lutins armés de piques, des gnomes au bonnet dégoulinant d’un rouge sang. C’était les membres du Petit Peuple qui effrayaient autrefois nos ancêtres et qui de conte en comptine avait fini par perdre de leur atroce vérité au profit d’une candide nature farceuse.

     

    À les voir ici défiler, ils n’avaient rien de sympathique. La méchanceté pure se lisait dans leurs yeux, et leurs grimaces n’étaient faites que de haine. Il n’était pas bon croiser ceux-ci sur les chemins de la forêt, surtout en ce temps de chasse. À leur suite, des dames vêtues de dentelles noires, portant l’habit de deuil. Dans leurs yeux, nulle haine, mais une folie certaine. Leurs mains arboraient de longs ongles avec lesquels elles semblaient déchirer l’air, laissant leur marque sur l’écorce des arbres lorsqu’elles l’effleuraient. Enfin fermant la marche, apparut une grande quantité d’hommes et de femmes au visage triste. Ces derniers portaient des vêtements de toutes époques. Des bûcherons, de grandes haches sur l’épaule avançaient entre les rangs des paysannes de siècles épars armées de paniers, de seaux dans lesquels roulaient des fruits pourris et les restes poussiéreux de récoltes passées.

    Ainsi c’était là, les victimes du Grand Veneur, les égarés de Fontainebleau, les témoins de ce cortège macabre qui avaient eu l’imprudence, la malheureuse audace ou le terrible destin de  croiser cette chasse lors d’un orage passé.

    Au moment où les derniers damnés défilaient devant Joséphine, une femme vêtue d’une robe de fiancée recouverte d’un tablier sale et déchiré quitta les rangs pour s’approcher de la jeune fille. À un mètre de celle-ci, sans quitter des yeux la demoiselle, elle porta son index à la bouche comme pour lui signifier de se taire. Puis, elle rejoignit ses compagnons d’infortune.

    Tétanisée par la peur, Joséphine demeura longtemps encore sur place, laissant l’orage s’éloigner jusqu’à ne plus percevoir le moindre coup de tonnerre. Une pluie fine tombait à présent sur la jeune fille sans qu’elle n’esquisse le moindre mouvement. Les cheveux et les vêtements trempés, elle laissait l’eau ruisseler sur son visage, glisser le long de son corps, calmant les derniers soubresauts qui la secouaient. Cela lui prit un long moment pour vaincre la folie qui tentait de faire basculer son esprit vers les ténèbres. Un passage obligé vers la vie. Sentir qu’elle était vivante, que le monde qui l’entourait appartenait de nouveau à sa réalité et qu’elle n’avait  malheureusement pas suivi le sinistre cortège la damnant pour le reste de son existence. Elle avait vu le Grand Veneur et il l’avait épargnée.

     

    Le ciel avait retrouvé toute sa luminosité. Dessous, la forêt se remettait de la monstrueuse parade qui l’avait traversée. Les fantômes étaient retournés à leurs ombres. Jusqu’au prochain orage qui entrouvrirait à nouveau les portes de l’enfer. Fontainebleau baignait à présent dans la quiétude, sa beauté recouvrée et son apparente tranquillité faisant déjà oublier le secret qu’elle renfermait. Joséphine avait du mal à réaliser ce qu’elle venait de vivre. Cette expérience surnaturelle n’avait-elle été qu’un cauchemar éveillé ? S’était-elle endormie et avait-elle sombré le temps d’un songe dans une vision apocalyptique ? L’odeur de la terre décuplée par l’orage témoignait de la réalité de la tempête passée, mais ni les branches arrachées, ni l’herbe foulée par la pluie ne donnaient lieu à de véritables preuves du passage de ce cortège endiablé. Elle conserva donc cette expérience au tréfonds de son âme et décida d’en nourrir ses desseins à partir de ce jour.

    Plusieurs années passèrent et le succès vint frapper aux portes de Joséphine. Ses tableaux fascinaient les foules. Des scènes impressionnantes où  couraient les ombres des sous-bois, des défilés de fantômes au cœur d’une nature secouée par les vents, des visages grimaçants et repoussants qui naissaient dans les rideaux de pluie, s’abattant depuis le ciel. Ses toiles surent également séduire les critiques d’art.

    L’artiste vogue maintenant de galerie en galerie, exposant ses œuvres qui provoque partout l’étonnement, la curiosité et l’admiration pour une imagination cauchemardesque digne des récits d’horreur les plus aboutis.

    Mais ce qu’ignore chacun des visiteurs de ces expositions c’est que Joséphine reçut cet étrange cadeau à Fontainebleau, un après-midi de fin d’été, lorsqu’un orage faisait trembler la forêt : la vision du Grand Veneur et de sa suite. Nul ne sait qu’en réalité, l’artiste ne qu’user et abuser de son talent pour tenter d’effacer le souvenir de ce moment gravé à jamais au plus profond de son être. Car son art n’est qu’un exutoire à cette peur qui ne l’a finalement jamais quittée.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Fontainebleau est une belle forêt domaniale de Seine-et-Marne qui jouit de paysages exceptionnels et de légendes qui ne le sont pas moins. Nombreux sont les témoignages à propos de ce Chasseur  Noir dont on entend le cor les soirs de tempête. Des cris, des aboiements sont perçus à travers les feuillages sans que l’on puisse apercevoir la meute ou les batteurs de cette chasse surnaturelle. Le phénomène des Chasses Fantastiques est largement répandu dans le folklore des forêts.


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    Le petit troubadour 

    L’ombre épaisse des grands chênes et des châtaigniers s’étirait sur la pelouse verdoyante ; Bientôt la colline où paissait paisiblement un troupeau de moutons serait noyée dans la pénombre.

    Le tintement lointain d’une cloche réveilla Loïc en sursaut. Il est grand temps de regrouper tout ce beau monde et de rentrer au bercail, pensa le jeune berger en se levant d’un bond. À vrai dire, de berger, il n’en avait que le nom. Loïc, se préoccupait assez peu des moutons dont qu’il avait la charge de garder, préférant poser des collets, pêcher les grenouilles ou mieux encore « siestouiller ».

    Cette énergie soudaine qui l’animait était surtout motivée par la perspective d’une platée de crêpes qui l’attendait, tout juste fumante, à la ferme. Il en salivait d’avance !


