• Contes du Morbihan

    Contes & Légendes ayant pour cadre le Morbihan

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    Alanig Avel-Hoel rode dans les coins sombres de Saint-Goustan. Après que la douzième heure ait sonné au clocher, il faut s’attendre à voir son ombre glisser le long des murs à pans de bois de la petite cité endormie. Les soirs d’hiver, lorsque la bise noroise s’engouffre dans les ruelles étroites, elle souffle à nos oreilles... elle souffle l’histoire d’Alanig Avel-Hoel.

     

    Elle rapporte comment un jour de décembre de l’an de grâce 1776, un navire venu d’Amérique dut se rabattre sur le port de Saint-Goustan plutôt que de rallier Nantes. Les vents contraires l’y avaient poussé malgré la volonté du capitaine et Alanig Avel-Hoel ne fut pas étranger à ce contretemps, trop impatient qu’il était de retrouver sa Bretagne et hanter d’autres lieux que les soutes fétides et la sainte-barbe d’un navire à bord duquel, embarqué comme Gabier, il avait perdu la vie au large des côtes du New-Jersey.

    C’est ainsi que Benjamin Franklin ne fut pas le seul à débarquer ce 4 décembre 1776 sur les quais du petit port breton. Dans ces pas ce n’était pas le vent d’hiver qu’il devait sentir effleurer sa nuque, mais le souffle glacial d’un revenant ! Revenant dans les deux sens du terme. Ainsi Alanig Avel-Hoel laissa-t-il la grande histoire du monde continuer sa route, pleine de honte et de gloire pour se consacrer à sa modeste condition de spontaill.

     

    A parti de ce jour, chacun put témoigner de ses facéties. Le turbulent toquait aux portes, battait les volets clos. Il libérait les amarres des bateaux à quai pendant le sommeil des matelots. Combien de fois les cloches de Saint-Sauveur n’ont-elles pas sonné au cœur de la nuit, occasionnant au recteur impuissant de noirs regards de la part de ses paroissiens en colère.

     Le malheureux eut beau jouer de goupillon, autour de l’église, dans le clocher... rien n’y fit.

    Une autre occupation Alanig Avel-Hoel était de tourmenter les gardes du poste d’octroi. Le fantôme invisible passait et repassait, provoquait moult tapages, laissant imaginer aux hommes de factions qu’une charrette, un cavalier se présentait, les obligeant à sortir promptement. Las de ne jamais voir personne, les gens d’arme ne s’exécutaient plus, y compris lorsqu’il le fallait vraiment.

     

    Cela occasionnait de sévères réprimandes dont s’amusait Alanig Avel-Hoel. Un de ses grands plaisirs étaient de tourmenter les filles. Il chahutait leur linge alors qu’elles s’affairaient à l’étendre, dénouait les coiffes des unes et sifflait les autres à la manière d’un Hopper-Noz pour les effrayer.

    Alanig Avel-Hoel, élut domicile en plusieurs endroits, principalement sous le petite pont de pierre qui enjambe la rivière du Loc’h. Il se cachait là...  Il s’y trouve toujours, dans l’ombre de l’arche, juste à côté de la maison de l’octroi, parfois dans la maison elle-même. On peut encore l’entendre ricaner de ce que sont devenus les hommes. Son murmure se confond avec le bruit de l’eau. Alanig Avel-Hoel se plaît à interpeller ceux qui passent d’une rive à l’autre. Aux imprudents qui viendraient se pencher pour savoir qui peut bien les appeler, ils seraient saisis  dans l’instant par une main invisible et attirés par-dessus le parapet. Gare, Gare aux enfants  imprudents. Pire encore aux esprits insolents.

    Je leur botterai le train
    Digue-don din
    Je leur tirerai le menton
    Digue-don-don

     

    Plouf !

     

     

     

    © Le Vaillant Martial 


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  • La Fée du Mané-Er-Hroech ...


     

    Vers la pointe de Kerpenhir, passe le petit bourg de Locmariaquer, sur l’étroite route menant à Notre Dame de Kerdo, il existe un tumulus, vestige d’une très ancienne sépulture.. Une sépulture d’avant la mémoire des hommes... à supposer qu’ils en aient une. L’endroit est nommé Mané-er-Hroech, « La butte de la femme ».

    Certains récits relatent que Jules César, lui-même, s’y serait tenu, droit sur son cheval, accompagné de ses généraux. De ce promontoire dominant Ar Mor Braz,  à l’époque arasé par les coups de vent, l’empereur aurait assisté à la défaites des navires Vénètes opposés à la puissante flotte romaine. Ce jour-là Kornog, le vent d’ouest avait trahi les siens.

    Mais il est une autre version à cette accumulation de pierres. Une histoire bien plus vraisemblable, sans le moindre doute...

    Si certains peuvent lire l’avenir dans les lignes de la main, le passé lui, se lit au travers des rides que porte le visage.

    Annwenn était une femme que la vie n’avait en rien épargnée. Plus que sa jeunesse envolée, la profondeur de ses traits révélait les dures épreuves. Ainsi était le destin des femmes de marins. Au cours des années, combien de fois avait-elle vu partir son homme, capitaine !...

    Et puis un soir, un soir qu’elle trouvait le temps trop long, elle entreprit de cocher les jours, elle cocha les semaines, les mois... en vain. Jamais plus elle n’eut de nouvelles de lui, pas plus qu’elle n’en reçut de son trois mâts...

    Plus tard, les uns après les autres, elle vit partir ses fils, tous marins...

