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  • Le loup Garou

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    ’Histoire se passe à Avessac, petite commune d’Ille & Vilaine, à quelques kilomètres du Bourg de Redon, célèbre pour ses filles ... Mais là, attention pas question de plaisanter.

    En effet la vie de ce village habituellement tranquille, est un jour perturbée par des phénomènes étranges, voire inquiétants. C’est un fait, depuis plusieurs semaines, des témoins affirment avoir vu, comme un grand loup sombre, « dressé sur ses pattes de derrière ». Il apparaît d’un coup au bord des routes, devant les phares des voitures, pour la grande frayeur des conducteurs. Parfois même il rôde dans les hameaux, vers la Sicardais, gratte aux portes et aux fenêtres et au matin, les marques de ses griffes sont bien nettes sur les dormants en bois. Pas de doute, la rumeur est fondée, la bête est bien là !

     

    D’ailleurs la feuille de chou locale, toujours en mal de copie, s’empresse de relayer le fait divers et même de donner dans le « People » au point d’en faire un événement. Étayé par des clichés qui prétendent montrer les traces et par des témoignages douteux, l’article parle d’un loup anormal (surtout à cet endroit, c’est sûr !) plus grand qu’un loup de ce nom. Puis visiblement inspiré par le sujet, le glorieux reporter laisse entendre que pour tuer l’animal il faudrait plus qu’une simple balle de fusil... Une en argent et bénir de surcroît... là par contre l’efficacité serait garantie !

    Voilà, c’est fait, la bête immonde est devenue un loup-garou, l’ironie cède la place à l’inquiétude. La suspicion gagne et chacun se demande si par malheur le voisin ne se transformerait pas en loup les nuits de pleine lune. Au coin des étables, dans les granges et même les lotissements, le soir tombant, on peut entendre de légers rires...

    Janvier est bien entamé, et les gens du pays, voient avec angoisse arriver la pleine lune. Et puis, comme s’il était nécessaire d’en remettre une couche, cette pleine lune sera spéciale avec une éclipse totale qui devrait donner une inquiétante couleur rouge à l’astre des nuits, du moins, ce sont les hommes de l’art qui l’affirment. Pour quelques braves gens d’Avessac, il n’y a pas de doute : « Ce rouge est bien la couleur du sang. Avec ce loup-garou qui court la campagne, va vantiében y’avoir des morts à neu ! »

    Le jour fatidique venu – plutôt  la nuit d’ailleurs – les moins courageux sont cloîtrés à l’abri de leur demeure et ils comptent bien qu’elle ne soit pas la dernière, « c’est que dame avec ces bestiaux, et ces vaches folles, on s’seu jamais ! »

     

    D’autres aussi poltrons, mais plus curieux, entament une ronde de surveillance... dans leur voiture. Quelques fusils redonneront du courage au cas où....

    Mais surtout, il  y a notre presse ! Notre « Prix Pulitzer » local, sent vraiment que sur ce coup sa vie va basculer, c’est sûr, il le tient le bon scoop ! Alors, armé jusqu’aux dents de son appareil photo automatique, et d’un stock de pellicules, il arpente les alentours de la Sicardais, ce hameau où, selon la légende récemment retranscrite par l’abbé du village, une histoire de loup-garou défrayait déjà la chronique au moyen-âge.

    Il est en certain, le monstre est de retour, et c’est lui  le fin limier qui va faire éclater l’effarante vérité à la face du monde. Pour l’heure, il piétine, frigorifié par le brouillard givrant qui tombe sur la nature – pour l’ambiance, il fallait cela – et la lumière laiteuse ne le rassure guère. Soudain, un hurlement lugubre lui glace le sang à la température pourtant déjà bien basse. C’est un cri affreux et prolongé, comme celui d’un commentateur de football lorsqu’un but est marqué, c’est dire si la chose est laide.

         Notre homme croit sa dernière arrivée et pour la prolonger encore un peu, il s’accroche désespéré à son appareil photo, comme à une bouée de sauvetage. Ses petits doigts crispés sur le boîtier déclenchent le mécanisme et la bobine se déroule en quelques secondes. Au comble de la terreur, il s’agite en tous sens, entend une galopade toute proche et tombe à la renverse, bousculé par une bête velue et puante.

     

    Ce diable d’homme devait bien posséder quelque don car, ainsi qu’il l’avait pressenti, sa vie vient de basculer... en plein dans le fossé, gorgé d’eau, de ronces mortes mais aux griffes pénétrantes comme dans la chair... Avant de tomber, cette fois dans les pommes – ce n’est pourtant pas la saison – il croit entendre des rires qui s’éloignent avec le monstre.

    Ce sont nos glorieux vigiles motorisés qui le découvrent ainsi, gisant dans ce creux en bordure de route. Seules  se jambes dépassent et ils voient déjà une victime du gars-loup ! Aussi leur déception est grande en reconnaissant le journaliste qui reprend ses esprits, si tant est qu’il en eût un jour.

    Bien vite, ils le chargent dans la voiture, celle qui sert pour la chasse, qui sent le vieux chien et la bière à quatre sous (-« La chasse, ça donne soif, vain Dieu ! »). Comme lui, justement vient d’échapper à la bière, il faut lui en payer une pour lui remettre de la vie.

    Devant son verre, le reporter de choc évoque celui qu’il vient d’avoir et il a son avis : « J’ai tout compris, c’est des jeunes qui font une farce, j’ai entendu leurs rires quand ils m’ont foutu à terre. Tout ça c’est des conneries de gamins. Avec cette d’halloween, ils font comme les Ricains... Pas de quoi fouetter un chat, ni un loup-garou. Bon, je rentre, j’ai un papier à taper, mais pour la photo, y a rien à voir. » Et il sort le film du boîtier puis le laisse tomber d’un geste théâtral, dans la poubelle qui  trône à ses côtés.

    Quel dommage, car si il avait fait tiré ce film, déclenché par sa frayeur, il aurait vu de drôles de petits bonhommes, juchés l’un sur l’autre, camouflés sous une vieille peau de chien...

     

    © Le Vaillant Martial 


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    En pénétrant sous les grands arbres, Job éprouva un étrange sentiment de malaise. Cette matinée de décembre était pourtant tranquille, froide et sèche du fait d’un petit vent de l’est.

    Quand il avait obtenu cette concession pour un très bon prix, Job s’était félicité de sa bonne fortune. Quelque peu étonné que personne dans la salle des ventes ne surenchérisse sur son offre dérisoire, il avait les autres coupeurs et forestiers le regarder d’un drôle d’air. Était-ce de la jalousie qu’il lisait au fond de leurs yeux... ou autre chose ?

    Job connaissait les histoires de vieilles femmes qui traînaient sur ces bois. « Les bois obscurs », « Les arbres perdus », « La forêt oubliée », comme ils disaient. Eh bien, si c’est ça... se dit-il, que ces grands couillons continuent à croire à leurs fables ! En sortant de la salle des concessions, il en riait encore.

    Maintenant, il souriait moins. Il avançait au milieu des grands troncs noirs qui, comme des sentinelles immobiles veillant un sombre royaume, le cernaient de toutes parts. Plus il pénétrait le cœur de la forêt, plus les troncs devenaient énormes et majestueux. La bonhomie du brave bûcheron fit qu’il en oublia vite ses pensées, à l’idée de l’ouvrage de Titan qu’il allait devoir abattre.

    Resserrant sa grosse poigne sur la cognée et la besace pleine de coins en bandoulière, il déboucha bientôt dans une petite clairière où les rayons d’un soleil blafard jouaient sur une petite brume qui voilait un épais tapis de mousse verte. Le bûcheron fit halte, estimant l’endroit propice. Plus qu’une clairière, c’était plutôt une trouée dans la forêt, due sans doute à la chute de quelques grands arbres qui eux dormaient à présent couchés sous l’humus.

    Il accrocha sa lourde veste de toile et sa besace à une branche, puis ayant arrêté son choix sur l’énorme tronc d’un chêne plus que centenaire, se saisit de son impressionnante hache. Au premier coup, on entendit comme une plainte venue du fin fond des bois et, comme une gifle, un vent froid se leva et vint lui fouetter le visage.