     

    Tout en sifllant Kidu son chien, il s’approcha d’une grosse pierre plate. La roche aux fées. C’est ainsi qu’on la nommait. C’était toujours en ce lieu qu’il déposait chaque matin tout son fatras. Comme il se penchait pour saisir sa gibecière, un mouvement rapide détourna son regard.

    Debout sur la roche, se tenait un petit bonhomme en culotte de mousse. Loïc, amusé plus que surpris, détailla l’étonnante créature. Son corps, épais comme deux brindilles étai drapé dans une feuille de bouleau, sa tête minuscule disparaissait sous une fleur d’ajonc et ses pieds étaient enroulés dans des ailes de coléoptères. Et, sous son bras, il tenait un violon....

    Berger et Lutin se regardèrent sans échanger mot jusqu’à ce que le petit bonhomme se saisisse de son instrument et en pince une corde.


     

    Un son suraigu retentit. Un son si dissonant que la tignasse ébouriffée de Loïc se hérissa comme les crins d’un balai brosse.

    - La bonne nuit à vous lança, le petit homme d’une voix qui sonnait comme une clochette.
    -
    La même chose pour vous, bougonna le jeune garçon en se frottant les cheveux.
    -
    Aimer vous danser Loïc ? Car si tel est le cas, patientez quelques instants et vous découvrirez les meilleurs danseurs de Bretagne.

    Loïc, sans daigner répondre, tançait le petit homme, comme s’il n’était qu’une vulgaire grenouille.
    -
    Et, j’en suis le musicien, gloussa le lutin torse bombé avant de s’incliner avec la délicatesse d’une ballerine d’opéra.
    -
    Eh bien, alors, où est votre bombarde ? Un Breton ne peut danser sans être accompagné d’un biniou ou d’une bombarde ! lâcha le berger d’un ton gouailleur.

    - Oh, dit le petit homme, avec mon violon soyez sûr que je peux jouer les plus beaux airs à danser.
    -
    C’est espèce de cuillère en bois munie de cordes que vous appelez un violon ? lui rétorqua Loïc en haussant les épaules.

    Le lutin ne se renfrogna, mais le ne broncha pas. Toutefois lorsqu’il vit le jeune garçon se coiffer d’un bonnet puis s’éloigner sans plus de considération pour sa personne, son visage devint aussi rouge qu’une fraise des bois au printemps. Loïc siffla son chien à nouveau, et alors qu’il jetait un regard circulaire sur la pâture en comptant ses moutons, il s’arrêta bouche bée.

    Dans les dernières lueurs du jour, des nuées de minuscules personnages sortaient de la forêt. Vêtus de pourpoints aux couleurs passées, ils s’approchaient, semblant glisser  sur l’herbe comme une nappe de brume sur la mer. Certains d’entre eux qui tenaient dans la main des vers luisants précédaient la troupe. Bientôt, ils passèrent devant Loïc. Certains le saluèrent d’une révérence gracieuse, d’autre par des ronds de jambe assez maladroits si bien que le berger interloqué ôta son bonnet pour leur rendre la politesse. 

     

    Toujours juché sur le rocher plat, le petit ménestrel leva son archer et posa délicatement son violon contre son épaule. Une mélodie très douce s’éleva dans la pénombre. Une mélodie enchanteresse qui enveloppa Loïc d’une langueur inconnue où s’entremêlaient les souvenirs confus de moments joyeux, d’odeurs de miel et de confiture, de voix aimées et de rire d’enfantins.

    Alors la troupe de lutins se rangea en différentes formations et commença à danser. Jamais Loïc n’avait assisté à un spectacle aussi harmonieux. La tête dressée, chacun des danseurs dont les pieds semblaient glisser sur l’herbe ondulait comme porté par le souffle de l’air. Bientôt la mélodie se fit plus joyeuse. Des rires retentirent et la cadence des mouvements s’éleva.

    Loïc senti ses jambes fourmiller, puis sautiller sans qu’il puisse les réfréner. Ses épaules, elles aussi, semblaient rouler comme deux tonneaux dans une mer agitée. Quant à ses deux mains, il dut les enfouir au plus profond de ses poches pour les empêcher de battre et d’applaudir. C’est qu’il n’avait pas l’intention de rentrer dame. Se trémousser avec une bande créatures en pleine nuit au sommet d’une colline, très peu pour lui !

    Mais le rythme effréné des danseurs, le tournoiement des petites têtes joyeuses et cette musique qui lui emplissait l’âme eurent tôt fait d’anéantir ses réticences. Alors, il s’approcha du petit violoniste et lança joyeusement son bonnet en l’air en criant :

    - Tu as gagné, espèce de vieux diable, joue pour moi et tu verras ce que c’est de danser !

    Un sourire barra la face du petit ménestrel. Un sourire comme on ne souhaite pas en contempler tous les jours. Et quand son sourire s’effaça, son chapeau en fleur d’ajonc s’envola pour laisser place à deux cornes de chèvres qui lui poussaient au sommet du front.


     

     

    Puis, son visage devint noir comme du charbon, une longue queue se déroula depuis son habit de mousse et sous ses chaussures en aile de coléoptère pointèrent deux pieds fourchus.

    Le cœur du jeune matamore se mit à cogner dans sa poitrine. Mais si son cœur était lourd, ses pieds étaient légers ! Et Loïc emporté par la mélodie se mit à danser comme un pantin désarticulé. Quand il regarda la troupe, qui avait formé un cercle autour de lui, il cru devenir fou.

    Les charmants petits danseurs se transformaient l’un après l’autre, en bouc, en chat, en crapaud ou bien encore en chien ! Et sous le clair de lune, on pouvait assister au spectacle le plus ahurissant qu’il était donné de contempler !

     Bientôt, le pauvre berger emporté par la ronde infernale qui n’en finissait pas de répondre aux rythmes furieux du violon ne distingua plus autour de lui qu’un anneau de feu virevoltant...

    Quand le maître inquiet monta au petit matin à la recherche de ses moutons, il les trouva en compagnie de Kidu sur les flancs de la colline. Puis, poursuivant son ascension, il découvrit avec ahurissement Loïc sautillant comme un demeuré au centre du petit bassin que ses pieds ensorcelés, avaient creusé tout au long de la nuit. Ses yeux exorbités qui luisaient comme des braises éclairaient son visage trempé par la fièvre et de sa bouche tordue écumait une bile épaisse et malodorante.

    La mésaventure de Loïc fit grand tapage et alimenta les longues veillées d’hiver d’un nouveau récit. Le récit d’un jeune godelureau sans vergogne qui n’avait pas su honorer les bons sentiments du petit peuple des forêts !