    Quel terrible sort ! D’entre eux, seul le plus jeune était revenu de ces courses lointaines. Les autres infortunés avaient disparu en mer sans laisser aucune trace d’un probable naufrage.

    Aussi au retour d’un long voyage, Annwenn osa une requête à son cadet. Elle lui demanda de renoncer à cette vie de marin si incertaine, si périlleuse, dont elle craignait qu’elle finisse par leur être fatale à tous deux. Qu’enfin sur ces vieux jours la vieille femme connaisse une sérénité bien méritée. Le jeune homme pour apaiser sa mère n’eut pas l’âme à refuser. Il demanda juste de pouvoir s’embarquer une dernière fois. À contrecœur, Annwenn accepta.

    Oh, il ne s’agissait pas d’un long voyage. Juste rejoindre la mer d’Iroise, gagner la Manche pour rallier Dunkerque. Là-bas y acheminer une cargaison de sel... et de revenir.

    ... Revenir...


    Un matin donc, le temps était beau et clair, le jeune matelot embrassa sa vieille mère. Il l’embrassa comme s’il se rendait à la foire d’Auray à trois lieus d’ici. En ce temps-là, on n’était guère expansif dans les familles. On se gardait bien de montrer ses sentiments. Balançant son grand sac de toile par-dessus l’épaule, le fils s’engagea sur le chemin de douanier rejoindre l’équipage avec lequel il prendrait la mer avant peu.

    Annwenn se souvient. Elle passa la fin du jour à regarder, s’éloigner la goélette, le cœur serré. Le soir venu, elle s’en retourna au bourg en pleurant.

    Passèrent les jours, passèrent les semaines...

    Annwenn demeurait sans aune nouvelle et son chagrin grandissait avec l’inquiétude. Elle savait l’automne bien entamé. Bientôt les tempêtes se succéderaient les unes aux autres annonçant les prémices d’un hiver rigoureux pour qui serait en mer. Chaque après-midi, elle s’empressait, trottinant jusqu’ à la pointe de Kerpenhir. Là-bas, à l’entrée du golfe, son regard bleu-gris interrogeait l’horizon. Et chaque fois, l’horizon s’offrait à elle sans autres voiles à lui soumettre que celles des sardiniers isolés sur Mor Braz.

    Au crépuscule, soumise à un profond désespoir, Annwenn regagnait le bourg pleurant comme une madeleine. Elle pleurait tant et tant que les larmes salées ruisselaient de ses joues, elles coulaient en petits ruisseaux, inondaient le bas-côté du chemin saturant le fossé... le fossé débordait s’écoulait vers la mer. Un soir qu’elle pataugeait, sur le retour, dans un flot de ses propres larmes, elle se heurte à une femme. Le bas de sa robe traînant dans l’eau, elle interpelle Annwenn.

    - Petite mère, ne trouves-tu pas qu’il pleuve assez dans nos régions pour en rajouter comme tu le fais ? Ta peine est-elle si grande qu’il faille verser tant de larmes ?

    - Je suis si malheureuse.... Mon fils cadet, le seul qu’il me reste est parti en mer. Je demeure sans nouvelle de lui depuis son départ et je suis tourmentée par l’idée qu’il ne revienne jamais. Juste attendre que vienne bringuebaler Karrig An Ankou, « la charrette du passeur » devant ma porte ?

    - Ce n’est que cela, Rien de plus ? Allons la vieille, tu n’as plus rien à craindre, je vais t’aider à mettre un terme à ton inquiétude.


    Mystérieuse, la femme s’enfonça dans la pénombre du crépuscule. En quelques pas, elle gagnait un terrain surélevé. De sous son manteau, elle sortit une lanterne, puis comme elle claquait des doigts... d’étranges lucioles semblèrent tomber du ciel pour y prendre domicile ; Une pale lueur rayonnait soudain laissant les ombres s’étirer dans le soir. La femme ouvrit alors les bras et tel un ballet silencieux, elle tourna sur elle-même avec une grâce et une légèreté aérienne. Elle semblait vouloir dessiner un tourbillon dans le ciel.


     

    Ainsi, sous le regard subjugué d’Annwenn, des pierres jusqu’alors invisibles, commencèrent à s’élever du sol dans un imperceptible mouvement de tournoiement, tandis que d’autres semblaient venir d’ailleurs par la voie des airs. La femme tournait sur elle-même et dans la spirale de son corps, elle emportait des pierres de plus en plus nombreuses. Les premières se déposèrent en un large cercle, les suivantes se superposaient dans un tourbillon surnaturel les unes aux autres, méthodiquement, comme ordonnées par un architecte invisible. Peu à peu se formait un tertre au centre duquel la fée disparaissait la fée disparaissait au fur et à mesure que la butte s’érigeait au-dessus d’elle. Elle finit par disparaître, totalement recouverte. Les pierres terminaient de s’assembler... s’assembler jusqu’à ce que la dernière fut posée.

    Ce fut tout. Le calme régnait de nouveau.

    Annwenn restait sans voix. La fée réapparut par une petite ouverture laissée à la base sur le côté.

    - Quelle est cette diablerie ? vous êtes sorcière et fricotez avec le Cornu, s’émut la pauvre vieille recouvrant ses esprits.

    - Peu imposte qui je suis, la vieille. Monte sur ce tertre sans aucune crainte. Ce que tu verras t’apportera peut-être le réconfort que tu cherches.

    - Dame !!! Il n’en est pas question, se rebella Annwenn.

    - Monte donc, te dis-je !

    La fée agrippa la main osseuse de la pauvre vieille affolée et avec ménagement, la força à grimper sur le tumulus. La malheureuse eut le sentiment d’être entraînée aux portes de l’enfer...

