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    Divers ...

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    La coupe d’or

    C’était un sinistre après-midi d’hiver. La terre blanchie par le gel sonnait comme de la pierre. Un jeune berger emmitouflé dans une veste de laine, soufflait sur ses doigts engourdis par le froid. D’où il se trouvait assis, sur un muret de pierre, il pouvait surveiller quelques pauvres vaches qui tentaient d’arracher à la terre des fétus d’herbes jaunis.

    Soudain un souffle d’air tourbillonnant s’engouffra par l’entrée du champ.  Sean O’Driscoll, c’est ainsi qu’il se nommait, surpris, bascula cul par-dessus tête dans la broussaille du fossé. Tout à sa surprise, il  releva d’un doigt le bord de sa casquette et les yeux ronds comme des soucoupes fouillèrent l’enclos. Hormis ses vaches, il n’y avait pas âme qui vive. Pourtant son visage grêlé de tâches rousses s’éclaira lentement  puis se fendit d’un large sourire.

    - Puccapucca montre-toi ! Je sais que tu es-là.

    Sean n’avait encore jamais croisé le chemin du pucca mais il connaissait les bonnes histoires que le vieux Padraig racontait à son sujet. Il savait que ceux qui vivaient dans ce coin perdu du Connemara étaient des « good fellow’s », des lutins aimables qui, s’ils étaient bien considérés, apportaient volontiers aide et attention à leur bienfaiteurs. Et puis Sean n’ignorait pas que le chemin qui bordait l’enclos menait à une colline où les « Fées » se réunissaient chaque soir. Alors, il insista.

    - Pucca, si tu te montres, je te donnerai ma belle veste de laine. La nuit sera froide et elle te gardera bien au chaud.

    À peine la phrase achevée, un taureau apparut. Il s’approchait d’un pas tranquille. Le jeune berger se releva et fixa éberlué la queue de l’animal. Elle battait l’air comme l’hélice d’un aéroplane. Enfin, alors que l’animal s’arrêtait juste devant lui, Sean hésita un instant puis se dévêtit et frissonnant à l’avance jeta le manteau sur l’échine au pelage brun et  en s’exclamant joyeusement :

    - Chose promise, chose due !

    Une petite voix de crécelle, qui paraissait sortir des naseaux fumants de l’animal lui répondit.

    - Je te remercie de ton attention jeune berger. Lorsque la nuit sera venue, passe donc au vieux moulin. Peut-être auras-tu alors quelques bonnes surprises....
    -
    Puis l’animal, la queue toujours vrombissante s’enfonça dans la pénombre naissante du crépuscule.

    Aussitôt Sean rassembla son troupeau et le cœur battant pris la direction de la ferme.

    Sean marchait à pas de velours sur le sentier caillouteux qui menait au moulin. Le murmure de la rivière qui coulait le long de la vielle bâtisse le guidait dans l’obscurité. Ce moulin, il le connaissait depuis toujours, il appartenait au vieux Paddy O’Driscoll, son grand-père.

    Soudain, son pas se fit encore plus léger. Il tendit l’oreille. Plus loin sur la colline s’élevaient les notes cristallines d’une harpe et la rumeur confuse d’une assemblée joyeuse.
        Surtout ne pas faire de bruit.
        À chacun son heure...
        La nuit est le territoire des « Fées ».

    Enfin, il pénétra dans le moulin. À la lueur d’une chandelle, il devinait la masse de la meule qui reposait au centre de la pièce, comme un gros chat roulé en boule. Tout autour des sacs de toile étaient empilés en désordre, certains étaient éventrés, laissant échapper des coulées de grains dorés. Il avança. Ses sabots de bois glissaient sur la couche épaisse de la paille qui  s’amoncelait sur le plancher.

    Il règne ici un sacré désordre, songea le jeune garçon irrité par les ronflements des commis qui lui parvenaient du grenier. Ces bougres-là doivent se la couler douce ! Puis après avoir patienté et guetté les bonnes surprises » il se coucha dans un tas de paille et s’endormit en rêvant aux fées et aux aéroplanes.

    Lorsqu’il s’éveilla aux aurores la pièce était plongée dans une semi-obscurité. Les paupières encore closes il perçut des effluves qui ne manquèrent pas de l’étonner...