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • P

    Les monstres marins

    ersonne ne blâme une fois à terre l’équipage qui refusa de traverser certaines zones de pêche où la mémoire soupçonnait des présences malveillantes. Ces présences endormies, il ne faut pas les agacer par des passages trop fréquents. C’est pourquoi les vieux à quai hochent souvent la tête avec raison, car eux aussi savent...


     

    L

     

    e maigre, le souverain des sardines, terrorise les pêcheurs. S’il n’a pourtant rien d’effrayant, il dévore jusqu’au dernier les bancs de ses sujets. Le rencontrer, c’est une journée sans poissons assurée pour les bateaux de pêche.

    Le poisson d’or des côtes du Morbihan est un génie bénéfique aux marins qui se donnent aux plus chanceux d’entre eux. Il se laisse pêcher avec joie et offre les richesses contenues dans son ventre à la seule condition d’être recousu et jeté à l’eau aussitôt l’opération accomplie pour continuer son œuvre bienfaitrice.

    Nul ne sait ses origines. Doué de parole, le corps de la taille d’un veau, sa tête de grondin cornu repose sur une carapace de la taille d’un veau, sa tête de grondin cornu repose sur une carapace de homard terminée par la queue d’une hirondelle !

    Dans la baie de Saint-Malo, les pêcheurs rencontrent souvent un de leurs confrères, le glon. Ce dernier, poisson de son état possède deux immenses perches munies d’hameçons au bout de sa tête. Rude concurrent, il écume les profondeurs, obtenant autant de prises qu’il le souhaite.

    Créature aquatique gigantesque, Le Diable des Eaux brûle tous les autres poissons qui croisent son chemin, à un tel point que les vagues s’enflamment à l’endroit où il se trouve.

    L’archipel des Triagoz, lieu de naufrage redouté, s’agite parfois d’un tremblement terrible au passage des navires. Un dragon sévit dans ces parages de hauts-fonds. Il s’attaque aux marins depuis qu’un pêcheur a ôté l’anneau qui maintenait prisonnier, dans l’antre sous-marine, une sirène.

    Furieuse aussi sont les pieuvres géantes de l’endroit. Il faut les apaiser par des offrandes jetées à l’eau comme une coquille de noix, un sabot ayant appartenu  à l’équipage ou une mèche de cheveux du mousse.

    © Le Vaillant Martial 

     


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  • Saint Ronan

     

    Dans le « Barzaz-Breizh » Hersart de la Villemarqué traduit ainsi le début du sône intitulé Buhez Sant Ronan (légende de Saint Ronan) :

    Le bienheureux seigneur Ronan reçut le jour dans l’île Hibernie,[1] au pays des saxons, au-delà de la mer bleue, de chefs illustres – Un jour qu’il était en prières, il vit une clarté et un bel ange vêtu de blanc, qui lui parla ainsi :

    - Ronan, Ronan quitte ce lieu : Dieu te l’ordonne pour sauver ton âme, d’aller habiter dans la terre de Cornouaille. »

    A peu de temps de là,  des pêcheurs qui jetaient leurs filets à quelques distances de nos côtes aperçurent, venant droit vers eux, un rocher que les flots ballotaient comme une épave. Intrigués tout d’abord, ils laissèrent ensuite percer la criante que leur barque ne fût brisée. Comme ils se demandaient quelle manœuvre pour éviter la catastrophe qui leur paraissait imminente, ils remarquèrent tout à coup sur ce singulier radeau un homme agenouillé et qui semblait plongé dans une fervente oraison. Ils le hélèrent, mais le rocher navigua de telle sorte qu’il passa au milieu des barques sans n’en toucher aucune.

    Les pêcheurs le virent alors se diriger vers l’un des havres de la côte. Il y aborda peu à près. Puis laissant son rocher sur la plage, l’extraordinaire nautonier, qui n’était autre que saint Ronan en personne, mit pied à terre.

    Les rives léonardes, où les vents, soufflant sur l’ordre de Dieu, avaient poussé Ronan, n’étaient rien moins qu’hospitalières. Leurs habitants formaient l’une des plus farouches tribus de pilleurs d’épaves. Quand le saint se présenta, les hommes étaient encore à la pêche. Ce furent les femmes qui le reçurent. Elles décidèrent aussitôt de le dévaliser. Mais il avait une mine si pitoyable dans sa robe de bure à demi déchirée qu’elles s’arrêtèrent dans leur projet.

    Dès son embarquement, Ronan s’empressa d’enseigner à ceux qui l’entouraient la parole du Christ. Il s’efforça de leur faire comprendre qu’ils devaient mettre fin à leurs pratiques de la piraterie. Non seulement on ne l’écouta pas, mais on menaça de le faire taire par la force. S’il ne voulait pas se taire de bon gré, On lui demande s’il venait pour ruiner le pays, réduire les femmes et les enfants au plus effroyable dénuement. On lui dit que si c’était là tout ce qu’enseignait sa religion, mieux valait pour lui aller prêcher ailleurs.

    Voyant qu’il n’obtiendrait rien par la persuasion, Ronan sollicita Dieu de donner à une clochette qu’il avait apportée avec lui une puissance de son telle qu’on l’entendit sur toute l’immensité des océans. Sa demande fut exaucée, Ronan se servit alors de cette clochette pour prévenir les navires en mer du danger qu’ils couraient à s’approcher trop près de la côte armoricaine. Comme il n’y avait plus de naufragés, les habitants, les femmes surtout s’en prirent à Ronan.

    Le saint pour fuir ces méchantes gens, décida de s’enfoncer au cœur des forêts qui à l’époque couvraient la majeure partie de la presqu’île. Le rocher  qui lui avait servi de barque était toujours sur la grève. Il y reprit la place où il se tenait en venant d’Hibernie. Le rocher devint soudain une jument de pierre, qui passant parmi la population stupéfiée, partit à fond de train vers l’intérieur des terres.