    Je ne veux pas, je ne veux pas geignait-elle misérable et ratatinée.

    À chaque pas qu’elle faisait, elle se signait, espérant ainsi conjurer le sort... Elle marmonnait de vaines paroles de pardon. Rien n’y fit... Tant bien que mal, elle finit par atteindre le sommet.

    - Allons, ce n’était pas si terrible ! Te voilà arrivée, la vieille. Maintenant regarde au loin. N’aie pas peur !

    - Je ne veux pas ... je ne veux pas regarder. Et de toute manière, il fait nuit noire. Que pourrais-je bien voir, se lamentait la pauvre Annwenn, les mains couvrant son visage.

    - Aie confiance... ouvre tes yeux et regarde, insista la fée douceur.

    Alors la petite bonne femme toute tremblante, la tête dans les épaules, écarta lentement les doigts d’une main, elle entrouvrit un œil... et malgré qu’il ait fait nuit... malgré qu’il ait fait nuit, elle vit...


    Elle vit l’océan comme elle ne l’avait jamais vu. Elle, Annwenn, qui n’avait jamais été plus loin que la pointe de Kerpenhir. Elle vit le vaste océan et au-delà, tout au bout du monde, la mer d’Iroise sauvage et blanche d’écume. Sentant le vent du large balayer ses cheveux blancs, elle vit les goélands dorés dans le couchant. Et puis au loin, une voile, une voile pourpre. Son cœur se mit à battre très fort dans sa poitrine... ses mains glissèrent doucement de son visage éclairé. La goélette fendait les flots, sur le pont, elle distinguait l’équipage s’activer aux manœuvres et son jeune fils en était, plein de vie.


     

    Elle n’en croyait pas ses yeux mouillés de larmes, larmes de joie. Mais elle voyait plus loin encore, et plus loin, il y avait deux grands voiliers. Ils filaient toutes voiles dehors, fiers sous le ciel azur. Après tant d’années, comment cela se pouvait-il ? Elle frottait ses yeux humides, incrédules. Sur le premier navire, son homme, capitaine, était à la barre tandis que sur le second, ses deux fils bordant les voiles pour revenir au port.

    S’approchant d’Annwenn, la fée souffla à son oreille :

    - De l’autre côté des mers, il est des terres mystérieuses où les navires des hommes s’échouent par mégarde. Il peut arriver que jamais la mer ne vienne libérer ces épaves ensablées. Et les équipages de rester prisonniers. Tu as versé tant de larmes d’Annwenn Le Rouzic. Ces larmes sont devenues lames, elles ont traversé les mers, elles ont submergés par vagues successives les grèves traitresses qui retenaient ceux que tu croyais perdus. Vois aujourd’hui, ils te reviennent.

    Bouleversée, Annwenn était secouée par de profonds sanglots qu’elle tentait en vain de retenir et comme elle se retournait pour remercier la bonne fée, à son côté, il n’y avait plus personne. Elle restait seule dans la nuit, seule à contempler l’horizon du Mané-er-Hroech, « La butte de la femme »

    © Le Vaillant Martial

     


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  • La sorcière du Loc’h...

    La Sorcière du Loc'h ...


     

    À la tombée du jour, entre Locmariaquer et le carrefour du Chat Noir, il n’y a pas si longtemps, il arrivait de croiser le chemin d’une grande bonne femme, aussi droite et sèche que le piquet de bois d’une clôture. Pareils à du chanvre, ses longs cheveux blancs retombaient de chaque côté de son visage émacié. Fi de son âge... La vieille marchait sur le bord des chaussées, d’une façon mécanique, à grandes enjambées, parfois sur des chemins sans lumière. Elle surgissait alors dans les phares d’une automobiliste, apparition soudaine, mystérieuse dame blanche au cœur de la nuit noire. Les bras ballants le long du corps, elle marchait dans le vent, elle marchait sous la pluie, on ne la voyait nulle part ailleurs qu’à marcher sur les routes, près de Scarpoche, sur la digue déserte du moulin à marée de Coët Courzot.

    Jakez, il disait de cette vieille qu’elle voyageait dans la mémoire des hommes. Jakez, il disait aussi et là, il baissait la voix, il murmurait que la vieille, elle n’existait pas. C’était juste l’image d’un souvenir. Le souvenir qu’avaient les anciens d’une sorcière, une groac’h, ayant vécu quelque part, dans les vasières de la rivière du Loc’h. Aussi tant que ce souvenir trouverait de quoi se nourrir dans l’esprit de ceux qui en avaient écouté les histoires, l’image de cette vieille femme hanterait le bord des routes, elle hanterait les chemins creux et autres sentiers douaniers.

     

    La Sorcière du Loc'h ...


     

    La sorcière du Loc’h vivait quelque part entre vasières et marais bordant la rivière d’Auray. Jamais en un même lieu. Elle se serrait dans les recoins d’une horrible cabane faite de planches de cercueil auxquelles s’ajoutaient des morceaux d’étraves de navires échoués. Et si la nuit on croyait entendre rugir le vent dans la frondaison des arbres, on se trompait.

    Les anciens disaient de l’immonde masure branlante qu’elle se déplaçait dans les airs à la manière des vents mauvais. Elle craquait de toute sa structure branlante comme autant d’arbres morts, escortée par le vol lugubre de corneilles criardes... C’est le tapage macabre de ce sinistre cortège qui tirait les honnêtes gens d’un sommeil paisible.

