• Le passeur de Locmariaquer ...


     

    De loin en loin la lueur tremblante des lanternes de rue s’estompait dans l’épais brouillard humide de soirée de Décembre. Outre un chat chétif miaulant sur le seul d’une porte close, les venelles restaient désertes jusqu’au matin suivant. On devinait les maisons encore éveillées grâce au faible rai de lumière filtrant au travers des volets de bois rabattus. L’odeur des feux de cheminée flottait dans l’air immobile.

    Nous habitions à l’époque l’une des dernières maisons du bourg. Un penty en retrait du chemin des douaniers, à où ce dernier redevenait un sentier côtier. Rocailleux, il serpentait ainsi le long de la côte jusqu’ à la « cale du Guilvin »[1] où la plate du père se trouvait à quai

    De là-bas, trois à quatre fois par jour, parfois plus selon le vent, le vieux faisait la navette entre Locmariaquer et le port Navalo ... Porzh Noalou qu’on disait à l’époque ...

    Ça évitait un long trajet par la terre d’une vingtaine de lieues. Les heures de passage étaient définies. C’était un peu approximatif certes, mais il tentait de s’y tenir. Il était sur l’eau aux premières heures du jour jusqu’à l’Angélus du soir, été comme hiver, puis il rentrait souper. Si jamais quelqu’un venait le solliciter au cours du repas, il terminait sa soupe d’un trait et filait, emportant dans sa besace une tranche de lard et de pain qu’il mangeait en chemin. Combien de fois n’a-t-il pas terminé son dîner avec nous ! Et combien de fois n’a-t-il pas été contraint à devoir se lever au cœur de la nuit pour honorer sa qualité de passeur, pour un médecin, un équipage, que sais-je encore !


     

     

    Ce fameux soir de Décembre, donc le brouillard étendait son linceul glacé sur le pays engourdi par les prémices de l’hiver. Il glissait en épaisse nappes de la mer sur la terre. Du coup le père était rentré plus tôt, assuré que de telles conditions n’inciteraient personne à vouloir faire la traversée.

    Paisible auprès de l’âtre, il tirait de petites bouffées de tabac sur sa longue pipe le regard perdu à écouter ronfler un feu réconfortant. La mère s’affairait à ses dentelles. Même le balancier de l’horloge semblait égrener le temps avec plus de lenteur. La pièce baignait dans cette douce torpeur quand soudainement, la mère demeura l’aiguille suspendue en l’air, son fil tendu, dans un geste interrompu ... Elle prêtait l’oreille au-dehors.

    - Quelqu’un est mort dans le pays, entendez-vous le glas ?

    En effet, par-delà le crépitement du feu et le « Tic–Tac » de l’horloge, on percevait à peine, au travers du silence de la nuit, le timbre lointain d’une cloche. Le vieux eut un haussement d’épaules grimaçant, une moue moqueuse ...

    - Penses-tu ?... C’est la cloche d’un bateau dans la brume ... Peut-être un signal de la terre pour mettre en garde d’éventuels navires. Par endroit la brume est devenue plus opaque qu’un mur.

    Pour ce qui était de la cloche d’un bateau, la réponse n’en était pas une. L’écho mystérieux continuait son chant sinistre sans qu’il soit modulé par l’effet d’un quelconque déplacement. Son éloignement restait le même. Le père dut faire la même analyse puisqu’il finit par conclure :

    - Ça vient du sémaphore de la pointe là-bas ; Ils sonnent les cloches de la mer à cause du brouillard, voilà tout.



     

    Après un échange de regard où subsistait le doute, chacun replonge dans le mutisme, la pensée perturbée par cet appel funèbre lancé dans la nuit. S’installaient peu à peu un étrange malaise, une angoisse grandissante liée à un fort mauvais pressentiment.

    Comme pour rompre cette atmosphère si pesante, la mère posa son ouvrage et décida que l’heure était venue de se coucher.

    - Da gousket[2] ! lança-t-elle, feignant d’être sereine.

    En ce temps, on ne gagnait pas son lit, sans avoir dit une simple prière. Ce soir-là, au terme de la nôtre, ma mère nous commanda de prier aussi pour tous les noyés et leurs âmes errantes au fond des mers, en quête d’une terre où ils pourraient enfin reposer en paix. Cette initiative inattendue eut pour effet de faire grandir notre inquiétude. De vieilles histoires évoquaient ces marins, les trépassés, cherchant en vain à regagner la côte. C ‘est eux, dont on entendait parfois la plainte lascive juste sus la surface, Les Hopper-noz, les crieurs de nuit.

    Une fois la chandelle soufflée, ma jeune sœur vint se glisser dans mon lit.

    - J’ai peur chuchota-t-elle ... Il se passe des choses dans la brume, là-bas au large. J’suis sûre !
    -
    T’es qu’une idiote que j’lui répondis ... mais j’étais bien content qu’elle vienne à côté de moi, parce que je n’en menais pas large non plus

     



     

    Au loin le son volé de la cloche continuait de ponctuer le silence ... et puis d’un coup, elle cessa. Je tendis l’oreille, on entendait plus rien ... plus rien du tout. Juste le feu dans l’âtre parce que l’horloge ... Le « tic-tac » rassurant de l’horloge s’était arrêté lui aussi ... en même temps que la cloche !

    Le silence était plus pesant que jamais. Les vieux eux-mêmes ne bronchaient plus. Ils avaient remarqué comme nous. Ils ne disaient plus rien, mais je savais qu’ils avaient remarqué ! Mes yeux  étaient grands ouverts dans la pénombre de la pièce. Je sentais battre mon cœur et ma poitrine.

    - Pourquoi qu’elle s’est arrêtée elle aussi l’horloge, hein ?... Dis ?... Pourquoi ?

    - Tu ne peux pas dormir que j’ai soufflé à ma sœur, j’en sais rien moi, pourquoi !

    - C’est une nuit bizarre. Je n’aime pas le brouillard, on dit qu’il y a des bêtes cachée dedans.

    À cet instant, quelque part, le long hurlement d’un chien a déchiré le silence. On a sursauté, ma sœur et moi.

    - Dormez donc les enfants, qu’elle a lancé la mère en allant remonter l’horloge.

    Alors quelqu’un a semblé gratter à la porte. Je me suis redressé sur les coudes en même temps que le père a retiré sa pipe de la bouche.

    -  Qui ça peut bien être à cette heure ?