    Un frisson secoua sa grande carcasse, « Brr », fit-il, voilà le vent qui se levé ! C’est ce qu’il me faut, c’est une bonne suée... » Et il se mit à l’ouvrage. Les coups de hache taillant le tronc provoquèrent alors un véritable déferlement de vent glacial et mugissant. Une tempête de feuilles mortes s’abattit sur lui en vagues tourbillonnantes l’aveuglant littéralement. Le brave homme dut mettre genou à terre et rentrer la tête dans les épaules pour se protéger des bourrasques. Tout volait autour de lui en un terrifiant carrousel du Diable : les feuilles, des branches de bois mort, de gros morceaux d’écorce, et il sentait confusément qu’il était la cible de tous ces projectiles.

    Puis les vents moururent, remplacés par un silence oppressant. Le pauvre Job releva la tête pour s’apercevoir qu’il était à demi recouvert par un amas de bois mort et de feuilles. Le plus terrifiant, c’est qu’à quelques mètres de lui, rien ne semblait avoir bougé...

     

    Il se releva avec difficulté et se dégagea de sa gangue végétale, en s’ébrouant. Encore abasourdi par l’étrange phénomène, il entendit soudain, derrière lui, un craquement de brindilles. Ce qu’il vit en se retournant le cloua sur place. Une assemblée extraordinaire, sous le couvert des grands arbres, le contemplait en silence. Un regroupement incroyable, d’animaux de toutes espèces se trouvait là mêlés. Chevreuils et renards, sangliers et lièvres, chats sauvages et lapins ainsi qu’une multitude de petites bestioles se tenaient immobiles, serrés flanc contre flanc.

    Job sentait tous ces regards lourds posés sur lui. Mais bien plus qu’étrange encore étaient les « êtres » qui se trouvaient au centre de l’étrange compagnie. Leur taille était celle d’un enfant, mais l’angoissante sagesse qui rayonnait d’eux démentait l’impression d’innocence et de fragilité. Ils étaient comme de jeunes arbres surgis du sol, couvert de mousse, de ronces et d’entrelacs de lierre.

     

    Quand l’un d’eux, se détachant du groupe, s’avança vers Job, le bûcheron raffermit sa poigne sur le manche de la hache, comme pour se donner de l’assurance. L’être parla alors, et sa voix était comme un souffle de vent dans la cime des arbres :

    - Tu es venue troubler ces lieux, tu as dérangé un vénérable, et blessé une « mère-dryade » !... Tu n’es pas le bienvenu alors pars au plus vite !

    Le pauvre bûcheron s’insurgea devant ces accusations ont il ne comprenait rien :

    - Je suis un homme de paix, et je n’ai jamais blessé personne !... Le bon Job vit le petit être s’agenouiller auprès de l’arbre.

     

    - Crois-tu que ce vénérable ait supplié pour tomber sous les coups de ta hache ?

    L’homme observa alors une chose incroyable : le petit personnage caressa doucement le tronc, et la blessure infligée par la hache se referma doucement, ne laissant nulle trace des coups.

    - Ces arbres m’appartiennent, j’ai payé cette concession, de quel droit ... ?

    - Nous sommes les protecteurs de ces lieux, et nul n’y fait intrusion impunément.

    - Mais, dîtes donc, petit bonhomme, vous croyez parler à un enfant qu’un punit parce qu’il chaparde des pommes ?

    - À nos yeux, vous êtes bien des enfants, et nul enfant ne devrait utiliser des jouets aussi dangereux....

    Disant cela, le petit être effleura la grande hache. Job sentit comme un long tremblement courir le long du manche de bois, et le lâcha dans un cri de surprise. Effaré, il regarda sans y croire le manche se recouvrir de petites branche d’où s’épanouissaient déjà de jeunes feuilles d’un vert éclatant.

    - Regarde ton précieux outil, humain... Le bois se rappelle qu’il fut jadis une branche, et le fer retourne à la terre, d’où il n’aurait jamais dû sortir !

    Devant le spectacle de son fer de hache qui s’effritait et tombait en morceaux aussitôt engloutis par la mousse, le pauvre Job, sentit monter du plus profond de son être un cri d’horreur... Il se mit à courir, trébuchant souvent, pour sortir au plus vite de ces bois hantés. Tout au long de sa fuite éperdue, des yeux le suivirent afin de s’assurer qu’il quittait bien la sombre forêt. Ce n’est qu’à l’orée des bois que sa présence tenace s’évanouit.

     

    Job comprenait à présent pourquoi nul n’y entrait, pourquoi personne en voulait pénétrer ces sombres bois... On ne peut posséder ce qui ne vous appartient pas. Et il sut à son tour que cette obscure forêt serait perdue pour l’homme à jamais perdue...

    Cette nuit-là, au cœur de la forêt, dans une clairière nimbée de lune les dryades entamèrent une danse gracieuse, souple et silencieuse, seulement potée par les caresses lancinantes d’un vent léger.

    © Le Vaillant Martial 


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  • Luokelunde la Maudite


     

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    ne brume s’était déposée sur la forêt encore endormie. Elle nappait les feuillages d’un voile gris rendant peu perceptibles les quelques mouvements d’éveil de ses habitants. Si l’on avait pu percer le mur de brouillard jusqu’au pied de ce chêne, on aurait aperçu une petite tête aux oreilles arrondies effectuer nerveusement un aller-retour indécis entre le confort de son terrier et le dehors.

    Une gueule mignonne, deux yeux brillants conféraient à ce redoutable prédateur toute la sympathie du monde. L’animal ne semblait définitivement pas décidé à quitter son abri.

    Sortant la tête, jetant un regard rapide autour de lui pour la rentrer aussitôt et la ressortir à nouveau. Ce curieux manège dura quelques minutes avant que d’un bond, l’hermine se retrouve sur le sol humide, tapis de feuilles décomposées de ce début de printemps.

    Les premières lueurs du soleil tentaient de percer le rideau gris. Un rayon se posa sur le museau du mustélidé qui s’amusa de cette douce chaleur bienvenue. La lumière fit alors entrevoir alors le pelage qui abandonnait lentement sa blancheur  hivernale pour retrouver les tons marron de sa parure estivale. Mais en ces premiers jours de mars, la couleur dorsale était encore bien loin d’avoir regagné toute sa splendeur.

     


     

    Après s’être fait un brin de toilette, l’hermine s’étira. Puis elle se mit en marche, plutôt en bonds, effectuant quelques sauts pour se déplacer rapidement. A une dizaine de mètres de son point de départ, elle s’arrêta. S’appuyant sur ses pattes arrière, elle souleva son corps long et mince pour se redresser.

    Dans cette position de chandelle caractéristique, elle scruta les alentours, huma l’air matinal et frais. Elle avait faim. C’était même son ventre qui l’avait réveillée par cet incessant tiraillement, ce gargouillis révélateur. Durant l’hiver, elle avait beaucoup chassé de nuit. L’activité nocturne des rongeurs couplée au silence des oiseaux lui permettaient de se diriger aisément vers ses proies favorites. Mulots, musaraignes, campagnols... Aucun rongeur n’échappait à sa vivacité et à son agilité légendaire.
     

    L’hermine fixait un endroit particulier. Les yeux rivés sur un monticule coiffé d’herbes hautes, à quelques mètres de distance, son ouïe venait de capter un bruit reconnaissable entre tous, celui d’une proie se déplaçant en surface. En quelques bonds, elle fut sur elle, mais le rongeur, un campagnol, évita les crocs funestes de justesse et se précipita dans sa galerie toute proche.

    Le prédateur n’abandonna pas la chasse si facilement, l’hermine pénétra à son tour dans le terrier. Son corps fusiforme lui permettait de se glisser dans le moindre interstice, la plus petite galerie afin d’y dénicher ou d’y poursuivre ses proies. Au bout de quelques minutes, elle ressortit en marche arrière. Dans sa gueule, le souriceau se débattait faiblement. Elle l’acheva d’une morsure dans la nuque et mit à déguster son repas.

    Le reste de la matinée se partagea entre moments de repos et chasses bondissantes. Le soleil était maintenant haut dans le ciel et la brume avait quitté les lieux. La forêt dévoilait ses troncs majestueux et tout avait perdu en sombre magie pour gagner en émerveillement. C’est bien connu la lumière chasse les ombres... Notre hermine somnolait quand elle fut éveillée par un craquement. On marchait dans les bois. Le pas était léger, presque imperceptible. Un parfum de violette se glissait dans les airs et les branches affichaient une légère courbure, comme le chevalier ploie le genou devant son roi. L’être qui s’approchait n’était ni un animal ni un humain. C’était une Sessie, une déesse, une nymphe, une fée. L’hermine en avait déjà aperçue marchant sans bruit, touchant de leurs mains les rameaux pour y faire fleurir instantanément les bourgeons, bénir les fruits plus loin dans la saison.