    Ainsi la sorcière du Loc’h se rendait-elle au sabbat, donner la folle mesure à des gigues endiablées jusqu’à ce que meurt la nuit. Farandoles de Korrigans et feux follets serpentaient à travers la lande ou les marais. Bien souvent aux pieds cornus, se mêlant souliers de cuir et sabots de bois. Qui n’avait pour désir de perdre sa bosse, faire fortune facile... glisser un œil derrière la porte entrouverte sur les temps à venir.

    Entrer dans la danse nécessitait de délester sa bourse au profit d’un petit chaudron dont il est dit que la sorcière du Loc’h allait ensuite le cacher quelque part à la croisée des chemins...  C’est à la croisée des chemins que se forment les fourches ! Et si fourche il y a, le diable, cet élégant homme, n’est jamais bien loin. Quoi de mieux pour protéger son bien. Cependant deux gardiens valent mieux qu’un. Au bord du trou creusé, en guise de cachette, la sorcière se fit porter, à dos de Korrigans, une lourde pierre. Dessus désormais veillerait un chat noir à la moustache frémissante, et gare à qui s’approcherait avec l’espoir de dérober ne serait-ce qu’une pièce de ce trésor convoité. Dans les chaumières on a longtemps susurré que de tous les larrons ayant risqué leur chance, il ne reste que des êtres pétrifiés, dont on peut voir comment ils ont fini alignés dans la campagne voisine en autant de menhirs qu’il y eut de vaines entreprises.

    Si rien n’est dit de ce qu’il advint du magot, la croisée des chemins demeure, il s’agit du carrefour du Chat noir. Il n’y a pas si longtemps, c’était une vaste esplanade au milieu de laquelle se trouvait une pierre surmontée d’un chat de couleur de jais assis sur son derrière, gardien immobile pétrifié lui-même. Peut-être avait-il cédé à la tentation de flairer l’intérieur du chaudron ! C’était insolite... Chaque nuit, le chat changeait de couleur. Au matin, on le découvrait rayé à la manière du chat du Cheshire. Un autre  jour, il était à damier. Le lendemain orné de plumes. Jamais personne ne sut qui venait moquer le grippeminaud. Peut-être se perpétuait une volonté de conjurer le mauvais sort.

    Un jour, quelques hommes qui ne croient en rien ont décidé d’adapter l’endroit au siècle qui lui correspondait. Aujourd’hui le « carrefour du Chat Noir » n’en a plus que le nom. C’est devenu u vaste rond-point paysagé certes, mais le Chat Noir a disparu. Ainsi meurent les légendes, par la volonté d’hommes tristes dépourvus d’imagination.

    La Sorcière du Loc'h ...


     

    Il reste encore à être saisi quant à l’apparition soudaine d’une vieille femme marchant dans la nuit. Elle semble venir de nulle part, assurément, elle y retourne. Gare de ne pas vous laisser emporter.

    © Le Vaillant Martial 

     

     


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  • Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...

    C’était la grande marée de septembre,

    Celle qui célèbre la fin de l’été.

    Ensommeillé, l’océan scintillait dans le lointain.

     

    Du Dolmen des Pierres-Plates, le regard embrassait la grève découverte de Kancereuk. Le vaste plateau de roches émergées s’étendait, tapissé d’algues brunes, entrecoupé de langues de sable argenté sous la lumière éclatante du matin frais.

    Marie-Jacquette avait laissé la plage en retrait. Elle pataugeait, nu-pieds, suivant les rigoles d’eau tiède qui ruisselaient vers la mer, là-bas. Jeune servante aux fermes de Kerdruc. Marie-Jacquette était partie, bien décidée à remplir son panier d’osier d’un cent de palourdes. Au-dessus de sa tête, les mouettes, d’un blanc immaculé, planaient dans le vent léger. Outre des pécheurs épars, il y avait de loin en loin trois charrettes autour desquelles des silhouettes s’activaient à charger le goémon.

    Toute la matinée, au hasard de sa pêche, elle vagabondait parmi les rochers, d’une étendue sableuse à une autre. L’air était iodé, la collecte des coquillages fructueuse. Sa robe nouée à la hanche, elle passait la plupart du temps courbée vers le sol, son doux visage inondé par les reflets miroitants. De ses yeux bleus inquisiteurs, elle traquait les deux petits trous caractéristiques, dans le sable, trahissant la présence des palourdes convoitées. Elle demeurait ainsi concentrée, et de mare en mare, dans l’eau jusqu’aux chevilles, elle avançait pas à pas, insouciante du reste, toujours plus en avant, son panier d’osier se remplissait à souhait. Marie-Jacquette avait perdu le fil des heures.s.

    Elle prit tout à coup conscience du flot d’eau glissant sur ses mollets. Par vaguelettes successives la marée remontait rapidement. Pour la première fois, elle leva la tête autrement que pour cherche le panier qu’elle posait çà et là. La jeune fille constata la témérité de son éloignement. Elle s’était aventurée très loin sur la grève. Les rochers, autour d’elle, n’avaient plus cet aspect régulier, tapissés de goémon. Au contraire du vaste plateau baigné par le soleil, ici s’élevaient des blocs massifs. Des murs verticaux, noirs et saillants, aux arêtes hérissées de pointes minérales. De ces murailles naturelles tombaient en cascade de longues laminaires brunes échevelées Leur abondance voilait une multitude trous, des failles profondes, d’obscures tavernes territoire sous-marins de mondes inconnus.

