• Dieu protège l'innocence

    Dieu protège l’innocence

    Un vaillant prince qui ne connaissait que des victoires à la guerre avait épousé une femme aussi bonne que belle dont toute la vie se passait aux œuvres de miséricorde. Leur félicité eût été sans bornes, s’il leur était né un héritier de leurs biens.

    Mais ils avaient beau multiplier les prières, adresser des offrandes aux saints, visiter les sanctuaires de pèlerinages les plus renommés, Notre-Dame de bon secours de Guingamp, Notre-Dame du Roncier de Josselin, Saint-Michel–du-Péril, Saint-Jacques de Galice, voire Saint-Pierre de Rome et Jérusalem la ville divine. Il semblait que le ciel fût sourd à leurs prières.

    Madame Yolande, la douce princesse, en pleurait des larmes amères et se lamentait à longueur de journée. Puisque Dieu ne l’exauçait pas, il lui prenait des tentations de plus prier.

    Dieu pourtant lui réservait une agréable surprise.

    Un matin d’hiver, comme elle se promenait en son jardin, sur le blanc tapis de neige qui recouvrait les allées, il lui arriva de se piquer le doigt à un buisson d’aubépine. Un mince filet rouge jaillit et le sans tombant sur la neige dessina une admirable fleur qui ressemblait à s’y méprendre, à une rose. Elle ne put retenir un cri de surprise : » Plût au ciel qu’il me naquit une fille dont le visage fut aussi gracieux que cette rose ! »

    Son souhait fut entendu. Elle mit au monde l’année suivante une fille dont la beauté merveilleuse rappelait celle de la fleur et provoqua un ravissement universel. Il n’eut pas à chercher longtemps le nom qu’il fallait lui donner. Rose-Neige lui convenait pleinement et c’est ainsi qu’on la désigna.

    Hélas ! Il est écrit que le bonheur ici-bas n’a qu’un terme. Les joies qui éclosent au soleil du printemps n’attendent même pas les frimas de l’hiver pour se faner. Quelques mois à peine s’étaient écoulés depuis la naissance de l’enfant, quand la mère tomba gravement malade, et Rose-Neige, la mignonette, ne connut jamais la douceur des caresses maternelles. Il lui était réservé en échange de boire au calice de la vie jusqu’à la dernière goutte d’amertume.

    Il y a des hommes qui oublient vite. Sur la tombe creusée au cimetière, l’herbe fraîche n’avait pas encore finie d’étendre son vert tapis que déjà le prince convolait en secondes noces. L’image de l’aimée s’était évanouie de son cœur et une autre femme y régnait. Mais son choix cette fois  n’était pas vraiment heureux. Il eût été difficile de rencontrer plus laide créature. Le visage d’ailleurs n’était que le reflet de son âme, âme véreuse s’il en fut, sournoise jalouse et malfaisante.

    À peine eut-elle aperçu la petite Rose-Neige qu’elle ressentit pour elle une haine aveugle. Elle était si jolie et elle-même si difforme, et puis ce n’était pas la fille de l’épouse précédente ?

    Avec l’âge le sentiment d’aversion grandit encore. Rose-Neige, justifiant son nom, semblait une fleur qui s’épanouit sous les rayons du soleil, tandis que la marâtre devenait horrible à voir, en dépit des soins infinis qu’elle prenait de sa toilette. C’est en vain que celle-ci demeurait an arrêt devant son miroir, le miroir ne pouvait lui dire autre chose que la vérité.

    Un jour elle ne se contint plus :

    - Ne suis-je donc pas belle moi aussi, s’écria-t-elle, aussi belle que cette Rose-Neige ?

    - Hé, non, madame, répondit malicieusement le miroir, vous ne pouvez prétendre à la beauté et vous ne saurez rivaliser avec cette enfant.

    Pleine de dépit, la femme se retira. Le lendemain, puis le surlendemain, même question et même réponse. Une colère insensée s’empara alors de son âme :

    - Il faut que cette fille, déclara-t-elle, sorte à jamais de ma présence ! L’une ou l’autre d’entre nous est de trop sur la terre.

    Elle appela l’un de ses écuyers qu’elle croyait dévoué.

    - Emmenez-là au bois, ordonna-t-elle, et tuez là. Vous m’apporterez sa langue comme preuve que mes ordres sont été exécutés.

    - Il sera fait suivant votre désir, répliqua l’homme, et Rose-Neige fut conduite à la forêt, dans l’endroit le plus solitaire. Or, arrivé là, l’écuyer manque de volonté. Cette enfant de dix ans qu’il avait devant lui avait des traits si gracieux, l’air si candide et qi bon qu’il parut un ange de Dieu.

    - Non pour sûr, murmura-t-il, je ne souillerai pas les mains avec le sang de cette innocente, j’aimerais mieux mourir. Il tua un petit chien qui l’avait suivi, lui coupa la langue et la rapporta à la dame, après avoir abandonné Rose-Neige à son sort.

    La marâtre fut dupe de la ruse. Elle gratifia son serviteur d’un riche présent, convaincue qu’elle était à jamais débarrassée de l’enfant abhorrée. Grâce à Dieu, il n’en était rien cependant.