    Elle les avait vues chez les étranges bipèdes qui vivaient à la lisière de la forêt. Un soir où elle s’était introduite dans un de leurs poulaillers pour goûter l’une de ses friandises occasionnelles, elle avait observé les gens rassemblés autour d’un bois sculpté à l’effigie d’une Sessie.  Les hommes avaient pris coutume de prier la fée.

    Les Sessies garantissaient l’abondance à ceux qui les vénéraient. Les champs se couvraient de blé d’or, les greniers se remplissaient de grains, il y des souris... L’hermine se souvint également du jour où l’une des fées l’avait délivrée d’un collet. Chassé pour sa fourrure l’animal avait ainsi échappé à une mort cruelle. La fée ne ‘était pas contentée de la délivrer, elle était resté une demi-journée à ses côtés autant pour s’assurer que la bête n’avait, ni os brisé, ni blessure, incommodante que pour profiter de leurs jeux. Car l’hermine est une joueuses...  Ainsi étaient passées des heures complices, la fée laissant l’hermine s’amuser  avec un bout de branche traîné à sa suite, l’animal mordillant les doigts blancs se laissant caresser par la paume délicate de la fée. Ce doux souvenir revint à la mémoire de l’animal et c’est en toute confiance qu’il s’approcha d’elle un peu plus afin de la contempler.

    La Belle Dame avait les traits splendides de la jeunesse éternelle... De longs cheveux sombres encadraient un visage fin doré d’une peau aussi pâle que délicate. Elle était vêtue de larges voiles blancs retombant le long de son corps mince couvrant celui-ci jusqu’aux chevilles. Elle ne portait rien aux pieds, leur nudité étant nécessaire au contact de la terre.

    À chacun de ses mouvements, un parfum de violette s’envolait dans les airs. Dans son regard se lisaient des sentiments bruts et profonds. Un mélange de vérités anciennes, de savoir et d’innocence. Elle était si belle. Mais d’une beauté fascinante, sauvage. Elle était la forêt et la forêt lui ressemblait. Elle était la vie et la vie se lisait en elle. Une douce puissance. Tout chez elle transpirait la grâce.

     

    Elle s’était agenouillée, les mains posées sur le sol. Elle porta de la glaise jusqu’à son visage et s’en badigeonna les joues, puis le front. Elle lécha la paume de sa main droite et ses yeux se révulsèrent. Un étranglement suivi d’un cri étouffé. La créature fit marche arrière et s’en repartit précipitamment à travers les feuillages, vers le cœur de la forêt. L’hermine, les sens en alerte, effectua quelque bonds dans la même direction. Elle avait reconnu une odeur qu’elle ne connaissait que trop. Celle que ses proies lui lançaient lorsqu’elle les poursuivait. Celle de la peur. Elle se décida à suivre la fée.

    L’animal déboucha dans une clairière étroite. Autant la forêt était sombre, autant cet endroit particulier était baigné de lumière. Un tapis de fleurs bleues recouvrait le sol et des paillons volaient lentement, eux aussi d’une couleur azur.

    Au centre trônait le Dieu de la forêt. Un immense chêne, celui qui a vu naître et mourir chacun des êtres, des animaux et des plantes de Quokelunde. Autour de son tronc titanesque, une vingtaine de fées s’étaient rassemblées. Elles avaient les mans posées sur l’écorce profondément ridée  de l’ancienne divinité. Les yeux fermés, elles psalmodiaient un étrange cantique où se mêlaient de doux fredonnements aux syllabes d’une langue oubliée. L’hermine s’était arrêtée, dissimulée sous un buisson d’aubépine, elle observait en silence ce rituel sacré. Les fées se tenaient maintenant les mains et avaient refermé le cercle autour de l’arbre. Elles s’étaient tues. Attendant la réponse du dieu.

    Des rameaux du vieux chêne encore engloutis de l’hiver qui quittait à peine le pays, une multitude bourgeons s’ouvrait. L’arbre se couvrit de feuilles en quelques minutes à peine. Puis, dans un même et unique mouvement, les feuillages brunirent et les premières feuilles tombèrent au sol, noires et racornies.

    Une autre Belle Dame tomba à terre, plongeant les mains dans sa chevelure, tirant dessus à pleines poignées. Tout en elle exprimait la plus aiguë des souffrances, celle qui va bien au-delà du cri. Une Sessie qui avait le font orné d’une guirlande de lierre passa d’une fée à l’autre. Elle leur caressa les joues, les enserra dans ses bras.

    Puis, toutes, résignées, tournèrent le dos à l’arbre, formant un nouveau cercle. Elles ouvrirent la bouche et un son invraisemblable en sortit.

    L’hermine en comprit le sens instantanément : « Fuyez ». Instinctivement, son corps bondit et elle se mit à courir comme si un renard en voulait à sa vie.


     

    Son cœur battait à tout rompre. Ses muscles tendus tressaillaient. Elle avait d’abord détalé sans but, obéissant au réflexe insufflé par l’ordre des fées. Puis au bout de cette course folle, elle s’était arrêtée. Elle reconnaissait ce chemin qu’elle avait emprunté sans réfléchir. C’était celui de son terrier, son domaine, son territoire, là où elle serait protégée.

     

    Mais l’idée fixées en son cerveau par les Sessies ne lui indiquait pas de regagner son nid. L’’image mentale se précisait davantage :

    Il fallait au contraire quitter cet endroit. De moins en moins confuses ses pensées lui dictaient de fuir la forêt. Pour l’hermine, ce lieu l’avait vue naître, l’avait nourrie, abritée, protégée depuis toujours.

    L’ordre était tellement absurde qu’il lui était impossible d’y obéir. Pourtant, elle le savait, il lui fallait fuir, le cri des fées ancré au plus profond de son être ne lui laissant pas le choix.

    De nombreux animaux étaient déjà passés devant ses yeux. Des renards des furets courant côte à côte, suivis de près par des biches, des sangliers, chats sauvages, chevreuils, lapins ....

     


     

     

    À travers l’épais feuillage, elle percevait clairement les cris des milliers d’oiseaux dans le ciel qui volaient loin de Quokenlude. Toutes les créatures fuyaient vers la forêt depuis son épicentre vers sa lisière. Elles semblaient s’éloigner en suivant une certaine logique. Galopant vers l’Est. Évitant la direction de la côte. La côte, et cette haute colline qu’avait un jour gravie l’hermine. Là-haut, sûrement, elle serait hors de ce danger qui allait incessamment s’abattre sur la forêt. Là-haut il y avait de solides rochers sous les quels fuir s’abriter fuir ce prédateur, cette menace, quelle qu’elle soit. L’animal, au cœur de la débâcle, prit une décision des plus étranges. Il se mit à bondir à contresens de ces milliers de créatures fuyant les bois. Au beau milieu d’une foule de pelages gris et fauves, une tâche blanchâtre remontait maintenant la marée animale, évitant les coups de sabot, les griffes et les crocs de cette singulière cohue.

     

    S’écartant de justesse d’une laie écrasant tout sur son passage, l’hermine sauta sur un vieux tronc abattu. De là elle grimpa les quelques rochers trônant en ce lieu afin d’observer un temps toute cette excitation. Elle vit que derrière la bousculade des animaux les plus imposants venaient une fuite bien plus tranquille des plus petits, du moins en apparence.

    Les gros mammifères s’étaient frayé un chemin avec force au travers des broussailles. Leur galop effréné n’avait pas laissé la moindre ronce ralentir leur course. Puis, empruntant les allées nettoyées, ces longs couloirs déboisés, des êtres bien moins vigoureux suivaient les cervidés, suidés et tous ceux qui avaient ouvert la marche. Musaraignes, écureuils, belettes, hérissons avançaient maintenant en de longs défilements ordonnés uniquement perturbés par le saut des grenouilles.

    De part et d’autre de ce cortège, de longs chapelets noirs d’insectes cheminaient à un rythme encore moins rapide, mais tout aussi soutenu. L’hermine observait avec une certaine fascination les colonnes de fourmis, les nuées de moustiques, les bourdonnements d’abeilles et même les escargots quittant l’ombre des déchets végétaux pour se diriger vers la lisière salvatrice.