    La jument galopa ainsi plusieurs jours et ne s’arrêta qu’au pied de la longue montagne du « Menez-Hom ». Ronan comprit que c’était là le nouvel endroit que Dieu lui désignait pour établir son pénity. Il y construit aussitôt une hutte en branchages et de terre et recommença à mener la vie cénobitique [2]  qu’il aimait. Le lieu était bien choisit au flanc de la montagne, à l’orée des bois et face à la mer. Mais Ronan n’y venait pas pour se reposer. Tout le jour il marchait : le matin dans la direction du soleil levant, le soir dans la direction du soleil couchant. Il parcourait les terres qui dépendaient de son pénity. Chaque semaine, avant de rompre son jeûne, il accomplissait une plus grande tournée de plusieurs lieues et qui faisait le tour de son asile, c’est-à-dire à peu près celui de la montagne.

    C’est pour perpétuer le souvenir des ceux deux troménies (Tro Menehi, tour de l’asile) et non Tromenez, tour de la montagne, comme on l’a écrit quelquefois) la petite et la grande, que tous les ans, le pardon de Saint Ronan dure un jour et tous les six ans une semaine.

    Dans les saints plus ou moins orthodoxes de la Bretagne, il y avait deux catégories bien distinctes : les évêques, les prêtres ou les moines qui furent de véritables évangélisateurs, et les anachorètes, qui menèrent une vie plutôt cachée en Dieu. C’est à la catégorie de ces derniers qu’appartient Ronan. Il ne prêche pas, il ne parle pas à la foule. Il n’aime pas la société des hommes, il lui préfère celles des arbres, des plantes, des animaux et même des pierres. C’est ainsi que les loups lui obéissaient, et deviennent semblables à celui de Saint Hervé, doux comme des moutons.

     

    Les habitants en revanche, redoutent cet étranger arrivé ils ne savent de quelle région. Ils voient en lui un sorcier, un être malfaisant, qui sait ? Un loup garou. Ils le chargent de tous les méfaits, de tous les crimes. Un chêne s’abat sur le bûcheron qui sape son tronc. Immédiatement on affirme que c’est Ronan qui l’a poussé et l’on décide de se débarrasser de lui. Une bande se forme. La nuit suivante, quelques-uns de ceux qui la composent iront lâchement frapper l’ermite pendant son sommeil. Au moment où ils s’apprêtent à partir, le penn-tiern de Kernévé, chef du pays, les arrête :

    - Si Ronan. Dit-il est vraiment un enchanteur, un mauvais génie, il saura se préserver de vos coups. S’il n’a rien à se reprocher, vous risquez de commettre un acte blâmable.

    Le penn-tiern jouit d’une grosse autorité. On écoute ses conseils et on décide de l’envoyer lui-même, en parlementaire auprès de l’anachorète. Ronan le reçoit avec affabilité. Il lui parle de la religion et le visiteur, touché par la grâce, déclare qu’il veut désormais demeurer aux côtés d’un aussi saint homme.

    Mais Ronan l’engage à retourner près de siens pour rendre compte de sa mission. Le penn-tiern obéit. Pourtant dès qu’il le peut, il reprend le chemin du pénity pour devenir le disciple de celui qui l’a converti. Il ne parvient cependant pas, bien contre son gré à embrasser la vie anachorétique que mène son hôte.

    Sa femme Kébèn, dont le nom est considéré maintenant comme une insulte, puisqu’il est synonyme de méchante femme, s’y oppose. Elle voit, en effet d’un très mauvais regard, les relations de son mari avec Ronan. Celui-ci n’était-il pas la cause que son époux la néglige ? Pur se défaire de lui, elle s’abouche avec les ennemis du saint et les décide, à venir, avec elle, mettre le feu à sa cellule. Ils approchent dans la nuit et se croisent bien près de perpétuer leur forfait.

    Soudain, la jument  de pierre, qui sommeille depuis plusieurs années, s’éveille, se dresse hennit.

    Tous les incendiaires prennent la fuite, Kébèn les injurie et blâme-leur manque de courage. Elle ira seule chez Ronan. Celui-ci est apparu sur son seuil. Il ordonne à Kébèn de se retirer. La mégère veut se jeter sur lui, lui griffer le visage. Elle s’élance déjà. Mais ses jambes se paralysent et elle n’en retrouve l’usage que pour se retirer, que lorsque le saint décide de le lui rendre.

    Kébèn ne se tient pas pour battue. Pendant de nombreux jours, elle rumine en sa tête le plus infernal des projets. Une nuit, elle se lève, va prendre dans son lit sa petite fille, celle que le penn-tiern aime le mieux, et elle l’enferme dans un coffre étroit caché derrière des tas de fagots. Puis, jouant une odieuse comédie, elle pleure à tous les échos la disparition de son enfant, assurant qu’elle n’a pu être enlevée que par le loup garou de la montagne, c'est-à-dire Ronan.

    Tout le pays est ameuté par elle et réclame justice. Kébèn se rend à Quimper et, devant le roi Gradlon, accuse formellement Ronan de sorcellerie et d’assassinat.

    - Ton accusation, lui répond le roi, me surprend fort. Cependant tes dires vont être examinés.

    Gradlon, à cette époque est plutôt encore favorable aux païens. Son entourage est très divisé en ce qui concerne les faits reprochés à Ronan. Pour les uns Kébèn n’apporte que des mensonges, pour les autres, elle dit la vérité, et justice doit être faite.

    À la demande de Gradlon, Ronan se présente librement. Il affirme son innocence. Kébèn maintient ses accusations. Gradlon ne sait qui entendre. Tout à coup, une idée lui vient à l’esprit.

    - Je possède, dit-il, deux dogues terribles dans mes chenils. Ils ont la force des lions et sont à même de déchirer de leurs dents acérées tout homme ou bête contre qui on les excite. Nous allons les lancer sur Ronan. S’il est innocent, son innocence le sauvera.

    Ces sortes d’épreuves étaient coutumières à cette époque. Les molosses sont détachés. Ils s’élancent sur Ronan avec des abois furieux. Le saint lève la main, fait le signe de croix en disant :

    - Obéissez à Dieu !

    Les monstres apaisés viennent se coucher aux pieds de Ronan et lui lèchent les mains.

    Gradlon adresse des excuses à l’ermite.

    - Nous étions aveuglés par les mensonges de cette femme, dit-il. Ta sainteté a réduit à néant la calomnie, que nous avions admise. Ne t’irrite pas contre nous.

    Ronan assura le roi de son respect et lui demanda, que pour éclairer l’affaire, on apportât un certain coffre qui se trouvait dans le bûcher de son accusatrice et que qu’on l’ouvrit. Il est était ainsi ordonné et c’est l’enfant morte que l’on trouve au fond du coffre.