    Seul  l’écho d’un clapot incessant trahissait la présence de ces grottes invisibles. Ici régnaient en maîtres les mary-morgans. Et l’eau s’engouffrait, encore et toujours, charriant de longs scalps d’algues rouges, trophées abandonnés, ils dansaient, filaient au gré du courant, un courant qui commençait à forcir avec la marée montante dans un flux de plus en plus turbulent. Le ciel se voilait. Désormais, Marie-Jacquette avait de l’eau à mi-cuisse. Alertée, elle s’empressa de récupérer son panier pour remonter avec le flux. Elle forçait son allure, cherchait à se frayer un chemin dans ce dédale de roches noires. Le vent levé, l’atmosphère calme et paisible de l’étale avait cédé au tumulte des vagues impressionnantes. Le repli de sa robe commençait à trainer dans l’eau. Le tissu s’alliait à l’océan, aussi lourd qu’il devenait encombrant... Marie-Jacquette s’agrippa à un rocher avec la volonté de s’extraire du flot. Elle glissait, s’écorchait les genoux. Elle parvint enfin à se hisser, précédée de son panier. Comme elle se redressait, elle cherchait du regard un itinéraire qui la ramènerait ver s le rivage.

    Elle blêmit alors. La marée, dans sa progression avait ceinturé l’imprudente. Une vaste étendue d’eau la séparait dorénavant de la terre ferme et le temps d’atteindre ce bras de mer, le niveau aurait encore haussé et avec lui, la force du courant. Désespérée, la malheureuse s’enquit d’un providentiel sauveteur. Mais les quelques pêcheurs à pied avaient déjà regagné la plage, au loin, tout comme avait disparu les dernières charrettes de goémon... la dernière encore présente, venait de s’effacer derrière la dune. Marie-Jacquette cria... elle appela au secours... mais sa voix était couverte par le bruit des vagues se ruant à l’assaut des rochers encore émergés. Elle fit de grands signes à l’aide d’un mouchoir blanc qu’elle agitait à bout de bras avec l’énergie du désespoir.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...

     

    Bientôt, le ressac léchaît le tapis d’algues inertes et tout autour de Marie-Jacquette, cette mase grouillante rvenait à la vie dans un mouvement lanscinant d’éternel va-et-vient. Caressantes, elles s’enlaçaient, aux chevilles nues de la pauvre éperdue laquelle voyageait déjà sa dernière heure arriver avec l’irrémédiable montée du flot écumant. Son panier chahuté fut emporté, son contenu essaimé au gré du courant. Marie-Jacquette dans l’eau jusqu’à la ceinture, barbota vers un téton rocheux. Elle s’y cramponna, terrifiée du sort qui allait être le sien. Bientôt, elle serait submergée par la hauteur des lames et finirait noyée. Son corps sans vie entraîné au large disparaîtrait du monde, sans aucun espoir de ne la retrouver jamais... Âme perdue, elle serait condamnée à errer parmi les trépassés, tous ces disparus en mer, sans attendre d’autre sépulture que le froid des abysses insondables. Devenue Hopper-noz, elle rejoindrait ces fantômes qui hantent la grève dès le crépuscule venu. Et c’est son cri sinistre que l’on entendait dans la nuit aux abords des Pierres-Plates.


     

    Quoique résignée à cette triste fin, Marie-Jacquette décida de préserver son salut.

    La jeune fille éplorée retira sa coiffe et déroula ses cheveux blonds en une longue tresse qu’elle noua vigoureusement à un bouquet de laminaires dont les racines se trouvaient bien ancrées sur le rocher. Et là, ne quittant pas la côte du regard, elle se résolut à attendre l’ultime instant, consolée à l’idée qu’elle serait découverte, gisant là, à marée basse.

    La rumeur du vent se mêlait à celle des vagues brisées. Était-ce l’ivresse d’une désespérance absolue ?... Marie-Jacquette sentait la peur s’estomper en elle. Cette rumeur de l’océan sauvage se muait en une harmonieuse mélodie, une ode mystérieuse dont les notes éthérées invitaient au ravissement des mondes sous-marins. Ses vêtements alourdis par la mer, complices, d’une noyade certaine... Ils semblaient maintenant voler avec de longs ondoiements, presque immobiles. Marie-Jacquette ignorait tout de la nage, et pourtant... et pourtant, son visage apaisé émergeait hors de l’eau. Tout son corps épousait le mouvement de la houle longue et régulière. Elle se sentait légère, portée par l’onde. Et ce chant toujours plus enivrant... Sa chevelure nouée lui laissait encore le temps d’un répit. Profiter de la lumière du jour. Les yeux accrochés à la côte, elle vit des silhouettes affolées s’activer sur la plage. Pour quelle raison ma foi ? Marie-Jacquette était sereine.

    Ce chant merveilleux.

    Elle en se sentit même pas effrayée de se sentir effleurée par une chose qu’elle ne vit pas. Juste une ombre sous la surface, puis une autre, longue et caressante. Sans crainte elle se laissa couler doucement, les yeux grands ouverts, pour regarder.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

    Elle vit alors, tournoyer autour d’elle, se livrer au ballet gracieux et aérien, des sirènes... des sirènes et des ondins... Sans ‘en étonner, elle comprenait leurs chants et l’invitation faite aux voyages lointains. Les merveilleuses créatures ondoyaient sous la surface argentée. Langoureuses elles chantaient aux oreilles de cette jeune terrienne... Elles chantaient les mystères de la cité d’Ys, ceux d’épaves oubliées, sanctuaires de somptueux trésors. Autant de malles entrouvertes, desquels s’épandaient pièces d’or et rubis dont l’éclat chatoyant rayonnait au cœur de l’abime.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

    Et tandis qu’était dévoilée la splendeur de ces secrets, les hommes, là-bas, mettaient une barque à la mer. Ils s’embarquaient hâtivement, et sans attendre, ils s’arcboutaient, tiraient de toute s leurs forces sur les avirons. L’un d’eaux à l’avant exhortait ses compagnons d’une voix forte :

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

     

    - Hardi les gars ! Souquez ferme !... Droit devant ! Souquez, de Dieu ! Souquez ! Je vois plus sa tête, elle va couler !