    Ayant un peu récupéré, l’hermine sauta de son perchoir pour poursuivre son chemin. Elle quittait la forêt à son tour. Un lourd silence s’abattit alors, bien plus angoissant que le vacarme de la ruée sauvage vécu quelques moments plus tôt. L’angoisse de l’hermine était à son comble. Jamais elle n’avait connu de lieu dénudé du foisonnement qui caractérise une forêt. Une solitude infinie étendait doucement son voile que Quokelunde. C’était son cœur, qui lentement, cessait de battre... Dans ce silence inhabituel, l’hermine perçut cependant un cri. Celui d’un animal prit au piège. Elle s’écarta de sa route pour se diriger vers lui. Elle parvint alors aux premières maisons du village des hommes.

    C’était l’un des hameaux installés près de la forêt et dont les habitants avaient longtemps vécus de ce que les arbres et les buissons leur fournissaient... En ce temps-là, les hommes connaissant toute l’importance d’une forêt. Ils respectaient ces dieux, ne prélevaient que le strict nécessaire à leurs besoins. Aujourd’hui ces mêmes hommes avaient abattu bien des arbres pour installer leurs champs...

     

    L’agitation qui régnait dans le village était d’une toute autre nature que celle qui avait animé la forêt. Le cri qui avait retenu l’attention de l’hermine était celui d’un cheval ruant dans l’écurie, essayant en vain de briser les parois de sa prison. D’autres bêtes affichaient une nervosité toute apparente, mais il n’y avait vraiment pas de comparaison avec la faune sauvage de la sylve.

    Si une certaine peur se lisait dans les yeux des vaches, moutons et chevaux. Celle-ci paraissait plus proche de la folie. Les hommes eux, semblaient n’avoir pour souci que d’apaiser leurs animaux. Leur calme atténua quelque peu l’urgence de fuir de l’hermine. Elle profita de cette quiétude retrouvée pour faire bombance d’œufs abandonnés par les poules trop occupées à s’épuiser en courant continuellement le long de l’enclos.

    L’animal  s’installa dans un coin de la grange, se blottit dans un nid  improvisé fait de paille et s’assoupit. Il avait besoin de recouvrir un peu de ses forces pour poursuivre son voyage. Moins d’une heure plus tard l’hermine avait déjà repris son chemin, abandonnant les hommes à leur sort de créatures aveugles et sourdes au danger qui approchait.

    Au détour d’un immense rocher, l’hermine aperçut enfin l’objet de sa quête. Au beau milieu des vestiges d’une partie de la sylve sauvage maîtrisée aujourd’hui par les hommes, un mont se dressait, dominant l’antique forêt. À ses pieds, les paysans avaient rognés feuillages et futaies pour y établir leurs champs.

    Des chênes solitaires ci-et-là étaient disséminés témoignant de l’étendue passée de la forêt. Rien ne semblait résister aux coups de haches et de faux et de charrue. Les hommes opposaient à la lente et sage évolution naturelle, leurs outils adaptés à une toute autre vitesse.

    Les deux entités vivaient de temps différents expliquant leur fracture. Des premiers balbutiements sylvestres à son exubérance finale, la forêt voyait passer des siècles alors que du cri du nourrisson au râle du vieillard, on n’en comptait à peine un seul.

    Deux visions inconciliables.

    En quelques générations à peine, la soif des hommes en se contenta plus de la prodigalité des déesses des lieux. Le fruit tombé de l’arbre ne suffisait plus à leur bouche. Les noix, faînes et glands nourriciers avaient fini dans les mangeoires à cochon alors qu’eux se délectaient d’un pain pétri et cuit. Certes ils remerciaient encore les Sessies pour l’abondance de leurs récoltes, mais la grande majorité de leurs prières s’étaient perdues. D’autres montaient maintenant vers les cieux... Dans ce temps d’hésitations entre les anciennes divinités et le nouveau Dieu, le ciel se déchirait d’éclairs....

    De ceux qui comme en ce moment même zébraient la voûte crépusculaire. L’hermine était arrivée au sommet du mont et observait le roulement des nuages noirs.
     

    Elle sursautait à chaque fois que le tonnerre vrombissait, faisant entendre la colère des Dieux. À l’intérieur de cette obscure nuée, à la faveur d’un éclair, elle crut distinguer un instant l’éclat d’une armure dorée, d’un chevalier chevauchant les nuages, épée au clair. La vision dura moins d’une seconde et l’animal revint à l’affreux spectacle qui prenait place sous ses yeux... Au loin elle voyait maintenant le village des hommes, ceux-ci rassemblés sur la place. Leur chef s’agitait, leurs prêtres hurlaient. La folie qui s’était tue quelques instants plus tôt dans les yeux de leurs bêtes animait vraiment leurs maîtres au moment même où le ciel leur tombait sur la tête.

    Terrifiés, les humains couraient en tous sens, les trombes d’eaux mêlées de grêles s’abattant sur eux, frappant leurs toits de chaume, les perçant de toutes parts. L’hermine détacha un instant son regard de la scène apocalyptique qui se déroulait dans le village des hommes pour s’accrocher au roulement des vagues de cette étendue sans fin qu’était l’océan.

    La mer se déchaînait elle aussi. D’énormes rouleaux d’eau salée e d’écume enragée venaient frapper les rochers, arrachant les quelques arbres d’avant-garde. La marée avançait inexorablement mordant les terres, gagnant mètre après mètre.

    Soudain le sol trembla. Comme aspirée du fond de l’océan les vagues meurtrières se retirèrent découvrant une plage plus étendue que jamais. Un immense mur se dressa alors hors des eaux. Il était monstrueux et le bruit qui l’accompagnait n’était que fureur.

    L’hermine se terra d’instinct. Jamais elle n’avait autant tremblé d’effroi. Elle se mit à geindre, à couiner face à tant de puissance déchaînée. Jamais elle n’avait vu de chose aussi horrible que cette vague plus sombre que la nuit et qui avançait avec force vers les terres comme une lame aiguisée pénètre les chairs. Le contact fut explosif. Les rochers du rivage sautèrent lors de l’impact, ajoutant encore plus de puissance destructeur à la vague. Frappé de plein fouet, le géant de pierres et de terre résista à l’assaut. Le rouleau dévastateur contourna l’obstacle pour se jeter ensuite dans les champs et les villages, les balayant comme des fétus de paille. La vague maudite affronta la forêt. Les arbres ne montrèrent pas plus de résistance  et un large manteau de roches, d’eau et de boue recouvrit la sylve en quelques minutes à peine.  La vie s’était tue.

    Quokelunde n’était plus. C’était une mer redevenue calme qui s’étendait sous le regard de l’hermine. L’animal observait les milliers de troncs qui flottaient en surface des eaux et quittaient lentement les lieux, portés par les vagues. La mer affichait une couleur brunâtre qui s’atténuait au fil des heures. Elle s’était installée au pied du mont, le coupant d’une côte repoussée de plusieurs kilomètres.

    À part les débris qui ondulaient sur l’eau, rien n’indiquait l’existence de la forêt, des villages. Un monde avait disparu.

    Le soleil baignait d’une lumière réconfortante les rochers sous lesquels l’animal s’était abrité. La peur de la veille l’avait épuisé. L’hermine regardait paresseusement autour d’elle. Des pierres, des arbres, une habitation humaine qui culminait au sommet du mont. Des voix d’hommes, le bêlement d’une chèvre. Dans le ciel, les premiers oiseaux revenaient. Avec eux la promesse de nids  et d’œufs. De quoi assurer la survie de l’hermine.

    Bientôt au large, les hommes et les animaux tenteraient de rejoindre ce point culminant. Tout un symbole, celui de l’espoir, de l’horizon, de l’avenir. De là-haut, l’homme regardera vers l’avant, imaginera des bateaux et des ponts. De nouvelles conquêtes, de nouvelles guerres... Oubliant au fil des siècles l’avertissement, le châtiment. Oubliant jusqu’à l’existence des forêts sacrées et de leurs fées-gardiennes. Qui se souvient encore de Quokelunde, de cette forêt de Scissy ? Cet oubli du passé frappera notre avenir. Tout ce qui est prélevé à la nature doit lui être rendu. Ce qui lui est arraché, lui est retourné.