    Kébèn essaie d’accuser encore, mais, à la voix de Ronan, la fillette se lève et se jette dans les bras de son père, témoin de cette scène.

    La foule a compris cette fois. C’est Ronan qu’elle veut venger des accusations infâmes portées contre ui. Elle irait même jusqu’à lapider son ennemie, si le saint n’exigeait qu’un la laissât retourner chez elle saine et sauve.

    Dès lors Ronan vit honoré et respecté de tous. Il a pardonné à ceux sui lui voulaient du mal. Par exemple, il est toujours aussi sauvage et n’a guère de relations qu’avec le penn-tiern de Kernévé. Un jour saint Corentin vient de Quimper pour le visiter. Quand l’évêque arrive devant la porte de la cellule, il voit une immense toile d’araignée qui la tapisse, tel un fin et soyeux rideau, et c’est en vain qu’il essaie de la déchirer avec sa crosse. Il doit se retirer ....

    À quelques temps de là, les accusations recommencèrent contre Ronan. Le saint était las de lutter. Il courba la tête et ayant médité la parole du sage : « Mieux vaut habiter avec le lion et le dragon qu’avec une méchante femme » Il résolut de partir. Il traversa la Cornouaille et la Domomonée et vint se réfugier à Hillion, auprès de Saint-Brieuc. C’est là qu’il décéda une veille de vendredi saint.

    Le bruit de sa mort se répandit aussitôt dans toute la Bretagne. Les Comtes et les Évêques des divers pays de Rennes et Vannes, de Cornouaille, se disputèrent l’honneur de lui offrir une sépulture. Aucun d’eux, cependant n’était certain de deviner ce que le saint désirait que l’on fit de son corps.

    Ernest Renan a raconté fort gracieusement cette scène ;

    « Si l’on ne tombait pas juste, on craignait une peste, quelque engloutissement de ville, un pays tout entier changé en marais, tel ou  tel de ces fléaux dont il disposait de son vivant. Le mener à « l’église de tout le monde » eût été une chose peu sûre. Il semblait parfois l’avoir en aversion. Il eût été capable de se révolter, de faire un scandale. Tous les chefs étaient assemblés dans la cellule autour du grand corps noir, gisant à terre, quand l’un d’eux ouvrit un sage avis : 

    « De son vivant, nous n’avons jamais pu le comprendre, il était plus facile de dessiner la voie de l’hirondelle au ciel que de suivre la trace de ses pensées : mort, qu’il fasse encore à sa tête. Abattons quelques arbres. Faisons un chariot où nous attèlerons quatre bœufs, il saura bien les conduire où il veut qu’on l’enterre ». Tous approuvèrent. On ajouta les poutres, on fit les roues avec des tambours pleins, sciés dans l’épaisseur des gros chênes, et on posa le saint dessus.

    « Les bœufs, conduit par la main invisible de Ronan, marchèrent droit devant eux, au plus épais de la forêt. Les arbres s’inclinaient ou se brisaient sur leurs pas avec des craquements effroyables. Arrivé enfin au centre de la forêt, l’endroit où étaient les plus grands chênes, le chariot s’arrêta, on comprit : on enterra le saint et on bâtit son église en ce lieu. »

    Ce qu’Ernest Renan n’a pas dit c’est qu’en voyant s’avancer le char funèbre, Kébèn insulta le cadavre de Ronan, et même d’un coup de battoir, rendit dagorne l’un des bœufs.

    La légende rapportée par Anatole Le Braz donne une autre version des obsèques de Ronan.

    Quand le chariot fut arrêté, on creusa la fosse. Mais, dit Anatole Le Braz, lorsqu’il s’agit de descendre le corps du saint, les efforts réunis de vingt hommes demeurèrent impuissants à le soulever : « Peut-être ne veut-il pas qu’on l’enterre », opina quelqu’un : « Laissons-le en cet état et attendons les événements ».

    - Or il advint une chose extraordinaire. Dans l’espace d’une nuit, le cadavre se pétrifia, ne fit plus qu’un avec la table du chariot transformée en dalle funéraire, et apparut comme une image éternelle sculptée dans le granit d’un tombeau. Les arbres d’alentour étaient eux-mêmes devenus de pierre : ils s’élançaient maintenant avec une sveltesse de piliers, entrecroisaient là-haut en guise voûte les nervures hardies de leurs branches »[3]

    Et ce serait là « le premier schéma de l’église de Locronan et du cénotaphe qui s’y voit encore dans la chapelle du Pénity ».

    © Le Vaillant Martial 

     

     

     



    [1] Irlande

    [2] . Personne vivant de façon austère, comme retirée du monde. 

    [3] Anatole Le Braz : « Au pays des pardons » 


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  • Luokelunde la Maudite


     

    U

     

     

    ne brume s’était déposée sur la forêt encore endormie. Elle nappait les feuillages d’un voile gris rendant peu perceptibles les quelques mouvements d’éveil de ses habitants. Si l’on avait pu percer le mur de brouillard jusqu’au pied de ce chêne, on aurait aperçu une petite tête aux oreilles arrondies effectuer nerveusement un aller-retour indécis entre le confort de son terrier et le dehors.

    Une gueule mignonne, deux yeux brillants conféraient à ce redoutable prédateur toute la sympathie du monde. L’animal ne semblait définitivement pas décidé à quitter son abri.

    Sortant la tête, jetant un regard rapide autour de lui pour la rentrer aussitôt et la ressortir à nouveau. Ce curieux manège dura quelques minutes avant que d’un bond, l’hermine se retrouve sur le sol humide, tapis de feuilles décomposées de ce début de printemps.

    Les premières lueurs du soleil tentaient de percer le rideau gris. Un rayon se posa sur le museau du mustélidé qui s’amusa de cette douce chaleur bienvenue. La lumière fit alors entrevoir alors le pelage qui abandonnait lentement sa blancheur  hivernale pour retrouver les tons marron de sa parure estivale. Mais en ces premiers jours de mars, la couleur dorsale était encore bien loin d’avoir regagné toute sa splendeur.

     


     

    Après s’être fait un brin de toilette, l’hermine s’étira. Puis elle se mit en marche, plutôt en bonds, effectuant quelques sauts pour se déplacer rapidement. A une dizaine de mètres de son point de départ, elle s’arrêta. S’appuyant sur ses pattes arrière, elle souleva son corps long et mince pour se redresser.