    Il s’est levé pour aller ouvrir. Notre mère restait en arrière plus pâle qu’un linceul, les bras repliés sur la poitrine comme frigorifiée, terrifiée qu’elle était par sa crainte de l’invisible. Nous n’étions pas plus fiers qu’elle. La porte s’est entrouverte sur le brouillard sans que celui-ci ne révèle de visiteur nocturne. On ne voyait plus rien du jardin. Nous avons senti le froid humide se glisser dans la maison. Mon père est resté sur le seuil.

    - Holà, quelqu’un ? A-t-il questionné.

    Il s’est avancé de quelques pas. Sa silhouette s’est estompée, comme mangée par cette brume inquiétante. Les nappes glissaient avec lenteur, je les devinais se transformer doucement, vivantes.

    - Allume donc ma lanterne de bord, on n’y voit rien à trois pas, lança-t-il à notre mère du dehors.


     - ... Et bien ? Que fais-tu ici, toi ?... Un chien, c’est un chien. Il sera venu gratter à la porte !

     

    Nous vîmes l’ombre d’un grand chien, il allait et venait autour du père, lequel tendait la main vers lui la main vers lui. L’animal paraissait, disparaissait au fil des allées et venues. D’où nous étions, nous l’entendions haleter, gémir ...

    - Je veux voir le chien réclama ma sœur d’une voix impatiente, en vain.

    - Dame gast ! Qu’est-ce qu’il me veut, ce satané bestiau à tirer sur ma veste ? On dirait qu’il m’invite à le suivre. Et d’où sors-tu ? Tu es trempé jusqu’aux os ? Regardez-le, il ruisselle. Seras-tu tombé à l’eau ?

    Du fond de la nuit, nous perçûmes un appel lointain. Une triste plainte venue du Guilvin à laquelle le chien répondit, hurlant à la manière des loups. Nous fûmes saisis d’effroi. Le père revint sur le seuil. Il chaussa ses bottes et attrapa son ciré.

    - Peut-être s’est-il passé quelque chose, je vais aller voir jusqu’à la cale. Barrez la porte et ne soyez pas inquiets. Je serais de retour avant peu.

    - Es-tu inconscient de partir seul en plein brouillard derrière ce chien dont on ne sait s’il  ne vient pas  des limbes ! Tu vas nous faire attraper du malheur, rien d’autre !


     

    Mais déjà, le feu de sa lanterne s’enveloppait de brume et de ténèbres, ne laissant plus venir à nous que le crissement de son d’un pas régulier s’éloignant peu à peu sur le sentier  de douanier, noyé ... par le silence. Et tandis que le vieux semblait disparaître de notre monde, la course du temps restait suspendue à l’incertitude de son retour.

      Le père marchait à bonne allure dans le halot diffusé par le balancement de la lampe. Le peu qu’il devinait du paysage nocturne se couvrait d’un voile de fines gouttelettes argentées déposées par l’humidité du brouillard.

    Tout restait figé, le père avait tellement arpenté ce sentier, il aurait pu l’emprunter les yeux bandés. Il connaissait chaque pierre du chemin, chaque lacet, la moindre anfractuosité. Devant  lui il entendait le grand chien noir. De temps à autre l’animal marquait un arrêt, s’assurant d’âtre suivi par l’homme. Sa silhouette fantomatique se devinait, furtive, à la faveur de la lanterne, puis voyant que le vieux arrivait à sa hauteur, il repartait en avant. Au loin, étouffée par la nuit, la demie de la onzième heure sonna au clocher de Locmariaquer.

    Bientôt, la pâle lueur du fanal glissa de murs en façades sur les premières maisons endormies du Guilvin. Mon père héla d’une voix forte vers les eaux invisibles du golfe. Sur bâbord, du bout de la cale, un appel langoureux fit écho au sien. Il s’engagea vers le quai. Comme il avançait scrutant l’obscurité, il distingua ... trois ombres immobiles. Elles se tenaient droites figées au bord du quai, juste au-dessus de la plate du vieux. On devinait le chien assis à leur côté. Les nappes de brumes défilaient avec lenteur.

     

    - C’est vous qu’avez appelé ?
    -
    C’est toi le passeur,  répondit une voix empreinte d’une grande lassitude ?
    -
    Tu seras bien payé pour cette course, passeur.

    Et  sans attendre de réponse, les ombres embarquèrent les unes après les autres, silencieuses, le chien au milieu d’eaux. Juste la clapot mélancolique de l’eau noire contre la coque du bateau.

     Et sans attendre de réponse, les ombres embarquèrent les unes après les autres, silencieuses, le chien au milieu d’eux. Juste le clapot mélancolique de l’eau noire contre la coque du bateau.

    - Sachez les gars ! Je ne le fais pas tant pour que ce vous voudrez bien me payer. Je le fais pour honorer ma fonction de passeur grommela le père d’un ton bourru.

    Alors il descendit les échelons de fer pour embarquer à son tour. Pour la première fois, la flamme vacillant de son fanal éclairait doucement les trois passagers. Était-ce l’effet de la lanterne posée à leurs pieds ?... Les jeux d’ombres dessinaient des visages creusés par une fatigue extrême. Les yeux étaient presque éteints, presque vides au fond des orbites. À vrai dire ... ce fut comme si leurs regards n’existaient plus. Et leurs vareuses ... Leurs vareuses comme leurs cheveux et leurs barbes ruisselaient d’une eau se répandant doucement sur le pont sec du bateau. Le père s’étonna de cet état.

    - Ma doué beniguet ! Z’êtes tombés à la baille ? Vous voilà aussi trempés que si aviez fait le voyage inverse à la nage, ironisa le père en dénouant le bout d’amarrage.

    Les autres ... ne répondirent rien. Ils demeuraient droits et immobiles.

    D’un geste appuyé, le passeur se dégagea du quai ... Alors au rythme régulier des avirons bordés, le bateau glissa lentement s’enfonçant dans la nuit. L’étrave fendait la brume épaisse puis doucement le navire disparut au cœur des ténèbres pour un voyage ... irréel. Un voyage vers le néant.

     

    Minuit sonnait au clocher. Le père était parti depuis bientôt une heure. La cale du Guilvin n’était guère à plus de dix minutes de marche. L’oreille tendue, nous guettions le moindre signe de son retour. Passaient les heures. Des heures d’anxiété. Derrière le carreau embué, nous devinions la présence du brouillard, il continuait d’étendre son suaire sur cette nuit sans fin, à douter de l’émergence d’un nouveau jour. Vaincu par la fatigue, je m’abandonnais à un sommeil tourmenté de rêves effrayants.

    Je me souviens, c’est l’odeur du café bouillu qui m’a réveillé.