     

    On raconte que la Forêt de Scissy fut engloutie par un raz de marée à la sortie de l’hiver 709. On la situe dans la baie du Mont-Saint Michel, autour de Saint-pair-Sur-Mer, en Normandie. En 1155, Guillaume de Saint-Pair l’évoque sous le nom de Quokelunde, « l’obscure forêt ». Les Sessies étaient des déesses de l’ensemencement, sorte de fées de l’abondance, de la fertilité pour les Gallo-Romains. Une Sessia aurait donné son nom à la foret de Scissy.

    © Le Vaillant Martial 


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  • L’élue des Pixies


     

    A

     

    Bigaël avait préparé le repas qu’elle venait à l’instant de déposer sur la table. John son mari ne tarderait pas à rentrer. En attendant, elle jetait un œil par la fenêtre surveillant ses deux filles.

    Leah, l’ainée, avait sept ans. C’était l’âge où l’on commençait à quitter la petite enfance. Elle était devenue plus secrète. Elle avait appris à lire aussi, ce qui s’est traduit par des heures passées dans sa chambre à découvrir mille et une histoires. Ses premiers voyages ... Ses  premiers pas, seule dans d’autres pays merveilleux.

    Charlotte, la petite affichait un caractère tout opposé à celui de sa sœur. Rieuse, jouette, elle passait son temps à explorer le jardin. Elle n’aimait rien tant que l’eau croupie remontée du puits abandonné, qu’elle transvasait en riant d’un vieux pot à l’autre jusqu’à a en arroser le muret de pierres sèches qui marquait la limite du jardin.

    La maison était vieille. Elle appartenait à la famille d’Abigaël depuis des lustres. L’histoire familiale voulait qu’un de ses aïeuls l’eût reçue des villageois en remerciement d’un immense service rendu au village.

    En ce temps de légendes, le Dartmoor  était sous l’emprise de Vixina. C’était une sorcière, une mauvaise sorcière. Elle résidait dans les grottes au pied du Vixen Tor. De là, elle guettait le voyageur isolé, empruntant le sentier qui passait sous les rochers. Elle provoquait alors une brume épaisse, surnaturelle qui empêchait le promeneur d’apercevoir jusqu’à ses propres pieds. Ensuite l’effrayant d’un cri ou de quelque sinistre craquement, elle le déviait du chemin pour le pousser vers les marécages, et le rire de la mégère résonnait dans la lande lorsque le pauvre bougre s’y noyait.


     

    On raconte qu’un beau jour, l’ancêtre d’Abigaël entendit parler de la vilaine. L’homme était un ami des Pixies. Un de ces sachants habitué à leur rendre visite dans leur repaires, souvent sous un Tor, une de ces collines où la roche affleure et qui ont façonné le paysage si particulier du Dartmoor ou sous l’un de ces amas rocheux qui porte un nom les reliant à leur peuple : Pixie, Parlour, Pool, Puggie, Stone, Care, Rings, le pays en est rempli.

    De leur mystérieux peuple, il avait reçu deux cadeaux. Le don de clairvoyance qui lui permettait de voir à travers la brume aussi épaisse qu’elle fut et une bague, un anneau magique qui procurait à celui qui le portait une parfaite invisibilité. C’est ainsi qu’il se rendait sur le sentier menant au domaine de Vixina. Immédiatement la sorcière sentit venir à elle sa prochaine victime. Juchée sur son rocher, elle envoya la brume à la rencontre du promeneur. Mais celui-ci la traversa sans qu’elle ne lui pose le moindre problème. Son don de clairvoyance lui faisait voir le sentier à travers le brouillard  maléfique.

    La sorcière, passé son étonnement, se mit à formuler un sort afin de l’abattre sur l’homme, mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps. L’anneau au doigt, il disparut à son regard. Dépitée la sorcière hurla de colère, dévoilant à l’homme invisible sa position. Il fit le tour du rocher, y grimpa et une fois arrivé sans bruit dans le dos de Vixana, la poussa violemment. La sorcière se brisa les os sur les rochers en contrebas et la contrée fut délivrée de ses maléfices.

    C’est ainsi que la famille d’Abigaël hérita de cette petite chaumière aux murs de pierre, transmise au fil des siècles de génération en génération. Ce ne fut pas le seul héritage.



     

    Abigaël conservait précieusement l’anneau magique dans une boite glissée dans la penderie de sa chambre. Quant au don de clairvoyance, elle l’avait également hérité de sa mère, et le père de sa mère avant elle, et ainsi de suite ... Ce don marquait l’amitié entre la famille d’Abigaël et le peuple des Pixies. Seule  la personne dotée du pouvoir de voir à travers le brouillard pouvait communiquer avec les petits êtres. Ce secret était révélé à son héritier et à lui seulement.

    Étrangement seulement un seul héritait du don. Jamais le deuxième, si les suivants. Abigaël avait remarqué dès sa naissance que Leah le possédait. Elle voyait à travers la brume, se riait du brouillard quand petite, elle courait jouer dans le jardin par tous les temps. Plus posée que sa sœur, elle avait ce regard porté vers l’ailleurs celui qui traine longtemps dans les rêves le matin, s’y perd tout au long de la journée. Elle n’avait pas encore rencontré les Pixies qui pourtant s’amusaient chaque jour autour de la maison, prolongeant de quelques mètres le lancer de ballon,, plongeant leur nez curieux dans leur goûter et faisait toutes sortes de grimaces, assis sur le muret du fond.

    Pour les découvrir les sentir, leur parler, il fallait effectuer une sorte de pèlerinage. Retourner sur les lieux où des siècles auparavant, l’aïeul avait reçu les dons. Abigaël avait décidé d’emmener ses filles dans ce lieu magique, pour que le miracle s’accomplisse. Demain elle porterait l’offrande aux Pixies du Wisman’s Wood et les laisserait venir à son aînée.

    Elle appela les filles et tous se mirent à table ; John raconta sa journée au bureau. Abigaël ne pouvait quitte Leah du regard. Elle se demandait si tout se passerait bien le lendemain. Comment sa fille réagirait à l’apparition de ceux dont elle devait certainement soupçonner l’existence.

    Si vois à travers la brume est, finalement, presque normal pour qui possède le don depuis sa naissance, découvrir une foule de petits être aux visages tordus, pouvait se révéler un véritable choc. Il fallait le faire durant l’enfance, avant l’âge fatidique de huit ans où l’esprit se ferme aux autres possibles. Leah les attendrait dans quelques mois, le moment était donc venu.



     

    Le lendemain matin, Abigaël embarqua avec ses deux filles dans la voiture et prit la route pour le Witsman’s Wood. Les chemins bordés de murets recouverts de mousse conféraient au Dartmoor à la fois une splendeur et une quiétude bienvenue. On s’y sentait bien. Les bois s’ouvrait à la douce lumière de ce sus anglais tandis que les maisons éparses avec leur jardinets soignés et les devantures couvertes de babioles et de pots fleuris  animaient avec grâce et curiosités les voyages à travers de ce comté de Devon si riche en légendes. Mais rien ne pouvait rivaliser avec le Witsman’s Wood. Un paysage unique de chênes recouvert de mousse donnait à cette forêt un air étrange. On entrait dans une toute autre dimension, comme si un petit monde s’était posé là au milieu du nôtre. Depuis quelques années les hivers s’étaient faits moins rudes. Les arbres semblaient se redresser et d’autres essences s’étaient mises à pousser. Malgré ce changement imperceptible pour qui débarquait en ce lieu pour la première fois, Abigaël reconnut la forêt de son enfance, alors encore plus incroyable. Que ce bois fût l’objet de tant de croyances était une évidence. L’une d’elles était connus de par le monde et liait au Witsman’s Wood un terrifiant chasseur sauvage et une meute de chiens de l’enfer qui avaient inspiré les plus grands romans de garous et célèbre chiens de Baskerville d’Arthur Conan Doyle.