    Restée seule dans la forêt, Rose-Neige ne perdit pas de temps à pleurer. Elle se mit à marcher le long des sentiers qui couraient sous la feuillée, et, avec la tombée de la nuit, elle arriva à la porte d’une minuscule chaumière qui avait l’air d’une ruche d’abeilles et à l’intérieur de laquelle on percevait sept petits lits et sept petites chaises, tels qu’on en voit aux enfants en bas âge. Nul doute c’était une maison de Korrigans.

    Sans réfléchir au danger qu’il pouvait y avoir pour elle, elle y entra, et comme elle était exténuée de fatigue et aussi d’émotions, elle s’étendit sur l’une des couchettes. Elle ne tarda pas à s’endormir d’un profond sommeil.

    Un murmure de vois grêles et menues qui lui rappelait le bruit d’un vol de frelons lui fit ouvrir les yeux sur le tard de la nuit. Elle poussa un cri d’effroi. Devant elle sept petits êtres étaient rangés, vrais diablotins aux têtes énormes, aux jambes tordues et aux yeux luisants, qui la regardaient avec surprise et admiration. C’étaient les Korrigans.

    - Ne pleure, pas mon enfant, lui dit celui paraissait être le chef de la troupe, les Korrigans ne sont pas si méchants. Si tu veux demeurer avec nous, tu seras notre sœur aimée. Tu seras la maitresse de maison et tu n’auras pour unique préoccupation qu’il mettre ordre au ménage et préparer le repas. Nous te poserons qu’une condition, c’est que tu ne sortes jamais au bois, dans la crainte que quelque perfide n’attente à ta vie.

    - Je vous suis bien obligée, répondit avec beaucoup de grâce Rose-Neige. J’accepte la proposition et la condition et je vous promets de vous obéir.

    Pendant deux années, l’enfant vécut donc dans la société des Korrigans, sans que son bonheur ne fût altéré un jour.

    Il n’en était pas de même de son odieuse belle-mère. De nouveau, en effet le miroir avait parlé. Un jour qu’elle y avait contemplé longuement son visage, elle avait demandé :

    - Suis-je belle maintenant ?

    Et le miroir avait répondu :

    - Belle ! non certes, madame, vous ne l’êtes pas. Je ne connais de vraiment bien que Rose-neige.

    Depuis ce temps, elle ne dormait plus. L’envie, tel un cancer rongeur, lui dévorait l’âme.

    - Elle n’est donc pas morte, cette fille, grondait elle sans cesse, je saurai la retrouver, fût-elle au bout du monde, et c’est moi qui ôterai la vie.

    Elle prit un déguisement de colporteur et, un panier de marchandises au bras avec un assortiment de boutons, d’épingles, de rubans et de mouchoirs colorés, elle s’aventura dans la forêt. Elle finit par découvrir la logette des Korrigans.

    - Singulière maison, murmura-t-elle entre ses dents. Personne ne se doute de son existence et – comme si le Diable l’avait inspirée – je gage que cette Rose-Neige y a trouvé asile.

    Aussitôt elle se mit à crier :

    - Mouchoirs, crochets, boutons, rubans à bon marché !

    Une tête de fillette, dans laquelle elle reconnut sa victime, se profila curieusement dans la fenêtre de l’habitation.

    - Approchez, mon enfant, reprit-elle, voici quelque chose qui siéra à merveille à votre cou si gracieux.

    Elle montrait un large ruban de soie violette, capable de tenter la coquetterie de n’importe quelle femme. Sans plus se rappeler la défense des Korrigans, Rose-Neige accourut, examina l’étoffe et l’acheta.

    - Permettez-moi donc de vous passer moi-même ce ruban au cou, implora la vendeuse, cela me sera si agréable.

    L’innocente enfant se laissa faire. Doucement la femme attacha le ruban, puis avec une rage folle elle serra. Elle serra tant et si bien que Rose-Neige tomba inanimée. Elle la crut morte et s’enfuit à la hâte, heureuse de sa mauvaise action.

    Quand les Korrigans rentrèrent le soir, ils aperçurent leur sœurette en apparence sans vie, étendue sur l’herbe. Ils éclatèrent en sanglots.

    - À quoi sert de pleurer, dit l’un d’eux en dénouant le ruban ? Peut-être tout espoir n’est pas perdu.

    Rose-Neige en effet fit un mouvement et ouvrit les yeux. Elle avait encore cette fois trompée la haine. Elle promit solennellement de ne plus commettre d’imprudence, et pendant cinq nouvelles années, elle vécut heureuse avec les Korrigans.

    La belle-mère, au contraire, n’avait pas tardé à retrouver ses inquiétudes. La jalousie la mordait toujours au cœur. Elle avait en effet causé de nouveau avec son miroir.

    - J’espère que vous me croyez belle désormais !

    - Vous croire belle ! Avez-vous l’audace d’y prétendre quand Rose-Neige est là ?