    C’était une bonne odeur de cire qui emplissait ses narines ! Alors il se dressa sur ses deux coudes et vil les reflets dorés du parquet qui scintillait. Puis, il découvrit les gros sacs de toi, dont certains, parfaitement pliés étaient empilés dans un coin pendant que d’autres, gonflés comme des outres, étaient emplis de farine.

    Et toujours les commis de ronfler dans le grenier....

     


    Pendant les trois nuits qui suivirent, Sean dormit sur le même tas de paille et chaque fois à son réveil, l’ouvrage qui n’était pas accompli la veille, l’était au matin.

    Il décida de se cacher dans un recoin du moulin et de rester éveillé.

    Après avoir allumé une chandelle qu’il posa sur un établi en bois, Sean se glissa dans un gros coffre à grain. Par le trou de la serrure, il pouvait surveiller l’étendue de la salle de travail. Le temps s’écoula lentement. Les quelques souriceaux qui allaient et venaient en ribambelle ne suffirent pas à le maintenir éveillé et lorsque l’horloge sonna les douze coups de minuit, il sursauta. Il lui semblait entendre des bruits lointains. Les craquements su beau parquet luisant ?

    Le jeune garçon aux aguets retint son souffle l’œil rivé à l’office.

    Apparurent alors dans la lueur tremblante de la chandelle, six petits bonhommes. Ils portaient une tunique verte ornée de gros boutons nacrés et le bonnet effilé qui leur couvrait la tête supportait un petit grelot doré. Chacun ployait sous la charge d’un sac à grains. Derrière à quelques pas un personnage à longue barbe blanche et vêtu de guenille les suivait.

     

     

    Malgré son aspect misérable, Sean comprit qu’il dirigeait la troupe. Sur son ordre deux lutins saisirent une longue tige en bois et actionnèrent la meule pendant que les autres déversaient sur la grande pierre plate les sacs emplis de grains.

    Bientôt une bonne odeur de farine fraîche emplit la pièce.

    Leur tâche accomplie les lutins munis de plumes et de fines branches époussetèrent le plancher et les rouages de la roue. Puis, lorsque retentit le chant du coq, la petite troupe silencieuse s’évanouit dans la pénombre.

    Aussitôt, Sean sortit de sa cachette et courut jusqu’au cottage familial. Après avoir écouté le récit décousu de son petit-fils, le vieux O’Driscoll décida de se rendre au moulin et d’y passer la nuit.

     

    Après qu’il eut observé, caché dans le grenier, le manège des petits bonhommes, le meunier entra dans une colère noire.

    Maintenant je comprends qui fait le travail dans ce moulin. C’est ce sacré vieux Pucca ! Eh bien, qu’on le laisse travailler comme il lui plaît ! Quant à mes paresseux de commis qui ne pensent qu’à se prélasser et bien je veux qu’ils déguerpissent dès demain !

    Depuis ce jour le vieux meunier était devenu très riche. Les gens de la contrée qui ne manquaient pas de s’en étonner tentaient souvent de lui tirer les vers du nez. N’hésitant pas pour lui délier la langue à l’abreuver de pintes de bières dont ils le savaient friand. Mais l’homme, rusé comme un renard, même s’il ne dédaignait pas le délicieux nectar, garda son secret craignant de rompre le charme à tout jamais.

    Sean se rendait souvent au moulin. Dissimulé dans le vieux meuble, il se plaisait à observer les lutins, et pour tout dire, il s’était pris d’une tendre affection pour eux. Le vieux Pucca, avec son air pitoyable et ses vêtements en lambeaux le touchait plus que tout autre. Il fallait voir l’acharnement qu’il mettait à accomplir sa tâche et comment il menait de main de maître ses petits compagnons.

    Un soir Sean déposa sur un tabouret où le Pucca avait l’habitude de se tenir un bel habit coupé de soie bleue. Puis, comme chaque fois, il se glissa dans sa cachette.

    - Mais qu’est-ce donc cela ? S’exclama le Pucca de sa voix de crécelle en découvrant le vêtement.

    Il s’approcha et le saisit du bout de ses doigts effilés.

    Par le chignon de ma mère-grand, quelle petite merveille ! C’est un véritable habit de gentilhomme.

     Alors il arracha les guenilles qui couvraient son corps et enfila la veste colorée. Sean réprima un éclat de rire lorsque le lutin se mit à marcher comme un vieux marquis, et quand esquissant quelques ronds de jambe il traversa la pièce en admirant l’étoffe sous toutes les coutures.