    J’ai ouvert les yeux. Dans la pénombre de la pièce, à mon grand soulagement, j’ai vu le père assis à la table en train de boire un grand bol de café fumant. Il était en compagnie de ma mère toute ouïe. Je lui trouvais les traits tirés, au vieux, sous sa barbe hirsute. Il racontait comment il avait passé sa nuit sur le golfe. Une traversée « au jugé », la voile hissée en vain dans la brume. Devoir souquer sur les avirons d’un côté à l’autre de la passe. Compter avec la « montante ».

    - Tu évoques ta traversée, mais les passagers ? Qui donc peut bien désirer passer à pareille heure, questionna la mère ?

    - ... Dame ! Trois gars, voilà tout, fit mon père évasif.
    -
    Trois jeunes gars et le chien noir.

    Il resta songeur un instant. Je lui trouvais un air grave au vieux. Puis devant l’instance de ma mère, il reprit.

    - ... Il n’y a pas grand-chose à savoir !... ils étaient trempés jusqu’aux os. Ils dégoulinaient encore en arrivant de l’autre côté ! J’ai bien proposé une couverture ... je me serais adressé à leur chien, j’aurais eu plus de succès. Non je ne peux pas dire qu’ils étaient causants. Ils ont gardé le silence d’un bout à l’autre. Ils m’ont juste lâché un « Dieu te le rendra », ajoutant chacun un sou tiré de sa poche pour payer le passage. Puis sans autre amabilité, ils ont débarqué. Le temps que je m’affairais sur un bout ... je redressais la tête ... ils avaient disparu ... comme des fantômes.

    - Tu me donnes le frisson avec ton histoire, qu’elle coupa ma mère. Elle est bien étrange ton affaire.

    Le père prit une gorgée de café.

    - Penses-tu !

    Tic-tac ... Tic-tac ...

    - Sers moi donc encore une rasade de ton café bouillu. J’ai besoin de me réchauffer.

    En effet je lui trouvais le teint livide au père.

      Plus tard, dans la matinée, ma mère se rendit au bourg, comme elle avait coutume de faire. À son retour, elle paraissait décomposée, aussi pâle qu’une morte. Mon père qui venait de finir de se reposer s’inquiéta de son état. C’est sur le port qu’elle avait appris la nouvelle. Ça s’était passé la veille, dans la soirée, bien avant minuit. Une barge avait fait naufrage dans la brume, sur les rochers de Kerpenhir . Les trois hommes à son bord étaient des gars de Porzh Noalou[2]. Tous trois s’étaient noyés, engloutis par les courants. Il n’y avait plus aucun mystère à savoir qui étaient les passagers du père la nuit précédente.

     

    Ar paeron, le parrain leva le coude portant son verre à ses lèvres. Les habitués du comptoir demeuraient sans rien dire à le regarder, ébranlés par ce récit glaçant. C’est le claquement sec du verre sur le formica qui les a sortis de leur songerie. À l’unisson, ils imitèrent le vieux et burent à leur tour.

    - Nos terres sont hantées par de bien curieuses histoires.

    Le regard perdu dans ses souvenirs, le parrain ajouta :

    - Le père est mort centenaire. C’était pas chose commune pour ceux de son époque ! C’est au soir de sa vie qu’il m’a confié  le fin mot de l’histoire... Ce qu’il n’avait jamais osé raconter à personne ...

     

      Au terme de cette éprouvante nuit, il regagnait la cale du Guilvin, seul rompu sur ses avirons. L’aube grise se levait sur un matin voilé. Des nuées effilées stagnaient encore et toujours au-dessus des eaux noires.

    Le bateau glissait parmi les nappes éthérées voilant parfois l’envol  d’une mouette solitaire. Enfin sur son dos se profilait la silhouette sombre d’arbres aux branches dénudées, quelques toitures disséminées dans la grisaille ... la cale et son fanal, tout à l’extrémité de l’embarcadère. Il avait le sens de la direction, le vieux à s’orienter ainsi dans le brouillard. A l’approche, il fit soudain plus froid. Un froid pénétrant ... L’humidité de la terre.

     

    Sur le quai, là-bas, un homme chapeauté se tenait immobile, une ombre.

    Le vieux pesta en lui-même à l’idée qu’il s’agisse d’un éventuel passager. Il était épuisé et l’heure était bien trop matinale pour envisager un nouveau départ.

    Le bateau vint mourir le long du môle ... Le bruit mat et raclant de l’accostage.

    Le corps engourdi, il se hissa sur l’embarcadère, et comme il levait la tête ... Son cœur se serra dans sa poitrine. Le père comprit qui était l’autre sur le quai, et pourquoi il était là.

    Devant lui, ce n’était pas tant un homme qu’une ombre, immuable. Couvert d’un feutre noir au large rebord, le col d’une longue pèlerine surannée était relevé de part et d’autre d’un visage inexistant. Il n’y avait rien, pas même le pâle éclair d’un regard. Rien qu’une nuit insondable d’où semblait sourdre les râles lointains des trépassés à venir ! En retrait, sur le chemin, se tenait un attelage surgi du passé. Karrig an Ankou, la charrette du passeur attelée à deux chevaux gris maintenus à l’arrêt par un homme, plus mort que vivant dont le rôle était d’ouvrir la barrière des chemins emprunté par ce sinistre équipage. Hent ar maro, le chemin des morts.

    Dans un souffle glacé, an Ankou le passeur fit savoir à mon père combien il avait été généreux pour ces trois jeune gens perdus en mer, leur permettant de gagner la terre d’Arzon, là-bas, de l’autre côté de la passe. Cette terre où ils pourraient reposer en paix plutôt que d’errer sans fin dans les Abymes de Mor-Bras, la grande mer.

    - Pour chacun de ces trois trépassés, toi et tes deux enfants vivrez plus vieux de dix années. Dix années, passeur, pas un jour de plus. Je ne sais pas si c’est vraiment une bonne chose que ce sursis. Libre à vous maintenant de mettre ce temps à profit. Néanmoins me concernant, je puis t’informer qu’il te faudra mettre tes affaires en ordre une fois atteint ton centième anniversaire.

    Le parrain interrompit son récit un court instant avant de reprendre.

    - Le vieux, vous le savez-peut-être, il est mort une semaine après qu’il ait eu cent ans. Pour ma part, j’ignore tout du jour de ma dernière heure, cependant je suis bien avancé en âge et je peux vous dire ... je profite de tout ce que m’apporte une aube nouvelle.