    L’étrave de la plate luttait, fendait les vagues, elle filait droit en direction d’où avait été aperçue la pauvre Marie-Jacquette.

    Sous l’eau s’épandait toute la beauté des chants cristallins. Harmonieuse, une sirène glissa derrière la jeune femme. De ses mains graciles, elle dénoua la tresse de ses cheveux du long bouquet d’algues auquel elle était retenue. Libérée de son lien, Marie-Jacquette remontait lentement vers la surface. Elle y respirait sans impatience une bouffée d’air avant de se laisser à nouveau couler. Souriante elle croisait le regard turquoise des êtres merveilleux. Leurs corps élancés à queue de poissons évoluaient autour d’elle en des gestes souples et élégants. Les doigts se frôlèrent, et la musique délicate évoquait aux oreilles de  Marie-Jacquette le souhait qu’elle se devait de formuler. Rejoindre la terre ou vivre sous la mer ?

    Et comme son cœur venait de parler, un ondin nagea vers elle. Leurs visages étaient si proches. Il lui fallut un baiser.

    Lorsqu’enfin la plateforme des hommes parvint là où avait été repérée la Jacquette, les gars eurent beau chercher, ils ne trouvèrent rien. Rien d’autre qu’un panier d’osier flottant à fleur d’eau, il dérivait le fond en l’air, épousant le mouvement de la mer.

    A l’instant qu’elle recevait son baiser, Marie-Jacquette épousait l’océan. Sans appréhension, elle se laissa aller à respirer. Au lieu d’étouffer, elle sentait la vie se répandre en elle. La fraîcheur de l’eau devenait aussi plaisante qu’une brise légère sur sa peau dépourvue de frissons. Alors les êtres légendaires la dévêtirent de ses vêtements devenus u=inutiles. Ses jambes si blanches s’étaient muées en longue queue de sirène dont les écailles diaprées scintillaient dans l’oblique des faisceaux de lumière tombées de la surface. Puis fut libérée sa chevelure d’or. Elle s’épanouissait pareille à une traine, au gré de l’onde bleue.

    Puis, répondant aux voix enchanteresses de ces semblables, d’un gracieux coup de nageoire fantastique s’enfonça dans l’abime. Après qu’elle aurait honorée la princesse Dahut, siégeant sur son trône de corail, Marie-Jacquette, devenue sirène, irait s’émerveiller des mystères cachés du Dieu Océan.

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...
     

     Là-haut, les hommes restèrent le regard noyé dans les vagues, le buste penché par-dessus bord à scruter en vain, sous la surface. L’un d’entre eux vit une robe. Elle flottait inerte, entre deux eaux, lugubre fantôme des profondeurs sous-marines emporté vers les abysses. Au crépuscule, sans plus d’espoir, les hommes regagnèrent la côte.

    Le maint suivant, à marée basse, quand le jusant [1] découvrit à nouveau le plateau de Kancereuk, on ne trouva rien du corps de la Jaquette... Si ce n’est, là-bas, retenue aux aspérités de la roche, une petite coiffe blanche.

     

    Marie-Jacquette des Pierre-Plates ...


     

    Au bourg, la pauvre Marie-Jacquette fut déclarée « perdue en mer ». Alors pour honorer sa mémoire, les gens plantèrent un tamaris, juste là, en retrait de la grève. Longtemps les pêcheurs et les paysans ne manquèrent pas de se signer lorsqu’ils passaient à proximité.

    Certains parmi eux juraient qu’à la tombée du soir par temps calme, à ceux qui savaient tendre l’oreille, ils pouvaient entendre au loin... Non, ce n’était pas le murmure du vent, pas plus que la plainte lascive des vagues. Ils pouvaient entendre... Le chant des sirènes.

    Il faut aller se noyer dans l’obscurité des Pierre-Plates. S’enfoncer au cœur de cette sépulture primitive. Dans la moiteur étouffée du couloir de granite, la lumière vacillante d’une bougie révélera quelques gravures. L’une n’est pas sans évoquer la représentation d’une sirène. Sa queue de poisson laisse penser qu’elle disparaît dans l’abîme.

    © Le Vaillant Martial



    [1] Reflux de la marée ; marée descendante.

     


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  • La Légende de Jean et Jeanne ...

     

    Il était une fois les fées ....

    À

     L’aube d’un matin pur, une voile blanche est apparue posée sur l’horizon de Mor Braz, « la grande mer ». Ce bateau venait du levant et tandis que le soleil embrasait un nouveau jour, le navire glissait sur l’onde argentée. Ainsi sont arrivés les hommes. Les hommes vinrent à terre, ils découvrirent la merveilleuse forêt de Rhuys. Alors les hommes décidèrent d’y établir leurs maisons. Ils marquèrent ce territoire de leur empreinte et sans attendre, la hache sacrilège profana la vieille forêt, cette forêt de Rhuys où jadis, vivaient les fées. Chassées de leur domaine les êtres magiques s’envolèrent en d’autres lieux préservés. Le chagrin des fées était si profond qu’une pluie de larmes inonda cette terre. Ainsi fut créée Mor Bihan « La petite mer ».