    Mais soudain, le vieux Pucca s’immobilisa. Un voile sombre couvrit son visage. Il s’approcha avec lenteur d’un sac de grain, l’observa longuement puis, alors qu’il s’apprêtait à le saisir afin de commencer sa longue nuit de labeur, d’un bond il se redressa et se mit à hurler.

     - Non, non plus jamais ça ! Les beaux messieurs ont autre chose à faire que moudre le grain ! Maintenant je vais partir de par le monde afin que chacun puisse admirer mon beau costume.

     Il lança ses vieilles guenilles au plafond et sortit en claquant la porte.
         La meule ne tourna pas cette nuit-là, ni le lendemain, ni les jours qui suivirent.
         Envolées la bonne odeur de farine fraiche et la compagnie des petits Pucca. Seul le clapotement tranquille de la rivière berçait le moulin endormi.

     La disparition de celui qu’il considérait comme son ami  plongea le jeune garçon dans une grande tristesse. Longtemps il erra sur les landes désertes, guettant les créatures solitaires dont il savait que le Pucca aimait prendre l’aspect. Mais il ne le revit jamais.

     Un beau jour le meunier qui avait amassé un joli magot grâce au labeur des lutins vendit le moulin. Sean qui était devenu un jeune homme pût ainsi partir à la ville étudier dans une grande école. IL devint un parfait gentlemen lettré érudit et bientôt, il rencontra une belle demoiselle, si belle que partout on chuchotait qu’elle la fille du roi des fées.

     Le jour de leur mariage, il se produisit une chose étrange. Quand l’assemblée des convives se leva pour porter un toast à la santé des mariés. Sean remarqua au milieu des jonquilles, dispersées sur la nappe blanche, une coupe d’or emplie de vin. Son  cœur se mit à cogner dans sa poitrine. C’était, il en était certain, un présent du vieux pucca. Alors les deux jeunes gens, chacun leur tour, trempèrent leur lèvre dans le divin breuvage.

     Leur vie durant, ils vécurent heureux et prospères et eurent comme il se doit ... beaucoup d’enfants.
        La coupe d’or est devenue un trésor de famille et il se raconte encore aujourd’hui que les descendants de Sean O’Driscoll l’ont toujours en leur possession.

     

     

    © Le Vaillant Martial 

     


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    Les traditions populaires rapportent que les nains sont des créatures velues et atrocement laides qui vivent en communauté dans des demeures souterraines. Anciens géants, c’est pour fuir les hommes et certains de leurs congénères qu’ils ont trouvé refuge dans les entrailles de la terre. Ils n’en sont pas moins  redoutables guerriers dotés d’une force peu commune qui leur est prodigué par un objet magique.

          

     

    Capable de se métamorphoser – souvent en grenouille – De se rendre invisible ou encore de modifier leur taille à volonté, ils peuvent être très facétieux ...

    Lors des échanges  nombreux et réguliers qu’avec le temps ils ont su établir avec les hommes.

    Cupides et roués, ils savent néanmoins récompenser celui leur rendra service en lui offrant un objet d’apparence anodine qui se transformera plus tard en or.

         

     

    Au plus profond de leur repaire minéral, ils entassent des trésors fabuleux qu’ils ont d’abord extraits de minerais dont ils connaissent les secrets.

    Forgerons et orfèvres hors pair, ils transforment la roche en armes magiques et la pierre en bijou ensorcelé.

    L’épée de Beowulf, l’anneau d’Odin ou encore le marteau de Thor compte parmi leur chefs- d’œuvre.

     

      Cupides et roués, ils savent néanmoins récompenser celui qui leur rendra service, en lui offrant un objet d’apparence anodine qui se transformera plus tard en or.

     

    Au plus profond de leur repaire minéral, ils entassent des trésors fabuleux. Qu’ils ont d’abord extrait de minéraux dont ils connaissent les secrets. Forgerons et orfèvres hors-pair, ils transforment la roche en armes magiques et la pierre en bijoux ensorcelés. L’épée de Beowulf, l’anneau d’Odin

      « Enfants de la nuit » ils craignent la lumière du jour et s’ils sont surpris par un rayon de soleil, ils se voient transformés en un tas de pierres...

     

    À suivre ...