    Ar paeron vida son verre puis ajustant sa casquette et le col de son caban, il sortit du café du bout, là-bas, au Guilvin cédant sa place au passeur lequel venait de franchir le seuil. Dehors, un goéland attendait sur le muret du môle. Les types du comptoir ont regardé le vieux enfourcher son vélo. Puis précédé de l’oiseau de mer, Ar paeron est parti doucement, laissant courir derrière lui les couinements modulés de sa vieille bicyclette.

    D’après un conte d’Anatole Le Braz.

     

     © Le Vaillant Martial



    [1] Port Navalo 

     [2] Bistrot sur les quais




     


     


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  • Ar  paeron, Le parrain ...


     

    Au hasard des pas perdus, dans les venelles er les ruelles de Locmariaquer, il arrivait parfois de croiser le souvenir d’un vieux marin, encore très droit sur sa bicyclette. Dans le bourg, on l’appelait Ar paeron, le parrain. On le savait ancien Cap-Hornier. Avant de voir l’homme on entendait grincer sa vieille bécane, on entendait ... ballotter les deux sacoches de cuir craquelé, fixées au porte-bagage rouillé par le sel de la mer.

    Parfois on ressortait le bout d’un « pain d’deux «  entamé au quignon. Y’à même des jours, comme ça, où le vent faisait chanter le câble de son frein à la manière des haubans dans la mâture. C’est dire !

    Pour ceux qui ne le connaissait pas, à petits coups de pédales, le vieux venait de nulle part pour y retourner, il avançait à la vitesse que mettait le temps pour s’écouler jadis ... peut-être plus lentement encore. Sombre silhouette, plus sèche qu’un bois flotté, le col du caban relevé sur le cou. Un vrai caban de marin, à l’image de sa casquette élimée vissée en tête, avait connu les embruns du grand large. A la tombée du soir, on aurait, on aurait imaginé An Ankou, le passeur.

     

     

     


     

    Ar paeron, fantôme d’autrefois. Il y avait dans son regard clair les souvenirs lointain de bien des ailleurs. On le croira ou non, à quelque distance de lui, les ailes déployées, il y avait toujours un grand goéland à tournoyer, lançant son appel rauque, comme un écho au couinement de l’antique vélo.

    L’homme ne faisait pas dans le détail ! Pour preuve, cette charmante anecdote ...

    Un jour qu’il arrivait au port, il croise le chemin de jeunes mômes du pays.

    - Dites-donc, les drôles, l’un de vous veut t’y un chaton ? fait-il en sortant deux boules de poils de l’une de ses sacoches. Les deux peluches poussaient d’adorables miaulements aigus ...

    - Alors, en veux-tu gamin ? S’adresse-t-il impatient au plus jeune

    - Bah ! J’voudrais bien mais à la maison n’y veulent pas d’chat, Dame !

    - Et toi, gamine veux-tu un bizic[1] pour emmener chez toi ?

    - J’suis en vacances, et mes parents, ils ne voudront pas non plus, j’aurais bien aimé aussi mais ...

    - Z’en voulez point, donc ... Tant pis !

     

    Et d’un  geste brusque, sans aucune hésitation ... Zou ! Ar paron, le parrain balance les deux bestioles à la mer devant les enfants effarés.

     

    Le cri rauque des goélands ...

     

    On sent l’homme habitué à ne pas tergiverser. On n’avait pas le temps en mer à cette époque. C’était des vies rudes. Il suffisait de regarder ses mains au « parrain », ses mains et son visage aussi.

     

    Le parrain passeur de temps, Ar paeron, passeur d’histoires

     

    C’était un soir, là-bas, tout au bout du bout, au bar de la cale de Guilvin, comme dans tous les bars de mains, y avait ... il y a toujours des habitués, un coude arrimé au comptoir, et l’autre comme la marée, qui monte et descend dans un geste toujours recommencé. Faudrait pas se laisser dessécher le gosier par le vent d’ouest. L’automne était déjà bien entamé et le passeur assurant la navette entre Locmariaquer et Port Navalo venait d’assurer son dernier « voyage ». Au travers des petits carreaux de la fenêtre, on le voyait au loin sur l’eau, s’affairer à son bateau amarré pour la nuit à son corps-mort.

     

    - Tiens donc !... Le passeur a fini sa tournée, observa l’un des types debout au comptoir.

    - En voici un qui a fait le bon choix, tiens ! C’est un boulot plus reposant que de se rompre le dos sur les parcs à huîtres.

    - ... Ne parlons pas de ceux qui doivent sortir en mer tout à l’heure de la nuit pour aller poser les lignes, les casiers et tout le fourbi. À cette heure, le passeur, il est tranquille. Plus personne ne viendra l’embêter avant demain, ricana un autre.

     Silencieux, le parrain était assis à une table, seul devant un ballon de blanc moins sec que lui ... et portant ... Dehors, un goéland semblait assoupi sur une bite d’amarrage maculée de guano.

     

    - Faut pas croire, mon gars ... les choses ne sont jamais si simples qu’elles paraissent, maugréa le parrain sortant de son mutisme habituel.

     

    Les autres, ils ont tous regardé le vieux, mais ils n’ont rien dit. Quand le parrain parle, on ne dit rien, on écoute.

     

    - Mon père était passeur ici même. À cette époque, il faisait la navette avec une plate grée, certes, mais si le vent n’était pas de la partie, c’était à la force des bras qu’il passait ses clients. Et vous le savez bien, vous ... dans le golfe, il a toujours fallu compter avec les courants. Le vieux, vous pouvez me croire, il n’avait pas d’heure. Toujours prêt à prendre la mer. C’était son travail d’homme. L’histoire que je vais vous conter, je peux vous assurer qu’il aurait préféré transporté toutes les huîtres de la terre sur son pauvre dos plutôt que de l’avoir vécue. Même s’il en tiré bénéfice. Écoutez un peu ! Vous causerez après ...

     

    Au dehors le goéland s’ébroua, il déploya ses ailes et prit son envol dorée dans le couchant ...

    © Le Vaillant Martial



    [1] Un chaton


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  • Morbihan la mer du milieu

    L

    Mor bihan ... « Petite mer en breton »

     

    à-bas, il faut se laisser  emporter au hasard des chemins de douaniers, ces minces rubans de terre tortueux longeant la grève, frontière entre deux mondes que tout oppose : terre et océan. Sur cet étroit sentier suspendu, le crissement sourd des pas accompagne la ballade lointaine d’un violon, un air de marin, « Terre-Nova » ou « Cap-hornier », un air à peine audible ... quelques notes grinçantes emportée par le vent.