    Dans cette position de chandelle caractéristique, elle scruta les alentours, huma l’air matinal et frais. Elle avait faim. C’était même son ventre qui l’avait réveillée par cet incessant tiraillement, ce gargouillis révélateur. Durant l’hiver, elle avait beaucoup chassé de nuit. L’activité nocturne des rongeurs couplée au silence des oiseaux lui permettaient de se diriger aisément vers ses proies favorites. Mulots, musaraignes, campagnols...

    Aucun rongeur n’échappait à sa vivacité et à son agilité légendaire.
     

    L’hermine fixait un endroit particulier. Les yeux rivés sur un monticule coiffé d’herbes hautes, à quelques mètres de distance, son ouïe venait de capter un bruit reconnaissable entre tous, celui d’une proie se déplaçant en surface. En quelques bonds, elle fut sur elle, mais le rongeur, un campagnol, évita les crocs funestes de justesse et se précipita dans sa galerie toute proche.

    Le prédateur n’abandonna pas la chasse si facilement, l’hermine pénétra à son tour dans le terrier. Son corps fusiforme lui permettait de se glisser dans le moindre interstice, la plus petite galerie afin d’y dénicher ou d’y poursuivre ses proies. Au bout de quelques minutes, elle ressortit en marche arrière. Dans sa gueule, le souriceau se débattait faiblement. Elle l’acheva d’une morsure dans la nuque et mit à déguster son repas.

    Le reste de la matinée se partagea entre moments de repos et chasses bondissantes. Le soleil était maintenant haut dans le ciel et la brume avait quitté les lieux. La forêt dévoilait ses troncs majestueux et tout avait perdu en sombre magie pour gagner en émerveillement. C’est bien connu la lumière chasse les ombres... Notre hermine somnolait quand elle fut éveillée par un craquement. On marchait dans les bois. Le pas était léger, presque imperceptible. Un parfum de violette se glissait dans les airs et les branches affichaient une légère courbure, comme le chevalier ploie le genou devant son roi. L’être qui s’approchait n’était ni un animal ni un humain. C’était une Sessie, une déesse, une nymphe, une fée. L’hermine en avait déjà aperçue marchant sans bruit, touchant de leurs mains les rameaux pour y faire fleurir instantanément les bourgeons, bénir les fruits plus loin dans la saison.

    Elle les avait vues chez les étranges bipèdes qui vivaient à la lisière de la forêt. Un soir où elle s’était introduite dans un de leurs poulaillers pour goûter l’une de ses friandises occasionnelles, elle avait observé les gens rassemblés autour d’un bois sculpté à l’effigie d’une Sessie.  Les hommes avaient pris coutume de prier la fée.

    Les Sessies garantissaient l’abondance à ceux qui les vénéraient. Les champs se couvraient de blé d’or, les greniers se remplissaient de grains, il y des souris... L’hermine se souvint également du jour où l’une des fées l’avait délivrée d’un collet. Chassé pour sa fourrure l’animal avait ainsi échappé à une mort cruelle. La fée ne ‘était pas contentée de la délivrer, elle était resté une demi-journée à ses côtés autant pour s’assurer que la bête n’avait, ni os brisé, ni blessure, incommodante que pour profiter de leurs jeux. Car l’hermine est une joueuses...  Ainsi étaient passées des heures complices, la fée laissant l’hermine s’amuser  avec un bout de branche traîné à sa suite, l’animal mordillant les doigts blancs se laissant caresser par la paume délicate de la fée. Ce doux souvenir revint à la mémoire de l’animal et c’est en toute confiance qu’il s’approcha d’elle un peu plus afin de la contempler.

    La Belle Dame avait les traits splendides de la jeunesse éternelle... De longs cheveux sombres encadraient un visage fin doré d’une peau aussi pâle que délicate. Elle était vêtue de larges voiles blancs retombant le long de son corps mince couvrant celui-ci jusqu’aux chevilles. Elle ne portait rien aux pieds, leur nudité étant nécessaire au contact de la terre.

    À chacun de ses mouvements, un parfum de violette s’envolait dans les airs. Dans son regard se lisaient des sentiments bruts et profonds. Un mélange de vérités anciennes, de savoir et d’innocence. Elle était si belle. Mais d’une beauté fascinante, sauvage. Elle était la forêt et la forêt lui ressemblait. Elle était la vie et la vie se lisait en elle. Une douce puissance. Tout chez elle transpirait la grâce.


     

    Elle s’était agenouillée, les mains posées sur le sol. Elle porta de la glaise jusqu’à son visage et s’en badigeonna les joues, puis le front. Elle lécha la paume de sa main droite et ses yeux se révulsèrent. Un étranglement suivi d’un cri étouffé. La créature fit marche arrière et s’en repartit précipitamment à travers les feuillages, vers le cœur de la forêt. L’hermine, les sens en alerte, effectua quelque bonds dans la même direction. Elle avait reconnu une odeur qu’elle ne connaissait que trop. Celle que ses proies lui lançaient lorsqu’elle les poursuivait. Celle de la peur. Elle se décida à suivre la fée.

    L’animal déboucha dans une clairière étroite. Autant la forêt était sombre, autant cet endroit particulier était baigné de lumière. Un tapis de fleurs bleues recouvrait le sol et des paillons volaient lentement, eux aussi d’une couleur azur.

    Au centre trônait le Dieu de la forêt. Un immense chêne, celui qui a vu naître et mourir chacun des êtres, des animaux et des plantes de Quokelunde. Autour de son tronc titanesque, une vingtaine de fées s’étaient rassemblées. Elles avaient les mans posées sur l’écorce profondément ridée  de l’ancienne divinité. Les yeux fermés, elles psalmodiaient un étrange cantique où se mêlaient de doux fredonnements aux syllabes d’une langue oubliée. L’hermine s’était arrêtée, dissimulée sous un buisson d’aubépine, elle observait en silence ce rituel sacré. Les fées se tenaient maintenant les mains et avaient refermé le cercle autour de l’arbre. Elles s’étaient tues. Attendant la réponse du dieu.

    Des rameaux du vieux chêne encore engloutis de l’hiver qui quittait à peine le pays, une multitude bourgeons s’ouvrait. L’arbre se couvrit de feuilles en quelques minutes à peine. Puis, dans un même et unique mouvement, les feuillages brunirent et les premières feuilles tombèrent au sol, noires et racornies.