     

    © Le Vaillant Martial 


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    Sur le fond des océans, relâchent à jamais les grands voiliers, les galions et les galères, pavillon blanc sur bleu. Étendards sanglants sur noir. Le seul vent sur leur voilure, c’est le frémissement des algues marines qui les pressent de caresses.

    Les mains des morts en mer réparent par habitude et par envie la quille détruite ou le foc inexistant, la trinquette évanouie en forme de linceul. Dans ces ports fantômes, les marins aux orbites évidées, rivées sur les grèves guettent les débris des épaves loin de ce cimetière sourd, les restes des navires naufragées, fixés aux récifs.

    Dès que ces éclats épars seront là, c’est sûr, on pourra calfater la coque et reprendre la mer sous les vagues, guidés par les courants sous-marins vers la Terre des Jeunes enfin. Courage dans l’attente du paradis les gars !

    Combien de rêves perdus. Que de gloires passées dorment à tout jamais en des courants passés. Au fond de noirs abysses. En des lits incertains. Aux draps d’algues déchirés par une trop longue étreinte.



     

    Le « Lestr an Anaon », le navire des âmes, hante la côte bretonne. Quiconque l’aperçoit apprend sa mort prochaine. Au large de l’île d’Arz, vogue un trois-mâts infernal composé d’un équipage de damnés : marins maudit ou lâches en mer, pilleurs de bateaux et de marchandises, naufrageurs, pendus à bord...

    Des démons sous l’aspect de chiens gigantesques les harcèlent et les incitent à aborder tout bâtiment croisant au large.

    Seul demeure dans l’air l’appel strident des conques marines  qui assurent le commandement sur cette nef fantôme. Ce son lugubre prévient indirectement les autres bateaux de s’éloigner au plus vite.

    Le Navire Errant bat, lui aussi, pavillon fantôme et ténébreux. Le Capitaine Noir, un malouin, le dirige avec son équipage de pirates composés de mort-vivants. Ce brick de deux cent tonneaux surgit de la mer surgit de la mer et s’y engouffre aussitôt. Sa malédiction est due à une pierre merveilleuse trouvée sur les rochers par un matelot du navire français qu’il combattait. Lancée sur le pont du vaisseau pirate, elle le coula sous le poids d’une terrible pression. Signe de malheur pour tous les marins, le Navire Errant traque sans fin tous les bateaux qui croisent sa route pour retrouver le matelot responsable de leurs tourments.



     

    D’autres vaisseaux fantômes sévissent encore : à Erquy, aux grandes marées, la corvette française la Salamandre[1] hante le rivage. Elle cherche toujours à fuir la frégate anglaise qui la coula en 1850. Fracassé sur les écueils de l’île Lern[2], un navire corsaire Hollandais, disparu depuis deux siècles, fait résonner les soirs de tempête ses clairons et ses tambours.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Une flûte (1814 - 1838) de 550 tonneaux est en service en 1814 sous le nom de Loire. Cela pourrait être l'ex Généreux venu en parlementaire de l'Ile de France à Rochefort. Selon le registre des bassins de Brest 1817-18 elle serait de provenance anglaise. Du 5/10/1810 au 16/7/1811, et du 25/9/1814 au 29/9/1815, elle est armée à Rochefort. Le 17 juin 1816, elle quitte Rochefort pour le Sénégal (division Méduse). En 1817-18, elle fait campagne à l'Ile de France avec l'Éléphant et la Salamandre. Le 13 novembre 1821, elle est redésigné "corvette de charge" comme toute les flûtes. Du 28/3 au 20/6/1832, elle fait un voyage de Brest pour porter des troupes aux Antilles et retour (LV Montfort). Du 9/12/1835 au 23/3/1836, elle fait un nouveau voyage de Brest pour Cayenne et les Antilles puis retour (LV Louvel). Désarmée à Brest le 1/7/1838, son équipage est reversé sur l'Aube. Elle sera réarmée puis condamnée le 8/8/1838 (en Guadeloupe? ou 7/1838 : Démoli à Brest ?).

    [2] L'île de Lerne est une petite île située dans le Golfe du Morbihan, à l'est de l'île d'Arz. Elle fait partie de la commune de l'Île-d ‘Arz et possède une forme quasi-circulaire d'environ 200 mètres de diamètre.


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  • Le loup Garou

    L 

     

     

    ’Histoire se passe à Avessac, petite commune d’Ille & Vilaine, à quelques kilomètres du Bourg de Redon, célèbre pour ses filles ... Mais là, attention pas question de plaisanter.