    Là-bas, il faut se perdre, il faut se perdre dans l’ombre fraiche des chemins creux bordés de murets de pierres sèches. Des petits murs moussus hérissés de fougère. Il faut s’égarer dans les landes clairsemées d’ajoncs, de bruyère sauvage, il faut enlacer  le tronc des arbres séculaires. De la paume des mains, éprouver la granite des menhirs, celui des dolmens, ces géants de pierre maculés de lichen doré ... en percevoir le silencieux murmure, mémoire ultime des temps anciens. Ainsi de l’épaisse brume matinale, surgiront les ombres estompées des navires fantômes Vénètes. Leurs voiles de cuir gonflées par le vent druidique, ce vent étrange qui ne souffle jamais plus haut que la mature et leur fit un jour défaut .... Au point de provoquer leur perte.

    A bien tendre l’oreille, il faudra écouter ... écouter ce pays légendaire conter ce qu’il faut, révéler ce qu’il est ...

    Il est dit qu’au commencement du monde, la Morbihan n’existait pas.

    Il n’y avait qu’une vaste et profonde forêt. Une forêt si épaisse que le soleil lui-même n’y avait sa place qu’en de rares clairières éparses et à la condition qu’il soit en son zénith. L’océan, lui, n’était qu’un royaume scintillant vers l’horizon. Une rumeur lointaine portée par le vent.

    Au commencement du monde, donc, il faut le savoir, le golfe du Morbihan n’existait pas.

    Morbihan la mer du milieu

     

    La grande forêt de Rhuys étendait son mystère, bordant la côte du levant au couchant, remontant loin au nord vers l’intérieur du pays. Nul homme ne l’habitait, nul homme ne s’y aventurait ... jamais. Elle n’était alors peuplée que par les fées sibyllines dont le murmure envoûtant se mêlait aux chants des oiseaux, au clair gargouillis des ruisseaux. L’harmonieuse mélodie se répandait entre les branches et la frondaison des arbres, tout comme un frisson parcourt le corps. Et c’est la forêt entière qui semblait murmurer jusqu’aux limites de sa lisière.

    C’est ainsi qu’un matin, un matin passé l’aurore, à un jet de pierre du rivage, guère plus, l’on pouvait deviner, là juste devant .... Une forme sombre affleurer les vagues ... Un poisson ? Une bille de bois inerte, bercée par les vagues, vestige d’un frêle esquif emporté par les tempêtes ... Non la chose ondoyait mollement sous la surface. Elle ridait à peine les flots. Les premiers rayons scintillaient sur cette créature incertaine. Doucement, elle approchait de la grève, doucement, elle s’offrait au regard révélant un corps, un corps .... Mi-homme, mi- poisson. Il est des mains, comme ça, des matins nébuleux où s’attardent les rêves. De ses mains palmées, un ondin se hissait hors de l’eau. Sa chevelure bleutée ruisselant le long de ses bras en appui sur la roche, il paraissait à l’écoute de la terre, presque à l’affût, le regard rivé sur la lisière de la forêt. Par-delà, le ressac, son ouïe avait perçu une harmonie éthérée, un chant mystérieux, si différent du chant des sirènes. Mélodie issue d’ailleurs inconnus. Pour mieux l’apprécier, il se glissa jusqu’à la côte, gagnant un rocher tapissé d’algues brumes, il restait allongé, baigné par la lumière d’un nouveau jour, le  regard, d’un bleu plus profond que l’abysse, noyé dans les brumes diaphanes de ce monde étrange dont il ignorait tout. Et comme il restait dans une immobilité figée à s’imprégner de note musicale, elle parut au sortir de la lisière, naissant de la brume irréelle. Une apparition dans la lumière blanche du matin. Une fée de la forêt, dont les longs cheveux d’or soulevés par un souffle invisible se mêlaient aux rayons du levant. Alors leurs regards s’épousèrent, et le bleu des abysses pénétra le bleu céleste. Ainsi naquit l’amour entre un ondin et une fée, là même où jadis, le golfe du Morbihan n’existait pas encore

     

    Morbihan la mer du milieu

     

    Il en est ainsi des amours illégitimes. Ils trouvent toujours des murailles pour s’ériger entre eux.

     

    Lune et soleil avaient beau être les seuls témoins de cette idylle à la frontière des mondes, sous la mer, les bruits et les sons voyagent aisément ! Combien de soupirs émus furent emportés par les flots, dispersés au gré des courants, allant troubler la quiétude de failles oubliées, s’immiscer au creux des grottes obscures. Les conques sous-marines, elles-mêmes contribuaient à diffuser l’écho de cet amour si singulier.

    Bientôt, le sentiment profond qui unissait l’ondin et la fée n’eut plus rien de secret. Soupirs et doux murmures parvinrent ainsi aux oreilles des sirènes.

    Elles étaient là-bas, lascives, sur leurs rochers à contempler les embruns jaillir haut dans le ciel.  La puissance de l’océan. Les sirènes rirent, elles se moquèrent de ces épanchements de jouvenceaux. De concert, elles chantèrent de leurs plus belles voix. Aucune ne doutait du pouvoir qu’elles possédaient quant à ramener l’ondin à la raison d’amours plus acceptables. Toutes avaient la certitude que l’égaré succomberait à leur appel enchanteur, car on le sait bien ....

    Qui peut résister « au chant des sirènes » ! Jamais on n’entendit depuis, plus belle mélodie, il reste quelques brides qui parcourent encore le monde de nos jours, et si l’harmonie s’est dissipée avec le temps, demeure l’air. Ainsi sont nés « Alizé » et « Konorg », vents favorables aux voyages lointains ou annonciateurs de beau temps. Cependant rien n’y fit.

    L’ondin continuait de retrouver sa belle dans le secret de criques isolées, il faut dire ... il faut dire que la fée aux cheveux d’or et au regard azur avaient sur lui plus de pouvoirs que nul n’en eut jamais.

    Morbihan la mer du milieu

     

    Les sirènes sont des êtres fiers. L’idée qu’un ondin succombe au charme d’une fée terrestre leur fut insupportable. Elles entrèrent dans une terrible colère. Avec une soudaineté inattendue, la surface de l’océan se couvrit d’une écume blanche et les hurlements du vent que l’on entendait n’étaient autres que des sifflements de rage. Ainsi naquirent les vents infernaux à l’haleine fétide. « Aquilons » le dévastateur vent du nord porteur de tempêtes ravageuses et « Biz-Nort », le vent pernicieux plus pénétrant qu’une nuée de dards glacés. Ceux-là aussi nous sont restés. Pourtant cette fois encore, la colère des sirènes fut sans effet. Il faut dire .... Il faut dire que la fée avait la fraicheur d’un matin de printemps au jardin d’Éden, la peau plus douce que la plus douce des caresses, plus pâle que la nacre ... et ses lèvres la tiédeur de son souffle.

