• Cap à l'ouest

    Cap à l’Ouest


     

    - Ah, j’ai bien dormi, ma foi, fit la fille, lorsqu’elle descendit le lendemain matin, pour engloutir un bon petit-déjeuner, composé de café fumant, de croissants, mais aussi de crêpes, de blé noir et de froment, et cette savoureuse andouille fumée au bois de hêtre que l’aubergiste allait lui-même acheter chez Quidu, l’un des meilleurs artisans charcutiers de tout le Bro Gwened.

        Dehors, les pierres auréolées de la brume du matin, qu’un soleil timide avait toutes les peines du monde à percer, lui faisaient penser irrésistiblement à cette armée de Romains pétrifiés, ou à un troupeau d’énormes sauriens figés, là, pour l’éternité, par la baguette de coudrier d’un mauvais Druide ou d’un Sorcier mal intentionné. Le pays s’éveillait dans une douce torpeur. Les couleurs de l’automne, qui s’accentuaient de jour en jour, lui donnaient une allure princière qu’il n’avait pas toujours en été. Elle aimait ces lumières filtrées, atmosphère trouble, de saison intermédiaire, d’un temps qui n’était plus l’été, mais qui n’était pas encore l’hiver. Le temps, oui, le temps lui semblait presque suspendu. Comme dans les mondes fantastiques que, depuis quelques jours, son compagnon de fortune, lui faisait découvrir.

    Dehors les fougères commençaient à brunir, les feuilles des bouleaux se paraient de leurs ors, les chênes étaient les derniers à conserver un vert intense à leur frondaisons.

    - Où irez-vous aujourd’hui ? demanda le patron, en servant à Enora un second bol de liquide noir et brûlant.

    - Je n’en sais rien encore. Mon ... guide m’a annoncé que le voyage serait long. C’est tout ce que je puis dire.

    - D’ailleurs, tenez, regardez, on dirait qu’il s’impatiente votre ... «taxi » vous attend, sourit le patron en montrant la karrigel, garée devant la porte, et un pan de manteau de l’Ankou qui se soulevait dans l’air frais du matin.


     

        Moins de dix minutes plus tard, Enora avait rassemblé ses affaires et fait ses adieux à l’aubergiste. Assise à  côté du vieux sur la charrette qui brinquebalait sur les chemins de la traverse, elle humait la longue, la profonde, l’enivrante respiration de la mer. Ses narines frissonnaient au parfum du varech chahuté par la grande bleue. La mer était là, à ses pieds ; D’abord ce fut la côte sauvage de Quiberon et ses provendes de noyés. Puis les lieus de dunes qui s’étendaient d’Erdeven à la rivière d’Étel. Puis les chemins creux qui s’enfonçaient loin, très loin dans le corsage de la Breizh, dans les petits ports ourlés d’ajoncs où patientaient des flottilles multicolores dans l’arrière-pays de Quimperlé.

    - Où m’emmenez-vous aujourd’hui, l’Ankou ? fit-elle d’un ton enjoué, en se retournant brusquement vers son compagnon.

    - Loin, loin. À l’ouest, là où la terre finit. Où la mer renouvelle chaque jour ses noces tapageuses avec le ciel. Et avec l’Au-Delà. Dans les zones de frontières et de lisières. Là où l’écrivain grec Procope situait l’embarcadère pour l’Autre-Monde.

    - L’Autre-Monde encore ?

    - Oui, mais là, jeune fille c’est le paroxysme. Le bout du bout des terres. Les courants y sont violents. Comme des solstices. Les bateaux peinent à y trouver leur provende. Nombreux sont ceux qui sombrent à jamais dans des maelströms bleus et verts et gris. Le bout des terres enneigées. Face, exactement, aux inconnus que les anciens voulaient tellement explorer. Voulez-vous vraiment continuer votre chemin ?

    - Bien sûr répondit la fille qui commençait à trembler, d’un frisson où la peur le disputait à l’envie fébrile, au délicieux appétit d’apprendre et de savoir. Pourquoi renoncerais-je ?

    - Alors, allons fit l’Ankou, en faisant claquer son fouet aux oreilles de sa haridelle.

        Le soir commençait à tomber lorsque le curieux équipage parvint enfin à la pointe du raz, cet énorme amas rocheux qui plonge dans les eaux glauques et bouillonnantes du museau de la Bretagne.

        À leurs pieds des fragments de roche pointaient des moignons misérables vers le ciel. Plus loin une petite virgule de terre, perdue au milieu de l’immensité liquide, menaçait à chaque instant de sombrer et disparaitre à jamais dans les épouvantements.

        À peine la karrigel se fut-elle arrêtée, la fille en sauta et se mit à courir vers la mer en sautillant avec la grâce et l’énergie d’un lapin de garenne.

    - Je suis rompue, l’Ankou votre ...véhicule n’a vraiment pas le confort de ma coccinelle !
    -
    Sans doute. Mais il me mène toujours où je veux, quand je veux. Et à l’allure que je veux ...Soyez prudente tout de même.

        Mais, toute à la joie de remplir ses poumons d’air et d’iode mêlés, de se dégourdir les jambes et de jouir de  l’immensité du paysage qui s’étendait là, devant ses yeux écarquillés, la fille se laissa insensiblement, imperceptiblement, entraîner vers la mer et le bord de la falaise qui surplombait d’effrayantes marmites où clabaudaient de longs filaments blanchâtres. Des marmites qui semblaient tourbillonner sans fin et vouloir happer les vivants par les pieds, pour les entrainer dans des mondes insoupçonnés.

        Un grondement sourd et continu, comme des lames de fond sui s’écrasent sur la paroi rocheuse, composait une chanson sauvage et archaïque. Une chanson dans laquelle, la fille ne tarda guère à discerner des cris, des hurlements, des hurlements d’angoisse et d’épouvante. Des hurlements apportés par les rafales violentes du vent d'ouest’ Des plaintes déchirantes, des lamentations pitoyables et désespérées qui écorchaient ses oreilles fines et délicates.

    - J’ai froid l’Ankou, dit-elle soudain. Je tremble. J’ai froid et j’ai peur. Qu’est-ce que ces cris que j’entends, entre deux ressacs, lorsque le vent s’engouffre dans les anfractuosités de la roche ?
    -
    Vous voulez vraiment le savoir, fit le vieux, pensif, en dardant un regard dur vers le phare de la Vieille qui commençait à balayer de son œil jaune l’immense désert liquide.
    -
    Oui bien sûr, fit la fille, en faisant trois pas prudents en arrière pour se réfugier dans un pan du manteau neuf du vieux, si vous me permettez de m’abriter un instant des embruns qui mouillent mes cheveux et me trempent jusqu’aux os.
    -
    Bien dit l’Ankou, en se raclant longuement la gorge, comme s’il avait voulu se délivrer du poids d’un lourd, d’un pénible secret. Ce sont ...Ce sont ... les ...crieriens. La phrase semblait avoir eu toutes les peines du monde à sortir de sa bouche sans lèvres. Comme si elle lui avait écorché la chair qu’il n’avait plus depuis longtemps.

    © Le Vaillant Martial

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