    En effet la vie de ce village habituellement tranquille, est un jour perturbée par des phénomènes étranges, voire inquiétants. C’est un fait, depuis plusieurs semaines, des témoins affirment avoir vu, comme un grand loup sombre, « dressé sur ses pattes de derrière ». Il apparaît d’un coup au bord des routes, devant les phares des voitures, pour la grande frayeur des conducteurs. Parfois même il rôde dans les hameaux, vers la Sicardais, gratte aux portes et aux fenêtres et au matin, les marques de ses griffes sont bien nettes sur les dormants en bois. Pas de doute, la rumeur est fondée, la bête est bien là !

     

    D’ailleurs la feuille de chou locale, toujours en mal de copie, s’empresse de relayer le fait divers et même de donner dans le « People » au point d’en faire un événement. Étayé par des clichés qui prétendent montrer les traces et par des témoignages douteux, l’article parle d’un loup anormal (surtout à cet endroit, c’est sûr !) plus grand qu’un loup de ce nom. Puis visiblement inspiré par le sujet, le glorieux reporter laisse entendre que pour tuer l’animal il faudrait plus qu’une simple balle de fusil... Une en argent et bénir de surcroît... là par contre l’efficacité serait garantie !

    Voilà, c’est fait, la bête immonde est devenue un loup-garou, l’ironie cède la place à l’inquiétude. La suspicion gagne et chacun se demande si par malheur le voisin ne se transformerait pas en loup les nuits de pleine lune. Au coin des étables, dans les granges et même les lotissements, le soir tombant, on peut entendre de légers rires...

    Janvier est bien entamé, et les gens du pays, voient avec angoisse arriver la pleine lune. Et puis, comme s’il était nécessaire d’en remettre une couche, cette pleine lune sera spéciale avec une éclipse totale qui devrait donner une inquiétante couleur rouge à l’astre des nuits, du moins, ce sont les hommes de l’art qui l’affirment. Pour quelques braves gens d’Avessac, il n’y a pas de doute : « Ce rouge est bien la couleur du sang. Avec ce loup-garou qui court la campagne, va vantiében y’avoir des morts à neu ! »

    Le jour fatidique venu – plutôt  la nuit d’ailleurs – les moins courageux sont cloîtrés à l’abri de leur demeure et ils comptent bien qu’elle ne soit pas la dernière, « c’est que dame avec ces bestiaux, et ces vaches folles, on s’seu jamais ! »

     

    D’autres aussi poltrons, mais plus curieux, entament une ronde de surveillance... dans leur voiture. Quelques fusils redonneront du courage au cas où....

    Mais surtout, il  y a notre presse ! Notre « Prix Pulitzer » local, sent vraiment que sur ce coup sa vie va basculer, c’est sûr, il le tient le bon scoop ! Alors, armé jusqu’aux dents de son appareil photo automatique, et d’un stock de pellicules, il arpente les alentours de la Sicardais, ce hameau où, selon la légende récemment retranscrite par l’abbé du village, une histoire de loup-garou défrayait déjà la chronique au moyen-âge.

    Il est en certain, le monstre est de retour, et c’est lui  le fin limier qui va faire éclater l’effarante vérité à la face du monde. Pour l’heure, il piétine, frigorifié par le brouillard givrant qui tombe sur la nature – pour l’ambiance, il fallait cela – et la lumière laiteuse ne le rassure guère. Soudain, un hurlement lugubre lui glace le sang à la température pourtant déjà bien basse. C’est un cri affreux et prolongé, comme celui d’un commentateur de football lorsqu’un but est marqué, c’est dire si la chose est laide.

         Notre homme croit sa dernière arrivée et pour la prolonger encore un peu, il s’accroche désespéré à son appareil photo, comme à une bouée de sauvetage. Ses petits doigts crispés sur le boîtier déclenchent le mécanisme et la bobine se déroule en quelques secondes. Au comble de la terreur, il s’agite en tous sens, entend une galopade toute proche et tombe à la renverse, bousculé par une bête velue et puante.

     

    Ce diable d’homme devait bien posséder quelque don car, ainsi qu’il l’avait pressenti, sa vie vient de basculer... en plein dans le fossé, gorgé d’eau, de ronces mortes mais aux griffes pénétrantes comme dans la chair... Avant de tomber, cette fois dans les pommes – ce n’est pourtant pas la saison – il croit entendre des rires qui s’éloignent avec le monstre.