    Alors .... Les sirènes commandèrent au vent du sud de souffler en brise légère. Et le vent souffla, entrainant avec lui le beau temps. On ne sait jamais ce qu’apporte le vent ...

    Morbihan la mer du milieu

     

     

     

    Avec le beau temps, un matin apparurent des voiles sur l’horizon, des voiles venant du sud. C’était les hommes. Et les hommes accostèrent aux abords de cette vaste forêt de Rhuys. Les deux amoureux étaient dans l’ignorance de ces nouveaux arrivants. Ils n’avaient à l’esprit que la perspective de retrouvailles passionnées, lui, caressé par les vagues mourantes sur la grève, elle en bordure de lisière, abritée des rayons du soleil. Une fois réunis, l’ondin aimait écouter chanter sa belle. Elle lui chantait la beauté de la forêt et sa voix plus pure encore que l’eau de fontaines se mêlait à la mélodie enchanteresse de ses sœurs invisibles. En gage d’amour, l’ondin offrit à son aimante un diadème d’algues rouges ornés de coquillages nacrés, à son tour, elle offrit une couronne de fleurs sauvage cueillies aux abords des ruisseaux

     De leurs côtés les hommes, ces insensibles braillards, n’entendaient rien du murmure sibyllin des fées. Ils n’entendaient rien que  des langoureux soupirs. Comme ils découvraient l’immensité des arbres, ils se dirent qu’i y avait là de quoi construire bon nombre de navires et tandis qu’ils s’installaient, d’autres voiles se dessinèrent à l’horizon pour les rejoindre, plus nombreux, équipés de longues scies et de lourdes haches ...

    Morbihan la mer du milieu

    Les hommes commencèrent à abattre les arbres, et alors que la grandeur déchue de ces derniers s’affaissait sur le sol dénudé en de sinistres craquements, c’est un peu de merveilleux qui disparaissait à jamais. Les hommes construisirent des bateaux, dont la multitude de mâts dressés vers le ciel, donnait l’illusion d’une forêt posée sur l’eau. Ils bâtirent aussi des entrepôts et des villages, car les hommes ne cessaient d’étendre leur territoire. Peu à peu, depuis la côte, la forêt se clairsemait. Bien vite les esprits magiques durent trouver refuges loin, à l’intérieur des terres. Les murmures enchanteurs devinrent une triste mélopée ... puis une plainte lointaine.

     

    Un soir, au fond d’une anse dont le rivage était encore à peine boisé, l’ondin attendait ... il attendait, toujours avec cette même ferveur qu’ont les amoureux du désir de l’autre qui ne saurait tarder. C’était un des derniers endroits de la côte où la forêt jouxtait encore le rivage. Le crépuscule étirait des ombres de la nuit et cependant, l’ondin restait seul. Le temps s’écoula lentement .... Lentement ...

    Le crépuscule n’était plus qu’un souvenir, la nuit avait mangé le monde. Il faisait noir. Pour la première fois, l’ondin sentit monter en lui l’inquiétude. Alentour le calme régnait. L’homme-poisson eut soudain conscience d’un silence inhabituel. Le délicat murmure des  fées mêlé au bruissement du feuillage n’était plus. Il ne restait que la plainte constante des vagues. L’inquiétude fit place à une sourde peur. Et comme montait cette peur, comme elle se faisait plus précise, l’ondin prit conscience de la proximité des hommes. Alors le regard perdu dans la nuit, il eut froid.

    Morbihan la mer du milieu

     

    De la grande forêt de Rhuys, ne subsistèrent bientôt plus que dépars sous-bois, quelques futaies. Ainsi mer perfides sirènes étaient parvenues à leurs fins. Nombre des fées s’évanouirent dans le néant, victimes des hommes qui ne croyaient pas en elles, car il est dit ... il est dit que pour chaque être humain doutant de l’existence de ces créature merveilleuses, l’une d’entre-elles disparaît à jamais. Celles qui avaient réchappé s’effacèrent avec les derniers arpents de l’antique forêt. Elles s’enfuirent vers le nord, le cœur déchiré d’abandonner ces contrées où elles s’étaient épanouies. Lorsqu’elles s’envolèrent, les larmes de désespoir qu’elles versaient tombaient en une pluie argentée. Une pluie de larmes si abondante que la terre aussi sèche que le cœur des hommes et des sirènes réunis, ne pouvait en absorber le flux. Le ciel était noir du flux des fées portant le deuil de leur monde perdu. Et les larmes salées de se déverser sans fin au point de recouvrir ce pays arasé, de le noyer sous l’infini tristesse de celles qui l’avaient habité.

    Au terme de ce funèbre déluge, lequel, un temps sembla ne jamais vouloir cesser, seuls émergeaient quelques langues de terre, des petits cailloux, des îlots, tout un parterre d’îles disséminées. Elles n’étaient autres que les couronnes fanées abandonnées au vent par les fées déchues. Ainsi naquit la mer du milieu, une petite mer intérieure. Une mer de larmes salées à l’origine de ce qui devint plus tard le golfe du Morbihan.

    Au large de la terre, il est trois îles posées sur l’océan ; La première Belle-Île serait née d’une couronne de fleurs sauvage portée par la houle. Houat et Hoëdic seraient issues d’un diadème rouge orné de coquillages nacrés. Ce dernier aurait été brisé en deux morceaux après qu’il fût tombé du ciel.

    Depuis ce temps oublié, la lune, éternelle romantique, contribue chaque jour, chaque nuit, à ce que terre et mer s’épousent lors de longues caresses. Voilà l’origine des marées. Au-delà du bruit des vagues qui se meurent, il faut entendre ...

    Il faut entendre les soupirs mélancoliques d’une fée éprise d’un ondin, lesquels au premier matin du monde s’aimèrent passionnément sur la côte, jadis sauvage, du Morbihan.

     

    © Le Vaillant Martial

     


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  • La Femme dans la brume

     

    I

    l faisait encore nuit noire. L’odeur du café bouillu se diffusait dans la petite pièce qu’éclairait une unique lampe à pétrole. Vêtu d’un épais chandail, Ewen Le Priol s’activait aux derniers préparatifs avant de rejoindre le reste de l’équipage sur le quai endormi de Locmariaquer Son épouse à quelques jours d’accoucher, s’affairait à servir deux bons bols de café auxquels  elle ajouta un peu de lait fumant.

    - T’aurais pas du te lever, Marie ? Ce n’est pas raisonnable, sais-tu ! Tu risques de faire venir le petit avant l’heure. Sitôt sorti, y va nous jouer la comédie pour embarquer à mon bord, plaisanta Ewen.