     

    Il est vrai qu’au premier ressenti, l’aspect tortueux du paysage pouvait donner le frisson. Surtout quand un banc de brouillard y trainait et qu’on s’y aventurait seul. Il fallait alors un peu de courage pour faire le premier pas dans l’imaginaire des hommes, tout ce qui est recroquevillé, tordu, malformé est mauvais et rien de bon ne pouvait donc vivre dans cette forêt. En réalité si Witsman’s Wood présentait ce visage, c’était pour se protéger des curieux. Les enfants quant à eux ne ressentaient pas cette peur. Pour eux cette forêt prenait l’aspect d’une véritable plaine de jeux. Ils l’exploraient avec délice, grimpant sur les pierres moussues et glissant depuis leur sommet jusqu’au sol. Passant sous les branches grimaçantes, frôlant le lichen pendant et s’amusant follement à deviner des visages, des silhouettes sans les ombres dessinées par la brume ; Tel était le Wistman’s Wood un lieu repoussant pour qui ne savait voir, un lieu magique pour les âmes d’enfants.



     


     

    Assise sur une pierre, Abigaël épiait ses filles. Leah jouait à cache-cache avec Charlotte et ne semblait accorder d’importance aux Pixies qui s’étaient rassemblés pour observer les deux jeunes humaines. Ils imitaient les filles sautant d’un rocher à l’autre ou se dissimulait derrière le tronc d’un chêne. Ils lançaient de drôles de grimaces à leur attention, mais Leah ne montrait aucun signe indiquant qu’elle les voyait. Il y en avait de toutes les tailles. Des grands, mesurant plus ‘un mètre de haut, jusqu’aux plus minuscules, de la hauteur d’une fourmi, presque invisibles aux yeux d’Abigaël. Las d’être invisible aux yeux de Leah, ils regagnèrent un à un l’abri de leur pierres au fur et à mesure que s’avançait la journée. Certains avaient chipé un peu de nourriture dans le panier qu’avait apporté Abigaël gratifiant au passage leur complice d’un clin d’œil que la femme leur rendait. Beaucoup couraient nus, d’autres portaient des haillons  qui devait si l’on se fiait à leur apparence malheureuse, être aussi vieux qu’eux. Il faut dire que leurs petits corps bruns ne craignaient pas la froideur de l’hiver ni le soleil sec de l’été.

    Leah s’était assise et avait l’air de rêver. Elle tournait le dos à sa mère qui détourna les yeux, laissant à son aînée toute la richesse de cette expérience unique. Elle ne se doutait pas un instant que le contrat venait d’être noué. Sa fille devenait elle-même une « sachante ». À partir de ce jour, elle assurerait la relève de la famille. Abigaël porta alors son attention sur sa cadette. Charlotte comme à son habitude sautillait, débordant de la même énergie dont elle avait preuve depuis leur arrivée au Witsman’s Wood. Sa pétillante insouciance fit sourire sa mère. Une heure passa encore avant qu’elle n’appelle ses filles et regagnent ensemble la voiture familiale pour rejoindre leur cottage.

    Sur le chemin Abigaël aperçut une eriophorum qu’on appelait ici  l’herbe aux Pixies. C’était une herbe magique dont usaient les malicieux  elfes pour vous perdre dans la brume. Il suffisait de passer à côté pour qu’un brouillard dense se lève et vous fasse hésiter sur la voie à prendre. Un pas de travers et vous étiez éconduits par les Pixies. Fort heureusement pour la conductrice ce jour-là, aucune brule  à l’horizon et dans quelques minutes, elles seraient à la maison.


     

     

     

    Ce soir-là, Abigaël coucha ses filles avec une pointe d’impatience. En bordant Leah, elle tenta de lui faire raconter sa rencontre avec les Pixies, mais la petite fille fit mine de ne pas comprendre. Qu’à cela ne tienne, la mère reviendrai vers elle plus tard. La transmission du secret était un passage délicat et avouer que l’on avait vu des créatures jusque-là associées à des légendes n’était pas chose facile. Elle déposa un doux baiser sur le front de la fillette et sortit. Depuis le couloir, elle entendit des chuchotements en provenance de la chambre de Charlotte.


     

    La porte était entrouverte et elle jeta un œil à l’intérieur. Sa cadette était occupée à jouer avec un chiffon. Elle entra dans la pièce et l’interrogea sur cette occupation. Charlotte lui répondit qu’elle s’amusait avec son nouvel ami.

    - Et peut-on savoir ma chérie, où tu as déniché ce petit ami poussiéreux ? s’exclama la mère en désignant du doigt la boule de tissu grisâtre qui retenait tan l’attention  de sa fille.

    - Eh bien dans le bois, cet après-midi, Maman !

    À cet aveu, Abigaël jeta un œil plus attentif au vieux chiffon et dans un clignement de paupières, elle entrevit le visage d’un Pixie grimaçant.

    Le Wistman’s Wood est un bois de chêne pédonculés qui possèdent la particularité de s’être recroquevillés au fil du temps. Cette firme  naine, tordue de l’arbre s’explique par les hivers rigoureux que subissait cette région avant le réchauffement climatique. A ces chênes étranges se mêlent quelques bouleaux pubescents et différentes mousses et lichens couvrant les roches et pierres qui parsèment les lieux. Le tout forme un paysage unique, un bout de forêt magique où les Pixies, ces elfes typiques du Devon et des cornouilles grimacent avec plaisir.

     

    © Le Vaillant Martial

     


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  • Le Veneur de Fontainebleau 

    e soir-là, la chaleur de la fin de l’été avait pris des airs de canicule. Malgré une pluie absente depuis quelques semaines, la forêt ne semblait pas avoir souffert du manque d’eau.

    Les larges colonnes de hêtres montaient vers le ciel pour bâtir une voûte de leurs feuillages, fermant l’accès à la lumière, mais protégeant les sous-bois des rayons brûlants du soleil. Sous leurs ramures épaisses, une température agréable régnait en cette sylve tranquille. C’est pourquoi Joséphine s’y était rendue ce jour, cherchant un peu de fraîcheur  au cœur de cette étouffante chaleur d’été. Elle aimait ce bois. Elle avait posé son chevalet et ses pinceaux entre la Solitude et le Cul du Chaudron à quelques pas des Gorges d’Apremont.

     Dans cette partie recouverte de grands hêtres, rares étaient les plantes qui pouvaient rivaliser avec l’épais tapis de feuilles recouvrant le sol. Seul quelques houx, quelques ronces se permettaient l’outrecuidance de percer ce sol inféodé aux hêtres majestueux... Le paysage d’ici se différenciait d’autres parties de la forêt. C’était sans doute là,  la plus grande richesse de Fontainebleau[1] : sa diversité. Pour qui la traversait de part en part, l’étonnement ne cessait devant cette succession de tableaux. Tantôt, il posait le pied sur une mousse épaisse, passant à travers une forêt obscure, intrigante, tantôt il débouchait dans des oasis lumineuses, lorsque l’un de ces grands arbres s’effondrait. Cette chute laissait à nouveau s’exprimer des pionniers tels que les bouleaux, les noisetiers auxquels se mêlaient des blanches épines, des merisiers ou prunelles. Tous ces buissons offraient au printemps une explosion exquise  de fleurs blanche, conférant à ces îlots paradisiaques, ces jardins dans la forêt, un air des plus féeriques.

     

    Une autre fois encore le promeneur traversait des roches fantastiques aux formes irrégulières et stupéfiantes, qui laissaient libre cours aux imaginations les plus folles, laissant vagabonder les esprits des aventuriers vers des explications fantasmagoriques où chacun devinait ce qu’il désirait : des animaux d’Afrique, des trolls nordiques ou de monstrueuses créatures issues des profondeurs de la terre. D’autres enfin, longeaient une mer de poussière, paysage presque désertique, avant de replonger vers un enfer vert touffu, fulmination de matières vivantes et captivantes. Ainsi se promener à travers Fontainebleau réservait toujours de jolies surprises à qui se laissait porter par la rêverie, trouvant ici un terreau propice.

     

     

    Assise sur un tronc renversé, la jeune fille dessinait dans les pages d’un petit cahier à la couverture rouge. Ses cheveux pendaient et dissimulait son visage. D’un geste de la main gauche, elle rabattit sa chevelure d’or, laissant paraître ses traits. Deux pommettes saillantes marquaient ce doux visage dans lequel étaient incrustés les joyaux de son regard : deux améthystes d’un mauve étrange. Elle portait une robe bleue aux motifs floraux. L’habit était léger, flottant, accentuant encore son allure irréelle. Qui l’aurait croisée ici l’aurait certainement comparée à une princesse de ces contes de fées. Il n’aurait été nullement étonné de voir apparaître derrière elle un château de cristal ou un cheval ailé l’emportant dans les airs. Il est vrai que le tableau ne manquait pas de charme, mais Joséphine n’était pas une fée. Elle était étudiante aux Beaux-Arts et passait ce week-end à Barbizon, chez sa tante, afin de travailler la thématique de la forêt.