     

    Rose-Neige est là ! Ce mot lui sonnait à l’oreille, ainsi qu’un outrageant défi. Dieu l’aurait-il donc ressuscitée à deux reprises pour la narguer ?

    - Eh bien ! gronda-t-elle exaspérée, si Dieu est avec cette innocente, le Diable est avec moi. Nous saurons qui l’emportera.

    Elle prit un autre déguisement, rentra dans le bois et se dirigea vers la cabane des Korrigans, un panier de superbes pommes rouge et jaunes au bras. Elle aperçut Rose-Neige qui filait la quenouille sur le seuil.

    -  Voulez-vous m’acheter des pommes, jeune fille ? demanda-t-elle d’un ton très engageant. Elles sont délicieuses.

    Depuis des années qu’elle séjournait dans cette forêt, Rose-Neige n’avait jamais goûté de pommes. Elle fut séduite par la belle apparence de celles qu’on lui offrait et y mordit à pleines dents. Mais à peine en avait-elle avalé un morceau qu’elle s’affaissa anéantie. La pomme était empoisonnée.

    Les Korrigans à leur retour se heurtèrent à son pauvre corps qui barrait l’entrée de la chaumière. En vain cherchèrent-ils  à la ranimer. Tous les moyens échouèrent. Ils restèrent persuadés qu’ils n’avaient plus entre les mains qu’un cadavre. Néanmoins il leur en coûtait tellement de se séparer  de leur sœur aînée qu’ils s’ingénièrent à la garder auprès d’eux, quoique morte.

    Ils lui construisirent donc un cercueil avec un couvercle de verre qui leur permettait de distinguer son visage et le déposèrent dans un rosier fleuri, à deux pas de la maison.

    Ils avaient à peine achevé la cérémonie funèbre qu’un magnifique attelage s’arrêtait à leur porte, conduit par le fils du roi.

    - Qu’avez-vous donc, pauvres petits hommes, à pleurer de la sorte, interrogea, il vous est arrivé malheur ?

    - Oui vraiment, messire, un grand malheur, répliquèrent-ils, nous avons conduit notre sœur à sa dernière demeure. Voilà son cercueil.

     

    À travers le couvercle, on discernait la figure de la défunte et elle paraissait si gracieuse dans sa pâleur que le jeune homme s’arrêta interdit à la contempler.

    - Voulez-vous me céder ce cadavre, reprit-il, quelque chose me dit que je lui rendrai la vie ?

    Les Korrigans hésitèrent de prime abord. Il leur semblait que c’était trahison de livrer leur sœur, mais d’autre part, l’idée que ce puissant prince était capable de la ranimer fit taire leurs scrupules. Le jeune homme retira le corps du cercueil, le hissa dans sa voiture et partit au grand galop de ses coursiers.

    Il  n’était pas au milieu de sa course qu’il vit Rose-Neige s’agiter. Les cahots de la voiture agissant sur son estomac, elle rendait le poison qu’elle avait absorbé et aussitôt elle se redressait bien portante.

    Les huit jours n’étaient pas écoulés que le prince la sollicitait en mariage, et le roi convoquait ses vassaux aux fêtes qui devaient être célébrées à cette occasion.  Le père de Rose-Neige y fut invité ainsi que sa marâtre, mais déjà, celle-ci était retombée dans ses inquiétudes. Le miroir en effet avait repris sa parole.

    - Suis-je belle aujourd’hui ? lui avait-elle demandé

    - Hé non, madame, avait-il répondu, vous ne le serez jamais, vous ne sauriez être comparée à Rose-Neige auprès du prince !

    Rose-Neige auprès du prince ! Elle avait donc la vie bien dure, cette fille ! En apprenant la stupéfiante nouvelle, la marâtre faillit se trouver mal. Elle aurait voulu pour l’or du monde éviter de figurer à ces maudites noces. Mais c’était le roi qui invitait, il n’y avait pas à se dérober. Elle se rendit donc à la cour.

    Le spectacle dont elle fut témoin acheva de la briser. Dans la salle du festin, assise sur son trône d’or, à côté de son époux, Rose-Neige recevait les hommages de ses admirateurs. Son vêtement ruisselait de diamants et de pierreries et son visage  rayonnait d’une beauté si séduisante que la marâtre ne put en contenir l’éclat. Elle s’affaissa anéantie sur le parquet. En vain lui prodigua-t-on les soins. C’était trop tard. Un accès de jalousie insensé avait brisé les ressorts de son cœur et elle était morte.

    Personne d’ailleurs ne s’avisa de la pleurer, tellement sa méchanceté l’avait rendu universellement odieuse. Ses funérailles n’assombrirent en rien les fêtes qui suivirent le mariage, au contraire les invités n’en crièrent qu’avec plus d’ardeur :

    Vivat pour la princesse Rose-Neige !

    À dater  de ce jour, Rose-Neige, gouta un bonheur sans mélange. Elle fut aimée et donna une nombreuse lignée de princes au pays.

    Dieu protège l’innocence !                                                                                              

     François Cadic, Contes de Bretagne, 1908

    © Le Vaillant Martial 

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