    Une autre Belle Dame tomba à terre, plongeant les mains dans sa chevelure, tirant dessus à pleines poignées. Tout en elle exprimait la plus aiguë des souffrances, celle qui va bien au-delà du cri. Une Sessie qui avait le font orné d’une guirlande de lierre passa d’une fée à l’autre. Elle leur caressa les joues, les enserra dans ses bras.

    Puis, toutes, résignées, tournèrent le dos à l’arbre, formant un nouveau cercle. Elles ouvrirent la bouche et un son invraisemblable en sortit.

    L’hermine en comprit le sens instantanément : « Fuyez ». Instinctivement, son corps bondit et elle se mit à courir comme si un renard en voulait à sa vie.


     

    Son cœur battait à tout rompre. Ses muscles tendus tressaillaient. Elle avait d’abord détalé sans but, obéissant au réflexe insufflé par l’ordre des fées. Puis au bout de cette course folle, elle s’était arrêtée. Elle reconnaissait ce chemin qu’elle avait emprunté sans réfléchir. C’était celui de son terrier, son domaine, son territoire, là où elle serait protégée.

     

    Mais l’idée fixées en son cerveau par les Sessies ne lui indiquait pas de regagner son nid. L’’image mentale se précisait davantage :

    Il fallait au contraire quitter cet endroit. De moins en moins confuses ses pensées lui dictaient de fuir la forêt. Pour l’hermine, ce lieu l’avait vue naître, l’avait nourrie, abritée, protégée depuis toujours.

    L’ordre était tellement absurde qu’il lui était impossible d’y obéir. Pourtant, elle le savait, il lui fallait fuir, le cri des fées ancré au plus profond de son être ne lui laissant pas le choix.

    De nombreux animaux étaient déjà passés devant ses yeux. Des renards des furets courant côte à côte, suivis de près par des biches, des sangliers, chats sauvages, chevreuils, lapins ....


     

     

    À travers l’épais feuillage, elle percevait clairement les cris des milliers d’oiseaux dans le ciel qui volaient loin de Quokenlude. Toutes les créatures fuyaient vers la forêt depuis son épicentre vers sa lisière. Elles semblaient s’éloigner en suivant une certaine logique. Galopant vers l’Est. Évitant la direction de la côte. La côte, et cette haute colline qu’avait un jour gravie l’hermine. Là-haut, sûrement, elle serait hors de ce danger qui allait incessamment s’abattre sur la forêt. Là-haut il y avait de solides rochers sous les quels fuir s’abriter fuir ce prédateur, cette menace, quelle qu’elle soit. L’animal, au cœur de la débâcle, prit une décision des plus étranges. Il se mit à bondir à contresens de ces milliers de créatures fuyant les bois. Au beau milieu d’une foule de pelages gris et fauves, une tâche blanchâtre remontait maintenant la marée animale, évitant les coups de sabot, les griffes et les crocs de cette singulière cohue.

     

    S’écartant de justesse d’une laie écrasant tout sur son passage, l’hermine sauta sur un vieux tronc abattu. De là elle grimpa les quelques rochers trônant en ce lieu afin d’observer un temps toute cette excitation. Elle vit que derrière la bousculade des animaux les plus imposants venaient une fuite bien plus tranquille des plus petits, du moins en apparence.

    Les gros mammifères s’étaient frayé un chemin avec force au travers des broussailles. Leur galop effréné n’avait pas laissé la moindre ronce ralentir leur course. Puis, empruntant les allées nettoyées, ces longs couloirs déboisés, des êtres bien moins vigoureux suivaient les cervidés, suidés et tous ceux qui avaient ouvert la marche. Musaraignes, écureuils, belettes, hérissons avançaient maintenant en de longs défilements ordonnés uniquement perturbés par le saut des grenouilles.

    De part et d’autre de ce cortège, de longs chapelets noirs d’insectes cheminaient à un rythme encore moins rapide, mais tout aussi soutenu. L’hermine observait avec une certaine fascination les colonnes de fourmis, les nuées de moustiques, les bourdonnements d’abeilles et même les escargots quittant l’ombre des déchets végétaux pour se diriger vers la lisière salvatrice.

    Ayant un peu récupéré, l’hermine sauta de son perchoir pour poursuivre son chemin. Elle quittait la forêt à son tour. Un lourd silence s’abattit alors, bien plus angoissant que le vacarme de la ruée sauvage vécu quelques moments plus tôt. L’angoisse de l’hermine était à son comble. Jamais elle n’avait connu de lieu dénudé du foisonnement qui caractérise une forêt. Une solitude infinie étendait doucement son voile que Quokelunde. C’était son cœur, qui lentement, cessait de battre... Dans ce silence inhabituel, l’hermine perçut cependant un cri. Celui d’un animal prit au piège. Elle s’écarta de sa route pour se diriger vers lui. Elle parvint alors aux premières maisons du village des hommes.

    C’était l’un des hameaux installés près de la forêt et dont les habitants avaient longtemps vécus de ce que les arbres et les buissons leur fournissaient... En ce temps-là, les hommes connaissant toute l’importance d’une forêt. Ils respectaient ces dieux, ne prélevaient que le strict nécessaire à leurs besoins. Aujourd’hui ces mêmes hommes avaient abattu bien des arbres pour installer leurs champs...

     

    L’agitation qui régnait dans le village était d’une toute autre nature que celle qui avait animé la forêt. Le cri qui avait retenu l’attention de l’hermine était celui d’un cheval ruant dans l’écurie, essayant en vain de briser les parois de sa prison. D’autres bêtes affichaient une nervosité toute apparente, mais il n’y avait vraiment pas de comparaison avec la faune sauvage de la sylve.

    Si une certaine peur se lisait dans les yeux des vaches, moutons et chevaux. Celle-ci paraissait plus proche de la folie. Les hommes eux, semblaient n’avoir pour souci que d’apaiser leurs animaux. Leur calme atténua quelque peu l’urgence de fuir de l’hermine. Elle profita de cette quiétude retrouvée pour faire bombance d’œufs abandonnés par les poules trop occupées à s’épuiser en courant continuellement le long de l’enclos.

    L’animal  s’installa dans un coin de la grange, se blottit dans un nid  improvisé fait de paille et s’assoupit. Il avait besoin de recouvrir un peu de ses forces pour poursuivre son voyage. Moins d’une heure plus tard l’hermine avait déjà repris son chemin, abandonnant les hommes à leur sort de créatures aveugles et sourdes au danger qui approchait.