    Ce sont nos glorieux vigiles motorisés qui le découvrent ainsi, gisant dans ce creux en bordure de route. Seules  se jambes dépassent et ils voient déjà une victime du gars-loup ! Aussi leur déception est grande en reconnaissant le journaliste qui reprend ses esprits, si tant est qu’il en eût un jour.

    Bien vite, ils le chargent dans la voiture, celle qui sert pour la chasse, qui sent le vieux chien et la bière à quatre sous (-« La chasse, ça donne soif, vain Dieu ! »). Comme lui, justement vient d’échapper à la bière, il faut lui en payer une pour lui remettre de la vie.

    Devant son verre, le reporter de choc évoque celui qu’il vient d’avoir et il a son avis : « J’ai tout compris, c’est des jeunes qui font une farce, j’ai entendu leurs rires quand ils m’ont foutu à terre. Tout ça c’est des conneries de gamins. Avec cette d’halloween, ils font comme les Ricains... Pas de quoi fouetter un chat, ni un loup-garou. Bon, je rentre, j’ai un papier à taper, mais pour la photo, y a rien à voir. » Et il sort le film du boîtier puis le laisse tomber d’un geste théâtral, dans la poubelle qui  trône à ses côtés.

    Quel dommage, car si il avait fait tiré ce film, déclenché par sa frayeur, il aurait vu de drôles de petits bonhommes, juchés l’un sur l’autre, camouflés sous une vieille peau de chien...

     

    © Le Vaillant Martial 


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    En pénétrant sous les grands arbres, Job éprouva un étrange sentiment de malaise. Cette matinée de décembre était pourtant tranquille, froide et sèche du fait d’un petit vent de l’est.

    Quand il avait obtenu cette concession pour un très bon prix, Job s’était félicité de sa bonne fortune. Quelque peu étonné que personne dans la salle des ventes ne surenchérisse sur son offre dérisoire, il avait les autres coupeurs et forestiers le regarder d’un drôle d’air. Était-ce de la jalousie qu’il lisait au fond de leurs yeux... ou autre chose ?

    Job connaissait les histoires de vieilles femmes qui traînaient sur ces bois. « Les bois obscurs », « Les arbres perdus », « La forêt oubliée », comme ils disaient. Eh bien, si c’est ça... se dit-il, que ces grands couillons continuent à croire à leurs fables ! En sortant de la salle des concessions, il en riait encore.

    Maintenant, il souriait moins. Il avançait au milieu des grands troncs noirs qui, comme des sentinelles immobiles veillant un sombre royaume, le cernaient de toutes parts. Plus il pénétrait le cœur de la forêt, plus les troncs devenaient énormes et majestueux. La bonhomie du brave bûcheron fit qu’il en oublia vite ses pensées, à l’idée de l’ouvrage de Titan qu’il allait devoir abattre.

    Resserrant sa grosse poigne sur la cognée et la besace pleine de coins en bandoulière, il déboucha bientôt dans une petite clairière où les rayons d’un soleil blafard jouaient sur une petite brume qui voilait un épais tapis de mousse verte. Le bûcheron fit halte, estimant l’endroit propice. Plus qu’une clairière, c’était plutôt une trouée dans la forêt, due sans doute à la chute de quelques grands arbres qui eux dormaient à présent couchés sous l’humus.

    Il accrocha sa lourde veste de toile et sa besace à une branche, puis ayant arrêté son choix sur l’énorme tronc d’un chêne plus que centenaire, se saisit de son impressionnante hache. Au premier coup, on entendit comme une plainte venue du fin fond des bois et, comme une gifle, un vent froid se leva et vint lui fouetter le visage.

    Un frisson secoua sa grande carcasse, « Brr », fit-il, voilà le vent qui se levé ! C’est ce qu’il me faut, c’est une bonne suée... » Et il se mit à l’ouvrage. Les coups de hache taillant le tronc provoquèrent alors un véritable déferlement de vent glacial et mugissant. Une tempête de feuilles mortes s’abattit sur lui en vagues tourbillonnantes l’aveuglant littéralement. Le brave homme dut mettre genou à terre et rentrer la tête dans les épaules pour se protéger des bourrasques. Tout volait autour de lui en un terrifiant carrousel du Diable : les feuilles, des branches de bois mort, de gros morceaux d’écorce, et il sentait confusément qu’il était la cible de tous ces projectiles.