    - Dame ! Tu n’en démords pas ... À trop attendre  un garçon, le sort va te jouer un tour à sa manière ... J’en rirai volontiers à tes dépends, souri-t-elle le nez dans son bol. Fille ou Garçon, nous le saurons bien assez tôt va.

    - Pardi, moi je le sais. À voir comme il bouge dans ton ventre, on lui devine en forte envie de prendre la mer. Il sera capitaine au long cours !

    - Et en quoi les filles ne répondraient-elles pas à l’appel du large, elles aussi ? Jadis, il y eu de sacrées bonnes femmes pirates, et les hommes tous gaillards qu’ils étaient n’avaient qu’à bien se tenir !

    - Ils rirent ensemble

     

    Par l’étroite fenêtre, on commençait à deviner l’aube naissante dont la fragile pâleur soulignait la silhouette des îles du golfe là-bas dans la brume légère. Après qu’il eut tendrement embrassé sa jeune épouse, Ewen passa son barda par-dessus l’épaule et visa sa casquette sur la tête. Comme il ouvrait la porte la fraîcheur du petit matin s’invita à l’intérieur du foyer. Ça sentait le jour nouveau, ça sentait bon la mer.

    - Nous ne partirons que le temps d’une courte campagne, je devrais être de retour avant que tu n’accouches. Prends soin de toi, ne te charges pas de tâches éprouvantes, n’hésite pas à solliciter les voisins. Et puis y’a t a mère ! Repose toit aussi souvent que tu le peux.

    - Es-tu capitaine de pêche ou médecin ?... File donc au lieu de prendre inutilement du souci. Toi et ton équipage en aurez bien assez tôt. File je te dis ! Tu vas finir par louper la marée. Allons du balais j’ai suffisamment de ma mère et de la tienne pour m’assommer de bons conseils.

    Ewen franchit le seuil esquissant un rapide salut de la min ; Il s’engagea dans les venelles désertes avant d’emprunter le chemin de douanier bordé d’une enfilade de maisonnettes endormies dressées face à la grève et aux eaux paisible du golfe. L’embarcadère était à cinq minutes.

    La demie de sept heures sonnait au clocher lorsqu’il déboucha sur le petit port, les autres étaient déjà là. Sur le quai les cinq silhouettes noires découpaient à peine dans l’aube grise ? Chacun tirait, qui sur sa pipe, qui sur sa cigarette roulée gauchement dans l’obscurité par des doigts gourds. Après s’être donné le bonjour, tous prirent place à bord du canot pour rejoindre le Èliza amarré à quelques encablures. Ils ne devaient pas s’attarder. Le golfe du Morbihan est ainsi fait que pour en sortir, il faut profiter de la descendante. Celle-ci était en fort courant emportant dans son flot  les bateaux souhaitant gagner la baie. Pour rentrer il n’y avait d’autre choix que d’attendre que le courant s’inverse avec la marée.

    Hormis les voix basses des marins embarqués, on entendait craquer la barque en réponse au rythme régulier de la godille et de l’aviron chahutant l’eau calme comme un miroir. Le Èliza se dressait devant eux.  À leur approche, un couple de goélands s’envola de son bord laissant fuser une plainte lugubre. Ils accostèrent pour embarquer.

     

    Le temps de préparer le navire, les premiers rayons embrassaient le haut de la mâture, descendant doucement vers les hommes. Puis vint le moment de hisser les voiles. Elles se gonflaient mollement tellement le vent était faible.

    - Du vent, nous en trouverons sortis du golfe, assura Yvonnig tout en dénouant l’amarre. D’ici là, on va se laisser porter par le courant. Ça prendra le temps que ça prendra...

     Comme il tirait sur sa pipe, Jean-La-Palourde, doyen de l’équipage, fit remarquer un vaste front nuageux s’étirant vers l’est.

    - On touchera le vent bien avant, soyez en sûr les gars !

    Le bout libéré de son corps-mort, la coque vira doucement sur elle-même avant de glisser sur l’eau fendue par l’étrave. Et tandis que chacun s’affairait à sa tâche. Ewen Le Priol, la main sur la barre, regardait s’éloigner le bourg et son clocher. Parmi les toitures d’ardoises, il distinguait encore celle de son modeste penty. Il éprouva une douce pensée pour son épouse.

    Au gré du flot, la côte familière défilait à quelques encablures avec ses anses et ses avancées rocheuses. À bord, tout le monde en connaissait les détours. Chaque trou de pêche, ici les bouquets, là les ormeaux ... Bientôt, sur bâbord, le capitaine avisa les voiles brunes d’une chaloupe pontée. Pris par le courant descendant, il filait venant d’Arz, doublant l’île longue. D’autres encore, loin devant avaient gagné la baie et s’échappaient sur Houat à peine visible sur le sombre horizon. L’Èliza approchait de la passe ouvrant sur la mer entre les pointes de Navalo et Kerpenhir. À cet instant, le soleil disparu, mangé à l’est par de bas nuages noirs.

    La nuit paraissait revenir sur ses pas, désireuse de tenir plus longuement la terre sous l’emprise des ténèbres.

    L’eau se rida en même temps que fraichissait l’air. Les voiles se gonflèrent d’un coup et le navire fit un bon en avant. Le fil de l’eau chantait sous l’étrave avec plus d’intensité. Jean-La-Palourde avait vu juste. Devant eux, le clapot généré par la force du courant blanchissait la crête des vagues. Le Èliza fut emporté dans le flot tumultueux.  Ewen maintenait la barre avec fermeté. L’équipage demeurait silencieux. Chacun refrogné dans ses pensées, l’œil perdu au loin sur la mer couleur de plomb. Seul  Jean-la-Palourde s’attardait avec insistance sur la côte passant sous Tribord. Ewen suivit le regard du vieux Cap-Hornier. L’homme fixait Kerpenhir que le Èliza venait de doubler. Un épais brouillard s’y formait, couvrant la pointe arasée par les tempêtes des temps passés. Des nappes fantomatiques s’effilaient, elles glissaient lentement jusqu’à la grève. De longs bras diaphanes enlaçaient les rochers affleurant couvert de varech brun.

    - C’est curieux s’étonna Ewen, cette brume épaisse qui demeure là-bas, tandis qu’ici, le vent commence à essaimer la crête des vagues. Il regarda encore un temps la côté s’éloigner par l’arrière puis se concentra à maintenir un cap similaire à celui du voilier d’Arz. Les navires filaient bon train et allaient croiser Méhaban, une petite île inhabitée formée par deux mamelons, refuge des oiseaux de mer.