    D’amertume et de dépit, les fées jetèrent leurs couronnes dans le vent puis elles disparurent. Sur Mor Bihan, les couronnes se sont abimées. Chacune a donné naissance à une île dont il est dit que le golfe en compte autant que de jours dans une année. Ainsi sont nées Houat, Hoëdic et Belle-Île la plus grande des îles. La couronne tombée-là, était une couronne tressée de genêt, de bruyère et d’ajonc, clairsemée de rose pimprenelle et de valériane rouge. Cette couronne aux éclats de granite et schiste, cette couronne était celle de la reine des fées.


     

    Peut-être est-ce cette origine féerique... Belle-Île-en-Mer devint une terre d’inspiration pour les barzh[1]. Une terre enchanteresse imprégnée de magie. La beauté de cette île recluse fit que les bardes s’y établirent pour s’adonner à la pratique des différents savoirs qu’ils maîtrisaient. A qui sait entendre aujourd’hui, il est des vallons encaissés où l’on perçoit encore le murmure d’odes chantées au fond desquelles résonne l’écho des vieilles incantations.

    Jean était fils et petit-fils de barde... barde lui-même. Il nourrissait ces journées à honorer cette île merveilleuse. Il en chantait la mer, la fraîcheur parfumée des vallons sauvages, l’abrupt des falaises aux grottes dérobées du monde ; Il chantait les exploits de guerriers légendaires. Il chantait...

    Par-dessus tout Jean aimait à chanter la beauté de Jeanne, sa bien-aimée.

    Jeanne était une simple bergère. Sa simplicité n’avait d’égale que sa beauté naturelle. Une beauté pareille à celle de la reine des fées. Jeanne vivait au bout de l’île, dans une petite hutte isolée au fond des falaises... au bord du monde. Après, il n’y avait plus rien. Rien que le ciel et l’océan.

    Là-bas, sur la lande sauvage, elle tissait la laine de ses moutons. Jeanne musardait au milieu d’eux se plaisait à cueillir de-ci, de-là, l’asphodèle, bâton blanc d’Arrondeau, fleur symbole de l’éternité. Aux jeunes druidesses de l’île, elle en offrait de pleins bouquets afin qu’elles puissent en fleurir la tombe des druides défunts.

    D’une impatience fébrile, Jeanne attendait, chaque jour la visite de Jean. Sa venue tant désirée s’annonçait par une brise légère dans les cheveux de la jeune fille, la tiède caresse sur son visage de sylphe ailé. Leur souffle éthéré portait aux oreilles de Jeanne les notes merveilleuses d’une lyre cristalline. La jolie bergère fermait alors les yeux, s’offrant toute entière à ce ruissellement de notes harmonieuses. La poésie de Jean l’étourdissait comme la beauté de Jeanne étourdissait Jean.

    Ensemble, ils aimaient à passer de longs moments de contemplation. Ils s’en allaient marcher le long de criques blanches. Assis sur le sable, ils regardaient mourir les vagues sur la grève. D’autres fois ils s’allongeaient parmi les bruyères, le regard perdu dans l’azur, ils nommaient les nuages auxquels ils imaginaient des formes d’animaux fabuleux. Au déclin du jour, ils se rendaient en bordure de falaise, y contempler le soleil disparaître derrière l’horizon au profit de la nuit avançant sur l’océan. Et dans la clarté lunaire, Jean chantait le nom d’étoiles lointaines. Il lui  contait cette attirance passionnée entre lune et océan. Et la lune complice exaltait le regard amoureux des deux amants. Ainsi s’épanouissait l’idylle lascive de Jean et Jeanne, nourrie de poésie et de chansons.

    La Légende de Jean et Jeanne ...


     

    Bord-Groa le village des sorcières.
    Aujourd’hui  accroché juste au bord de l’abîme
    demain tout au bout d’un vallon encaissé
    On le trouvera encore à la verticale d’abruptes falaises
    ou dans l’ombre humide de grottes oubliées
    il faut savoir...
    Bord-Groa se déplace aux heures les plus sombres de la nuit.

     

    La Légende de Jean et Jeanne ...


     

    L’ardeur de leur amour devint telle qu’ils voulurent s’offrir l’un à l’autre comme mari et femme.

    De toute son austérité, le conseil des druides s’opposa vivement à cette union. Depuis des temps immémoriaux, la règle exigeait qu’un barde prenne pour compagne une femme de la caste des bardes. Non une misérable gardienne de moutons.

     

    La Légende de Jean et Jeanne ...


     

    Le sourcil hirsute, le doigt menaçant, les druides interdirent aux deux jeunes gens de se fréquenter plus longtemps. »Loin des yeux, loin du cœur » pensèrent-ils. L’ardeur du regard nourrit le sentiment amoureux. Séparer de ces deux irrespectueux tuerait cet amour profanateur. Mais l’interdit attise me désir... le désir et l’envie.

    Un soir, qu’il souffrait trop de ne plus voir sa belle, Jean trompa la vigilance de ses aînés... Au profit d’une pincée de poudre d’escampette, il s’enfuit dans l’obscurité rejoindre sa bien-aimée.

    Nous ne laisserons personne décider pour nous de l’être auquel nous devons offrir notre cœur.

    Ainsi dans la pâle clarté d’une lune complice, Jean et Jeanne prirent l’habitude de se retrouver pour s’aimer d’un amour chaque fois plus intense.