    Puis les vents moururent, remplacés par un silence oppressant. Le pauvre Job releva la tête pour s’apercevoir qu’il était à demi recouvert par un amas de bois mort et de feuilles. Le plus terrifiant, c’est qu’à quelques mètres de lui, rien ne semblait avoir bougé...

     

    Il se releva avec difficulté et se dégagea de sa gangue végétale, en s’ébrouant. Encore abasourdi par l’étrange phénomène, il entendit soudain, derrière lui, un craquement de brindilles. Ce qu’il vit en se retournant le cloua sur place. Une assemblée extraordinaire, sous le couvert des grands arbres, le contemplait en silence. Un regroupement incroyable, d’animaux de toutes espèces se trouvait là mêlés. Chevreuils et renards, sangliers et lièvres, chats sauvages et lapins ainsi qu’une multitude de petites bestioles se tenaient immobiles, serrés flanc contre flanc.

    Job sentait tous ces regards lourds posés sur lui. Mais bien plus qu’étrange encore étaient les « êtres » qui se trouvaient au centre de l’étrange compagnie. Leur taille était celle d’un enfant, mais l’angoissante sagesse qui rayonnait d’eux démentait l’impression d’innocence et de fragilité. Ils étaient comme de jeunes arbres surgis du sol, couvert de mousse, de ronces et d’entrelacs de lierre.

     

    Quand l’un d’eux, se détachant du groupe, s’avança vers Job, le bûcheron raffermit sa poigne sur le manche de la hache, comme pour se donner de l’assurance. L’être parla alors, et sa voix était comme un souffle de vent dans la cime des arbres :

    - Tu es venue troubler ces lieux, tu as dérangé un vénérable, et blessé une « mère-dryade » !... Tu n’es pas le bienvenu alors pars au plus vite !

    Le pauvre bûcheron s’insurgea devant ces accusations ont il ne comprenait rien :

    - Je suis un homme de paix, et je n’ai jamais blessé personne !... Le bon Job vit le petit être s’agenouiller auprès de l’arbre.

     

    - Crois-tu que ce vénérable ait supplié pour tomber sous les coups de ta hache ?

    L’homme observa alors une chose incroyable : le petit personnage caressa doucement le tronc, et la blessure infligée par la hache se referma doucement, ne laissant nulle trace des coups.

    - Ces arbres m’appartiennent, j’ai payé cette concession, de quel droit ... ?

    - Nous sommes les protecteurs de ces lieux, et nul n’y fait intrusion impunément.

    - Mais, dîtes donc, petit bonhomme, vous croyez parler à un enfant qu’un punit parce qu’il chaparde des pommes ?

    - À nos yeux, vous êtes bien des enfants, et nul enfant ne devrait utiliser des jouets aussi dangereux....

    Disant cela, le petit être effleura la grande hache. Job sentit comme un long tremblement courir le long du manche de bois, et le lâcha dans un cri de surprise. Effaré, il regarda sans y croire le manche se recouvrir de petites branche d’où s’épanouissaient déjà de jeunes feuilles d’un vert éclatant.

    - Regarde ton précieux outil, humain... Le bois se rappelle qu’il fut jadis une branche, et le fer retourne à la terre, d’où il n’aurait jamais dû sortir !

    Devant le spectacle de son fer de hache qui s’effritait et tombait en morceaux aussitôt engloutis par la mousse, le pauvre Job, sentit monter du plus profond de son être un cri d’horreur... Il se mit à courir, trébuchant souvent, pour sortir au plus vite de ces bois hantés. Tout au long de sa fuite éperdue, des yeux le suivirent afin de s’assurer qu’il quittait bien la sombre forêt. Ce n’est qu’à l’orée des bois que sa présence tenace s’évanouit.

     

    Job comprenait à présent pourquoi nul n’y entrait, pourquoi personne en voulait pénétrer ces sombres bois... On ne peut posséder ce qui ne vous appartient pas. Et il sut à son tour que cette obscure forêt serait perdue pour l’homme à jamais perdue...

    Cette nuit-là, au cœur de la forêt, dans une clairière nimbée de lune les dryades entamèrent une danse gracieuse, souple et silencieuse, seulement potée par les caresses lancinantes d’un vent léger.

    © Le Vaillant Martial 


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