     

    Depuis ce matin, elle avait ainsi croqué un vieux hêtre, tracé des pages de broussailles, gommé et regommé un geai dont elle n’était pas parvenue à saisir les nuances tandis qu’un écureuil s’étalait sur deux pages dans de délicieuses mimiques qui rendait l’être aussi comique que chérissable.

    Joséphine adorait résider chez sa tante. Barbizon est village bordant la forêt de Fontainebleau autour duquel les vapeurs du passé reflètent encore la richesse des artistes qui y ont séjourné autrefois. Se retrouver ici à dessiner et peindre était pour elle une façon de les honorer. Certes les styles de ce milieu du XIXe siècle annonçant l’impressionnisme se démarquaient de beaucoup du trait plus nerveux, plus fantastique de la jeune créatrice. Mais c’était à la même source que tous, hier et aujourd’hui, avaient puisés leur inspiration, avaient entendu le murmure des Muses. Découvrir sans cesse les lieux de peintures de l’école de Barbizon était l’une deux des raisons qui expliquait la joie ressentie par Joséphine lorsqu’elle retrouvait sa tante le temps d’un week-end. L’autre était liée à sa passion pour les contes et les légendes. Sa tante aimait à raconter les histoires attachées à Fontainebleau. Ces veillées contées faisaient le délice de la jeune demoiselle avide de sensations, de rêveries en lien avec la nature. Ainsi hier soir encore, la jeune fille avait écouté attentivement le récit de la vieille dame.

    C’était une histoire rêvée par un poète et qui avait levé le voile sur l’intimité extraordinaire de deux amants inscrits à jamais dans le patrimoine onirique de Fontainebleau. Un homme, un seigneur, un chevalier s’était entiché d’une belle damoiselle. Toujours il l’aima, la courtisant le temps d’interminables promenades le long des sentiers forestier. L’homme finit par épouser la belle et l’emmena dans son château. Quelques années plus tard, alors que le bonheur et l’amour rythmait leur quotidien, un prince noir se présenta aux limites du domaine seigneurial. Son armée de sbires et de mercenaires eut tôt fait de mener une razzia dans le pays. Le seigneur s’empressa de cacher son épouse dans la forêt, dans une des grottes où, croyait-il, celle-ci serait  en sécurité. Après une sanglante bataille, l’envahisseur repoussé, le noble chevalier revint rechercher sa douce, mais hélas ne trouva plus que son corps endormi pour toujours, une morsure de serpent au cou.

    Rendu fou par le chagrin, il vint et revint chaque jour au pied de la riche et s’enfonça doucement dans une douce folie. Un soir il vit apparaître devant lui une beauté sauvage. Le corps couvert de feuillage.

     

     L’apparition se nommait Nemerosa. C’était une fée, la reine des bois. Les deux êtres s’apprivoisèrent au fil de leurs rencontres et le chagrin s’amoindrit devant le mystère. L’amour revint planter sa graine dans le cœur du chevalier... Un jour, ils disparurent, s’évaporèrent dans l’air  de cette forêt. On dit que certains matins ou certains soirs, on peut encore entendre les chuchotements des deux amants invisibles.

    ...  Un autre être se fait entendre les jours de tempête sans qu’il puisse toujours le voir. La tante de Joséphine connaissait d’ailleurs toutes les histoires qui mettent en scène le Chasseur noir. Ce spectre dont le cor de chasse résonnait en ces bois. S’il demeurait la plupart du temps caché aux yeux des hommes, il s’était déjà montré à quelques reprises, autant aux rois, qu’aux charbonniers qui travaillaient autrefois en ces lieux. On raconte qu’Henri IV frémit aux témoignages qui lui furent rapportés à propos de ces apparitions fantomatiques et que le roi lui-même discerna au cours d’une chasse, le cor du Grand Veneur. Alors qu’il avait envoyé ses gens à la source de ces bruits, ceux-ci revinrent en affirmant avoir vu un chasseur tout de noir vêtu accompagné d’une meute de chiens, semblant tous appartenir à un autre monde. Ils rapportèrent encore que la créature leur lança un « M’entendez-vous ? » dont les mots glacèrent leurs os et les décidèrent à fuir l’apparition pour rejoindre leur roi.

    Cette histoire a bien des variantes et nombreux sont les récits qui parlent de ce chasseur maudit. Joséphine aimait beaucoup les entendre et sa tante ne gâchait pas son plaisir d’y ajouter moult détails lors de ces soirées passées à conter. Peut-être que Joséphine espérait au fond d’elle-même vivre une telle expérience, croiser elle aussi quelque fantôme dans ce lieu enchanteur

     

    Tout occupée à ses pensées, elle ne perçut pas immédiatement le lointain grondement. Le ciel au-dessus de Fontainebleau  était encore d’azur lorsqu’elle vit poindre un horizon de ténèbres. Un amas de nuages noirs menaçait la forêt et prenait la direction du lieu même où se trouvait la jeune peintre.

    Le vent s’était levé. Il faisait balancer les lourdes branches des hêtres, des chênes et leur lente danse était ponctuée de craquements. Si les troncs des arbres semblaient se moquer des gifles du vent, il en était tout autre des buissons et petits arbustes. Le sureau se pliait à la volonté d’Éole, les feuilles de l’aubépine tremblaient et celles du houx, bien plus coriaces s’agitaient néanmoins férocement lorsque la bise s’immisçait entre les rameaux.

    Des nuées d’oiseaux fuyaient le ciel assombri, prenant la direction opposée à cette masse d’ouate chargée de furie. Très vite les grondements du tonnerre ajoutèrent encore plus de densité dramatique à la scène qui naissait sous les yeux de Joséphine. La jeune fille se rappela que s’abriter sous un arbre n’était pas la meilleure des choses à faire en temps d’orage.

    Joséphine décida à quitter ces lieux pour rejoindre au plus vite le plateau d’Apremont. Elle pourrait peut-être se réfugier sous l’une des roches saillantes sinon elle profiterait du spectacle de la tempête depuis les hauteurs. La jeune fille courut en direction des rochers qu’elle atteignit en quelques minutes. Elle s’accroupit le long d’une paroi, tentant de s’installer le plus confortablement possible contre la roche. De son perchoir improvisé, elle avait une vue dégagée sur cette partie de la forêt.

    L’orage s’était considérablement rapproché. Elle voyait le foudre frapper la sylve et les éclairs zébraient le ciel dans un ballet de lumières vite rattrapé par le vacarme tonitruant de ces nuages pleins de colère. L’orage était d’autant plus effrayant que la pluie ne semblait pas vouloir tomber. L’eau adoucit l’orage. Sec, il n’offre que la peur de la foudre à ceux qu’il surplombe.

     

    Le cœur de Joséphine battait à tout rompre. Elle craignait les orages, ils la mettaient mal à l’aise, mais celui-ci avait quelque chose d’encore plus terrifiant. Elle vit alors des dizaines d’animaux fuir le long de la clairière séparant l’amas rocheux de la forêt. Lapins, biches, chevreuils, renards quittaient cette partie des bois pour se rejoindre l’autre côté de la trouée forestière. Cette scène fantastique augmenta encore la peur qui s’était installée dans les entrailles de Joséphine et lui nouait le ventre. Elle se dit que c’était sans nul doute l’orage particulièrement violent qui mettait les animaux en déroute, mais cette explication par trop simpliste n’arrivait pas à la convaincre. La vraie histoire ne tarda pas à poindre ....

     

     

    Une lumière irréelle venait de colorer la lisière d’une aura bleutée. Joséphine, depuis sa cachette entendit une rumeur grandissante. Comme si une foule de gens se mouvait dans les fourrés. À travers la futaie assombrie par le ciel couvert de nuages, elle vit monter une brume blanche. Une vapeur collait maintenant au sol et se répandait lentement dans sa direction. Mais ce qu’elle vit ensuite lui glaça le sang : des dizaines de pupilles brillantes perçaient le brouillard. C’était des yeux de braise ardente et les créatures étaient sur le point de sortie de la forêt.