    Au détour d’un immense rocher, l’hermine aperçut enfin l’objet de sa quête. Au beau milieu des vestiges d’une partie de la sylve sauvage maîtrisée aujourd’hui par les hommes, un mont se dressait, dominant l’antique forêt. À ses pieds, les paysans avaient rognés feuillages et futaies pour y établir leurs champs.

    Des chênes solitaires ci-et-là étaient disséminés témoignant de l’étendue passée de la forêt. Rien ne semblait résister aux coups de haches et de faux et de charrue. Les hommes opposaient à la lente et sage évolution naturelle, leurs outils adaptés à une toute autre vitesse.

    Les deux entités vivaient de temps différents expliquant leur fracture. Des premiers balbutiements sylvestres à son exubérance finale, la forêt voyait passer des siècles alors que du cri du nourrisson au râle du vieillard, on n’en comptait à peine un seul.

    Deux visions inconciliables.

    En quelques générations à peine, la soif des hommes en se contenta plus de la prodigalité des déesses des lieux. Le fruit tombé de l’arbre ne suffisait plus à leur bouche. Les noix, faînes et glands nourriciers avaient fini dans les mangeoires à cochon alors qu’eux se délectaient d’un pain pétri et cuit. Certes ils remerciaient encore les Sessies pour l’abondance de leurs récoltes, mais la grande majorité de leurs prières s’étaient perdues. D’autres montaient maintenant vers les cieux... Dans ce temps d’hésitations entre les anciennes divinités et le nouveau Dieu, le ciel se déchirait d’éclairs....

    De ceux qui comme en ce moment même zébraient la voûte crépusculaire. L’hermine était arrivée au sommet du mont et observait le roulement des nuages noirs.
     

    Elle sursautait à chaque fois que le tonnerre vrombissait, faisant entendre la colère des Dieux. À l’intérieur de cette obscure nuée, à la faveur d’un éclair, elle crut distinguer un instant l’éclat d’une armure dorée, d’un chevalier chevauchant les nuages, épée au clair. La vision dura moins d’une seconde et l’animal revint à l’affreux spectacle qui prenait place sous ses yeux... Au loin elle voyait maintenant le village des hommes, ceux-ci rassemblés sur la place. Leur chef s’agitait, leurs prêtres hurlaient. La folie qui s’était tue quelques instants plus tôt dans les yeux de leurs bêtes animait vraiment leurs maîtres au moment même où le ciel leur tombait sur la tête.

    Terrifiés, les humains couraient en tous sens, les trombes d’eaux mêlées de grêles s’abattant sur eux, frappant leurs toits de chaume, les perçant de toutes parts. L’hermine détacha un instant son regard de la scène apocalyptique qui se déroulait dans le village des hommes pour s’accrocher au roulement des vagues de cette étendue sans fin qu’était l’océan.

    La mer se déchaînait elle aussi. D’énormes rouleaux d’eau salée e d’écume enragée venaient frapper les rochers, arrachant les quelques arbres d’avant-garde. La marée avançait inexorablement mordant les terres, gagnant mètre après mètre.

    Soudain le sol trembla. Comme aspirée du fond de l’océan les vagues meurtrières se retirèrent découvrant une plage plus étendue que jamais. Un immense mur se dressa alors hors des eaux. Il était monstrueux et le bruit qui l’accompagnait n’était que fureur.

    L’hermine se terra d’instinct. Jamais elle n’avait autant tremblé d’effroi. Elle se mit à geindre, à couiner face à tant de puissance déchaînée. Jamais elle n’avait vu de chose aussi horrible que cette vague plus sombre que la nuit et qui avançait avec force vers les terres comme une lame aiguisée pénètre les chairs. Le contact fut explosif. Les rochers du rivage sautèrent lors de l’impact, ajoutant encore plus de puissance destructeur à la vague. Frappé de plein fouet, le géant de pierres et de terre résista à l’assaut. Le rouleau dévastateur contourna l’obstacle pour se jeter ensuite dans les champs et les villages, les balayant comme des fétus de paille. La vague maudite affronta la forêt. Les arbres ne montrèrent pas plus de résistance  et un large manteau de roches, d’eau et de boue recouvrit la sylve en quelques minutes à peine.  La vie s’était tue.

    Quokelunde n’était plus. C’était une mer redevenue calme qui s’étendait sous le regard de l’hermine. L’animal observait les milliers de troncs qui flottaient en surface des eaux et quittaient lentement les lieux, portés par les vagues. La mer affichait une couleur brunâtre qui s’atténuait au fil des heures. Elle s’était installée au pied du mont, le coupant d’une côte repoussée de plusieurs kilomètres.

    À part les débris qui ondulaient sur l’eau, rien n’indiquait l’existence de la forêt, des villages. Un monde avait disparu.

    Le soleil baignait d’une lumière réconfortante les rochers sous lesquels l’animal s’était abrité. La peur de la veille l’avait épuisé. L’hermine regardait paresseusement autour d’elle. Des pierres, des arbres, une habitation humaine qui culminait au sommet du mont. Des voix d’hommes, le bêlement d’une chèvre. Dans le ciel, les premiers oiseaux revenaient. Avec eux la promesse de nids  et d’œufs. De quoi assurer la survie de l’hermine.

    Bientôt au large, les hommes et les animaux tenteraient de rejoindre ce point culminant. Tout un symbole, celui de l’espoir, de l’horizon, de l’avenir. De là-haut, l’homme regardera vers l’avant, imaginera des bateaux et des ponts. De nouvelles conquêtes, de nouvelles guerres... Oubliant au fil des siècles l’avertissement, le châtiment. Oubliant jusqu’à l’existence des forêts sacrées et de leurs fées-gardiennes. Qui se souvient encore de Quokelunde, de cette forêt de Scissy ? Cet oubli du passé frappera notre avenir. Tout ce qui est prélevé à la nature doit lui être rendu. Ce qui lui est arraché, lui est retourné.

    On raconte que la Forêt de Scissy fut engloutie par un raz de marée à la sortie de l’hiver 709. On la situe dans la baie du Mont-Saint Michel, autour de Saint-pair-Sur-Mer, en Normandie. En 1155, Guillaume de Saint-Pair l’évoque sous le nom de Quokelunde, « l’obscure forêt ». Les Sessies étaient des déesses de l’ensemencement, sorte de fées de l’abondance, de la fertilité pour les Gallo-Romains. Une Sessia aurait donné son nom à la foret de Scissy.

    © Le Vaillant Martial 


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