    Toutefois, la nuit n’est pas réservée qu’aux amoureux... ma nuit est aussi l’instant que choisissent les sorcières pour tourmenter le rêve des honnêtes dormeurs. C’est la nuit que les groac’h collectent les plantes amères pour concocter leurs sorts les plus maléfiques. C’est encore la nuit qu’elles se rendent au sabbat danser, jusqu’au chant du coq noir, sur des gigues endiablées avec les Korrigans cornus autour du Maître de cérémonie, le Grand Bouc velu. En ce temps-là, sur Belle-Île, quelque part auprès des falaises de la côte sauvage existait un village de sorcière. Un village dont on murmurait le nom, non sans crainte... Borg-Groa. Ses huttes  se composaient d’ossements de trépassés, de coques d’embarcations échouées. Pour l’inconscient qui cherchait à s’y aventurer, Bord-Groa ne se situait jamais-là où l’on pensait qu’il soit.


     

     

    Selon la volonté des sorcières, il pouvait se déplacer le long des falaises. Portés par le vent, on entendait le sinistre craquement des os se mouvoir dans la nuit d’un endroit à un autre. S’y mêlait le craillement de son cortège de corneilles. Ce village nomade pouvait s’établir au bord des à-pics les plus abrupts, tout en bas, sur des grèves inaccessibles... Certains pêcheurs de pouce-pied prétendaient même l’avoir vu fixé à la verticale de parois vertigineuses, telle une bernique fouetté par les embruns des lames venues du large.

    Un soir qu’elle cueillait des brassées de vipérine loin de Bord-Groa, une Groac’h surprit Jean et Jeanne allongés dans la bruyère. Tous deux étaient endormis, main dans la main, l’esprit égaré parmi les constellations dont ils s’étaient proclamées roi et reine.

     

    La Légende de Jean et Jeanne ...
     

    La sorcière se fit plus silencieuse que la plume tombant sur le sol. Elle laissa les deux imprudents à l’insouciance de leur rêverie amoureuse et s’en fut avertir les druides de ce qu’elle avait vu.

     

    Les druides comprirent que rien, jamais ne pourrait briser l’amour de Jean envers Jeanne. Plutôt que de se résigner, ils condamnèrent les deux jeunes gens à une souffrance éternelle. Tant que la terre serait terre, les deux amants seraient voués à demeurer l’un à proximité sans jamais pouvoir se rejoindre. Jean et Jeanne seraient pétrifiés jusqu’à la fin des temps.

    Aussi, les druides commandèrent aux sorcières.

    C’était une merveilleuse nuit d’été. La lune aux étoiles filantes. Jean avançait à pas feutrés dans l’herbe fraiche d’une garenne marquée de loin en loin par douce lueur de petits vers luisants... à moins que ce ne fût quelques fragments d’étoiles du ciel. L’air du soir caressait les cordes de sa lyre susurrant l’impatience de son amour. Gracile et légère, Jeanne, ses longs cheveux  s’étiraient derrière elle en un reflet de la Voie lactée. Bientôt, le chant des criquets se mariaient aux notes enchanteresses d’une lyre céleste. Jeanne reconnut la romance musicale de son bien-aimé. Elle s’élança plus vive encore, éprise de passion, les bras offerts à son désir. Un hymne à l’amour, un charme auquel elle ouvrait son cœur pur.

    Elle courait au-devant de paroles étranges, mélopée aux accents inconnus... enchantement pervers... diabolique. La tiédeur de son corps laissait place à un endormissement de ses membres, elle se raidissait sous l’effet d’un froid mystérieux qu’elle ne comprenait pas... Jean la vit baignée d’un rayon de lune. Il la vit s’immobiliser, se figer en même temps qu’il devinait un voile s’élever, s’étirer dans la nuit. Une ombre menaçante aux doigts crochus tel deux serpents surgis des hautes herbes. Il voulut crier, avertir Jeanne, la secourir, mais déjà, l’envoutement prenait possession de lui-même. Aucun son ne parvenait à exprimer son effroi. La terrible incantation l’enserrait à son tour, un froid intérieur saisit ses os, son sang cessa de couler dans ses veines soudain durcies, aussi dures que le devenait son cœur. Il sentit ses jambes s’enfoncer dans le sol et dans un craquement sinistre tel celui d’une montagne qui s’ébranle, tout son être se métamorphosa en pierre. La dernière image dont il eut conscience fut celle de Jeanne dont la silhouette pétrifiée n’était plus qu’un menhir froid et argenté sous la clarté lunaire. Jamais Jean ne pourrait rejoindre Jeanne... Jeanne pourtant si proche.

    La Légende de Jean et Jeanne ...


     

    Alors l’ombre d’une sorcière maléfique s’évanouit dans la nuit, laissant derrière elle deux pierres dressées inertes. Elles demeuraient ainsi jusqu’à  ce que la terre ait vécu son temps. Et pourtant ...

    Selon la légende, chaque nuit de plein lune, lorsque la lande belle-isloise reste déserte, une fée rompt l’enchantement. Elle met un terme à l’immobilité des deux menhirs. Aussi, dans un grondement sourd, les deux blocs de pierre ont pouvoir de se rapprocher l’un de l’autre, et le temps nécessaire à une étoile filante de fendre le ciel, Jean et Jeanne peuvent s’aimer, s’aimer d’un baise sans lèvres, s’enlacer d’une étreinte sans corps.

    Alors malheur à qui se trouverait en travers de leur chemin. L’infortuné curieux finirait broyé, pétrifié lui-même, petits cailloux épars dans la bruyère sauvage.

    © Le Vaillant Martial 

     

     



    [1] Les Bardes


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