     

    Le plus terrifiant des défilés avançait maintenant devant Joséphine. Une meute de chiens féroces plus grands que des loups n’était que fureur. Les bêtes à l’échine hirsute et à la fourrure sombre se mordaient entre eux dans un grognement incessant. C’était un miracle si aucun de ces monstres infernaux n’avait pu déceler la présence de la jeune fille.

    Les chiens passaient devant elle, à quelques mètres à peine de sa cachette sans sembler la voir. Comme si elle était invisible, inodore, présente dans une tout autre dimension, derrière un miroir sans tain ou une vitre protectrice qui lui permettait de voir sans être vue, d’entendre sans être entendue. Mais cette meute repoussante n’était que les prémices du plus monstrueux carnaval qui soit. À la suite des chiens de l’enfer s’avançait un grand cavalier sombre. Aucune hésitation ne vint freiner la pensée qui venait de naître dans l’esprit de Joséphine. Il s’agissait là du grand Veneur, du Chasseur noir des contes de Fontainebleau, l’apparition spectrale préférée de sa tante...

     

    Ses mains décharnées étaient posées sur l’encolure d’une monture squelettique. Son corps drapé de voiles noirs, d’un long manteau lui descendant de nature de revenant, mais  son visage, par contre, en disait beaucoup. Un rictus figé dévoilait une large bouche à laquelle les lèvres manquaient. Du crâne largement dégarni pendait une filasse collante qui allongeait encore le visage émacié du chasseur damné. Un visage où des lambeaux de chair se mêlaient aux os saillants. Au moment précis le grand Veneur passait devant Joséphine, il eut un mouvement de tête se tourna dans la direction de celle-ci. La jeune fille recula d’instinct. Portant sa main droite sur sa bouche, elle empêcha un hurlement de naître. Damné se baissant depuis l’encolure de sa monture, plongea un regard de feu dans celui de Joséphine. Il la fixa longuement puis s‘en détourna et poursuivit son chemin.

    Joséphine tremblait. Lorsque le Veneur avait plongé ses yeux dans les siens, elle avait été transportée au cœur de l’horreur pendant de longues secondes. Son esprit avait perçu les cris des victimes, la peur innommable des damnés de l’enfer. Reprenant son souffle, la jeune fille revint doucement à la réalité de ce funeste cortège. Une armée de fantômes passait maintenant devant elle. Les spectres avançaient sans bruit, le regard hagard, et cette marche silencieuse provoqua un nouveau frisson chez Joséphine. Un froid  intense  la saisit, son corps se raidissait au fur et à mesure que les ombres blanches défilaient. Les revenants marchaient sans souffrir d’aucun obstacle, traversant les buissons et les troncs des arbres sans que leur matière ne les freine. Certains avaient encore les chevilles marquées de la trace des chaînes.

     

    Était-ce celles portées autrefois sur terre ou avaient-ils été enchaînés dans les enfers avant d’être condamnés  à revenir pour servir ce sombre maître ? Une fois passé ce raz-de-marée inhumain  et silencieux suivait une troupe bien plus bruyante. Il y avait des nains grimaçants, des lutins armés de piques, des gnomes au bonnet dégoulinant d’un rouge sang. C’était les membres du Petit Peuple qui effrayaient autrefois nos ancêtres et qui de conte en comptine avait fini par perdre de leur atroce vérité au profit d’une candide nature farceuse.

     

    À les voir ici défiler, ils n’avaient rien de sympathique. La méchanceté pure se lisait dans leurs yeux, et leurs grimaces n’étaient faites que de haine. Il n’était pas bon croiser ceux-ci sur les chemins de la forêt, surtout en ce temps de chasse. À leur suite, des dames vêtues de dentelles noires, portant l’habit de deuil. Dans leurs yeux, nulle haine, mais une folie certaine. Leurs mains arboraient de longs ongles avec lesquels elles semblaient déchirer l’air, laissant leur marque sur l’écorce des arbres lorsqu’elles l’effleuraient. Enfin fermant la marche, apparut une grande quantité d’hommes et de femmes au visage triste. Ces derniers portaient des vêtements de toutes époques. Des bûcherons, de grandes haches sur l’épaule avançaient entre les rangs des paysannes de siècles épars armées de paniers, de seaux dans lesquels roulaient des fruits pourris et les restes poussiéreux de récoltes passées.

    Ainsi c’était là, les victimes du Grand Veneur, les égarés de Fontainebleau, les témoins de ce cortège macabre qui avaient eu l’imprudence, la malheureuse audace ou le terrible destin de  croiser cette chasse lors d’un orage passé.

    Au moment où les derniers damnés défilaient devant Joséphine, une femme vêtue d’une robe de fiancée recouverte d’un tablier sale et déchiré quitta les rangs pour s’approcher de la jeune fille. À un mètre de celle-ci, sans quitter des yeux la demoiselle, elle porta son index à la bouche comme pour lui signifier de se taire. Puis, elle rejoignit ses compagnons d’infortune.

    Tétanisée par la peur, Joséphine demeura longtemps encore sur place, laissant l’orage s’éloigner jusqu’à ne plus percevoir le moindre coup de tonnerre. Une pluie fine tombait à présent sur la jeune fille sans qu’elle n’esquisse le moindre mouvement. Les cheveux et les vêtements trempés, elle laissait l’eau ruisseler sur son visage, glisser le long de son corps, calmant les derniers soubresauts qui la secouaient. Cela lui prit un long moment pour vaincre la folie qui tentait de faire basculer son esprit vers les ténèbres. Un passage obligé vers la vie. Sentir qu’elle était vivante, que le monde qui l’entourait appartenait de nouveau à sa réalité et qu’elle n’avait  malheureusement pas suivi le sinistre cortège la damnant pour le reste de son existence. Elle avait vu le Grand Veneur et il l’avait épargnée.

     

    Le ciel avait retrouvé toute sa luminosité. Dessous, la forêt se remettait de la monstrueuse parade qui l’avait traversée. Les fantômes étaient retournés à leurs ombres. Jusqu’au prochain orage qui entrouvrirait à nouveau les portes de l’enfer. Fontainebleau baignait à présent dans la quiétude, sa beauté recouvrée et son apparente tranquillité faisant déjà oublier le secret qu’elle renfermait. Joséphine avait du mal à réaliser ce qu’elle venait de vivre. Cette expérience surnaturelle n’avait-elle été qu’un cauchemar éveillé ? S’était-elle endormie et avait-elle sombré le temps d’un songe dans une vision apocalyptique ? L’odeur de la terre décuplée par l’orage témoignait de la réalité de la tempête passée, mais ni les branches arrachées, ni l’herbe foulée par la pluie ne donnaient lieu à de véritables preuves du passage de ce cortège endiablé. Elle conserva donc cette expérience au tréfonds de son âme et décida d’en nourrir ses desseins à partir de ce jour.

    Plusieurs années passèrent et le succès vint frapper aux portes de Joséphine. Ses tableaux fascinaient les foules. Des scènes impressionnantes où  couraient les ombres des sous-bois, des défilés de fantômes au cœur d’une nature secouée par les vents, des visages grimaçants et repoussants qui naissaient dans les rideaux de pluie, s’abattant depuis le ciel. Ses toiles surent également séduire les critiques d’art.

    L’artiste vogue maintenant de galerie en galerie, exposant ses œuvres qui provoque partout l’étonnement, la curiosité et l’admiration pour une imagination cauchemardesque digne des récits d’horreur les plus aboutis.

    Mais ce qu’ignore chacun des visiteurs de ces expositions c’est que Joséphine reçut cet étrange cadeau à Fontainebleau, un après-midi de fin d’été, lorsqu’un orage faisait trembler la forêt : la vision du Grand Veneur et de sa suite. Nul ne sait qu’en réalité, l’artiste ne qu’user et abuser de son talent pour tenter d’effacer le souvenir de ce moment gravé à jamais au plus profond de son être. Car son art n’est qu’un exutoire à cette peur qui ne l’a finalement jamais quittée.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Fontainebleau est une belle forêt domaniale de Seine-et-Marne qui jouit de paysages exceptionnels et de légendes qui ne le sont pas moins. Nombreux sont les témoignages à propos de ce Chasseur  Noir dont on entend le cor les soirs de tempête. Des cris, des aboiements sont perçus à travers les feuillages sans que l’on puisse apercevoir la meute ou les batteurs de cette chasse surnaturelle. Le phénomène des Chasses Fantastiques est largement répandu dans le folklore des forêts.


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