    - Capitaine, souffla La Palourde, d’un geste du menton. Il désignait Kerpenhir ...

     

    Jetant un œil par-dessus son épaule, Ewen avisa la pointe au loin. Malgré la distance, il aperçut la silhouette d’une femme. Elle se tenait debout sur la grève. Le bras tendu. Elle brandissait un tissu clair qu’elle agitait désespérément.

    - C’est pour nous interrogea « La Palourde ».

    Ewen songea immédiatement à son épouse. La distance était devenue trop importante pour distinguer de qui il s’agissait. Il jeta un œil en avant sur le Montebello, le voilier traçait sa route gitant sur bâbord sans qu’il semblât prêter attention aux signaux.

    - C’est peut être votre dame ... ou une voisine venue vous avertir ? Peut-être êtes-vous père ou en train de le devenir, observa le vieux marin stoïque.

    Au loin la silhouette s’évertuait en de larges gestes et tous les hommes étaient maintenant à s’interroger sur cette présence insolite. D’un regard, Ewen interrogea « La Palourde ». L’autre fit la moue.

     Rongé par le doute, Ewen prit la décision de virer de bord, au moins pour se rapprocher et définir de qui il pouvait s’agir.

     L’équipage n’avait pas terminé de border les voiles que là-bas, la silhouette gravissait la pointe entre les bruyères pour s’effacer dans le brouillard.

    Au moins c’est clair, c’est bien nous que l’on appelait à revenir.

    Et tandis que le Èliza rentrait au port, le Montebello et les autres filaient « plein vent » vers le large, Houat, Hoëdic ... et au-delà.

    Sur les quais du monde. Il y a toujours des anciens, ceux qui désormais restent sur terre et ne voyagent plus que  par le biais du regard accroché aux voiles en partance. Des regards plus clairs encore que le reflet des vagues. Ce jour-là sur le petit port de Locmariaquer, ces authentiques voyageurs fr l’intérieur furent bien étonnés de voir le Èliza regagner son mouillage le matin même. Le doigt pointé au loin, chacun y  allait de son commentaire. À bord, Ewen laissa les autres s’occuper du navire. Il se fit déposer sans attendre au bout de l’embarcadère. À peine avait-il posé le pied-à-terre qu’il fila chez lui, impatient de prendre des nouvelles ; Il entra vivement sans crier gare. Sa femme sursauta sur sa chaise manquant de se piquer le doigt avec son aiguille à coudre.

     

     Alors ? questionna-t-il le souffle court.

    Elle restait sans voix à le regarder, hébétée qu’elle était de le voir surgir ainsi alors qu’elle pensait qu’il était en mer.

    - Eh bien, tu n’es pas en train d’accoucher ?... Ce n’était donc pas toi sur la pointe ?... Tu n’as envoyé personne nous faire signe de revenir ?

    Comme elle ne comprenait rien à ce que disait son mari, Ewen évoqua la silhouette sur la pointe de Kerpenhir ... Les signaux ...

    - Peu de temps après ton départ, je me suis rendue à l’église, déposer un cierge au pied de Notre Dame de Kerdro afin qu’elle veille sur vous et votre bon retour, mais jamais je n’ai eu l’idée de me rendre sur la pointe. As-tu perdu la tête, dans mon état et pour quoi donc y faire si ce n’est attraper la mort tant le vent est froid.

    Ewen restait interdit.

    Une fois à terre quand l’équipage vint s’informer, ils partagèrent le même étonnement. Tous s’imaginèrent victime d’un mauvais tour.

    - Nous repartirons demain avec la marée, décida Ewen Le Priol.

    Konorg le vent d’ouest forcit en fin de journée charriant de lourds nuages menaçants. Dans la soirée derrière les carreaux martelés d’une pluie battante, on distinguait les arbres détrempés ployant sous la violence des bourrasques. Au cœur de la nuit, la plainte monta doucement. Un monstre s’éveillait doucement. Les bas de porte se mirent à mugir comme si tous les Hopper Noz du monde, sombres crieurs de nuit, avaient déserté les falaises et les grèves pour venir tourmenter le sommeil des vivants. La puissance du vent frappait aux portes, tentait de forcer les volets clos. Konorg sifflait dans les matures des navires chahutés en tous malgré leurs amarres. La tempête dura toute la nuit. Et sans fin, le vent de mugir, lugubre dans les venelles où  s’engouffraient les harpies tombées du ciel dont les ailes noires dévastaient les toitures.

    Le matin sembla ne s’être jamais levé et le jour à venir ne fut rien d’autre qu’un long crépuscule déversant des nuées de pluie. Tout n’était qu’eau tandis qu’au loin, la rumeur de l’océan furieux grondait sans cesse.

    Aucun navire ne sorti ce jour-là. Quant à ceux qui avaient pris la mer ... jamais la voile d’un seul ne réapparut sur l’horizon apaisé. Le Montebello ne fut rien d’autre qu’un douloureux souvenir. Il disparut corps et biens.

    Au pays, les Marins du Eliza devinrent des miraculés. Chacun comprit que la Dam du Bon Retour avait sauvé l’équipage d’un terrible naufrage. Car c’est bien elle ce matin-là, qui était apparue dans la brume étrange coiffant la pointe de Kerpenhir, là-même où aujourd’hui se dresse une statue de granite lui rendant hommage. Et parfois sur les rochers aujourd’hui encore, il y a un vieux marin, le regard perdu sur le passé. Il murmure une gwerz, une gwerz oubliée ...

    Notre Dame du bon voyage,
                                                      Céleste Dame du bon retour,
                                                      Notre Dame de Kerdro,
                                                      A la pointe de Kerpenhir,
                                                     Telle une sentinelle ou un phare,
                                                     Tu attires tous les regards
                                                     Des marins qui, à Toi, se confient toujours,
                                                     Tu veilles sur tous les navires
                                                     Qui, au Goulet, s’apprêtent à sortir
                                                     Du golfe du Morbihan
                                                     Vers le tumultueux océan.

     

    Et tandis que le murmure de cet ancien chant s’efface au profit du murmure des vagues toujours recommencé, doucement l’image du vieil homme disparaît dans le souvenir de temps passés.

    Tout au bout, là-bas sur la pointe de Kerpenhir, si la grève est hantée par les âmes de ceux qui périrent en mer, elle l’est aussi par ceux qui en furent sauvés. Peut-être, peut-être les uns attendent-ils les autres. Les hommes de la mer sont ainsi faits.

    À ceux du Montebello et tant d’autre encore

    © Le Vaillant Martial

     


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